Les Précurseurs

Part 7

Chapter 73,776 wordsPublic domain

_P. 21_: «...Je ne suis ni celui qui croit à l'avènement de la Beauté, de la Bonté, de la Justice... Ni celui qui redore les idoles du passé, symboles des forces obscures qu'il convient d'adorer en silence. Je ne suis ni soumis, ni croyant.--_J'aime la Pitié, car nous sommes des malheureux, et il fait bon être consolés, même bourreaux et bouchers, si ce n'est du mal dont nous souffrons, c'est du mal que nous avons fait ou que nous ferons_: nécessité de faire souffrir; tuer; être tué...».

_P. 22_: «Aplati par terre, tandis que les obus sifflant au-dessus de nous passent, je pense: _Mourir! Pourquoi mourir sur ce champ de bataille?... Mourir pour la civilisation, la liberté des peuples? Des mots, des mots, des mots. On meurt parce que les hommes sont des bêtes sauvages qui s'entretuent. On meurt pour des ballots de marchandises et des questions d'argent. L'art, la civilisation, la culture latine, germaine ou slave, sont également belles. Il faut tout aimer!..._»

_P. 59_: «...Nous haïssons, comme Baudelaire, les armes des guerriers... _La grande époque, ce fut celle que nous vécûmes avant la guerre. Le claquement des drapeaux, les longs défilés guerriers et les sons du canon et les fanfares ne peuvent nous faire admirer l'assassinat collectif et le servage infâme des peuples..._ Jeunes hommes aujourd'hui couchés dans le tombeau, on effeuille des fleurs sur vos tombes, on vous proclame immortels. Que vous importent les paroles vaines! Elles passeront plus vite que vous êtes passés.--Quelques années encore, cependant, et vous n'étiez plus aussi. Mais ces quelques années de vie, ç'aurait été votre univers et votre puissance...»

* * * * *

De ANDRÉ DELEMER: _Attente_ (_1er article dit nº 4_, mars 1917, de la revue: _Vivre_, dirigée par André Delemer et Marcel Millet, Paris, 68, boulevard Rochechouart.)

«S'il avait été donné au patriarche d'Iasnaïa Poliana de prolonger une vie déjà si tourmentée,...il eût frémi devant _la tragédie des jeunes générations_, le vieux Tolstoï; sa pitié infinie se fût crispée douloureusement devant nos destinées; nous qui fûmes soudain précipités au coeur de l'énorme guerre, nous qui exaltions notre amour en la vie, nous qui portions comme un talisman infaillible notre espoir dans le futur, qui poussions avec ferveur ce grand cri d'affirmation vitale:

_«Vivre... notre jeunesse!»--Quelle ironie saignante ces deux mots contiennent, et quels horizons ils évoquent soudain!... Tous les bonheurs que nous n'avons pas eus, les joies dont nous avons été frustrés, parce qu'un soir il fallut prendre un fusil! On écrira dans vingt ans ce que nous avons souffert et à quoi correspond la Passion actuelle, cependant que c'est tous les jours que nous mourons! Nous avons un amer privilège: celui d'avoir vécu une convulsion; nous avons été la rançon des erreurs du passé et un gage pour la quiétude du futur. Mission splendide et cruelle à la fois, qui exalte et qui révolte, parce que le spasme présent nous meurtrit et nous sacrifie!...--Aujourd'hui, les pauvres déchets pantelants que rejette la fournaise sanglante savent l'amertume des lauriers, et un peu de fierté les défend d'une gloire illusoire et éphémère, ils connaissent à présent les déceptions des attitudes, et ils ont sondé le vide de certains rêves. Le feu a dévoré le décor, dépouillé tout clinquant;_ ils se retrouvent face à face avec eux-mêmes, un peu plus conscients peut-être, sûrement plus sincères et plus désabusés, car il y a des plaies cachées à panser et de grandes douleurs à bercer dans l'ombre! Le temps qui passe leur laisse une amertume dans la bouche... Comme elle sera douloureuse, la transition, et comme elles seront nombreuses les épaves! _Déjà une angoisse nouvelle étreint: c'est celle qui pèsera, au grand retour de ceux qui luttent encore. O l'oppressante angoisse devant les ruines et les morts qui encombrent les champs de bataille! Comme elle déprimera les jeunes volontés et annihilera les beaux courages! Epoque trouble et confuse où les hommes tâtonneront opiniâtrement pour chercher des routes plus sûres et trouver des idoles moins cruelles!..._

...«Jeune homme de ma génération, c'est à toi que je pense à l'heure où j'écris ces lignes, à toi que je ne connais pas, sinon que tu te bats encore ou que tu es revenu abîmé de la tranchée ardente... Je t'ai rencontré dans la rue, honteux presque, dissimulant avec peine une infirmité, et j'ai lu dans tes yeux, mon ami, une telle détresse intérieure! Je sais les minutes crispées que tu as vécues et je sais qu'une telle épreuve endurée en commun finit par donner une même âme... Je sais tes doutes: tes inquiétudes sont miennes. Je sais qu'obsédante cette interrogation te possède: «Après?» Tu demandes, toi aussi, ce qu'on voit des hauteurs et ce qui va s'annoncer. Je te comprends; oui, après?... _Vivre! tu chantes au coeur de chacun. Vivre! tu es le cri de notre époque cruelle. Je l'ai entendu, cet humble mot prodigieux, si fervent, aux lèvres des blessés qui sentaient si pressante et si lourde l'approche conquérante de la mort! Je l'ai retrouvé dans la tranchée, bégayé à voix basse comme une prière!_--Jeune homme, notre heure est pathétique: survivant de l'effroyable guerre, il faut que ta vitalité s'affirme et que tu vives. _Dépouillé de tous les mensonges, délivré de tout mirage, tu te retrouves seul et nu; devant toi, la route large et blanche s'étend immense. En route! les horizons t'appellent. Laisse derrière toi le vieux monde et ses idoles, et marche de l'avant sans te retourner pour écouter les voix attardées du passé!_»

* * * * *

Au nom de ces jeunes gens et de leurs frères sacrifiés dans tous les pays du monde qui s'entretuent, je jette ces cris de douleur à la face des sacrificateurs. Qu'ils la soufflettent de leur sang!

(_Revue Mensuelle_, Genève, Mai 1917.)

XVII

Ave, Cæsar... ceux qui veulent vivre te saluent

Dans un article précédent, nous avons signalé les écrits de quelques soldats français. Après _le Feu_ de Henri Barbusse, _l'Holocauste_ de Paul Husson et les poignantes méditations de André Delemer, directeur de la revue: _Vivre_, ont fait entendre leur accent douloureux et profond d'humanité. Aux honteuses idéalisations de la guerre, fabriquées loin du front,--cette grossière imagerie d'Epinal, criarde et menteuse,--ils opposent le visage sévère de la réalité, le martyre d'une jeunesse condamnée à s'entr'égorger pour satisfaire à la frénésie de ses criminels aînés.

Je veux aujourd'hui faire retentir une autre de ces voix,--plus âpre, plus virile, plus vengeresse que la stoïque amertume de Husson et que la tendresse désespérée de Delemer. C'est celle de notre ami Maurice Wullens, directeur de la «Revue littéraire des Primaires»: _les Humbles_.

Il est un grand blessé et vient de recevoir la croix de guerre, avec la citation:

_Wullens (Maurice), soldat de 2e classe, à la 8e compagnie du 73e régiment d'infanterie, brave soldat n'ayant peur de rien, grièvement blessé en défendant, contre un ennemi supérieur en nombre, un poste qui lui avait été confié._

Dans la revue: _Demain_ (août 1917), on peut lire l'admirable récit du combat où il fut blessé et fraternellement secouru par des soldats allemands. L'homme gisant et pantelant, qui attend le coup mortel, voit se pencher sur lui le sourire d'un adolescent, qui lui tend la main et lui dit en allemand: «Camarade, comment ça va-t-il?» Et comme le blessé ne peut croire à la sincérité de l'ennemi, celui-ci continue: «Oh! camarade, je suis bon!... Nous serons de bons camarades! Oui, oui, de bons camarades...»--Ce chapitre est dédié:

«_A mon frère, l'anonyme soldat würtembourgeois qui, le 30 décembre 1914, au bois de la Grurie, suspendant généreusement son geste de mort, me sauva la vie;_

_A l'ami (ennemi) qui, au lazaret de Darmstadt, me soigna comme un bon père;_

_Et aux camarades E., K. et B. qui me parlèrent en hommes._»

* * * * *

Rentré en France, ce soldat sans peur et sans reproche, retrouva l'armée fanfaronne des plumitifs de l'arrière. Leur haine et leur bêtise lui soulevèrent le coeur. Mais, au lieu de se replier en un silence de dégoût, comme tels de ses camarades, il fonça bravement, ainsi qu'il avait toujours fait, sur «l'ennemi supérieur en nombre». Il prit, en mai 1916, la direction d'une petite revue, dont le titre est «humble», mais dont l'accent est rude et ne se laisse pas étouffer. Il déclare hautement:

«_Sortis de l'âpre tourbillon guerrier, pris encore dans ses remous, nous n'entendons pas nous résigner à la médiocrité ambiante, à la platitude servilement officielle... Nous sommes las du bourrage de crânes systématique et quotidien... Nous n'avons rien abdiqué de nos droits, pas même de nos espoirs..._»[35].

Et chacun de ses cahiers fut une attestation de son indépendance. Parmi les revues de jeunes qui, en ce moment, pointent de toutes parts et surgissent des ruines, il s'affirme comme un chef, par la vigueur de son caractère et sa franchise indomptable.

Il a trouvé un grand ami en le sage Han Ryner, qui promène chez les barbares d'Europe, au milieu du chaos, la sérénité d'un Socrate exilé. Le graveur Gabriel Belot, un sage lui aussi, qui sans trouble et sans haine vit dans l'île Saint-Louis, comme si les deux beaux bras de la Seine le séparaient des tourments du monde, éclaire de la paix de ses dessins lumineux les plus sombres articles.[36] D'autres compagnons, plus jeunes, soldats au front comme Wullens,--tel le poète et critique Marcel Lebarbier,--se rangent à ses côtés, dans le combat pour la vérité.

Le dernier cahier paru de la revue _les Humbles_, fait de salutaire besogne. Wullens commence par y rendre justice aux rares écrivains français qui se soient montrés, depuis trois ans, libres et humains: à Henri Guilbeaux et à sa revue «_Demain_»;[37] à l'auteur de _Vous êtes des hommes_ et du _Poème contre le grand crime_, P.-J. Jouve, dont l'âme pathétique vibre et frémit, comme un arbre, au vent de toutes les douleurs et de toutes les colères humaines;--à Marcel Martinet, un des plus grands lyriques que la guerre (que l'horreur de la guerre) ait produits, le poète des _Temps maudits_, qui resteront l'immortel témoignage de la souffrance et de la révolte d'une âme libre;--au touchant Delemer;--et à quelques jeunes revues. Après quoi, il déblaie le terrain de ce qu'il appelle «la fausse avant-garde littéraire», et dit durement leur fait aux écrivains chauvins. Ce rude poilu des lettres les charge à coups de boutoir:

«_...J'en viens, moi, de cette guerre que vous chantez, vous... Je possède ma citation à l'ordre du jour, ma croix de guerre: je ne la porte jamais. J'ai passé sept mois en captivité, avant d'être rapatrié comme grand blessé. Je pourrais vous inonder de récits guerriers. Je ne veux point le faire. Pourtant, j'écris un livre sur la guerre. Et j'y condense tout ce que mon coeur a ressenti, tout ce qu'un homme a souffert durant ces mois d'indicible horreur, toute la joie aussi qu'il a éprouvée quand il s'est aperçu, à de rares éclaircies lumineuses, que toute humanité n'est pas morte, que la Bonté existe encore, trans et cis-rhénane, mondiale. Vous chantez, M. B._ «la guerre par laquelle il est beau et doux de mourir pour la patrie!» _Tous ceux que la mort menaça vous diront que si elle peut être nécessaire, elle ne fut jamais ni belle ni douce.--Vous célébrez_ «cette loque sublime aux trois couleurs: le bleu, la blouse de nos ouvriers; le blanc, la cornette de nos admirables religieuses...» _Me permettrez-vous de ne point continuer jusqu'au rouge, car je l'évoque bien tout seul: rouge sang de mes blessures coulant et se figeant sur la boue glacée de l'Argonne, en cette horrifique matinée de décembre 1914, boue rouge des charniers pestilentiels; tempes fracassées des camarades morts, moignons sanglants que cache de sa mousse, pourriture vivante, semble-t-il, l'eau oxygénée, visions rouges entrevues partout durant ces jours de terrifiante et morne vie, vous accourez tumultueuses et atroces. Et comme le poète, je dirais volontiers:_

«_A peu s'en faut que le coeur ne me fende!..._»

Et pour conclure sa philippique, il cède la parole à un autre soldat, écrivain comme lui, G. Thuriot-Franchi,--qui, dans le même style de combat, sans fard, sans réticence, renfonce leurs rodomontades dans le bec des matamores de l'écritoire:[38]

«_Trop jeunes ou trop vieux, des poètes en pyjama, jaloux sans doute des stratèges en pantoufles, croient devoir prodiguer le chant patriotique. Les cuivres de la rhétorique tempêtent; l'invective est devenue l'argument préféré; mille bas-bleus, abusivement de la Croix-Rouge, se découvrent à la promenade où l'on papote, des sentiments spartiates, des élans d'amazones: d'où pléthore de sonnets, odes, stances, etc., où, pour parler le charabia du critique mondain,_ «la plus rare sensibilité se marie heureusement au sentiment patriotique le plus pur.»--_Mais f...ez-nous la paix, bon Dieu! Vous ne voyez rien, taisez-vous!_»

Tel est l'ordre de silence, qu'intime avec verdeur un soldat du front aux faux guerriers de l'arrière. S'ils aiment le style «poilu», ils sont servis à souhait. Ceux qui viennent de voir la mort en face ont bien gagné le droit de dire la vérité en face aux «amateurs» de la mort... des autres.

(_Revue Mensuelle_, Genève, octobre 1917.)

XVIII

L'HOMME DE DOULEUR

Menschen im Krieg[39]

par Andreas LATZKO

L'art est ensanglanté. Sang français, sang allemand, c'est toujours l'Homme de douleur. Hier, nous entendions la grande et morne plainte qui s'exhale du _Feu_ de Barbusse. Aujourd'hui, ce sont les accents plus déchirants encore de _Menschen im Krieg_ (_Hommes dans la guerre_). Bien qu'ils viennent de l'autre camp, je gage que la plupart de nos lecteurs belliqueux de France et de Navarre détaleront devant eux, en se bouchant les oreilles. Cela risquerait de troubler leur insensibilité.

_Le Feu_ est plus supportable pour ces guerriers en chambre. Il y règne un parti-pris d'impersonnalité apparente. Malgré le nombre et la précision des figures, aucune ne domine; aucun héros de roman: on se sent donc moins lié aux peines, partout diffuses; et celles-ci, comme leurs causes, ont un caractère élémentaire. L'énormité du Destin qui écrase diminue l'amertume de ceux qui sont écrasés. Cette fresque de la guerre semble la vision d'un Déluge universel. La multitude humaine maudit le fléau, mais l'accepte. Dans le livre de Barbusse gronde une menace pour l'avenir: aucune pour le présent. Le règlement de comptes est remis au lendemain de la paix.

Dans _Menschen im Krieg_, les assises sont ouvertes, l'humanité est à la barre et dépose contre les bourreaux. L'humanité? Non pas. Quelques hommes, quelques victimes de choix, dont la souffrance nous parle plus directement que celle d'une foule, car elle est individuelle; nous suivons ses ravages dans le corps et le coeur déchirés, nous l'épousons; elle est nôtre. Et le témoin qui parle ne s'efforce pas à l'objectivité. C'est le plaignant passionné, qui, tout pantelant des tortures auxquelles il vient d'échapper, nous crie: «Vengeance!» Celui qui écrivit ce livre sort à peine de l'enfer; il halète; ses visions le poursuivent, il porte incrustée en lui la griffe de la douleur. Andreas Latzko[40] restera, dans l'avenir, au premier rang des témoins, qui ont laissé le récit véridique de la Passion de l'Homme, en l'an de disgrâce 1914.

* * * * *

L'oeuvre se présente sous la forme de six nouvelles détachées, que relie seulement un sentiment commun de souffrance et de révolte. Ces six épisodes de guerre sont disposés selon un ordre de succession tout extérieure. Le premier est un «_Départ_». Le dernier, un «_Retour_». Dans l'intervalle se classent un «_Baptême du Feu_», une vision de blessés, une «_Mort de Héros_». Au centre, culmine le maître de la fête, l'auteur responsable et adulé, le généralissime vainqueur. Dans les trois dernières nouvelles, la douleur physique étale son visage hideux de Méduse mutilée. Les deux premières sont consacrées à la douleur morale. L'homme qui est au milieu--_Le Vainqueur_--ne voit ni l'une ni l'autre: sa gloire s'assied dessus; il trouve la vie bonne et la guerre meilleure. Du commencement à la fin du livre, la révolte gronde. Elle éclate, à la dernière page, par un meurtre: un soldat qui revient du front tue un profiteur de la guerre.

Je donne l'analyse des six nouvelles.

_Le Départ_ (_Der Abmarsch_) a pour scène le jardin d'hôpital d'une paisible petite ville de province autrichienne à 50 kilomètres du front. Un soir de fin d'automne. La retraite vient de sonner. Tout est calme. Au loin, grondent les canons, comme des dogues monstrueux enchaînés, au fond de la terre. De jeunes officiers blessés jouissent de la quiétude de la soirée. Trois d'entre eux causent gaiement avec deux dames. Le quatrième, lieutenant du landsturm, dans le civil compositeur de musique, est prostré, à l'écart. Il a un grave ébranlement nerveux, et rien ne peut le tirer de son accablement, même pas l'arrivée de sa jeune et jolie femme; quand elle lui parle, il se recroqueville; et il s'écarte quand elle veut le toucher. La pauvre petite souffre et ne comprend pas son hostilité. L'autre femme fait tous les frais de la conversation. C'est une _Frau Major_, qui passe ses journées à l'hôpital et qui y a contracté «un étrange sang-froid babillard». Elle est blasée d'horreur; son éternelle curiosité a quelque chose d'un peu cruel et parfois d'hystérique. Les hommes discutent entre eux: «qu'est-ce qui est le plus beau, à la guerre?» Pour l'un, c'est de se retrouver, comme ce soir, dans la compagnie des femmes.

«--_...Rester cinq mois à ne voir que des hommes, et puis entendre une chère voix de femme!... Voilà le plus beau! Ça vaut déjà la peine d'aller en guerre..._»

Un autre réplique que le plus beau, c'est de prendre un bain, d'avoir un pansement frais, un lit blanc, et de savoir qu'on pourra se reposer quelques semaines. Le troisième dit:

«--_Le plus beau, c'est le silence. Quand on a été là-haut, dans les montagnes, où chaque coup est répercuté cinq fois, et qu'ensuite tout se tait, aucun hurlement, aucun tonnerre, rien qu'un splendide silence, qu'on peut écouter comme un morceau de musique... Les premières nuits, j'ai veillé, assis sur mon lit, les oreilles tendues pour happer ce silence, comme pour une mélodie lointaine qu'on veut attraper. Je crois que j'en aurais hurlé, si beau c'était d'entendre qu'on n'entend plus rien!..._»

Les trois jeunes gens plaisantent, et ils rient de bonheur. Chacun est enivré de la paix de cette ville endormie et du jardin d'automne. Chacun ne veut rien en perdre, sans penser à ce qui suivra, «les yeux fermés, comme un enfant qui doit aller ensuite dans la chambre noire».

Mais voici que la _Frau Major_ demande, (et son souffle devient plus précipité):

«--_Et maintenant, qu'est-ce qui est le plus affreux, à la guerre?_»

Les jeunes gens font la grimace. «_Cette question ne rentrait pas dans leur programme..._» A ce moment, une voix suraigüe crie dans l'ombre:

«--_Affreux? Il n'y a d'affreux que le départ... On s'en va... Et qu'on soit laissé, c'est affreux!_»

Silence glacial. La _Frau Major_ décampe, par peur d'entendre la suite; et, sous le prétexte qu'il faut rentrer en ville et que c'est l'heure du dernier tramway, elle entraîne la pauvre petite femme angoissée, que le mot de son mari pénètre comme un obscur reproche. Les officiers restent seuls; l'un d'eux, pour changer le cours des idées du malade, lui fait compliment de sa femme, en termes familiers. L'autre se dresse:

«--_Une rude femme? oui, oui, une crâne femme! Elle n'a pas versé une larme, quand elle m'a mis en wagon. Toutes étaient ainsi. Aussi la femme du pauvre Dill. Très crâne! Elle lui a jeté des roses dans le train, et elle était sa femme depuis deux mois... Des roses, hé hé! Et au revoir!... Tant elles étaient patriotes, toutes!..._

Et il raconte ce qui est arrivé au pauvre Dill. Dill montrait à ses camarades la nouvelle photographie qu'il avait reçue de sa femme, quand une explosion lui envoya à la tête une botte avec la jambe coupée d'un soldat du train. Il reçut l'énorme éperon dans le crâne; il fallut se mettre à quatre pour l'arracher. Jusqu'à ce qu'un morceau du cerveau vînt avec. «Comme un polype gris»... Un des officiers, que ce récit horrifie, court chercher le médecin. Celui-ci veut faire rentrer le malade:

«--Allons, Herr Leutnant, il faut aller au lit, maintenant.»

«--_Il faut aller, naturellement, répond l'autre, avec un profond soupir. Il nous faut tous aller. Qui ne va pas est un lâche; et d'un lâche elles ne veulent pas. Voilà la chose! Comprends-tu? Maintenant, les héros sont à la mode. Madame Dill a voulu avoir un héros à son nouveau chapeau, hé hé! C'est pourquoi le pauvre Dill a dû perdre son cerveau. Moi aussi... Toi aussi! Tu dois aller mourir... Et les femmes regardent, crânement, parce que c'est la mode..._»

Il interroge des yeux ceux qui l'entourent:

«--_N'est-ce pas triste?_» demande-t-il doucement.

Puis soudain, il crie, avec fureur:

«--_N'est-ce pas une fourberie? hé?... une fourberie? Etais-je un assassin? Un égorgeur?... J'étais un musicien. Je lui plaisais ainsi. Nous étions heureux, nous nous aimions... Et une fois, parce que la mode a changé, elles veulent avoir des meurtriers! comprends-tu cela?_»

Sa voix retombe, gémit:

«--_La mienne aussi fut crâne. Pas de larmes! J'attendais, j'attendais toujours, quand elle commencerait à crier, quand elle me supplierait enfin de descendre, de ne pas partir, d'être lâche, pour elle!... Mais elles n'ont pas eu le courage; aucune n'a eu le courage; elles veulent seulement être crânes. Pense un peu! Pense un peu!... Elle a fait des signes avec le mouchoir, comme les autres_».

Il agite les bras, comme s'il prenait le ciel à témoin:

«--_Le plus affreux, tu veux le savoir? Le plus affreux a été la désillusion, le départ. Pas la guerre. La guerre est comme elle doit être. Est-ce que cela t'a surpris qu'elle soit cruelle? Seul, le départ a été une surprise. Que les femmes soient cruelles, voilà la surprise! Qu'elles puissent sourire et jeter des roses; qu'elles livrent leurs maris, leurs enfants, leurs petits, qu'elles ont mille fois mis au lit, bordés, caressés, qu'elles ont fabriqués d'elles-mêmes... Voilà la surprise! Qu'elles nous ont livrés, qu'elles nous ont envoyés, envoyés à la mort! Parce que chacune aurait été gênée de n'avoir pas son héros. Oh! ç'a été la grande désillusion, mon cher... Ou crois-tu que nous y serions allés, si elles ne nous avaient pas envoyés? Le crois-tu?... Aucun général n'aurait rien pu, si les femmes ne nous avaient pas fait empiler dans le train, si elles nous avaient crié qu'elles ne nous reverraient plus, si nous étions des meurtriers. Pas un n'y serait allé, si elles avaient juré qu'aucune ne coucherait avec un homme qui aurait défoncé le crâne à des hommes, fusillé des hommes, éventré des hommes! Pas un, je vous le dis!... Je ne voulais pas le croire qu'elles pourraient le supporter ainsi! Elles font semblant, pensais-je; elles se retiennent encore; mais quand la locomotive sifflera, elles crieront, elles nous arracheront du train, elles nous sauveront. C'était la seule fois qu'elles auraient pu nous protéger... Et elles ont voulu seulement être crânes!..._»

Il se rassied, brisé, et se met à pleurer. Un cercle s'est formé autour de lui. Le médecin dit avec bonhomie:

«--Allons dormir, monsieur le lieutenant, les femmes sont ainsi, on ne peut rien y faire».

Le malade bondit, irrité:

«--_Elles sont ainsi? Elles sont ainsi? Depuis quand, hé? N'as-tu jamais entendu parler des suffragettes, qui giflent les ministres, qui mettent le feu aux musées, qui se font ligoter aux poteaux de réverbères, pour le droit de suffrage? Pour le droit de suffrage, entends-tu? Et pas pour leurs maris?_»