Les Portes de l'Enfer

Chapter 3

Chapter 33,962 wordsPublic domain

Dans le tiroir de mon bureau, je saisis mon revolver, j'y glissai six cartouches. Je pris un candélabre, et je descendis...

Je devais être effrayant à voir, mais je ne tremblais pas. Dans l'escalier, je prêtai l'oreille... Un tel silence planait sur toute la maison, que je me demandai une seconde: «Se seraient-ils enfuis?...»

Je m'engageai dans le corridor. Je n'entendais toujours rien, si ce n'est le tic-tac profond de l'horloge qui, dans la salle basse, allait marquer l'heure des misérables. Je posai le candélabre à terre, et regardai ma montre: quatre heures!... D'un geste décidé, je saisis la clef... quand un éclat de rire... un éclat de rire effroyable, surhumain, me traversa les oreilles... Je restai, une seconde, étranglé de frayeur... Un silence... Je me crus le jouet de quelque hallucination, et j'ouvris violemment la porte.

Alors, monsieur, je vis une effrayante chose:

Attaché par le cou à cette corde, l'homme se balançait dans le vide, et, dans un coin, tapie comme une bête, les yeux hagards et les ongles aux dents, ma femme me dévisageait. Tout d'un coup, elle se mit à rire, de ce terrible rire qui m'avait glacé tout à l'heure. Elle riait aux éclats, puis se taisait. Sa figure prenait soudain une expression indicible d'angoisse, et, la face tournée vers un coin de la salle, fixant une chose que je ne voyais pas, elle disait des mots sans suite, parmi lesquels, un seul, toujours le même, revenait sans cesse:

--L'horloge!... L'horloge!...

Moi, venu en justicier, je restais effaré, entre ce pendu et cette folle qui geignait sans répit: «L'horloge... L'horloge!...» Je demeurais stupide devant cet inexplicable dénouement. Fallait-il croire que l'homme eût été assez lâche pour se suicider, n'osant affronter ma vengeance, et laisser sa complice seule en face de moi?...

... La lueur sale de l'aube naissante glissait doucement dans la pièce. Brusquement, ma femme poussa un cri en étendant les bras:

--Là! Là!...

Mon regard, machinalement, suivit son geste, et, devant moi je ne vis rien que l'horloge.

D'abord, je ne compris pas; puis, une chose d'apparence très simple me frappa: l'horloge battait. Dans la haute gaine, son tic-tac résonnait comme un coeur dans une poitrine. Son large cadran faisait tache dans le coin d'ombre; on y pouvait lire les chiffres...

Mais ce cadran n'avait pas d'aiguilles!...

Et soudain, la vérité se fit jour en moi, l'effroyable agonie des deux misérables m'apparut. Je la suivis, je la vécus avec eux par la pensée, et, aujourd'hui, je peux, d'une façon certaine, expliquer comment les choses se passèrent. Je leur avais dit: «Quand il sera quatre heures à cette horloge, je vous tuerai.» La porte fermée, ils avaient essayé de fuir; mais quand ils s'étaient rendu compte que c'était impossible, que tous leurs efforts seraient vains, dans leur cerveau vidé par la peur, ils n'avaient plus entendu que ce tic-tac dont chaque note tirait une goutte de leur sang. Ensuite, perdant la tête, par ce reste d'instinct qui fait que le condamné se cramponne à l'existence au pied même de l'échafaud, ils avaient voulu se rendre compte de ce qui leur restait à vivre et s'étaient rués vers l'horloge... Mais, l'horloge sans aiguilles, l'horloge qui savait le temps, le martelait de son va-et-vient implacable, ne voulait plus dire son secret: elle l'avait dans le ventre, et le gardait bien!... Et ils eurent beau épier son souffle, compter ses battements, ils entendirent sa chanson lugubre, et ne la comprirent pas.

Alors, les secondes devinrent pour eux des heures, des nuits, des siècles! Chaque bruit était peut-être le dernier?... Autant de fois le balancier buta, autant de fois ils eurent l'angoisse du massacre. A chaque oscillation, ils crurent voir cette porte s'ouvrir... Ils moururent ainsi cent fois, mille fois, déchiquetés, par bribes!... Ah! je n'avais pas prévu ce supplice-là, ce supplice grand comme le Destin qui leur étreignit lentement, d'une main pesante, impitoyable, le coeur, la peau, la raison.

Les hommes ne savent pas punir comme cela, monsieur, et dans cette minute, j'ai béni le ciel.

Bien entendu, je fus arrêté, et jugé. Devant le tribunal, j'ai cru inutile d'expliquer les événements... Je tenais si peu à la vie... Pourtant, il faut penser que mon heure n'était pas arrivée, puisque, accusé--et convaincu--d'assassinat, je bénéficiai de circonstances atténuantes, et fus condamné à cinq ans de prison seulement!

Après, je suis revenu ici. J'ai laissé toutes choses en place. Rien ne vit plus autour de moi que cette horloge, et je la remonte pieusement. Je reste parfois des heures à contempler son cadran vide... Je lui parle... Je crois, en vérité, que les choses ont une âme, car, par moments, il semble me regarder, ce cadran.--Mais, maintenant, c'est fini. L'horloge peut se taire: ma femme s'est éteinte, il y a deux jours, dans une maison de fous.

D'autres gens habiteront entre ces murs... Ils y auront des tristesses... des joies... Nul n'y goûtera plus les âpres voluptés de la vengeance que j'y connus...

Il parla encore longtemps... La nuit tombait... Des ombres s'étalaient aux murs gris de poussière. L'horloge avec son cadran vide, l'horloge qui avait vu tant d'effrayantes choses, l'horloge pleurait dans sa gaine de bois...

Le mauvais Guide

Combien s'était-il écoulé de jours, de semaines ou de mois, depuis qu'il pourrissait au fond de ce cul de basse fosse?... L'homme n'aurait pu le dire.

Dans son cachot tout rempli d'ombre, nulle lueur ne passait. En s'aidant des genoux et des mains, il avait, dressé sur sa couchette scellée au mur, tâté le plafond de sa prison. Mais, pas plus là qu'aux parois lisses, ni qu'aux dalles humides, ni qu'à la porte aux fers rouillés, ses doigts n'avaient trouvé le moindre trou, la moindre fente.

D'abord, il avait pensé que ses yeux s'habituant à la nuit cruelle finiraient par y distinguer les objets; que, sa raison aidant ses sens exaspérés, il pourrait deviner, parmi ces ténèbres, un peu de l'âme impalpable du jour qui ne disparaît jamais tout à fait pour les vivants.

Mais ses yeux grands ouverts avaient en vain pleuré dans la nuit, ses paupières avaient saigné sous l'effort inutile: tout était noir, tout restait noir.

Il n'entendait, dans ce tombeau où traînait sa trop lente agonie, que, de temps en temps, le pas du geôlier qui lui apportait sa pitance. Pendant une seconde, la porte de son cachot s'entr'ouvrait. Ses yeux clignotants pouvaient voir la tache rousse d'une lanterne, et la tache plus pâle d'une face penchée ou d'une main tendue, car l'ombre des couloirs se mélangeait à l'ombre impénétrable de sa cellule. Puis, la porte se refermait. Le bruit de pas dans les corridors allait diminuant, et, de nouveau, le grand silence épaississait sa nuit.

Parfois aussi, il entendait le vent gémir, et le clapotis monotone de l'eau qui, dans les fossés, venait battre les murs du donjon. Des rêves fous de ciel, de liberté et de lumière avaient d'abord hanté son sommeil agité. Puis, de ses songes mêmes, la lumière désapprise s'en alla. Il ne lui resta plus que la seule obsession de s'échapper de ce sépulcre; des plans s'enchevêtrèrent dans sa tête égarée, tous et toujours aboutissant au même but: la fuite!

Un jour--ou une nuit, il n'aurait su le dire--comme il songeait, assis sur sa couchette, le bruit des pas du geôlier le tira de sa torpeur. Bien que, depuis longtemps, il eût cessé d'éprouver, à l'approche de ce vivant, le moindre émoi, comme son estomac criait la faim, et que ses lèvres desséchées avaient besoin de se désaltérer, il se leva et se mit à marcher à tâtons.

Une bouffée d'air froid jeta autour de lui une odeur aigre de pierre humide. A la lueur du falot, il vit à terre sa cruche et son écuelle. L'huis entr'ouvert se referma. Il étendit la main vers la cruche de grès, mais, au moment de la saisir, il s'arrêta: un cri étrange avait traversé le silence. Il attendit, croyant avoir mal entendu. Il fit un pas: le même cri monta du sol. Il s'agenouilla, modulant doucement un claquement de lèvres, comme pour appeler un chien. Rien ne répondit. Rampant, à quatre pattes, il tâtait les dalles autour de lui. Ayant trouvé la cruche, il la prit et se mit à boire à grands coups, puis, la reposa dans un angle.

Soudain, un contact visqueux et froid le fit tressaillir. Sous sa main, une chose sembla fuir, et le cri qui l'avait étonné, tout à l'heure, s'éleva, fluté, étrange. Il resta, sans bouger, le poing fermé sur la masse gluante qui semblait palpiter, battre à coups rapides et rythmés entra ses doigts. Le cri, une nouvelle fois, vibra dans ses oreilles. La chose se ramassa sous son étreinte, pour s'échapper. Alors, au milieu de son dégoût et de son angoisse, une lueur se fit, et malgré lui, il dit, presque à voix haute:

--C'est une bête!...

Le son de sa propre voix lui fit peur.

Il répéta:

--C'est une bête... une bête...

Et, tout à coup, il frissonna de tous ses membres; la sueur perla sur son front. Plus de doute: le cri étrange, le corps visqueux... c'était le cri, c'était le corps d'un crapaud. Un crapaud!... Il s'imagina voir la bête horrible, la bête impure, avec son dos zébré, son ventre blanc, et ses gros yeux dorés.

Ses doigts se détendirent. Le crapaud retomba avec un bruit mou.

Alors, l'instinct craintif, à la fois, et méchant de l'homme s'éveilla, et, d'un coup de talon, il voulut l'écraser. Son pied heurta la bête flasque. Il crut l'avoir tuée. Mais le crapaud, mutilé sans être mort, se remit à pousser son cri. L'homme le poursuivit, tapant le sol de ses mains ouvertes.

A son dégoût insurmontable se mêlait un obscur remords de bourreau. Il voulait tuer la bête, non plus seulement pour ne plus risquer de la frôler, mais encore pour étouffer sa plainte. Peine inutile. Le cri partait, d'ici... de là... et chaque fois que ses doigts croyaient atteindre la bête douloureuse, ils ne rencontraient que la dalle glacée ou le mur rêche.

Épuisé, les genoux tuméfiés et les paumes sanglantes, il s'étendit sur sa couchette, et s'endormit.

Dès qu'il fut éveillé, il songea:

--La bête doit être morte.

Il prêta l'oreille. Pendant un moment, il n'entendit que la plainte lointaine du vent. Il respira plus largement, soulagé. Il se leva, et, toujours tâtonnant, gagna la porte. Depuis longtemps, à l'aide d'un vieux bout de fer oublié dans un coin, il essayait d'en user les gonds. Il reprit son patient travail, raclant sans bruit.

Soudain, le cri du crapaud s'éleva:

--Ah! bête immonde, gronda le prisonnier, je te ferai bien taire! Il recommença sa chasse, mais en vain. Lorsqu'il croyait tenir la bête, elle glissait entre ses doigts.

Cela dura des jours et des jours. S'il ne travaillait pas à déchirer sa porte, il rampait pour atteindre l'invisible crapaud. L'appel de la bête blessée résonnait à intervalles réguliers. Et le captif, exaspéré, suant de peur, sentait par moments sa raison se troubler. Ah! quelle volupté c'eût été d'écraser le monstre, de le voir éclater sous sa botte!...

Presque dément, il l'insultait, le provoquait:

--Viens donc! viens donc!... Montre-toi!... ose te montrer!...

... Or, il advint qu'à force de limer les gonds de la porte, ils cédèrent et que le battant, ayant pivoté lourdement, s'ouvrit.

Une porte!... Qu'était-ce auprès de ces barrières effrayantes qu'il lui faudrait franchir, sans doute, avant que de revoir le jour!... Pourtant, une joie infinie réchauffa son courage. Il pensa:

--Puisque Dieu a permis qu'avec mes mains je puisse détruire la première, c'est peut-être qu'il veut que les autres s'écroulent devant moi.

Le couloir qui fuyait entre les murailles épaisses était à peu près aussi sombre que son oubliette. Ses yeux distinguèrent cependant une vague lueur venue, il ne savait pas d'où, mais qui adoucissait la nuit. Le coeur battant à faire éclater sa poitrine, il prêta l'oreille. Pas un bruit. Il se dit:

--Le geôlier dort... Les gardes fatigués sont, sans doute, assoupis... En route!

Il fit un pas:

--Par où?... A droite?... A gauche?... Les minutes valent des siècles... une seconde, c'est une fortune... je ne puis en perdre une seule... De quel côté sont les issues? De quel côté me dirigeant, fuirai-je vers la campagne claire?

Il comprit qu'il allait se perdre, qu'il ne trouverait pas d'issue et qu'il se jetterait dans les bras des bourreaux. Une rage impuissante versa des larmes dans ses yeux. Il rugit:

«Oh! toute ma raison inutile pour un éclair d'instinct!» Il crispait ses doigts dans ses cheveux, ses ongles labourant sa peau.

Et voici que, dans le même instant, retentit le cri lugubre du crapaud. A la lueur mourante qui tout à l'heure, avait ravi ses yeux, il vit luire son corps gluant. Un attendrissement l'envahit, il regarda l'animal détesté comme un sauveur. Il se mit sur la pointe des pieds pour ne pas le gêner dans sa route, devinant que la bête allait d'instinct vers la lumière, et, qu'en suivant sur les dalles sonores la trace immonde de sa course, il marcherait, lui, vers le jour radieux.

La bête, estropiée jadis, avançait par sauts maladroits. Il ne la quittait plus des yeux, guettant sa piste. Derrière elle il rampa dans des corridors, montant et descendant des marches, murmurant avec un accent de prière:

--Va... va... Emmène-moi...

Tout à coup, un vent frais caressa son visage, et, devant lui, se détacha un pan de ciel, où des étoiles achevaient de briller. Au loin, un rais de lumière neigeuse frangé de nuages, lui apparut. Les deux mains jointes, il pleura.

Ensuite, secouant son émotion, il avança une jambe: son pied glissa. Il posa l'autre: l'autre glissa aussi. Le sol semblait se dérober sous lui, il enfonça jusqu'aux chevilles. Il essaya de dégager ses jambes prisonnières: il enfonça plus vite. Il était enlisé maintenant jusqu'aux genoux. Il étendit les mains, et, ses mains, qu'il croyait appuyer sur la terre solide, enfoncèrent dans une boue épaisse... Il descendait, descendait... Il voulut appeler: sa voix s'éteignit dans sa gorge. La boue montait. Il en avait jusqu'aux hanches... Elle étreignit son ventre, glissa jusqu'aux aisselles, effleura son menton et vint frôler ses lèvres...

Alors, comme dans un suprême effort, il ouvrait toute grande la bouche pour hurler, il entendit le cri qui avait obsédé ses veilles; il sentit un corps mou contre sa face blême, et devant lui, ventre gonflé, pattes tendues, il vit passer le gros crapaud qui s'étala dans l'eau fétide.

L'homme gémit:

--Ah! tu te venges!...

Puis, il ferma les yeux, râla: «_Mea culpa_» et disparut.

... De l'étang, soudain éveillé, s'élevèrent des coassements joyeux... La nuit mourait au bord du ciel changeant. Les rides du marais s'élargissaient dans l'ombre... L'eau se tut.

Un oiseau de ténèbres, fuyant le jour à tire d'ailes, effleura de son vol la moire sombre de l'étang, et l'aube lente, à travers la pluie grise, se hissa tout à fait sur l'horizon.

Fascination

Il y a une heure, j'étais un prisonnier. Et quel prisonnier! Ce n'était pas ma liberté ou mon honneur que je jouais: c'était ma tête.

J'ai connu les sommeils terrifiés avec les cauchemars de guillotine. J'ai passé avec épouvante mes mains moites sur mon cou glacé, pour deviner la route étroite qu'allait y tracer le couteau. J'ai frémi aux murmures hostiles de la foule. A mes oreilles, j'ai entendu hurler: «A mort!»

Tout cela, d'un seul mot, vient de s'évanouir. Je suis libre. J'ai retrouvé la rue bruyante et les lumières des magasins. Tout à l'heure, je vais dîner, bien à mon aise. Assis auprès du feu, je fumerai ma pipe, et, cette nuit, je m'endormirai calme, reposé, dans le lit tiède qui m'attend.

Et pourtant, je ne me suis jamais senti criminel autant qu'à cette heure où des juges viennent de m'absoudre. Je me demande par quelle aberration ils n'ont pas su voir l'être que je suis en réalité. Je demeure interdit devant la puissance de la dénégation, et j'ai besoin, pour bien reprendre mes esprits, d'écrire la vérité masquée depuis trois mois avec tant de cynisme, que j'en arrive, par instants, à me prendre moi-même à mes mensonges.

Car, en vérité, je suis un assassin: j'ai tué une femme.

Pourquoi?... Je ne l'ai jamais su exactement.

Pas par jalousie, en tous cas: je ne l'aimais pas. Pas pour la voler: je suis riche, et les quelques francs qu'on a trouvés sur elle n'auraient pu me tenter. Pas par colère, non plus...

Nous étions dans cette chambre. Elle, debout auprès de cette glace; moi, assis, comme je le suis à présent. Je lisais. Elle me dit:

--Descendons... Nous irons faire un tour au Bois.

Sans lever les yeux, je répondis:

--Non, je suis fatigué. Restons.

Elle insista. Je m'obstinai dans mon refus. Elle insista encore, et sa voix m'énerva. Elle parlait d'un ton rageur, coupant ses phrases de petits ricanements, de haussements d'épaules. A plusieurs reprises, je tâchai de l'interrompre:

--Tais-toi, veux-tu?... Tais-toi, je t'en prie...

Elle continuait. Je me levai, et me mis à marcher par la chambre, et, tout en marchant, j'aperçus sur la cheminée un petit revolver que j'ai coutume de porter sur moi, le soir. Machinalement, je le pris. Dès la seconde où je l'eus entre les mains, une chose bizarre se passa en moi. La voix de ma maîtresse, qui m'agaçait seulement, au début, m'horripila à un point tel que je ne saurais le dire. Ce n'étaient pas les paroles qu'elle prononçait qui m'exaspéraient, c'était sa voix, sa voix seule. Elle aurait dit des mots sans suite ou des vers admirables, que j'en aurais éprouvé la même crispation. Un besoin me venait de repos, de calme absolu. Comment, pourquoi s'établit-il dans ma tête un rapprochement entre le revolver que je maniais, et le silence que je ne pouvais obtenir?... Toujours est-il que ce rapprochement, ce rapport, se précisèrent. Je me vis, braquant l'arme, appuyant sur la gâchette, et je vis aussi la femme tombant, sans un cri.

En général, ce sont là de ces hallucinations vertigineuses qui traversent le cerveau sans que la pensée s'y arrête. Mais, cette fois, on eût dit qu'en passant, cette vision s'était brusquement accrochée à ma raison, comme un ongle s'accroche dans de la soie, et qu'elle s'y emmêlait d'autant plus que j'essayais plus violemment de l'en arracher. Je posai le revolver sur la table. Je n'en pouvais détacher mes regards. Je voulus détourner la tête: mes yeux me rappelaient vers lui.

Il était là, devant moi, petite chose inanimée, avec sa crosse d'ivoire, son barillet et son canon brillants. Deux, trois fois, j'avançai, puis je retirai la main. C'était plus fort que moi. Un besoin me venait de le saisir, de le toucher.

On a parfois, penché sur le danger, de ces tentations inexplicables. Je me souviens qu'un jour, au parc des Buttes-Chaumont, je dus me cramponner au parapet, en cet endroit qu'on nomme le Pont des Suicidés, pour ne pas me jeter dans le vide. D'autres fois aussi, et souvent, me trouvant seul, en wagon, j'ai éprouvé le désir maladif de tirer le signal d'alarme. Cette poignée de nickel me sollicitait, m'attirait. J'avais beau me dire que l'acte que j'allais commettre était absurde, qu'on m'infligerait une peine sévère; si le hasard d'un arrêt brusque, ou le passage d'un train, n'avaient détourné violemment ma pensée, je suis persuadé que j'aurais succombé à la tentation.

Eh bien! dans ce moment, j'éprouvais le même vertige. Mes yeux et mes mains n'obéissaient plus à ma volonté. Je me regardais, comme s'il se fût agi d'un autre, et que j'eusse suivi ses gestes, sans comprendre où ils allaient aboutir.

Parlait-elle?... Se taisait-elle?... Je l'ignore. La seule chose dont je conserve la perception et le souvenir assez nets, c'est que, l'arme à la main, je marchai vers elle, que mon poing s'éleva, et que, lorsqu'il fut à la hauteur de son front, j'appuyai sur la détente. Cela fit un bruit sec comme un claquement de fouet. Je vis une tache rouge, toute petite, sous la paupière droite, et la femme tomba, molle, comme un jupon qu'on lâche et qui s'étale sur les tapis.

Alors, instantanément, la raison me revint. Une terreur folle s'empara de moi. Je jetai le revolver. Je courus comme un insensé dans tous les coins de la chambre, sans songer même à me pencher sur ma victime, et, je ne sais quel instinct de basse lâcheté me poussant, j'ouvris la porte, et, galopant dans l'escalier, je criai:

--Au secours!... Elle s'est tuée!...

Tout d'abord, on crut au suicide. Puis, des experts le trouvèrent bien improbable. Je fus arrêté. L'instruction fut longue. J'aurais pu, d'un seul mot, tout élucider. Je n'avais qu'à dire:

--Voilà comment les choses se passèrent.

Je persistai à nier, opiniâtre. Et comme en fin de compte, il faut toujours assigner un mobile à un acte criminel, et qu'aucun n'avait pu être retenu contre moi, je fus acquitté.

J'envisage tout cela de sang-froid, maintenant et je me demande si je n'eus pas tort de mentir. Si j'avais conté aux jurés ce que j'écris ici, m'auraient-ils cru? m'auraient-ils absous? Je crois que j'ai bien fait de nier. Il y a de ces vérités qui ressemblent, à s'y méprendre, au mensonge...

... Mon Dieu, que c'est donc bon d'être libre, de pouvoir aller et venir à sa guise!

De ma fenêtre, je vois la rue, les maisons et les arbres... C'est ici même que le drame s'est passé. On ne voulait pas me donner cette chambre. J'ai tenu, moi, à m'y retrouver. Je ne crains pas les spectres. Enfin, pour consigner ces notes, il valait mieux que je fusse là. Il semble que les souvenirs s'éveillent plus volontiers dans les endroits où ils naquirent.

... Vraiment, cette confession m'a tout à fait remis. J'ai l'âme claire, nette, comme lavée.

Je vais tâcher d'oublier ce mauvais rêve. J'irai vivre à la campagne, loin de Paris. On aura vite fait de ne plus se souvenir de mon nom. Je serai un autre homme, avec une existence nouvelle, des habits de paysan... Je ne me reconnaîtrai plus moi-même.

Il est une chose surtout que je ne veux pas conserver: c'est ce revolver que tout à l'heure on m'a rendu au greffe du tribunal. Il me rappellerait des heures trop pénibles. Si j'ai besoin d'une arme, j'en achèterai un autre.

Il est devant moi, tandis que j'écris, et sa vue me fait mal. Pourtant, c'est peu de chose!... Il est joli... on dirait d'un bijou, d'un bibelot coquet... Vu ainsi, ça n'a pas l'air méchant.

... Je viens de le prendre dans la main. Il est très léger et très doux. Il est aussi très froid... Il m'effraie un peu... C'est mystérieux, cette arme qui dort... Un couteau, on voit le danger; on suit la pointe aiguë et la lame tranchante... Ça, rien: Il faut savoir... Je ne veux pas le conserver... Je le vendrai, dès demain... Oh! le vendre?... Je le donnerai... Eh bien! non! Je le jetterai...

Au fond, pourquoi? En tous cas, je ne veux plus le voir de quelque temps. Je le regarde trop... C'est bien naturel, n'est-ce pas?... Il est là, comme un témoin muet... Décidément, je ne le conserverai pas une heure de plus.

... J'écris toujours, avec cette arme devant moi.

--Les gens qui se suicident doivent tracer ainsi leurs volontés dernières. Quelles sensations peuvent-ils bien éprouver?... Je les imagine fort justement. Ils n'osent pas regarder... d'abord, puis, leur résolution prise, qui sait si, au contraire, ils peuvent détacher leurs yeux du pistolet?... s'ils ne sont pas invinciblement attirés, fascinés?...

Vraiment, faut-il tant de courage pour se tuer?--Le plus dur, ce doit être le simple geste d'étendre la main, de prendre l'arme, et d'en sentir le froid...

... Eh bien non! Je le tiens dans ma main gauche... j'appuie le canon contre ma tempe... Ce n'est pas une sensation autrement désagréable... Un tout petit frisson... ensuite, l'acier s'échauffe au contact de la chair...

Non, ce n'est pas cela qui doit être le plus horrible... C'est la seconde où l'on presse la détente... le dernier ordre que l'âme va donner à la machine...

... Qui sait?... Cela non plus n'est rien, peut-être?... Quand le vertige vous a pris, on se sent attiré irrésistiblement.