Part 1
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LES PRÉCURSEURS
DU MÊME AUTEUR
_Jean Christophe_, 4 vol.:
I. L'Aube.--II. Le Matin.--III. L'Adolescent.--IV. La Révolte.
_Jean Christophe à Paris_, 3 vol.:
I. La Foire sur la Place.--II. Antoinette.--III. Dans la Maison.
_La fin du Voyage_, 3 vol.:
I. Les Amies.--II. Le Buisson ardent.--III. La nouvelle Journée.
_Au-dessus de la Mêlée_, 1 vol.
_Le temps viendra_ (3 actes), 1 vol.
_Colas Breugnon_, 1 vol.
_Théâtre de la Révolution_ (Le 14 Juillet, Danton, Les Loups), 1 vol.
_Les Tragédies de la Foi_ (Saint-Louis, Aërt, le Triomphe de la Raison), 1 vol.
_Le Théâtre du Peuple_ (Essai d'esthétique d'un Théâtre nouveau), 1 vol.
_Musiciens d'autrefois_, 1 vol.
_Musiciens d'aujourd'hui_, 1 vol.
_Vie des Hommes illustres_:
Vie de Beethoven (1 vol.).--Vie de Michel-Ange (1 vol.).--Vie de Tolstoï (1 vol.).
_Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_, 1 vol. (Epuisé).
_Hændel_, 1 vol.
_Michel-Ange_, 1 vol.
_Empédocle d'Agrigente et l'âge de la Haine_, 1 vol.
_Liluli_, 1 vol.
ROMAIN ROLLAND
Les Précurseurs
PARIS
ÉDITIONS DE "L'HUMANITÉ"
142, Rue Montmartre, 142
1920
_Tous droits réservés_
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE NUMÉROTÉS A LA PRESSE
_Nº_
_Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. Copyright by_ l'Humanité, 1919.
_A la Mémoire des Martyrs de la Foi nouvelle: de l'Internationale humaine._
_A Jean Jaurès, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Kurt Eisner, Gustav Landauer,_
_victimes de la féroce bêtise et du mensonge meurtrier,_
_libérateurs des hommes, qui les ont tués._
_Août 1919._ _R. R._
INTRODUCTION
Le livre que voici fait suite au volume: _Au-dessus de la Mêlée_. Il est entièrement composé d'articles écrits et publiés en Suisse, depuis la fin de 1915 jusqu'au commencement de 1919. Je les ai réunis sous le titre: _Les Précurseurs_; car ils sont presque tous consacrés aux hommes de courage qui, dans tous les pays, ont su maintenir leur pensée libre et leur foi internationale, parmi les fureurs de la guerre et de la réaction universelle. L'avenir célébrera les noms de ces grands Annonciateurs, bafoués, injuriés, menacés, emprisonnés, condamnés: Bertrand Russell, E.-D. Morel, Gorki, G.-Fr. Nicolaï, A. Forel, Andreas Latzko, Barbusse, Stefan Zweig, et les jeunes élites de France, d'Amérique, de Suisse, luttant pour la liberté.
J'ai fait précéder ces articles d'une ode: _Ara Pacis_, écrite aux premiers jours de la guerre, et qui est un acte de foi en la Paix et l'Harmonie.--C'est aussi un acte de foi qui termine le volume, mais d'une foi agissante, qui proclame, à la face de la force brutale des Etats et de l'opinion tyrannique, l'indépendance irréductible de l'Esprit.
J'aurais été tenté de faire entrer dans ce recueil une méditation sur _Empédocle d'Agrigente et le règne de la Haine_[1]. Mais ses dimensions eussent dépassé le cadre assigné à ce volume et risqué de compromettre l'équilibre des diverses parties.
Je ne me suis pas astreint à la succession chronologique des articles; j'ai préféré les grouper, d'après l'ordre des sujets ou des raisons artistiques. Je me suis contenté d'indiquer, à la fin de chacun, aussi exactement qu'il m'a été possible, les dates de leur publication et (quand j'ai pu les retrouver) de leur composition.
Qu'on me permette encore quelques lignes d'explication, pour orienter le lecteur:
Ce volume et celui qui précède, _Au-dessus de la Mêlée_, ne constituent qu'une partie de mes écrits sur la guerre, au cours des cinq années dernières. Ce sont uniquement ceux qui ont pu être publiés en Suisse. (Encore ne sont-ils pas complets, car je n'ai pu les réunir tous.) Mais le plus important de beaucoup, en étendue et en valeur documentaire, est un recueil, contenant, au jour le jour, la notation des lettres, entretiens, confessions morales, que je n'ai cessé de recevoir des esprits libres et persécutés de tous les pays. J'y ai aussi sobrement que possible inscrit mes propres réflexions et ma part dans le combat. _Unus ex multis._ C'est en quelque sorte le tableau des libres consciences du monde luttant contre les forces déchaînées du fanatisme, de la violence et du mensonge. Des scrupules de discrétion empêcheront sans doute de publier ce recueil avant assez longtemps. Il suffit que ces documents, conservés en plusieurs copies, restent pour l'avenir un témoignage de nos efforts, de nos souffrances et de notre invincible foi.
ROMAIN ROLLAND..
Paris, juin 1919.
LES PRÉCURSEURS
I
Ara Pacis
_De profundis clamans_, de l'abîme des haines,--j'élèverai vers toi, Paix divine, mon chant.
Les clameurs des armées ne l'étoufferont point.--En vain, je vois monter la mer ensanglantée,--qui porte le beau corps d'Europe mutilée,--et j'entends le vent fou qui soulève les âmes:
Quand je resterais seul, je te serai fidèle.--Je ne prendrai point place à la communion sacrilège du sang.--Je ne mangerai point ma part du Fils de l'Homme.
Je suis frère de tous, et je vous aime tous,--hommes, vivants d'une heure, qui vous volez cette heure.
Que de mon coeur surgisse sur la colline sainte,--au-dessus des lauriers de la gloire et des chênes,--l'olivier au soleil, où chantent les cigales!
* * * * *
Paix auguste qui tiens,--sous ton sceptre souverain,--les agitations du monde,--et des flots qui se heurtent,--fais le rythme des mers;
Cathédrale qui repose--sur le juste équilibre des forces ennemies;--Rosace éblouissante,--où le sang du soleil--jaillit en gerbes diaprées,--que l'oeil harmonieux de l'artiste a liées;
Telle qu'un grand oiseau--qui plane au centre du ciel,--et couve sous ses ailes--la plaine,--ton vol embrasse,--par delà ce qui est, ce qui fut et sera.
Tu es soeur de la joie et soeur de la douleur,--soeur cadette et plus sage;--tu les tiens par la main.--Ainsi, de deux rivières que lie un clair canal,--où le ciel se reflète, entre la double haie de ses blancs peupliers.
Tu es la divine messagère,--qui va et vient, comme l'aronde,--de l'une rive à l'autre,--les unissant,--aux uns disant:--«Ne pleurez plus, la joie revient».--aux autres:--«Ne soyez pas trop vains,--le bonheur s'en va comme il vient.»
Tes beaux bras maternels étreignent tendrement--tes enfants ennemis,--et tu souris, les regardant--mordre ton sein gonflé de lait.
Tu joins les mains, les coeurs,--qui se fuient en se cherchant,--et tu mets sous le joug les taureaux indociles,--afin qu'au lieu d'user--en combats la fureur qui fait fumer leurs flancs,--tu l'emploies à tracer dans le ventre des champs--le long sillon profond où coule la semence.
Tu es la compagne fidèle--qui accueille au retour les lutteurs fatigués.--Vainqueurs, vaincus, ils sont égaux dans ton amour.--Car le prix du combat--n'est pas un lambeau de terre,--qu'un jour la graisse du vainqueur--nourrira, mélangée à celle de l'adversaire.--Il est de s'être fait l'instrument du destin,--et de n'avoir pas fléchi sous sa main.
O ma paix qui souris, tes doux yeux pleins de larmes,--arc-en-ciel de l'été, soirée ensoleillée,--qui, de tes doigts dorés,--caresses les champs mouillés,--panses les fruits tombés,--et guéris les blessures--des arbres que le vent et la grêle ont meurtris;
Répands sur nous ton baume et berce nos douleurs!--Elles passeront, et nous.--Toi seule es éternelle.
Frères, unissons-nous, et vous aussi, mes forces,--qui vous entrechoquez dans mon coeur déchiré!--Entrelacez vos doigts, et marchez en dansant!
Nous allons sans fièvre et sans hâte,--car nous ne sommes point à la chasse du temps.--Le temps, nous l'avons pris.--Des brins d'osier des siècles, ma Paix tisse son nid.
* * * * *
Ainsi que le grillon qui chante dans les champs.--L'orage vient, la pluie tombe à torrents, elle noie--les sillons et le chant.--Mais à peine a passé la tourmente,--le petit musicien entêté recommence.
Ainsi, quand on entend, à l'Orient fumant,--sur la terre écrasée, à peine s'éloigner--le galop furieux des Quatre Cavaliers,--je relève la tête et je reprends mon chant--chétif et obstiné.
(_Ecrit du 15 au 25 août 1914_).[2]
_Journal de Genève et Neue Zürcher Zeitung_, 24-25 décembre 1915; _Les Tablettes_, Genève, juillet 1917.
II
La route en lacets qui monte
Si depuis une année je garde le silence, ce n'est pas que soit ébranlée la foi que j'exprimai dans _Au-dessus de la mêlée_ (elle est beaucoup plus ferme encore); mais je me suis convaincu de l'inutilité de parler à qui ne veut pas entendre. Seuls, les faits parleront, avec une tragique évidence; seuls, ils sauront percer le mur épais d'entêtement, d'orgueil et de mensonge, dont les esprits s'entourent, pour ne pas voir la lumière.
Mais nous nous devons entre frères de toutes les nations, entre hommes qui ont su défendre leur liberté morale, leur raison et leur foi en la solidarité humaine, entre âmes qui continuent d'espérer, dans le silence, l'oppression, la douleur,--nous nous devons d'échanger, au terme de cette année, des paroles de tendresse et de consolation; nous nous devons de nous montrer que dans la nuit sanglante la lumière brille encore, qu'elle ne fut jamais éteinte, qu'elle ne le sera jamais.
Dans l'abîme de misères où l'Europe s'enfonce, ceux qui tiennent une plume devraient se faire scrupule de jamais apporter une souffrance de plus à l'amas des souffrances, ou de nouvelles raisons de haïr au fleuve brûlant de haine. Deux tâches restent possibles pour les rares esprits libres qui cherchent à frayer aux autres une issue, une brèche, au travers des amoncellements de crimes et de folies. Les uns, intrépidement, prétendent ouvrir les yeux à leur propre peuple sur ses erreurs. Ainsi font les courageux Anglais de l'_Independent Labour Leader et de l'Union of Democratic Control_, ces hauts esprits indépendants, Bertrand Russel, E.-D. Morel, Norman Angell, Bernard Shaw,--de trop rares Allemands, persécutés,--les socialistes italiens, les socialistes russes, le maître de la Misère et de la Pitié, Gorki,--et quelques libres Français.
Cette tâche n'est point celle que je me suis assignée. Ma tâche est de rappeler aux frères ennemis d'Europe non ce qu'ils ont de pire, mais ce qu'ils ont de meilleur,--les motifs d'espérer en une humanité plus sage et plus aimante.
Certes, le spectacle présent est bien fait pour qu'on doute de la raison humaine. Pour le grand nombre de ceux qui s'étaient endormis béatement sur la foi au progrès, sans retours en arrière, le réveil a été dur; et sans transition, ils passent de l'absurde excès d'un optimisme paresseux au vertige d'un pessimisme qui n'a plus de fond. Ils ne sont pas habitués à regarder la vie sans parapets. Une muraille d'illusions complaisantes les empêchait de voir le vide au-dessus duquel serpente, accroché au rocher, l'étroit sentier de l'humanité. Le mur s'écroule par places, et le sol est peu sûr. Il faut passer pourtant. On passera. Nos pères en ont vu bien d'autres! Nous l'avons trop oublié. Les années où nous avons vécu furent, à part quelques heurts, un âge capitonné. Mais les âges de tourmente ont été plus fréquents que les âges de calme; et ce qui se passe aujourd'hui n'est atrocement anormal que pour ceux qui sommeillaient dans la tranquillité anormale d'une société sans prévoyance et sans mémoire. Pensons à tout ce qu'ont vu les yeux du passé, du Bouddhâ libérateur, des Orphiques adorant Dionysos-Zagreus, dieu des innocents qui souffrent et qui seront vengés, de Xénophane d'Elée qui assista à la ruine de sa patrie par Cyrus, de Zénon torturé, de Socrate empoisonné, de Platon qui rêvait sous les Trente Tyrans, de Marc Aurèle qui soutint l'Empire près de crouler, de ceux qui assistèrent à la chute du vieux monde, de l'évêque d'Hippone mourant dans sa ville aux abois qu'assiégeaient les Vandales, des moines enlumineurs, bâtisseurs, musiciens, au milieu de l'Europe de loups; de Dante, de Copernic et de Savonarole: exils, persécutions, bûchers; et le frêle Spinoza, édifiant son _Ethique_ éternelle sur le sol inondé de sa patrie envahie, à la lueur des villages incendiés; et notre Michel de Montaigne, en son château ouvert, sur son mol oreiller, dormant d'un sommeil léger, en écoutant sonner le beffroi des campagnes, et se demandant en rêve si c'est pour cette nuit la visite des égorgeurs... L'homme aime en vérité à ne plus se souvenir des spectacles importuns qui troublent son repos. Mais dans l'histoire du monde, le repos a été rare, et les plus grandes âmes ne sont pas sorties de lui. Regardons, sans frémir, passer le flot furieux. Pour qui sait écouter le rythme de l'histoire, tout concourt à la même oeuvre, le pire comme le meilleur. Les âmes fiévreuses que le flot entraîne vont par des voies sanglantes, vont, qu'elles le veuillent ou non, où nous guide la raison fraternelle. Ce serait, s'il fallait compter sur le bon sens des hommes, sur leur bonne volonté, sur leur courage moral, sur leur humanité, qu'il y aurait des motifs de désespérer de l'avenir. Mais ceux qui ne veulent point ou ne peuvent point marcher, les forces aveugles les poussent, en troupeaux mugissants, vers le but: l'Unité.
* * * * *
Pendant des siècles s'est forgée l'unité de notre France par les combats entre les provinces. Chaque province, chaque village fut, un jour, la patrie. Plus de cent ans, Armagnacs, Bourguignons (mes grands-pères), se sont cassé la tête pour découvrir enfin que le sang qui coulait de leurs entailles était le même. A présent, la guerre qui mêle le sang de France et d'Allemagne le leur fait boire dans le même verre, ainsi qu'aux héros barbares de l'antique épopée, pour leur union future. Qu'ils s'étreignent et se mordent, leur corps-à-corps les lie! Ils ont beau faire: ces armées qui s'égorgent sont devenues moins lointaines de coeur qu'elles ne l'étaient alors qu'elles ne s'affrontaient pas. Elles peuvent se tuer, elles ne s'ignorent plus. Et l'ignorance est le dernier cercle de la mort. De nombreux témoignages, des deux fronts opposés, nous ont appris clairement ce désir mutuel, tout en se combattant, de lire dans les yeux l'un de l'autre; ces hommes qui, de leur tranchée à la tranchée d'en face, s'épient pour se viser, sont peut-être ennemis, ils ne sont plus étrangers. Un jour prochain, l'union des nations d'Occident formera la nouvelle patrie. Elle-même ne sera qu'une étape sur la route qui mène à la patrie plus large: l'Europe. Ne voit-on pas déjà les douze Etats d'Europe, ramassés en deux camps, s'essayer sans le savoir à la fédération où les guerres de nations seront aussi sacrilèges que le seraient maintenant les guerres entre provinces, où le devoir d'aujourd'hui sera le crime de demain? Et la nécessité de cette union future ne s'affirme-t-elle pas par les voix les plus opposées: un Guillaume II, avec ses «Etats-Unis d'Europe»[3],--un Hanotaux, avec sa «Confédération Européenne»[4],--ou les Ostwald et Hæckel, de piteuse mémoire, avec leur «Société des Etats»,--chacun, bien entendu, travaillant pour son saint, mais tous ces saints étant au service du même Maître!...
Bien plus, le chaos gigantesque où, comme au temps des convulsions du globe en fusion, s'entre-choquent aujourd'hui tous les éléments humains des trois vieux continents, est une chimie de races où s'élabore, par la force et l'esprit, par la guerre et la paix, la fusion future des deux moitiés du monde, des deux hémisphères de la pensée: l'Europe et l'Asie. Ce n'est pas une utopie: depuis bien des années, ce rapprochement s'annonce par mille symptômes divers: attraction des pensées et des arts, politique, intérêts. Et la guerre n'a fait qu'accélérer le mouvement. En plein combat, on y travaille. Dans tel Etat belligérant, depuis deux ans, se sont fondés de vastes Instituts pour l'étude des civilisations comparées de l'Europe et de l'Asie et pour leur pénétration mutuelle.
* * * * *
_Le phénomène capital d'aujourd'hui,_ dit le programme de l'un d'entre eux[5], _est la formation d'une culture universelle, sortie des nombreuses cultures particulières du passé... Nulle époque passée n'a vu un plus puissant élan du genre humain que les derniers siècles et le présent. Rien de comparable à cet ensemble torrentueux de toutes les forces réunies en une seule énergie commune, qui se réalise au_ XIXe _et au_ XXe _siècles... Partout s'élabore dans l'Etat, la science et l'art, la grande individualité de l'humanité universelle, et la nouvelle vie de l'esprit humain universel... Les trois mondes de l'âme et de la société, les trois humanités (Européo-Orientaux, Hindous, Extrême-Orient) commencent à se rassembler en une humanité unique... Jusqu'à ces deux dernières générations, l'homme était membre d'une seule humanité, d'une seule grande forme de vie. Maintenant, il participe au vaste flot vital de toute l'humanité; il doit se diriger d'après ses lois et se retrouver en elle. Sinon, le meilleur de lui-même est perdu.--Certes, le plus profond du passé, de ses religions, de son art, de sa pensée, n'est pas en cause. Il demeure, et il demeurera. Mais il sera élevé à de nouvelles clartés, creusé à de nouvelles profondeurs. Un plus large cercle de vie s'ouvre autour de nous. Il n'est pas surprenant que beaucoup aient le vertige et croient voir chanceler la grandeur du passé. Mais on doit confier le gouvernail à ceux qui, calmement, fermement, sont en état de préparer la nouvelle époque... Le plus entier bonheur qui puisse échoir à l'homme d'à présent est dans l'intelligence de l'humanité entière et de ses formes si diverses d'être heureux... Compléter l'idéal européen par l'idéal asiatique, c'est pour longtemps la plus haute joie qu'un homme puisse connaître sur terre._
De telles recherches, avec leur caractère d'universalité et d'objectivité, _excluent formellement_, comme le déclare encore le même programme, _tout ce qui provoque à la haine des peuples, des classes et des races, tout ce qui mène au démembrement et aux combats inutiles... Si elles ont le devoir de combattre quelque chose, c'est la haine, l'ignorance et l'incompréhension... Leur belle et pressante tâche est d'éveiller à la conscience la beauté qui est dans toute individualité humaine, dans tout peuple, et de l'amener à la réalisation pratique... de trouver les bases scientifiques d'accommodement entre les peuples, les classes et les races. Car seule, la science peut, par un dur travail, conquérir la paix..._
Ainsi, des fondations de paix spirituelle entre les peuples s'édifient au milieu de la guerre des peuples, comme des phares qui montrent aux vaisseaux dispersés le port lointain où ils mouilleront, côte à côte. L'esprit humain est à l'entrée d'une route. L'entrée est trop étroite, on s'écrase pour passer. Mais je vois s'élargir ensuite la grande route des peuples, et il y a place pour tous. Spectacle consolant, dans l'horreur du présent! Le coeur souffre, mais l'esprit a la lumière.
* * * * *
Courage, frères du monde! Il y a des raisons d'espérer, malgré tout. Les hommes, qu'ils le veuillent ou non, marchent vers notre but,--même ceux qui s'imaginent qu'ils lui tournent le dos. En 1887, en un temps où semblaient triompher les idées de démocratie et de paix internationales, causant avec Renan, j'entendais prédire à ce sage: _Vous verrez venir encore une grande réaction. Tout paraîtra détruit de ce que nous défendons. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Le chemin de l'humanité est une route de montagne: elle monte en lacets, et il semble par moments qu'on revienne en arrière. Mais on monte toujours._
Tout travaille à notre idéal, même ceux dont les coups s'efforcent à le ruiner. Tout va vers l'unité,--le pire et le meilleur. Mais ne me faites pas dire que le pire vaut le meilleur! Entre les malheureux qui prônent (pauvres naïfs!) la guerre pour la paix (nommons-les _bellipacistes_) et les pacifiques tout court, ceux de l'Evangile, il y a la même différence qu'entre des affolés qui, pour descendre plus vite du grenier à la rue, jetteraient par la fenêtre leurs meubles et leurs enfants,--et ceux qui passent par l'escalier. Le progrès s'accomplit; mais la nature n'est pas pressée, et elle manque d'économie: la moindre petite avance s'achète par un gaspillage affreux de richesses et de vies[6]. Quand l'Europe arrivera tardivement, rechignante, comme une rosse rétive, à se convaincre de la nécessité d'unir ses forces, ce sera l'union hélas! de l'aveugle et du paralytique. Elle parviendra au but, saignée et épuisée.
Mais nous, il y a longtemps que nous vous y attendons, il y a longtemps que nous avons accompli l'unité, âmes libres de tous les temps, de toutes les classes, de toutes les races. Des lointains de l'antiquité d'Asie, d'Egypte et d'Orient, jusqu'aux Socrates et aux Luciens modernes, aux Morus, aux Erasme, aux Voltaire, jusqu'aux lointains de l'avenir, qui retournera peut-être, bouclant la boucle du temps, à la pensée d'Asie,--grands ou humbles esprits, mais tous libres, et tous frères, nous formons un seul peuple. Les siècles de persécutions, d'un bout de la terre à l'autre, ont lié nos coeurs et nos mains. Leur chaîne indestructible est l'armature de fer qui tient la molle glaise humaine, cette statue d'argile, la Civilisation, toujours prête à crouler.
(_Le Carmel_, Genève, décembre 1916).
III
Aux peuples assassinés
Les horreurs accomplies dans ces trente derniers mois ont rudement secoué les âmes d'Occident. Le martyre de la Belgique, de la Serbie, de la Pologne, de tous les pauvres pays de l'Ouest et de l'Est foulés par l'invasion, ne peut plus s'oublier. Mais ces iniquités qui nous révoltent, parce que nous en sommes victimes, voici cinquante ans,--cinquante ans seulement?--que la civilisation d'Europe les accomplit ou les laisse accomplir autour d'elle.
Qui dira de quel prix le Sultan rouge a payé à ses muets de la presse et de la diplomatie européennes le sang des deux cent mille Arméniens égorgés pendant les premiers massacres de 1894-1896? Qui criera les souffrances des peuples livrés en proie aux rapines des expéditions coloniales? Qui, lorsqu'un coin du voile a été soulevé sur telle ou telle partie de ce champ de douleur,--Damaraland ou Congo--a pu en supporter la vision sans horreur? Quel homme «civilisé» peut penser sans rougir aux massacres de Mandchourie et à l'expédition de Chine, en 1900-1901, où l'empereur allemand donnait à ses soldats, pour exemple, Attila; où les armées réunies de la «Civilisation» rivalisèrent entre elles de vandalisme contre une civilisation plus ancienne et plus haute[7]? Quel secours l'Occident a-t-il prêté aux races persécutées de l'Est européen: Juifs, Polonais, Finlandais, etc[8]? Quelle aide à la Turquie et à la Chine tentant de se régénérer? Il y a soixante ans, la Chine, empoisonnée par l'opium des Indes, voulut se délivrer du vice qui la tuait: elle se vit, après deux guerres et un traité humiliant, imposer par l'Angleterre le poison qui rapporta en un siècle, dit-on, à la Compagnie des Indes Orientales, onze milliards de bénéfice. Et même après que la Chine d'aujourd'hui eût accompli son effort héroïque de se guérir en dix ans de sa maladie meurtrière, il a fallu la pression de l'opinion publique soulevée pour contraindre le plus civilisé des Etats européens à renoncer aux profits que versait dans sa caisse l'empoisonnement d'un peuple. Mais de quoi s'étonner, quand tel Etat d'Occident n'a pas renoncé encore à vivre de l'empoisonnement de son propre peuple?
«Un jour, écrit M. Arnold Porret, en Afrique, à la Côte d'Or, un missionnaire me disait comment les noirs expliquent que l'Européen soit blanc. C'est que le Dieu du Monde lui demanda: «Qu'as-tu fait de ton frère?» Et il en est devenu blême[9].»