Les Portes de l'Enfer

Chapter 9

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--Allons... voyons... je voudrais ma revanche, une fois...

Il ramassait son jeu, gagnait encore, et, désintéressé, maintenant qu'il était sûr de gagner, pensait à autre chose, regardait tout à coup fixement son gardien avec une angoisse muette, cherchant à deviner dans ses yeux son arrêt, torturé par un soupçon:

--Il sait, lui, peut-être?...

Et la nuit, chassant d'un coup de tête l'horrible vision comme on chasse une mouche acharnée, il roulait dans sa tête cette seule pensée: «Mon gardien saura un jour avant moi, tout un jour... le dernier... et nous serons face à face, et rien ne me dira: C'est fini... ça y est... Il aura ça derrière son front!...»

Il était devenu poli, soumis et doux avec chacun, comme si chacun avait détenu une parcelle du pouvoir décisif, comme si chacun avait pu d'un mot appeler sur lui la grâce présidentielle. Mais sans cesse il dévisageait ceux qui l'approchaient avec une angoisse grandissante, guettant sur leur visage, dans leur attitude un signe capable de le renseigner, souhaitant et redoutant ce signe avec une terreur égale.

Durant la quarante-troisième nuit, il ne dormit pas, épiant les bruits de la rue, claquant des dents si fort que, les bras immobilisés, il appuyait son menton contre sa poitrine pour ne pas se mordre. Il n'eut pas la force de s'assoupir le jour venu et enfila son pantalon en pensant qu'il ferait les mêmes gestes à l'aube du lendemain, peut-être au milieu d'hommes venus le chercher pour mourir. Sitôt qu'il fut debout, il planta ses yeux dans les yeux du gardien. Mais il n'y vit rien que l'expression accoutumée et lui dit, tout en s'habillant:

--C'est long, bon Dieu de bon Dieu! C'est long!

L'autre répondit:

--C'est bon signe... Un piquet?

Il fit «Non» et marcha dans sa cellule jusqu'au déjeuner. Il mangea peu, s'étendit sur son lit, demeura immobile. Vers trois heures, il demanda à jouer et tendit une cigarette à son gardien. Le gardien, les yeux vers le sol, refusa. Il cessa de battre les cartes et bégaya:

--Qu'est-ce que...

Il n'acheva pas la question et se mit à jouer sans desserrer les dents, mais pâle, pâle, et avec des mains qui tremblaient. Le gardien, lui non plus, ne parlait pas; on n'entendait entre eux que le bruit mat des cartes tombant à plat sur le bois, et tous les deux, le front penché, fixaient obstinément leurs jeux sans se regarder. Ils jouaient vite, nerveux, ne ramassant plus leurs levées.

--Tu dois avoir fini? fit tout à coup Ranaille.

--Non, répliqua le gardien comme si brusquement il sortait d'un rêve, non...

Ranaille compta:

--... Je pose 2 et je retiens 3, et 2 cinq, et 4 neuf, et 4 treize, et 5 dix-huit, et 6 vingt-quatre... 242... Tu as gagné. Tu as...

Et soudain, les yeux démesurément ouverts, il balbutia:

--Ça y est... Je suis foutu... Tu le sais... On t'a dit...

--Quoi?... Quoi donc?... Moi?... Mais non, fit le gardien aussi tremblant que lui.

Mais Ranaille, roulé sur son lit, les ongles aux oreilles, sanglotait:

--Ça y est, je te dis... ça y est... ça se voyait sur ta figure... Et puis, t'as oublié de perdre...

Le gardien entre-bâilla la porte et dit à mi-voix à son camarade, dans le couloir:

--Arrive un peu... voilà qu'il sait...

Ranaille hoquetait:

--Ça y est... on n'a pas le droit... pas le droit... pas le droit...

Les gardiens se taisaient, immobiles. Un bruit de sabots traîna dans une cour. De la rue arrivaient assourdis les murmures du soir... Le soleil achevait de descendre doucement dans le ciel calme, laissant un peu de rouge à l'horizon.

Sur la Route

Le chemineau s'était assis au bord du chemin.

Depuis deux jours, il marchait, à l'aventure, sous le lourd soleil, se reposant, la nuit, à l'abri d'une meule, et reprenant dès l'aube, sa course vagabonde. Sur le seuil des maisons, rien qu'à voir sa mine sauvage, sa barbe inculte, et les loques qui le couvraient, les femmes serraient leurs petits blottis contre leurs jupes. Dans les champs, lorsqu'il demandait du travail, prêt à toutes les besognes, on le repoussait durement. La tête un peu basse, et le bâton traînant, il repartait, résigné. Mais, quand, ayant fait quelques pas, il était sûr qu'on ne pouvait le voir, du revers de sa main, il essuyait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues.

A cette heure, pourtant, une révolte lui venait, la révolte qui monte des ventres affamés, et des mots, malgré lui, s'échappaient de ses lèvres.

--C'est pas juste!... Il n'y a pas de non Dieu!

Il leva sa trique en mâchant un juron, mais, comme elle heurtait le sol, il vit sauter une chose brillante qui retomba avec un son clair.

Il se leva, cherchant dans la poussière:

--Ça, c'est de la chance!...

Entre ses doigts, il tournait, retournait une pièce d'or qu'il venait de ramasser. Il la faisait sauter, n'osant croire à pareille aubaine.

--Un louis!... un vrai!... Y a-t-il longtemps que je n'en ai pas tenu un! Je vais donc manger à ma faim, boire à ma soif, et dormir dans un lit... Avec ça, en travaillant sur mon chemin, j'arriverai tout doucement jusqu'à la ville... Là, je me débrouillerai toujours.

Il réfléchit: Cet argent-là n'est pas à moi!... Si quelqu'un m'avait vu?... Il regarda de tous côtés. Personne. Il était seul, bien seul sur la route.

Loin, vers la droite, par-dessus l'or des blés, un village semblait faire le gros dos, à l'horizon. Il en apercevait juste les toits de chaume et le clocher pointu.--Gaiement, à travers champs, faisant chanter sur son passage, les longs épis qui le frôlaient, il se mit en marche.

Devant une auberge, il s'arrêta:

--Salut, la compagnie!...

La patronne barrait la porte, et demanda:

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je voudrais manger.

--Nous n'avons point de restes... Passez votre chemin...

Il cligna de l'oeil:

--Oh!... je ne demande point la charité! Je paie!

Il fit sauter le louis dans sa main.--Étonnée de voir de l'or entre les doigts d'un vagabond, la paysanne héla son mari. Celui-ci regarda, méfiant, l'homme et les vingt francs, puis interrogea:

--D'où que vous tenez ça?

--Qu'est-ce que ça peut vous faire, puisque je paie?

--Eh bien! moi, je ne veux pas vous vendre à manger!...

Le chemineau demeura quelques secondes interdit. Puis, il remit sa pièce d'or dans sa poche, haussa l'épaule, et s'en alla.

L'aubergiste et sa femme le suivirent des yeux.

--Encore un qu'aura fait un mauvais coup par là.

--Si on prévenait le garde?

Un client arrivait. On lui conta l'aventure, l'exagérant déjà:

--Un miséreux, avec une mine à faire peur, qui voulut me payer d'un louis.--Ce n'est pas naturel.--Il en faisait sonner d'autres dans ses poches. Ces gueux-là, sait-on jamais d'où ça vient, où ça va?...

En cinq minutes, il fut signalé dans le village. Des gamins le suivaient de loin, hostiles, et lui, tirant son pas fatigué, s'étonnait, sans comprendre, des figures qui le dévisageaient.

Tout autre jour, il en eût pris ombrage, mais, ayant de l'argent, il ne s'en préoccupait guère.

La boulangère, dans sa boutique, rangeait des pains, de gros pains bis, à la croûte croquante et rousse.

--Bonjour, la patronne. Il me faudrait une miche.

--Passez votre chemin.

--Oh! on n'est guère confiant, dans votre pays! Ce n'est pas parce qu'on n'a pas de beaux habits qu'on tend la main. Payez-vous.

Il tendit son louis.

--Puisqu'on vous dit de passer votre chemin!

Il demeura le bras tendu, bouche bée.

--Ah! vous ne voulez pas?... Vous...

Il hocha la tête, murmura: «Imbécile!...» et partit.

Partout, chez l'épicier, chez le boucher, le charcutier, même réponse.

Il se demandait: Pourquoi ne veulent-ils pas me vendre, puisque j'ai de quoi payer? Peut-être que ma pièce n'est pas bonne?...

Il n'osait plus la sortir. Il la tâtait, toute petite, chaude de son contact, luisante et douce, parmi les grumeaux de pain durci, et les miettes de tabac, au fond de sa poche.

Le soir vint. Il n'avait pas encore mangé. Il avait repris la grande route, et, tout en marchant, réfléchissait:

--Je ne vais pourtant pas crever de faim avec vingt francs sur moi!

Peu à peu, cependant, il commençait à comprendre.

--Non, je n'ai pas une tête à avoir un louis. De l'or, entre les mains d'un traîne-misère comme moi, ça semble louche. On se demande d'où je le tiens... On croit peut-être que je l'ai volé... que j'ai attaqué un passant, au coin du bois. Cela vous donne une si drôle de figure, la faim!...

Comme il monologuait ainsi, au tournant du chemin, il vit un homme s'avancer vers lui.--Lui aussi allait, d'un pas traînant, courbant l'échine. Il portait des vêtements usés. Un vieux chapeau couvrait sa tête, et sa barbe inculte, grise de poussière, faisait mieux ressortir le hâle de son visage.

Les deux vagabonds s'arrêtèrent, et comme si tous ceux qui souffrent se connaissaient, se tendirent la main.

--Où vas-tu ainsi, compagnon? dit l'homme au louis.

--Je tâche de gagner le village, là-bas, pour y passer la nuit. Faisons-nous route ensemble?

--Non. Je vais à l'opposé. Et même, si j'ai un conseil à te donner, c'est de rebrousser chemin... On n'est guère accueillant aux chemineaux, là-bas... J'en viens. Tu ne trouveras pas un coin de grange où coucher.

--Baste! avec de l'argent!...

--Même avec de l'argent.

Il allait dire «surtout». Il se tut. L'autre reprit:

--Les paysans sont les mêmes partout. Tant qu'ils croient qu'on leur demande la charité, ils font la sourde oreille. Mais, sitôt qu'on leur montre ça...

Il fit sauter quelques sous dans sa main, et se mit à rire:

--Ce n'est pas beaucoup, pourtant! Dix-sept sous! Mais ça me tiendra bien trois jours!

Tandis qu'il parlait, celui qui n'avait pas mangé se disait:

--Avec dix-sept sous, le voilà plus riche que moi avec vingt francs! Lui, trouvera du pain, une botte de paille pour reposer sa tête...

Une idée lui vint:

--Ecoute, donne-moi quelque chose...

Tout de suite, l'autre ferma la main sur ses sous:

--Je ne peux pas, dame! J'ai juste de quoi gagner la ville... et encore!...

--Tu n'as pas de pain?

L'autre serra sa besace et dit:

--Non... Au revoir.

Il fit un pas. Le chemineau le retint.

--Tu ne vas pas t'en aller comme ça et me laisser crever sur place...

--Je n'ai rien.

--Mais si, tu as des sous!... Voyons... On est des frères de la route...

--Je ne peux pas... Je viens de t'expliquer... Chemin faisant, tu pourras travailler...

La faim, l'horrible faim tenaillait le ventre du vagabond, glissant en lui comme une étrange ivresse.

--Ecoute un peu. Je te les achète, tes sous, oui, et je te les paie bien... Je t'en donne vingt francs...

L'autre ouvrait de grands yeux. Il continua, très vite:

--Oui, vingt francs. Je les ai trouvés, ce matin, dans la poussière. Mais, partout, on me les refuse, parce que je suis trop déguenillé. Regarde. Ce n'est plus des vêtements que j'ai... C'est des loques. Puis, la faim, ça fait briller les yeux, ça donne une figure mauvaise... alors les gens ont peur. Tandis que toi tu as des habits plus propres. Avec ton grand caban de limousine, tu as l'air d'un berger qui voyage... Vingt francs entre tes mains, ça n'étonnera pas. Et puis, tu n'as peut-être pas tant souffert que moi... tu as mangé, tantôt... et moi, depuis deux jours... j'ai faim...

Il dit ces derniers mots à voix basse, honteux et terrible, le visage sous l'haleine de l'autre.

--Tu vois que le marché est bon... Tu as peur qu'elle soit fausse? Tiens... écoute-la sonner... La voilà... Donne-moi tes sous...

Mais l'homme s'écartait, repoussant la pièce tendue.

--Hé! garde ton argent! Tu es plus riche que moi!

--Tu n'as pas compris. Je ne peux pas m'en servir... Ils n'en veulent pas... Donne...

--Non... Non... Au revoir!...

Une folie passa dans la tête du chemineau. Une rage de vol et de meurtre crispa ses mâchoires, serra ses poings, et, violemment, il saisit l'autre à la gorge:

--Donne-les...

L'homme se débattit, essayant d'échapper à l'étreinte. Il tendit les bras, glissa, les doigts crochus. Sa bouche s'élargit essayant un appel; ses yeux, désorbités, tournèrent, éperdus... Il s'abattit... Les sous roulèrent sur le sol.

A quatre pattes, à tâtons, le meurtrier les ramassa, sans compter, et se mit à courir.

Quand il vit apparaître les premiers feux du village, il s'arrêta, haletant. Il s'aperçut alors qu'il tenait le louis entre ses dents. Dans sa poche, il sentit la monnaie de billon. L'horreur de son crime descendit devant lui... Il eut peur. Mais la faim lui tordait les entrailles. Il prit la pièce d'or et la jeta, à la volée.

Dans les feuilles, ce fut comme un petit frisson, comme la chute d'une branche glissant jusqu'à la mousse... A grandes enjambées, il gagna le village:

--Quatre sous de pain, s'il vous plaît?

La boulangère prit une miche, la lui tendit. Il paya. Le contact des sous tout rugueux de poussière le fit trembler.

Mais la mie était blanche, et la croûte dorée. Il y mordit, glouton, sortit en titubant, et s'enfonça dans la nuit calme que troublait seulement, de temps en temps, la chute d'une branche sur les feuilles séchées... Juste le bruit que, tout à l'heure, sa pièce avait fait en tombant.

Le Coupable

--Votre nom, votre âge, votre profession?

Dans le prétoire, sous la lumière crue tombant des vitres hautes, au banc des accusés, on vit se lever un petit vieillard au visage très doux encadré de favoris blancs.

Tourné vers le président, il répondit d'une voix un peu chevrotante:

--Maindrot, Jacques, quatre-vingts ans, rentier.

--C'est bien, vous pouvez vous asseoir.

La lecture de l'acte d'accusation terminée, le président reprit la parole:

--Vous avez entendu. Vous êtes prévenu d'avoir, dans la nuit du 17 au 18 novembre dernier, assassiné votre femme, âgée de soixante-quinze ans. Vous étiez jusqu'ici un honnête homme. Vous n'avez jamais eu de condamnation. Pouvez-vous dire quelque chose pour votre défense?

--Monsieur le président, j'aurai, si vous le permettez, quelques explications à fournir.

--Parlez. Adressez-vous à messieurs les jurés.

Alors, ayant salué d'une courte inclinaison de son buste, le petit vieux se mit à parler lentement, cherchant ses mots, comme avec un souci de la correction du langage, de sa voix lointaine et perdue, son chapeau dans les mains, poliment, doucement, et, malgré eux, émus par la majesté de son âge, la cour et les jurés écoutèrent, sans l'interrompre, ce vieillard de quatre-vingts ans, qui, devant eux, en termes choisis, venait défendre sa tête.

--Pour m'expliquer, sinon pour me justifier à vos yeux, il me faut remonter très loin dans mes souvenirs. A vingt-cinq ans, n'ayant plus de parents, seul au monde, possesseur d'une petite aisance qui me permettait de vivre sans souci du lendemain, je fis un mariage d'amour. Ces mots résonnent mal dans la bouche d'un vieillard, mais il faut cependant que vous les sachiez.

Pendant dix ans, je fus l'homme le plus heureux du monde. J'adorais ma femme: elle m'aimait. Il y avait bien un nuage: nous n'avions pas d'enfant, mais nous nous aimions tant, que je ne sais quelle place nous aurions pu donner dans notre tendresse à ce petit être s'il était venu, et nous finîmes par n'y plus penser, par ne rien regretter.

Notre vie s'écoulait ainsi, très douce, très légère, sans un heurt et sans un soupçon.

Dès maintenant, messieurs les jurés, je dois vous dire qu'à mon âge on défend moins son avenir que son passé, et que je vous parle dans toute la franchise et la vérité de mon âme, comme à des confesseurs qui serez sans doute les derniers.

Il fit une pause, de ses mains tremblantes prit son mouchoir, et s'épongea le front.

Il reprit:

--Je devais payer cher tout cela? Un jour, le soupçon se glissa dans mon bonheur. Un de mes amis, le plus ancien, le meilleur, devint auprès de ma femme d'une assiduité inquiétante; elle ne repoussait point ses hommages. A quoi je m'en suis aperçu?... A des gestes, à des mots, à des «rien», à toutes ces choses infimes qui suffisent pourtant à chavirer le coeur, à troubler la raison. Dès lors, je connus le doute; les heures que l'on passe à chercher dans la nuit la lueur fugitive qui doit guider vos pas. Je les épiai. Je les suivis. Je ne trouvai rien. Je devins haineux et méchant, mais pouvais-je sur un soupçon, sans un indice, faire un éclat? Cependant, je vous le jure, si je les avais surpris aux bras l'un de l'autre, j'aurais pu, dans un accès de fureur, les tuer tous les deux, mais je n'aurais pas eu une seconde d'étonnement, tant j'étais sûr, tant je sentais la trahison sur moi.

Cette vie dura des années. Des années je cherchai sans trouver; puis te temps passa, mettant sur toutes choses sa couche de pardon et d'oubli. Je finis par croire que je m'étais trompé, et le calme revint, comme par le passé, sans que ni mon ami, ni ma femme se fussent jamais doutés de rien.

Tout cela était même si loin que, lorsque mon ami mourut, il y a quelques années, je le pleurai comme on pleure un frère, et ne m'étonnai point des larmes que ma femme versa sur lui. Nous étions déjà vieux: elle soixante-cinq ans, moi soixante-dix.

Encore des années; puis, un jour, je ne sais quelle vision de l'avenir me poussant, une pensée me vint de notre fin prochaine. Je me dis qu'à mon âge toutes les heures sont gagnées, et qu'il fait bon, au déclin de la vie, quand la journée s'achève, savoir où l'on reposera sa tête pour l'éternité. J'avais assez vécu, ayant été heureux, et je songeais, avec une grande douceur, à la tombe abritée sous les arbres penchés, aux fleurs qui l'orneraient, à la dalle de marbre...

J'en parlai à ma femme, elle sourit:

--J'ai réfléchi à tout cela bien avant toi, dit-elle, et, dans le fond du cimetière de Montmartre, dans un coin très calme et perdu, j'ai choisi notre place, où nous dormirons côte à côte.

Elle me l'indiqua. J'y allai.

Tout en marchant parmi les tombes, je songeais:

«Comme l'amour dicte à deux êtres des pensées pareilles, et comme nous sommes encore rapprochés l'un de l'autre, pour que des rêves semblables viennent nous bercer tous deux!»

Tout au bout d'une allée, je m'arrêtai. C'était là: un coin de terre avec des herbes incultes, tout entouré de tombes.

Par curiosité, comme on regarde en wagon les gens qui voyagent près de vous, je regardai tes tombes voisines. Et voilà que sur l'une, la plus proche, je lus le nom de mon ami.

Je me ressouvins alors du chemin si souvent parcouru. Je reconnus les fleurs sèches et les couronnes que nous y portions tous les ans.

Ce fut cinglant comme un coup de cravache, éblouissant comme une lueur d'incendie. D'un coup, tout mon passé, tous mes soupçons, toutes mes haines, s'étaient dressés devant moi.

Notre place? Près de lui? Et c'est elle qui avait choisi cette place?

Je rentrai à la maison. Je devais avoir l'air d'un fou. Au dîner je ne mangeai pas.

C'était le 17 novembre.

--Mais, qu'as-tu, mon ami? me demanda ma femme.

--Moi?... Rien.

--Si, tu as quelque chose...

Il pouvait être dix heures. De la rue, tous les bruits arrivaient assourdis, dans la tristesse de cette nuit d'automne.

--Eh bien, tu as raison, j'ai quelque chose, et je vais te dire ce que j'ai. C'est que tu étais la maîtresse de Fromont, et que pendant vingt ans vous m'avez trompé, misérables!

Elle pâlit. Dans sa pauvre petite figure toute vieille, une terreur passa.

Je ne sais plus maintenant si ce fut de surprise ou d'effroi.

--Pendant vingt ans, tu m'entends, vingt ans, toute notre jeunesse, toute ma vie... Ah? comme j'y vois clair? Comme je comprends tout maintenant? Et combien mes soupçons étaient justes? Et moi qui me repentais d'avoir osé t'effleurer de l'ombre d'un doute? Sûre de l'impunité, tu as voulu le lâche jusque dans la mort? Il fallait que tu reposes entre ton mari et ton amant? Tu voyais ça... sous terre?

Une folie me prit. Je marchai vers elle. Je lui saisis le cou dans mes mains. J'ai dû serrer follement, je ne sais plus. Je ne sais plus que l'angoisse qui chavira ses pauvres yeux. Et puis, la lampe s'éteignit. Dans la rue, un chien se mit à hurler à la lune. On m'a trouvé là, au matin... C'est tout...

Il s'assit. De grosses larmes coulaient sur ses joues couleur d'ivoire.

Brièvement, l'avocat reprit la défense. Le procureur répondit quelques mots, et le jury revint avec un verdict négatif.

Le Mendiant

Comme le soir tombait, le mendiant choisit un coin dans un fossé sur le bord de la route, s'enroula dans le sac qui lui servait de manteau, mit sous sa tête son maigre paquet qu'il portait au bout d'un bâton, et, tombant de fatigue et de faim, regarda au ciel sombre s'allumer les étoiles.

La route qui s'allongeait entre les bois touffus, était déserte. Les oiseaux dormaient dans les arbres. Le village, au lointain, faisait une grosse tache noire, et le vieux se mit à pleurer, tout seul, dans le calme et dans le silence.

Il n'avait jamais connu ses parents. Elevé par charité dans une ferme, depuis qu'il était tout petit, il rôdait sur les grands chemins, en quête d'un peu de travail et de pain. La vie avait été dure pour lui. Il en avait connu toutes les tristesses: les nuits d'hiver si longues au pied des meules; la honte d'implorer, le désir de mourir, de s'endormir une bonne fois pour ne plus s'éveiller. Il n'avait jamais rencontré que des hommes soupçonneux et méchants. Son chagrin était que les plus simples semblaient le craindre: les enfants fuyaient en le voyant passer; les chiens aboyaient à ses haillons poudreux.

Pourtant, il était sans rancune et sans haine; triste seulement et très doux.

Il allait s'assoupir, quand, au loin, tintèrent des grelots. Il releva la tête et vit, tout au bout de la route, une lueur qui dansait au-dessus du sol. Machinalement, il regarda. Il distingua un lourd chariot que traînait un gros cheval. La charge montait si haut et s'étendait si large, qu'elle avait l'air de tenir toute la chaussée. Un homme marchait auprès du cheval, en chantant un refrain.

Bientôt, la chanson se tut. Le chemin montait. Les sabots du cheval heurtaient et râpaient plus rudement les cailloux. L'homme excitait la bête de la voix et du fouet:

--Hue-là!... Hue!

La bête tirait à plein poitrail, le cou tendu. Deux ou trois fois, elle glissa, s'abattit presque sur les genoux, se releva, fit un effort qui rida tout son poil, de son épaule à sa hanche puissante. Mais elle était à bout de souffle, et la voiture s'arrêta.

Le charretier, l'épaule à la roue, les mains aux rayons, criait plus fort:

--Hé! Hue... hue!...

Le cheval avait beau tirer de tous ses muscles, la voiture restait immobile.

--Hue donc! hue!...

L'animal, les pattes écartées, les narines battantes, ne bougeait plus, tremblant sur ses membres, cramponné au sol de ses quatre fers enfoncés par la pince, pour n'être pas entraîné en arrière par l'énorme poids.

Le charretier toujours arc-bouté vit le mendiant assis sur le bord du fossé, et le héla:

--La main, camarade! La bourrique ne veut plus avancer. Viens m'aider à pousser un coup.

Le mendiant se leva, et joignit à l'effort du gars, son maigre effort. Tous deux criaient:

--Hue, hue!...

Peine inutile.

Vite épuisé, et pitoyable, le pauvre dit:

--Laissez-le voir souffler. C'est trop lourd pour lui.

--Bien sûr que non. C'est feignantise! Si on le quitte là-dessus, on ne pourra plus le mettre en route en pleine côte. Hue! ho!... Passe un caillou pour caler la roue. On va y faire grimper par le travers pour démarrer....

Le mendiant prit un caillou et le tendit:

--Tiens voir, dit le charretier. Moi, je reste à la roue. Voilà le fouet. Prends le bidet par la figure, et mets-y de la mèche à grands coups dans les jambes, en appuyant à gauche. Il va partir.

Cinglé par la douleur, le cheval essaya un effort. Le sol flamba sous ses sabots, et des cailloux grincèrent.

--Ça va! ça va!

Mais, comme le cheval se jetait de côté, le charretier penché pour placer le pavé sous la roue, fit un faux pas. Le cheval eut un léger recul. L'homme poussa un cri et tomba.

Il était sur le dos, la face convulsée, les yeux hagards, les deux coudes rivés au sol, ses mains solides crispées au cercle de la roue, l'empêchant de lui défoncer la poitrine.

D'une voix affolée, il cria au mendiant: