Les Précurseurs

Part 2

Chapter 23,837 wordsPublic domain

«La civilisation d'Europe est une machine à broyer, a dit en juin dernier, à l'Université impériale de Tokio, le grand Hindou Rabindranath Tagore[10]. Elle consume les peuples qu'elle envahit, elle extermine ou anéantit les races qui gênent sa marche conquérante. C'est une civilisation de cannibales; elle opprime les faibles et s'enrichit à leurs dépens. Elle sème partout les jalousies et les haines, elle fait le vide devant elle. C'est une civilisation scientifique et non humaine. Sa puissance lui vient de ce qu'elle concentre toutes ses forces vers l'unique but de s'enrichir... Sous le nom de patriotisme elle manque à la parole donnée, elle tend sans honte ses filets, tissus de mensonges, elle dresse de gigantesques et monstrueuses idoles dans les temples élevés au Gain, le dieu qu'elle adore. Nous prophétisons sans aucune hésitation que cela ne durera pas toujours...»

«_Cela ne durera pas toujours..._» Entendez-vous, Européens? Vous vous bouchez les oreilles? Ecoutez-donc en vous! Nous-mêmes, interrogeons-nous. Ne faisons pas comme ceux qui jettent sur leur voisin tous les péchés du monde et s'en croient déchargés. Dans le fléau d'aujourd'hui, nous avons tous notre part: les uns par volonté, les autres par faiblesse; et ce n'est pas la faiblesse qui est la moins coupable. Apathie du plus grand nombre, timidité des honnêtes gens, égoïsme sceptique des veules gouvernants, ignorance ou cynisme de la presse, gueules avides des forbans, peureuse servilité des hommes de pensée qui se font les bedeaux des préjugés meurtriers qu'ils avaient pour mission de détruire; orgueil impitoyable de ces intellectuels qui croient en leurs idées plus qu'en la vie du prochain et feraient périr vingt millions d'hommes, afin d'avoir raison; prudence politique d'une Eglise trop romaine, où saint Pierre le pêcheur s'est fait le batelier de la diplomatie; pasteurs aux âmes sèches et tranchantes, comme un couteau, sacrifiant leur troupeau afin de le purifier; fatalisme hébété de ces pauvres moutons... Qui de nous n'est coupable? Qui de nous a le droit de se laver les mains du sang de l'Europe assassinée? Que chacun voie sa faute et tâche de la réparer!--Mais d'abord, au plus pressé!

Voici le fait qui domine: _l'Europe n'est pas libre_. La voix des peuples est étouffée. Dans l'histoire du monde, ces années resteront celles de la grande Servitude. Une moitié de l'Europe combat l'autre, au nom de la liberté. Et pour ce combat, les deux moitiés de l'Europe ont renoncé à la liberté. C'est en vain qu'on invoque la volonté des nations. _Les nations n'existent plus_, comme personnalités. Un quarteron de politiciens, quelques boisseaux de journalistes parlent insolemment, au nom de l'une ou de l'autre. Ils n'en ont aucun droit. Ils ne représentent rien qu'eux-mêmes. Ils ne représentent même pas eux-mêmes. «_Ancilla ploutocratiæ..._» disait dès 1905 Maurras, dénonçant l'Intelligence domestiquée et qui prétend à son tour diriger l'opinion, représenter la nation... La nation! Mais qui donc peut se dire le représentant d'une nation? Qui connaît, qui a seulement osé jamais regarder en face l'âme d'une nation en guerre? Ce monstre fait de myriades de vies amalgamées, diverses, contradictoires, grouillant dans tous les sens, et pourtant soudées ensemble, comme une pieuvre... Mélange de tous les instincts, et de toutes les raisons, et de toutes les déraisons... Coups de vent venus de l'abîme; forces aveugles et furieuses sorties du fond fumant de l'animalité; vertige de détruire et de se détruire soi-même; voracité de l'espèce; religion déformée; érections mystiques de l'âme ivre de l'infini et cherchant l'assouvissement maladif de la joie par la souffrance, par la souffrance de soi, par la souffrance des autres; despotisme vaniteux de la raison, qui prétend imposer aux autres l'unité qu'elle n'a pas, mais qu'elle voudrait avoir; romantiques flambées de l'imagination qu'allume le souvenir des siècles; savantes fantasmagories de l'histoire brevetée, de l'histoire patriotique, toujours prête à brandir, selon les besoins de la cause, le _Væ victis_ du brenn, ou le _Gloria victis_... Et pêle-mêle, avec la marée des passions, tous les démons secrets que la société refoule, dans l'ordre et dans la paix... Chacun se trouve enlacé dans les bras de la pieuvre. Et chacun trouve en soi la même confusion de forces bonnes et mauvaises, liées, embrouillées ensemble. Inextricable écheveau. Qui le dévidera?... D'où vient le sentiment de la fatalité qui accable les hommes, en présence de telles crises. Et cependant elle n'est que leur découragement devant l'effort multiple, prolongé, non impossible, qu'il faut pour se délivrer. Si chacun faisait ce qu'il peut (rien de plus!) la fatalité ne serait point. Elle est faite de l'abdication de chacun. En s'y abandonnant, chacun accepte donc son lot de responsabilité.

Mais les lots ne sont pas égaux. A tout seigneur, tout honneur! Dans le ragoût innommable que forme aujourd'hui la politique européenne, le gros morceau, c'est l'Argent. Le poing qui tient la chaîne qui lie le corps social est celui de Plutus. Plutus et sa bande. C'est lui qui est le vrai maître, le vrai chef des Etats. C'est lui qui en fait de louches maisons de commerce, des entreprises véreuses[11]. Non pas que nous rendions seuls responsables des maux dont nous souffrons tel ou tel groupe social, ou tel individu. Nous ne sommes pas si simpliste. Point de boucs émissaires! Cela est trop commode! Nous ne dirons même pas--_Is fecit cui prodest_--que ceux qu'on voit aujourd'hui sans pudeur profiter de la guerre l'ont voulue. Ils ne veulent rien que gagner; ici ou là, que leur importe! Ils s'accommodent aussi bien de la guerre que de la paix, et de la paix que de la guerre: tout leur est bon. Quand on lit (simple exemple entre mille) l'histoire récemment contée de ces grands capitalistes allemands, acquéreurs des mines normandes, rendus maîtres de la cinquième partie du sous-sol minier français, et développant en France, de 1908 à 1913, pour leurs gros intérêts, l'industrie métallurgique et la production du fer, d'où sont sortis les canons qui balayent actuellement les armées allemandes, on se rend compte à quel point les hommes d'argent deviennent indifférents à tout, sauf à l'argent. Tel le Midas antique, qui, tout ce qu'il touchait, ses doigts le faisaient métal... Ne leur attribuez pas de vastes plans ténébreux! Ils ne voient pas si loin! Ils visent à amasser au plus vite et le plus gros. Ce qui culmine en eux, c'est l'égoïsme antisocial, qui est la plaie du temps. Ils sont simplement les hommes les plus représentatifs d'une époque asservie à l'argent. Les intellectuels, la presse, les politiciens,--oui, même les chefs d'Etat, ces fantoches de guignols tragiques, sont, qu'ils le veuillent ou non, devenus leurs instruments, leur servent de paravent[12]. Et la stupidité des peuples, leur soumission fataliste, leur vieux fond ancestral de sauvagerie mystique, les livrent sans défense au vent de mensonge et de folie qui les pousse à s'entre-tuer...

Un mot inique et cruel prétend que les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent. S'il était vrai, ce serait à désespérer de l'humanité: car quel est le gouvernement à qui un honnête homme voudrait donner la main? Mais il est trop évident que les peuples, qui travaillent, ne peuvent suffisamment contrôler les hommes qui les gouvernent; c'est bien assez qu'ils aient toujours à en expier les erreurs ou les crimes, sans les en rendre, par surcroît, responsables! Les peuples, qui se sacrifient, meurent pour des idées. Mais ceux qui les sacrifient vivent pour des intérêts. Et ce sont, par conséquent, les intérêts qui survivent aux idées. Toute guerre qui se prolonge, même la plus idéaliste à son point de départ, s'affirme de plus en plus une guerre d'affaires, une «guerre pour de l'argent», comme écrivait Flaubert.--Encore une fois, nous ne disons pas qu'on fasse la guerre pour de l'argent. Mais quand la guerre est là, on s'y installe, et on trait ses pis. Le sang coule, l'argent coule, et on n'est pas pressé de faire tarir le flot. Quelques milliers de privilégiés, de toute caste, de toute race, grands seigneurs, parvenus, Junkers, métallurgistes, trusts de spéculateurs, fournisseurs des armées, autocrates de la finance et des grandes industries, rois sans titre et sans responsabilité, cachés dans la coulisse, entourés et sucés d'une nuée de parasites, savent, pour leurs sordides profits, jouer de tous les bons et de tous les mauvais instincts de l'humanité,--de son ambition et de son orgueil, de ses rancunes et de ses haines, de ses idéologies carnassières, comme de ses dévouements, de sa soif de sacrifice, de son héroïsme avide de répandre son sang, de sa richesse intarissable de foi!...

Peuples infortunés! Peut-on imaginer un sort plus tragique que le leur!... Jamais consultés, toujours sacrifiés, acculés à des guerres, obligés à des crimes qu'ils n'ont jamais voulus... Le premier aventurier, le premier hâbleur venu s'arroge avec impudence le droit de couvrir de leur nom les insanités de sa rhétorique meurtrière, ou ses vils intérêts. Peuples éternellement dupes, éternellement martyrs, payant pour les fautes des autres... C'est par-dessus leur dos que s'échangent les défis pour des causes qu'ils ignorent et des enjeux qui ne les concernent point; c'est sur leur dos sanglant et piétiné que se livre le combat des idées et des millions, auxquels ils n'ont point part (aux unes pas plus qu'aux autres; et seuls, ils ne haïssent point, eux qui sont sacrifiés; la haine n'est au coeur que de ceux qui les sacrifient... Peuples empoisonnés par le mensonge, la presse, l'alcool et les filles... Peuples laborieux, à qui l'on désapprend le travail... Peuples généreux, à qui l'on désapprend la pitié fraternelle... Peuples qu'on démoralise, qu'on pourrit vivants, qu'on tue... O chers peuples d'Europe, depuis deux ans mourants sur votre terre mourante! Avez-vous enfin touché le fond du malheur? Non, je le vois dans l'avenir. Après tant de souffrances; je crains le jour fatal où, dans la déconvenue des espoirs mensongers, dans le non-sens reconnu des sacrifices vains, les peuples recrus de misère chercheront en aveugles sur quoi, sur qui se venger. Alors, ils tomberont eux aussi dans l'injustice, et seront dépouillés par l'excès de l'infortune jusque de l'auréole funèbre de leur sacrifice. Et du haut en bas de la chaîne, dans la douleur et dans l'erreur, tout s'égalisera... Pauvres crucifiés, qui se débattent sur la croix, à côté de celle du Maître, et, plus livrés que lui, au lieu de surnager, s'enfoncent comme un plomb dans la nuit de la souffrance! Ne vous sauvera-t-on pas de vos deux ennemis: la servitude et la haine?... Nous le voulons, nous le voulons! Mais il faut que vous le vouliez aussi. Le voulez-vous? Votre raison, ployée sous des siècles d'acceptation passive, est-elle capable encore de s'affranchir?...

Arrêter la guerre qui est en cours, qui le peut aujourd'hui? Qui peut faire rentrer dans sa ménagerie la férocité lâchée? Même pas ceux peut-être qui l'ont déchaînée,--ces dompteurs qui savent bien qu'ils seront dévorés!... Le sang est tiré, il faut le boire. Soûle-toi, Civilisation!--Mais quand tu seras gorgée, et quand, la paix revenue, sur dix millions de cadavres, tu cuveras ton ivresse abjecte, te ressaisiras-tu? Oseras-tu voir en face ta misère dévêtue des mensonges dont tu la drapes? Ce qui peut et doit vivre aura-t-il le courage de s'arracher à l'étreinte mortelle d'institutions pourries?... Peuples, unissez-vous! Peuples de toutes races, plus coupables, moins coupables, tous saignants et souffrants, frères dans le malheur, soyez-le dans le pardon et dans le relèvement! Oubliez vos rancunes, dont vous périssez tous. Et mettez en commun vos deuils: ils frappent tous la grande famille humaine! Il faut que dans la douleur, il faut que dans la mort des millions de vos frères vous ayez pris conscience de votre unité profonde; il faut que cette unité brise, après cette guerre, les barrières que veut relever plus épaisses l'intérêt éhonté de quelques égoïsmes.

Si vous ne le faites point, si cette guerre n'a pas pour premier fruit un renouvellement social dans toutes les nations,--adieu, Europe, reine de la pensée, guide de l'humanité! Tu as perdu ton chemin, tu piétines dans un cimetière. Ta place est _là_. Couche-toi!--Et que d'autres conduisent le monde!

2 novembre, Jour des Morts, 1916.

(Revue: _Demain_, Genève, nov.-déc. 1916.)

IV

A l'Antigone éternelle

L'action la plus efficace qui soit en notre pouvoir à tous, hommes et femmes, est l'action individuelle, d'homme à homme, d'âme à âme, l'action par la parole, l'exemple, par tout l'être. Cette action, femmes d'Europe, vous ne l'exercez pas assez. Vous cherchez aujourd'hui à enrayer le fléau qui dévore le monde, à combattre la guerre. C'est bien, mais c'est trop tard. Cette guerre, vous pouviez, vous deviez la combattre dans le coeur de ces hommes, avant qu'elle n'eût éclaté. Vous ne savez pas assez votre pouvoir sur nous. Mères, soeurs, compagnes, amies, aimées, il dépend de vous, si vous le voulez, de pétrir l'âme de l'homme. Vous l'avez dans vos mains, enfant; et, près de la femme qu'il respecte et qu'il aime, l'homme est toujours enfant. Que ne le guidez-vous!--Si j'ose me servir d'un exemple personnel, ce que j'ai de meilleur ou de moins mauvais, je le dois à certaines d'entre vous. Que, dans cette tourmente, j'aie pu garder mon inaltérable foi dans la fraternité humaine, mon amour de l'amour et mon mépris de la haine, c'est le mérite de quelques femmes: pour n'en nommer que deux,--de ma mère, chrétienne, qui me donna dès l'enfance le goût de l'éternel,--et de la grande Européenne Malwida von Meysenbug, la pure idéaliste, dont la vieillesse sereine fut l'amie de mon adolescence. Si une femme peut sauver une âme d'homme, que ne les sauvez-vous tous? Sans doute parce que trop peu d'entre vous encore se sont sauvées elles-mêmes. Commencez donc par là! Le plus pressé n'est pas la conquête, des droits politiques (bien que je n'en méconnaisse pas l'importance pratique). Le plus pressé est la conquête de vous-mêmes. Cessez d'être l'ombre de l'homme et de ses passions d'orgueil et de destruction. Ayez la claire vision du devoir fraternel de compassion, d'entr'aide, d'union entre tous les êtres, qui est la loi suprême que s'accordent à prescrire--aux chrétiens, la voix du Christ,--aux esprits libres, la libre raison. Or, combien de vous en Europe sont prises aujourd'hui par le même tourbillon qui entraîne les esprits des hommes et, au lieu de les éclairer, ajoutent au délire universel leur fièvre!

Faites la paix en vous d'abord! Arrachez de vous l'esprit de combat aveugle. Ne vous mêlez pas aux luttes. Ce n'est pas en faisant la guerre à la guerre que vous la supprimerez, c'est en préservant d'abord de la guerre votre coeur, en sauvant de l'incendie l'_avenir, qui est en vous_. A toute parole de haine entre les combattants, répondez par un acte de charité et d'amour pour toutes les victimes. Soyez, par votre seule présence, le calme désaveu infligé à l'égarement des passions, le témoin dont le regard lucide et compatissant nous fait rougir de notre déraison! Soyez la paix vivante au milieu de la guerre,--l'Antigone éternelle, qui se refuse à la haine et qui, lorsqu'ils souffrent, ne sait plus distinguer entre ses frères ennemis.

(_Jus Suffragii_, Londres, mai 1915; _Demain_, Genève, janvier 1916.)

V

Une voix de femme dans la mêlée[13]

Une femme compatissante et qui ose le paraître,--_une femme qui ose avouer son horreur pour la guerre, sa pitié pour les victimes,--pour toutes les victimes_,--qui refuse de mêler sa voix au choeur des passions meurtrières, une femme vraiment française, qui n'est pas «Cornélienne»... Quel soulagement!

Je ne voudrais rien dire qui pût blesser de pauvres âmes meurtries. Je sais toute la douleur, la tendresse refoulées qui se cachent, chez des milliers de femmes, sous l'armure d'une obstination exaltée. Elles se raidissent, pour ne pas tomber. Elles marchent, elles parlent, elles rient, avec le flanc ouvert et le sang de leur coeur qui coule. _Mais il n'est pas besoin d'être grand prophète pour dire que l'époque est proche où elles rejetteront cette contrainte inhumaine et où le monde, gorgé d'héroïsme sanglant, en criera son dégoût et son exécration._

Nous sommes déformés depuis notre enfance par une éducation d'Etat, qui nous sert en pâture un idéal oratoire artificieusement découpé dans des lambeaux de la vaste pensée antique et réchauffé par le génie de Corneille et la gloire de la Révolution. Idéal qui sacrifie avec enivrement l'individu à l'Etat _et le bon sens aux idées forcenées_. Pour les esprits soumis à une telle discipline, la vie devient un syllogisme grandiose et inhumain, dont les prémisses sont obscures, mais la marche implacable. Il n'est aucun de nous qui n'y ait été, quelque temps, asservi. Il faut des luttes acharnées pour se délivrer soi-même de cette seconde nature qui étouffe la première (je le sais mieux que personne). Et l'histoire de ces luttes est celle de nos contradictions. Dieu merci! cette guerre--plus qu'une guerre, cette convulsion de l'humanité--aura tranché nos doutes, mis fin à nos incertitudes, imposé notre choix.

Mme Marcelle Capy a choisi. La force de son livre, c'est que, par cette _Voix de Femme dans la Mêlée_, s'exprime, dégagé des sophismes de l'idéologie et de la rhétorique, le simple bon sens populaire français. Cette libre vision, vive, émue, jamais dupe, est sensible à toutes les misères comme à tous les ridicules. Car, dans l'aveugle épopée qui broie les peuples de l'Europe, tout abonde à la fois: les exploits et les crimes, les dévouements sublimes, les intérêts sordides, les héros, les grotesques. Et si le rire est permis, si le rire est français, au sein des pires épreuves, combien il l'est plus encore, lorsqu'il devient une arme du bon sens opprimé et vengeur contre l'hypocrisie!... L'hypocrisie, jamais elle ne fut plus copieuse et plus terrible qu'en ces jours où, dans tous les pays, elle est un masque de la force. Le vice rend hommage, dit-on, à la vertu. Fort bien; mais il abuse! L'admirable comédie, où instincts, intérêts et vengeances privées s'abritent sous le manteau sacré de la patrie! Ces Tartuffes de l'héroïsme, qui offrent en holocauste magnifiquement... les autres; et ces pauvres Orgons, dupés, sacrifiés, qui voudraient perdre ceux qui prennent leur défense et cherchent à les éclairer! Quel spectacle pour un Molière, ou pour un Ben Jonson! Le livre de Mme Marcelle Capy offre une riche collection de ces types éternels, dont notre époque voit pulluler, comme sur un bois pourri les champignons vénéneux, des espèces inédites. Mais des vieux troncs qu'ils rongent, on voit pousser les surgeons verts; et l'on sent que le coeur de la forêt de France reste sain: le poison n'y mord pas[14].

Confiance, amis, vous tous qui chérissez la France, dites-vous que le plus sûr moyen de l'honorer, c'est de garder son bon sens, sa bonhomie et son ironie! Que la voix de ce livre, affectueuse et vaillante, vous soit un exemple et un guide! Jugez avec vos yeux, laissez parler votre coeur. Ne vous payez pas de grands mots. _Défaites-vous, peuples d'Europe, de cette mentalité de troupeaux, qui s'en remettent, pour juger de l'herbe qu'ils doivent brouter, aux bergers et à leurs chiens._ Confiance! Toutes les fureurs de l'univers n'empêcheront pas d'entendre le cri de foi et d'espérance d'une seule conscience libre, le chant de l'alouette gauloise qui monte vers le ciel!

_21 mars 1916._

VI

Liberté!

Cette guerre nous a fait voir combien fragiles sont les trésors de notre civilisation. De tous nos biens, celui dont nous étions le plus orgueilleux s'est montré le moins résistant: la Liberté. Des siècles de sacrifices, de patients efforts, de souffrance, d'héroïsme et de foi obstinée, l'avaient peu à peu conquis; nous respirions son souffle d'or; il nous semblait aussi naturel d'en jouir que du grand flot de l'air qui passe sur la terre et baigne toutes les poitrines... Il a suffi de quelques jours pour nous retirer ce joyau de la vie; il a suffi de quelques heures pour que par toute la terre un filet étouffant s'étendît sur le frémissement des ailes de la Liberté. Les peuples l'ont livrée. Bien plus, ils ont applaudi à leur asservissement. Et nous avons rappris l'antique vérité: «Rien n'est jamais conquis. Tout se conquiert, chaque jour, à nouveau, ou se perd»...

O Liberté trahie, replie dans nos coeurs fidèles, replie tes ailes blessées! Un jour, elles reprendront leur éclatant essor. Alors, tu seras de nouveau l'idole de la multitude. Alors, ceux qui t'oppriment se glorifieront de toi. Mais jamais, à mes yeux, tu n'as été plus belle qu'en ces jours de misère où je te vois pauvre, nue et meurtrie. Tes mains sont vides; tu n'as plus à offrir à ceux qui t'aiment que le danger, et le sourire de tes yeux fiers. Mais tous les biens du monde ne valent pas ce don. Les valets de l'opinion, les courtisans du succès, ne nous le disputeront point. Et nous te suivrons, Christ aux outrages, le front haut: car nous savons que du tombeau tu ressusciteras.

(_L'Avanti!_ Milan, 1er mai 1916.)

VII

A la Russie libre et libératrice

Frères de Russie, qui venez d'accomplir votre grande Révolution, nous n'avons pas seulement à vous féliciter; nous avons à vous remercier. Ce n'est pas pour vous seuls que vous avez travaillé, en conquérant votre liberté, c'est pour nous tous, vos frères du vieil Occident.

Le progrès humain s'accomplit par une évolution des siècles, qui s'époumone vite, se lasse à tous moments, se ralentit, se butte à des obstacles, ou s'endort sur la route comme une mule paresseuse. Il faut, pour la réveiller, de distance en distance, les sursauts d'énergie, les vigoureux élans des révolutions, qui fouettent la volonté, qui bandent tous les muscles et font sauter l'obstacle. Notre Révolution de 1789 fut un de ces réveils d'énergie héroïque, qui arrachent l'humanité à l'ornière où elle est embourbée et la lancent en avant. Mais l'effort accompli et le chariot remis en route, l'humanité a tôt fait de s'enliser de nouveau. Il y a beau temps qu'en Europe la Révolution française a porté tous ses fruits! Et il vient un moment où ce qui fut jadis les idées fécondes, les forces de vie nouvelle, ne sont plus que des idoles du passé, des forces qui vous tirent en arrière, des obstacles nouveaux. On l'a vu dans cette guerre du monde, où les jacobins de l'Occident se sont montrés souvent les pires ennemis de la liberté.

Aux temps nouveaux, des voies nouvelles et des espoirs nouveaux! Nos frères de Russie, votre Révolution est venue réveiller notre Europe assoupie dans l'orgueilleux souvenir de ses Révolutions d'autrefois. Marchez de l'avant! Nous vous suivrons. Chaque peuple à son tour guide l'humanité. Vous, dont les forces jeunes ont été ménagées pendant des siècles d'inaction imposée, reprenez la cognée où nous l'avons laissé tomber, et, dans la forêt vierge des injustices et des mensonges sociaux où erre l'humanité, faites-nous des clairières et des chemins ensoleillés!

Notre Révolution fut l'oeuvre de grands bourgeois, dont la race est éteinte. Ils avaient leurs rudes vices et leurs rudes vertus. La civilisation actuelle n'a hérité que des vices: le fanatisme intellectuel et la cupidité. Que votre Révolution soit celle d'un grand peuple, sain, fraternel, humain, évitant les excès où nous sommes tombés!

Surtout, restez unis! Que notre exemple vous éclaire! Souvenez-vous de la Convention française, comme Saturne, dévorant ses enfants! Soyez plus tolérants que nous ne l'avons été. Toutes vos forces ne sont pas de trop pour défendre la sainte cause dont vous êtes les représentants, contre les ennemis acharnés et sournois, qui peut-être en ce moment vous font le gros dos et le ronron comme des chats, mais qui dans la forêt attendent le moment où vous trébucherez, si vous êtes isolés.