Les Portes de l'Enfer

Chapter 10

Chapter 103,917 wordsPublic domain

--Avance! avance! Il m'écrase!...

L'autre, devinant sans le voir, ce qui venait de se passer, se mit à cogner le cheval, au hasard, de la mèche et du manche. Mais, le cheval fourbu fléchit sur les genoux, roula sur le côté, la charrette piqua de l'avant, ses deux brancards à terre, la lanterne qui pendait sous le fond s'éteignit, et l'on n'entendit plus dans la nuit noire, que le souffle court du cheval, et le râle étouffé de l'homme gémissant:

--Avance!... avance!...

Impuissant à faire relever l'animal, le mendiant courut au charretier, essayant de le dégager. Mais il était bien pris sous la roue. Par un effort prodigieux, il la retenait à quelques centimètres de son torse: un faux mouvement, une défaillance, c'était l'écrasement, la mort... Il la comprenait si bien, que lorsqu'il vit le mendiant se pencher, il hurla:

--Touche pas! touche pas!... cours au village... vite... chez mes parents... les Luchat... la dernière ferme à droite... tu leur diras... d'arriver au secours avec du monde... Je tiens bon encore dix minutes... Va vite...

A toutes jambes, le mendiant gravit le raidillon. Il entra dans le village, toujours courant, droit devant lui. Tous les volets étaient clos. Pas une lumière; derrière les grilles les cours étaient désertes. Une odeur en venait, aigre, prenante et chaude, odeur de fumier, d'étable, de laitage sûri. Des chiens aboyèrent sur son passage. Mais il n'entendait rien, ne regardait rien, gardant au fond des yeux l'affreuse vision de l'homme renversé, là, en bas, tenant au bout des poings la charge prête à l'écraser.

Il s'arrêta enfin. Devant lui, le chemin s'étalait, tout plat. A sa droite, une bâtisse que bordait une cour. Un peu de lumière glissait entre les fentes des persiennes. Il se dit: «C'est là!» Et, du poing, heurta aux volets.

Une voix demanda:

--C'est toi, Jules?

Étranglé par la vitesse de sa course, il ne put répondre, et heurta encore. Il entendit le bruit d'un lit qui craque, des pas sur le plancher. La fenêtre s'ouvrit, et, dans un carré de lumière, une tête d'homme apparut ensommeillée.

--C'est-il toi, Jules?

Il avait un peu repris sa respiration, et dit, la parole courte:

--Non, mais je viens pour...

Le fermier ne le laissa pas achever:

--En voilà des façons! Réveiller le monde à cette heure!

Il ferma violemment la fenêtre et grogna dans sa chambre.

--Un galvaudeux!... Un traîneur de routes!...

Le mendiant était resté immobile, hébété, sans un mot, tant la réponse avait été brutale. Il songea:

--Qu'est-ce qu'il croyait donc que je voulais? Je ne fais pas le mal, pourtant... Je l'ai, sans doute, surpris dans son sommeil... S'il savait pourquoi, bonnes gens!...

De nouveau, timidement, il se remit à frapper au volet.

De l'intérieur, la voix cria:

--C'est-il fini, hé?... Attends un peu, si je me lève!

Le courage et le souffle revenus, il cria:

--Ouvrez!...

--Tu vas passer ton chemin...

--Ouvrez!...

Cette fois, la fenêtre s'ouvrit, et si fort, qu'il dut faire un saut de côté pour ne pas être giflé par les volets. Le fermier se montra, l'air mauvais, un fusil à la main.

--Tu entends, crève-la-faim, si tu ne files pas, et vivement, je te flanque un coup de fusil!

Du fond du lit, une voix aigre de femme criait:

--Tire donc... Ça rendra service à tout le monde. C'est bon qu'à faire le mal, ces rôdeurs... bon qu'à voler... et pire encore!

Devant le fusil braqué, le mendiant avait eu peur et s'était rejeté dans l'ombre. Il grelottait, oubliant presque le malheureux qui, sur la route, mourait peut-être en cet instant. Pour la première fois, une rancune montait de son coeur. Jamais, autant qu'à cette heure, il ne s'était senti lamentable et repoussé.

Et s'il avait eu faim, pourtant, s'il avait frappé pour qu'on lui prêtât abri? N'avait-il pas le droit, lui, misérable, de trouver un tas de paille près des bêtes, un bout de pain près des chiens?... Il n'était donc pas, sous ses haillons, une créature du bon Dieu, comme les autres, puisque les riches pouvaient le menacer de mort?...

La frayeur, d'un seul coup, l'avait rendu méchant.

D'abord, il voulut se ruer à coups de trique sur les volets, puis, il réfléchit:

--Si je frappe encore, il tire... Si j'appelle, il va ameuter le village et je serai assommé avant d'avoir pu dire d'où je viens... Si je m'adresse ailleurs, ce sera pareil...

Sa résolution prise, il se mit à courir, refaisant le chemin parcouru, pour essayer de sauver tout seul le compagnon d'une seconde. Il courait, avec la terreur de ce qui avait pu se passer durant son absence...

--Qu'est-ce que je vais voir en bas!...

Pour dévaler la côte, il retrouva des jambes de vingt ans. Quand il approcha de l'endroit où la voiture s'était arrêtée, il cria:

--Camarade!

Pas de réponse. Il cria encore:

--Camarade!

L'obscurité était si profonde, qu'il ne distinguait même pas l'attelage. Soudain, il entendit un hennissement. Il avança. A quelques pas de lui, le cheval était toujours couché sur le flanc, et la voiture plongeait de l'avant.

--Camarade! camarade!

Il se baissa, et, comme la lune apparaissait derrière un nuage, il vit l'homme étendu, les bras en croix, les yeux clos, la bouche sanglante, et la roue qui lui sembla géante, enfoncée dans sa poitrine, ainsi que dans une ornière!

Alors, n'étant plus bon à rien près du pauvre être mutilé, repris contre les parents d'une colère furieuse, envahi d'un affreux besoin de vengeance, il galopa d'un trait jusqu'à la ferme, et, cette fois, sans souci de la menace du fusil, pris tout entier par la pensée de la joie sauvage qu'il allait avoir, à poings fermés, il heurte aux volets.

--C'est toi, Jules?

Il ne répondit rien. Quand la fenêtre s'ouvrit, qu'il vit la face mauvaise du père et qu'il l'entendit demander encore:

--C'est-il toi, Jules?

Il lui cria:

--Non! C'est le crève-la-faim de tout à l'heure qui était venu pour vous dire que votre gars était en train de mourir sur la route.

Deux voix terrifiées,--celle du père et celle de la mère--se croisèrent:

--Qu'est-ce qu'il dit... qu'est-ce qu'il dit?... Entre vite...

Mais lui, enfonçant son chapeau sur ses yeux, et s'éloignant à petits pas:

--Excusez... Je suis pressé, à présent... Mais, ne vous hâtez point. C'est trop tard... C'est quand je suis venu en premier qu'il fallait se presser. A cette heure, il a toute la charge de foin sur les côtes!

La femme sanglotait:

--Vas-y, mon homme... Cours...

Et le mari criait, cherchant à tâtons ses habits:

--Où ça qu'il est?... Ecoute ici... Pour l'amour de Dieu...

Le mendiant, son bâton sur le dos, s'était enfoncé dans la nuit, que déchiraient les gémissements des deux vieux.

Dans la cour, sur le tas de fumier, un coq éveillé tôt par tout ce bruit chantait, et le chien, le nez à la grille, pleurait longuement à la lune.

Confrontation

Devant la morte, l'homme ne sourcilla pas.

Les yeux mi-clos, il regardait, sur la dalle de marbre, cette chair blanche, d'un blanc laiteux, tachée entre les seins par l'entaille rosée d'un coup de couteau. Le corps rigide avait gardé sa forme harmonieuse et semblait vivre. Seules, les mains, avec leurs ongles violetés, leur peau trop diaphane, et le visage aux yeux glauques et mous, grands ouverts, le visage où la bouche noircie riait d'un horrible rire, donnaient la sensation de l'éternel sommeil.

Dans la salle aux murs froids, aux dalles grises, pesait un silence oppressant. A terre, près de la morte, le drap que l'on avait rejeté tout à l'heure portait quelques traces de sang. Les magistrats observaient l'accusé qui, tout droit, entre deux gardes, conservait son attitude hautaine, les mains croisées derrière le dos, le buste un peu rejeté en arrière, impassible.

Le juge d'instruction prit la parole:

--Eh bien, Gautet, reconnaissez-vous votre victime?

L'homme tourna la tête, regarda tout à tour le juge et la morte comme s'il cherchait dans sa mémoire quelque très lointain souvenir, puis répondit d'une voix lente:

--Je ne connais pas cette femme, monsieur le juge. Je ne l'ai jamais vue.

--Des témoins affirment pourtant, et de la façon la plus formelle, que vous étiez son amant...

--Les témoins se trompent, monsieur; je ne connais pas cette femme.

--Voyons, fit le juge après un instant de silence, à quoi bon essayer de nous donner le change? Cette confrontation est une simple formalité, bien inutile dans le cas présent. Vous êtes intelligent, et, dans votre intérêt, si vous voulez acquérir quelques droits à la clémence du jury, avouez!...

--Je ne peux avouer, étant innocent.

--Encore une fois, souvenez-vous que vos dénégations demeurent sans portée aucune. Je ne serais pas éloigné de croire, pour ma part, que vous avez cédé à un mouvement de passion, à un de ces coups de folie qui font voir rouge... Mais regardez votre victime... Vous n'avez même pas devant elle une seconde de repentir, d'émotion...

--De repentir?... En effet. Je ne saurais en avoir, n'étant pas criminel... Quant à mon émotion, mon Dieu, elle a été sinon détruite, du moins fortement amoindrie, pour cette raison bien simple que je savais en entrant ici ce qu'on allait m'y faire voir. Je ne suis pas plus ému que vous ne l'êtes vous-même. Je ne vous fais pas un crime de votre impassibilité: de quel droit me reprochez-vous la mienne?

Il parlait d'une voix blanche, sans un geste, en homme parfaitement maître de lui, sans paraître s'inquiéter des charges accablantes entassées par l'accusation, bornant toutes ses explications à une dénégation froide, obstinée.

Un des assistants dit à mi-voix:

--On n'en tirera rien... Il niera jusque sur l'échafaud.

Et Gautet répondit sans colère:

--En effet, monsieur, jusque sur l'échafaud.

Cette lutte pied à pied entre l'accusation et l'accusé; ce «non» opiniâtre opposé à toutes les questions, contre ce qui semblait être l'évidence des faits, avait quelque chose d'énervant qu'exagérait encore la température orageuse du dehors. Par les vitrages dépolis, le soleil descendait, éclairant le cadavre d'une lueur uniformément jaune.

--Soit, reprit le juge d'instruction: vous ne connaissez pas la victime. Mais ceci?

Il mit sous les yeux du prévenu un couteau à manche d'ivoire, un couteau large à la puissante lame éclaboussée de sang.

L'homme prit l'arme entre ses mains, la regarda quelques instants, puis la tendit à l'un des gardes, et s'essuya les doigts.

--Ceci?... Je ne connais pas davantage.

--C'est un système, ricana le juge. Ce couteau est à vous. Il était suspendu dans votre cabinet de travail. Vingt personnes l'ont vu dans votre appartement.

L'accusé inclina la tête.

--Cela prouve tout simplement que vingt personnes se sont trompées.

--Finissons-en, dit le magistrat. Bien que votre culpabilité ne puisse faire l'ombre d'un doute, nous allons tenter une démonstration décisive.

La victime porte sur le cou des marques de strangulation. On y voit la trace très nette de cinq doigts, particulièrement longs, nous a dit le médecin légiste. Montrez vos mains à ces messieurs. Bien.

Le juge releva le menton de la morte.

Sur le cou apparurent des lignes violetées qui tranchaient sur la peau blanche; et, à l'extrémité de chaque ecchymose, la chair était profondément entamée, comme si un ongle s'y était enfoncé. On eût dit les nervures sombres d'une feuille géante.

--Voilà votre oeuvre. Pendant que, de la main gauche, vous tentiez d'étrangler cette malheureuse, de votre main droite restée libre vous lui enfonciez ce couteau dans la poitrine. Approchez-vous, et faites comme dans la nuit du meurtre. Mettez vos doigts sur les ecchymoses que je viens de vous montrer... Allons...

Gautet eut une seconde d'hésitation, puis, haussant les épaules et d'une voix plus sourde:

--Vous voulez voir si mes doigts concordent?... Et après?... Qu'est-ce que cela prouvera?

Il s'avança, un peu plus pâle, vers la dalle, les dents serrées et les yeux dilatés. Un instant, il demeura immobile, son regard attaché au cadavre raidi, puis, d'un geste d'automate, il étendit la main et l'appliqua sur la chair.

Le froid visqueux du contact lui donna un imperceptible frisson, une contraction brusque des doigts qui se crispèrent, comme pour étrangler.

Sous l'étreinte, les muscles figés de la morte parurent s'éveiller. On put les voir se tendre obliquement depuis les clavicules jusqu'aux angles des mâchoires; la bouche abandonna son rictus d'épouvante et s'ouvrit dans un atroce bâillement, laissant libres les lèvres séchées où les dents, recouvertes d'un enduit brun, s'étaient incrustées.

Un frisson passa sur l'assistance.

Cette bouche béante dans cette face impassible, cette bouche qui s'ouvrait comme pour un râle d'outre-tombe, avec, au fond, tordue sur elle-même, la langue sèche, râpeuse et bleue, avait quelque chose d'énigmatique et d'effrayant.

Et, tout à coup, de ce trou noir sortit un murmure confus, une sorte de bourdonnement de ruche, tandis qu'une mouche énorme au ventre bleu, aux ailes miroitantes, une de ces mouches de charnier qui vivent sur la mort, une mouche immonde, s'envolait, tourbillonnait en sifflant autour de l'antre, comme pour en garder l'approche, et brusquement venait se poser sur les lèvres blêmes de Gautet.

D'un geste de dégoût, il essaya de la chasser; mais la bête revint, s'agrippant à sa chair, de toute la force de ses pattes empoisonnées.

Alors, d'un bond, l'homme se rejeta en arrière, les yeux hagards, les cheveux hérissés, les mains tendues, tout son corps grelottant, et se mit à hurler d'une voix folle:

--J'avoue!... C'est moi!... Emmenez-moi!... Emportez-la!...

La Maison vide

La serrure crochetée, l'homme entra, ferma la porte avec soin, prêta l'oreille et s'arrêta.

Il avait beau savoir la maison vide, ce silence profond et cette grande nuit l'impressionnaient. Jamais il n'avait éprouvé à un tel point le désir et la peur de la solitude. Il avança la main, frôla le mur et poussa le verrou. Alors, seulement, un peu rassuré, il tira de sa poche une petite lampe électrique et regarda autour de lui. La lumière projetait sur l'ombre des taches pâles et qui dansaient à chaque battement de son coeur. Pour se donner du courage, il murmura:

--Je suis chez moi!

Il se mit à rire, puis pénétra dans la salle à manger.

Tout y était d'une propreté méticuleuse. Autour de la table, quatre chaises étaient posées; une autre, près de la fenêtre, mirait dans le plancher luisant ses pieds grêles. Un parfum vague de fruits et de tabac flottait dans l'air. Il ouvrit les tiroirs du buffet où quelques couverts d'argent étaient soigneusement rangés, songea: «Ça vaut toujours mieux que rien», et les mit dans sa poche. Mais, à chacun de ses mouvements, les couverts, se heurtant, sonnaient contre lui, et, toujours par crainte de ce bruit, qui ne pouvait éveiller personne, il recula sur la pointe des pieds, négligeant des cuillers en vermeil et de petits couteaux à manche de nacre entrevus au fond d'un écrin. Pour excuser sa faiblesse, il se dit:

--Ce n'est pas pour ça que je suis venu...

Pourtant, arrivé auprès de la table, il demeura indécis, tâtant les fourchettes qui pesaient au fond de sa poche, hésitant à pénétrer dans le petit salon où l'ombre--grâce aux rideaux tirés, sans doute--semblait plus mystérieuse. Honteux de se sentir si lâche, il fit un pas, puis un autre, franchement, posément, comme un bourgeois paisible et pas poltron qui rentre chez lui le soir, sa partie achevée. Il n'avait plus froid, il n'avait plus peur, et, avisant sur un meuble un flambeau garni de bougies, il le prit, l'alluma et, l'élevant un peu, examina les murs où dans des cadres d'or pendaient des photographies, les bibelots, le piano, la cheminée d'où montait une odeur de cendres froides et de suie. Il jeta encore un regard circulaire autour de la pièce, souleva d'un doigt quelques papiers, soupesa une statuette, la remit en place, reposa le flambeau, souffla les bougies et poussa la porte de la chambre à coucher.

Là, plus d'hésitations. Il se souvenait, pour y être venu quelques jours auparavant sous prétexte de visiter l'appartement, de la place de chaque meuble, de la forme du moindre objet. Un coup d'oeil lui avait suffi pour voir, et bien voir, la commode trapue où le vieux enfermait ses valeurs, le coffret où il devait mettre son argent, le lit à demi caché par l'alcôve et l'armoire à glace dont il pourrait tout à l'heure faire un rapide et peut-être fructueux inventaire. Il éteignit donc sa lampe et, sans heurter une chaise, le bras tendu, marcha directement vers la commode. Il en tâta le marbre, glissa la main le long de ses flancs comme un maquignon qui flatte le ventre d'une pouliche, et, en bon ouvrier, un doigt de la main gauche posé sur la serrure, il chercha dans sa poche son trousseau de clés.

Il était un peu moins calme que tout à l'heure. Ce qui l'énervait, ce n'était plus l'angoisse d'être seul, la nuit, pour voler dans la maison d'un autre, mais une hâte fiévreuse de joueur qui tient sa carte, la serre et la soupèse avant de la retourner. Qu'allait-il trouver dans une seconde?... Des titres?... Des billets?... Et combien? Quelle fortune dormait pour une minute encore derrière le rempart d'une planchette?...

Il cherchait toujours son trousseau sans parvenir à l'atteindre. Tout à l'heure, en mettant l'argenterie dans sa poche, il n'avait pas songé à en retirer ses outils et tout cela s'était enchevêtré.

Les cuillers passant dans les anneaux des crochets, les fourchettes entre-croisant leurs dents se tordaient sous son effort déchirant la doublure de sa poche, griffant sa peau. Pressé d'en finir, il tapa du pied, jura, serra les mâchoires et tira si brutalement que l'étoffe céda, tandis que fausses clés et couverts tombaient pêle-mêle sur le plancher avec un grand bruit de ferraille... Il s'énervait toujours... le but était si proche, et puis, le temps passait!... Il ne se rendait plus très exactement compte de l'heure; il lui semblait seulement que de longues minutes s'étaient écoulées depuis son entrée. La pendule, dont il n'avait pas jusqu'ici remarqué le tic-tac, battait sa courte et rapide cadence...

A genoux devant la commode, il prit un des crochets, l'essaya, l'oreille collée à la serrure: le pêne résista. Il en prit un autre, un nouveau, un autre encore, tournant à petits coups prudents... Rien! Toujours rien!... Gagné de nouveau par la colère, il éclata de rire:

--Non, mais des fois!... je ne vais pas ménager le mobilier!

Et, saisissant un ciseau à froid, d'une seule pesée il fit sauter la serrure. Alors, il ouvrit le tiroir et alluma sa lampe.

Devant les billets épinglés par liasses, il eut un soupir de joie. Lentement, posément, il les prenait, les comptait, les regardait par transparence, puis les lissait d'un revers de main. Pour être mieux à son aise, il s'assit et continua ses recherches. Sous un rouleau d'or, il y avait un gros paquet de titres nominatifs, pour près de vingt mille francs--une fortune!.. Il songea:

--Quel malheur de laisser ça!... Enfin!...

Il les remit en place. Sûr du butin, il s'attardait, soupesant les pièces d'or, lisant leur millésime, comparant la surface et le poids de celles de cinquante et de quarante francs avant de les faire disparaître dans la poche de sa veste. Il n'avait plus ni hâte ni colère, rien qu'un grand sentiment de bien-être, de détente, la réussite ayant chassé l'effroi. Une lourde voiture traversa la rue, ébranlant les vitres, faisant trembler les meubles et vibrer imperceptiblement les pièces éparses sur le plancher. Ce simple bruit le ramena à la réalité des choses. Il regarda sa montre: quatre heures,--et pensa: «Déjà?...»--Ramassant les pièces sans les compter, il fouilla les autres tiroirs. Mais il n'y trouva rien d'intéressant. Parmi des papiers et des lettres, un peu d'argent avait été oublié. Il le mit dans son gousset, d'un geste machinal, se releva, les genoux engourdis, et murmura:

--C'est pour mon dérangement.

Devant lui, sur une table, il vit encore un presse-papier en bronze. Il avait été assez sage, négligeant les bijoux et les titres nominatifs trop compromettants, pour s'offrir, à côté de l'utile, un petit souvenir agréable... Il avança donc la main. Mais, dans le même instant, la pendule, dont le tic-tac pressé se hâtait vers l'heure, sonna un petit coup aigrelet... et il demeura la main allongée, les doigts ouverts... Le silence, un instant traversé par ce très faible bruit, semblait soudain pesant et solennel. Rien ne vibrait plus entre ces quatre murs; pas même le murmure imperceptible des étoffes dont les plis se tassent, ni le craquement du bois sec qui sommeille le jour et met des nuits et des nuits à mourir... Et ses oreilles s'emplirent du bourdonnement du sang qui travaillait dans sa tête, battant ses tempes, tendant ses vaisseaux... La peur l'avait repris, stupide, imprévue, la peur de ne plus rien entendre: d'où venait cet étrange silence qu'il n'osait troubler même d'un geste?.. Il avait lâché le bouton de sa lampe, et, dans le noir, les épaules rondes, tendant le cou, les narines ouvertes, l'oreille au guet, il se pencha vers la cheminée, où tout à l'heure la petite pendule tapait si vite... Le tic-tac s'était tu! la pendule s'était arrêtée. Quoi de plus simple?... Et cependant, un frisson courut le long de sa nuque; il eut la sensation d'un danger sournois, immédiat; empoigna son couteau, alluma sa lampe, et se retourna d'une pièce.

Dans l'alcôve, sortant de l'ombre à demi, une face à la bouche entr'ouverte, aux yeux terribles, le regardait; et il sentit que sa présence n'effrayait pas cette face, que ces yeux ne fuyaient pas les siens, que cette longue main cramponnée au drap ne tremblait pas, que cette jambe maigre qui pendait hors des couvertures allait s'allonger, se détendre; qu'un homme allait enfin se dresser devant lui, le prendre à la gorge, et qu'il sentirait sur son visage le souffle de ce vieux pâle et impassible.

Sans oser remuer la tête, il chercha la porte des yeux. Il ne songeait plus aux billets de banque oubliés à terre: il songeait seulement à fuir. Mais, sous la menace de ce regard, il comprit que jamais il ne pourrait atteindre cette porte, il devina que le vieux allait ouvrir la bouche pour crier: «A l'aide!» qu'après ce cri il n'aurait plus le temps de s'échapper, et, sans plus réfléchir, d'un bond, comme une bête à l'attaque, il se rua vers le lit, leva son couteau et, par deux fois, avec des halètements de rage, l'enfonça jusqu'au manche. Il n'y eut pas un cri, pas un râle; seule, la chute molle et sans écho d'un oreiller troubla le silence, et la tête retomba, un peu en avant du traversin, les lèvres entr'ouvertes et le menton sur la poitrine.

Tremblant encore de peur et de colère, il recula d'un pas et contempla son oeuvre. Sa lampe donnait une clarté si faible qu'il ne distinguait, dans le désordre de la chemise froissée, ni la trace de sa lame, ni le sang des blessures. Il avait dû frapper bien fort et bien juste, car la face du vieux n'avait point changé. Du premier coup, rapide et formidable, il l'avait arrêté net en plein élan, en pleine vie, comme aurait pu faire une balle. Un orgueil lui vint de sa maîtrise, et il grogna, menaçant:

--Ah! tu étais là?... Eh bien, tu as vu, hein?...

Or, penché sur le visage immobile, la pensée lui vint subitement, tant les traits avaient peu changé, qu'il avait lardé la couverture, mais que le vieillard n'était pas mort, et qu'il le regardait toujours avec une souveraine ironie.

Pour la seconde fois, il leva son arme et l'abattit, la releva et l'abattit encore avec une frénésie sauvage, grisé par le bruit sourd de la pointe trouant la poitrine, s'excitant à frapper par des jurons et par des cris, indifférent au danger d'éveiller la maison. La chemise n'était plus qu'une loque et la chair qu'une plaie. Seul, le visage, qu'aucune blessure n'avait entamé, gardait son impassibilité redoutable. Alors, l'homme, à demi fou, jeta sa lampe et prit sa victime à la gorge pour frapper une dernière fois.