Chapter 2
Ah oui! Plus ça allait, moins je voyais de malades. Quelquefois, pour donner à ma mère un bout de pain plus gros, je rentrais vers deux ou trois heures de l'après-midi, affirmant que j'avais déjeuné avec un camarade. Et les dettes montaient... montaient!... Des idées de suicide me traversaient par instants la cervelle. Mais, même ça, c'était trop cher pour moi. Il y avait des matins où je n'aurais pas eu de quoi m'acheter six sous de charbon pour me tuer.
Le courage, la force, ont des limites, et je les avais dépassées quand, une nuit, on sonna à ma porte. Il faut avoir été médecin débutant pour comprendre la joie du coup de sonnette qui vous fait sauter à bas du lit.
Je m'habillai en hâte, et me rendis au chevet du malade. Auprès de lui, il y avait sa femme, ses deux enfants, une bonne. Tous ces gens étaient affolés. Il avait été pris brusquement de douleurs, de vomissements, de hoquets. Je n'eus pas besoin d'un bien long examen pour établir mon diagnostic: c'était une appendicite. Je le dis à sa femme. Elle me demanda:
--Faut-il l'opérer?
Le cas me parut si foudroyant, si grave, que, contrairement à la règle qu'on suit en général, et qui conseille d'attendre que la crise soit passée, je répondis:
--Oui.
Elle supplia. Quand?
--Au plus tôt. Demain, à la première heure.
Jusqu'ici, rien que de très licite dans ma conduite. Mais, je n'eus pas plutôt prononcé le mot «opération» qu'une idée sauta devant mes yeux et ne s'en éloigna plus.
Je regardai autour de moi. La chambre à laquelle je n'avais pas prêté attention jusque-là, me parut élégante, presque luxueuse.
C'était la première fois que j'étais appelé dans un milieu riche depuis mon installation. Mon premier mouvement avait été pour dire:
--Faites appeler un chirurgien.
Mais la phrase ne sortit pas de ma bouche, car aussitôt je me répondis:
--Imbécile! Tu vas faire profiter un autre de cette aubaine. Tu vas faire gagner cinquante ou cent louis à un monsieur que tu ne connais pas! qui n'en a pas besoin, et toi, pauvre diable, tu auras dix francs pour ta visite de nuit, un point, c'est tout! Opère donc toi-même!
Je me débattais bien un peu contre cette voix impérieuse.
--Mais je ne saurai pas... Je le tuerai... Je n'ai pas le droit...
La voix ricanait:
«Pas le droit? On t'a délivré un diplôme, à quoi te sert-il donc? Il ne te dit pas: Je te permets de faire ceci et non cela. Il te laisse carte blanche. Tu n'as que ta conscience pour arbitre, et c'est moi qui suis ta conscience et qui te crie: Va! va! c'est du pain! Depuis deux jours, tu n'as pas mangé. Ta vieille mère meurt de faim. Dans quinze jours, ton propriétaire va vous jeter tous les deux à la rue...» Et ce fut cette voix abominable qui parla par ma bouche lorsque je dis:
--J'opérerai le malade demain matin.
Je dus trembler en prononçant ces mots. Si la famille avait élevé la moindre objection, je me serais récusé. Je vous dirai plus encore: je souhaitai qu'on me proposât un maître: on ne me dit rien. J'avais inspiré confiance à ces gens... ils se livraient à moi... De retour dans mon cabinet, je me pris la tête à deux mains, me disant: C'est de la folie! C'est un crime! A peine si tu sais disséquer, et tu t'arroges le droit de prendre un couteau et d'opérer sur le vivant!... Non... Non... Pour de l'argent, tu ne feras pas ça!...
Mais la canaille qui s'était déjà penchée sur moi tout à l'heure, me nargua encore:
--Sot! timide! lâche!
Elle siffla ainsi toute la nuit, et quand le jour parut, elle avait retourné ma raison.
--Eh! parbleu! Je serais trop bête, vraiment! J'ai le droit! Il n'y a dans le parchemin qui me confère le titre de docteur en médecine, rien qui m'interdise d'opérer! J'ai le droit! J'ai le droit!...
Alors, fiévreux, je me mis à feuilleter des livres, comme un candidat paresseux qui se hâte, une heure avant un examen. Je lus des pages et des pages. Les mots filaient devant mes yeux sans y laisser de trace... Les dessins, les titres couraient... couraient...
A huit heures je pris les rares instruments que je n'avais pas encore engagés ou vendus: quelques pinces, deux bistouris, des écarteurs, et me voilà en route. Je priai, en passant, un camarade encore étudiant de venir donner le chloroforme, et j'arrivai ainsi chez mes clients.
Je repris un peu de sang-froid pendant les préparatifs. Je fis tendre la chambre avec des draps, je mis une toile cirée sur la table. Je stérilisai tant bien que mal mes instruments. Mais je me rendais compte que je faisais traîner tout cela en longueur, pour retarder la minute décisive de l'acte opératoire. Enfin, je commençai.
Dès la première incision, tout se mit à tourner autour de moi. Je m'énervai pour une artériole qui donnait un peu et que je ne pus saisir dans ma pince. Toutes ces choses qui paraissent si simples quand on les voit faire par un autre me semblaient terriblement difficiles. Je coupais. Je pinçais. Je liais, sans voir ni savoir au juste ce que je faisais. Quand ma main entra dans la plaie, j'avais totalement perdu la tête. Je suis persuadé à présent qu'avec du sang-froid, j'aurais pu en venir à bout... Mais le remords, l'effroi devant la responsabilité morale, la peur, l'affreuse peur, m'avaient pris, et, après une heure d'efforts désordonnés, la raison à la dérive, avec la seule hâte de me sauver, d'être seul, la tête en feu, les reins broyés, sans avoir rien fait, rien, qu'une plaie béante, je fermai, multipliant les points de suture, comme s'ils avaient mieux pu cacher mon crime.
Une fois le patient étendu dans son lit, sa femme me remit une enveloppe. Elle contenait dix billets de cent francs. J'eus une seconde de joie.--Oh! une seconde, une seule!--Car aussitôt, la réalité se mit en travers de ma route, traînant le remords avec elle. La voix qui m'avait parlé dans la nuit se taisait. Je sais, à présent, quelle était cette voix! Ce n'était pas ma conscience, comme elle disait: c'était une voleuse, une criminelle qui, pour mieux se glisser jusqu'à moi, en avait pris le nom et l'allure, c'était la Misère, la Misère hideuse! Maintenant qu'elle avait fait le mal, elle avait sauté hors de moi comme un chat qui s'échappe, et me laissait tout seul.
Mon opéré vécut encore deux jours, qui furent pour moi deux jours de torture et d'effroi. D'heure en heure, je dus suivre les progrès de mon crime. Oui, de mon crime, car ayant vu la résistance désespérée que cet homme opposa à la mort, j'ai la certitude que, bien opéré, il était sauvé.
Quand tout fut fini, ces pauvres gens n'eurent pas une parole de reproche.
S'ils avaient su!...
Mais moi, je n'y puis plus tenir. Ces mille francs auxquels je n'ai pas touché, me brûlent les doigts. Je n'en veux plus... Vous comprenez... Tenez... les voilà...
J'ai beau me dire que la Loi ne peut rien contre moi, que j'avais le droit d'opérer, je ne m'en regarde pas moins comme un criminel. Et ceux qui n'ayant fait de moi, en cinq ans d'études, qu'un guérisseur, un rebouteux, m'ont donné le droit de m'abriter derrière un diplôme qui ment, sont des criminels, eux aussi... S'il n'y a pas de loi contre moi et contre eux, il faut en faire... il faut m'arrêter... J'ai tué froidement, sciemment... Je ne peux plus vivre libre avec cette peine dans le coeur... Arrêtez-moi, monsieur...
Le coq chanta
--En voilà une surprise! fit la vieille en m'apercevant. C'est gentil de nous revenir, c'est gentil!
Tout en grimpant le raidillon bordé de haies fleuries, elle me regardait, curieuse:
--Quand je pense qu'il y a quatre ans déjà que vous êtes parti! Oh! vous n'avez pas changé; je vous ai remis tout de suite... C'est les autres qui seront étonnés!
Comme nous arrivions près de l'enclos, je lui demandai:
--Et le père, toujours solide?
--Le père?...
Sa voix tomba.
--Le père... vous ne savez pas, c'est vrai. Voilà deux ans tantôt qu'il est aveugle.
Aveugle! Dans la splendeur de ce matin d'août, sous la lumière éblouissante qui descendait du ciel tranquille, et, passant entre les arbres aux lourdes branches, tigrait de feu les champs dorés, le mot «aveugle» me causa une impression étrange.
La barrière poussée, nous fûmes dans le jardin.
--Holà! mon homme, cria la vieille, dis au petiot de t'aider à descendre. Voici une visite qui te fera plaisir.
De la maison, une voix triste répondit:
--Qui donc ça?
--M. Jean!
Le vieux parut sur le perron. Sa haute taille s'était voûtée; ses cheveux noirs étaient devenus blancs, et ses mains calleuses hésitaient sur l'épaule du gamin qui lui servait de guide. J'allai à lui. Il était très ému, et ses lèvres tremblaient.
--Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas?
--Volontiers.
--Dis donc, la mère, qu'est-ce qu'on lui donnera de bon, au Parisien?
--Ah! fit-elle, si seulement vous étiez venu samedi, on aurait eu le choix. A présent, faudra se contenter de ce qu'on aura. On vous fera d'abord une omelette au lard, puis on tordra le cou à un poulet, on cueillera de beaux artichauts. Comme dessert, de la crème et des fruits. Ça vous va?
--Parbleu! C'est excellent!
Mais le vieux, qui avait écouté sans rien dire, intervint:
--Auquel poulet que tu tordras le cou?
--N'y a pas de choix; ils sont tous vieux, et les poules sont à couver. On prendra le petit coq rouge...
--Ah! non, dit le vieux, faisant de la main un geste violent de refus. Ah! non! Faut point faire ça! faut point défaire des paires. Il a sa poule, laisse-le.
En parlant, il avait gardé cette pose figée des aveugles qui conversent sans se détourner jamais, n'ayant plus à chercher les visages. Et, comme la vieille et moi nous nous taisions, il reprit:
--Écoutez-moi bien, monsieur Jean, et vous comprendrez pourquoi, même pour vous, je ne veux pas qu'on tue le petit coq.
Quand vous m'avez connu, malgré mes soixante ans sonnés, j'avais bon pied, bon oeil, et ne me doutais guère que, vivant, il m'arriverait de ne plus voir la lumière du bon Dieu. Le mal m'a pris, un jour que nous venions de recevoir des amis de la ville. Ils étaient arrivés à l'improviste, et, les provisions étant épuisées, pour déjeuner, on décida de faire sauter une petite poule blanche qu'on avait achetée pour égayer le poulailler. J'allai la chercher moi-même; mais quand je l'emportai, _son_ coq--on aurait dit qu'elle comprenait, cette bête--me sauta dans les jambes, vola jusqu'à mes mains, criant, griffant, battant des ailes. Ça me fit drôle, je l'avoue; mais, cinq minutes après, je n'y pensais plus. Le soir, en rentrant au logis, je m'aperçus que j'avais comme des mouches qui dansaient sur mes yeux. Je crus que c'était la fatigue. Pourtant, la nuit, la tête me fit mal, et le matin, à l'heure de partir aux champs, j'avais comme un brouillard devant moi. Cela dura ainsi près d'une semaine. Croyant que le soleil me faisait mal, je restai à la maison. La chaleur tombée, je sortais dans l'enclos, j'allais causer aux bêtes. Elles me connaissaient bien, allez, et quand j'entrais à la basse-cour, les poulets venaient picorer dans ma main. Mais le petit coq blanc se sauvait de moi. Dès que j'arrivais, il courait en battant des ailes, et se cachait près des couveuses. Si bien qu'une fois, je dis à ma femme:
--Regarde donc le petit coq. On dirait qu'il a peur, et que quelqu'un lui a fait des misères.
Aujourd'hui, je me souviens de ça; mais, à l'époque, je n'y prêtai pas grande attention. D'autant que mes yeux ne guérissaient pas. Cela durait depuis deux mois, quand je me décidai à consulter un docteur de la ville. Tout de suite, il me dit que c'était très grave. J'eus peur, n'est-ce pas; mettez-vous à ma place...
--C'est-il que vous croyez que je perdrai la vue?
Il ne me dit pas oui, il ne me dit pas non; mais il m'ordonna de rester couché sur le dos, à plat, sans bouger, même pour manger, pendant deux ou trois mois.
--Au moins, que je lui dis, je guérirai?
--Peut-être...
De retour chez nous, je pleurai tout mon saoul. Je me doutais bien qu'il ne voulait pas tout me dire, que j'allais devenir aveugle. Je me mis à marcher par la maison, par le jardin, regardant de mes yeux grands ouverts où les mouches dansaient toujours, comme si j'avais pu enfermer là-dedans tout ce que, bientôt, je ne verrais plus: les meubles, le bon lit, et la pendule qui tic-taque dans sa gaine, et le vieux chien qui dort auprès de la broche qui tourne, les arbres du jardin et les fleurs des massifs; le puits, d'où la fraîcheur monte pendant l'été, le gai poulailler où les bêtes tapent du bec entre les cailloux gris, et le petit coq blanc qui se cacha quand il me vit paraître, le petit coq si triste, avec ses plumes ternes et sa crête pâlie...
... Le lendemain, je commençai le traitement. Je me couchai; on ferma les volets, et, afin qu'on puisse se guider dans la pièce pour me servir, on alluma sur la cheminée une veilleuse: c'est tout ce qu'on m'avait permis comme lumière. Ah! ces journées! en ai-je fait des réflexions, et tristes! me suis-je creusé la tête, pour savoir d'où le mal pouvait venir!
Un matin, des voisins m'amenèrent un rebouteux du pays. Il me posa d'abord des questions à n'en plus finir, puis fit des tas de signes sur moi, et me dit brusquement:
--Est-ce que vous n'avez jamais fait de mal aux bêtes?
Du coup, le petit coq revint à mon esprit. A lui, non certes, je n'en avais pas fait; mais j'avais pris sa poule, et il l'avait bien défendue, et il dépérissait depuis!...
A partir de ce moment-là, ce fut une idée fixe. Tous les matins, je demandais des nouvelles de la bête; on me répondait en haussant les épaules:
--Mais il va bien! Qu'est-ce que tu as donc à t'en soucier si fort?
Je n'osais point le dire, monsieur, ce que j'avais. Mais ce qui est bien sûr, c'est que le petit coq ne chantait plus, et que mon mal ne faisait qu'empirer. Je voyais moins distinctement la flamme de la veilleuse qu'aux premiers jours.
Une nuit, ma femme était étendue près de moi; je m'assoupis. Au bout d'un moment, je m'éveillai. Je ne vis rien. Pas de veilleuse, pas une lueur. Au bruit que je fis en me retournant, ma femme s'éveilla à son tour:
--Qu'est-ce que tu veux? qu'elle me dit. Tu as besoin de quelque chose?
--Non.
--Alors, rendors-toi, mon homme.
--Je n'ai plus sommeil. Quelle heure peut-il être?
--Je ne sais pas.
Vous savez, on est méchant quand on est malade. Je lui dis un peu durement:
--Vois comme tu prends mal soin de moi! Tu n'as même pas préparé la veilleuse!...
--Comment cela?
--Mais non. Elle est éteinte!
Elle se tut un instant, et fit avec un drôle d'air: «C'est vrai... Je te demande pardon... Veux-tu que je me lève?»
J'eus regret de l'avoir brusquée, et je lui dis: «Non, ce n'est pas la peine, je n'en ai pas besoin, dors...»
Je demeurai éveillé. J'écoutais l'horloge battre. Ce que ça dure, une nuit sans sommeil! et puis cette faible lumière de la veilleuse à laquelle j'étais habitué, me manquait.
Et, peu à peu, une pensée me vint: comment ma femme, si soigneuse à sa coutume, n'a-t-elle pas songé à la lumière?... Quelle drôle de voix elle avait en me répondant; elle était peut-être mal éveillée?... Mais non; elle m'avait causé avant... Alors?...
Est-ce que la veilleuse serait allumée et que je ne la verrais pas?... Mais... si c'est ça... c'est fini... Je suis aveugle...
J'appelai: «Hé, la mère!»
Je n'avais pas achevé qu'elle me dit d'une voix bien claire, comme quelqu'un qui ne dormait pas:
--Quoi donc, mon homme?
--Tu es sûre que la veilleuse est éteinte?
Elle hésita:
--Oui... Mais oui...
--Ça n'est pas vrai! Je suis aveugle!
--Mon pauvre homme... Mon pauvre homme...
--Lève-toi, criai-je... Ouvre les volets... que je voie.
--Mais ce n'est pas la peine; il n'est pas jour encore...
--Si! si! Lève-toi! Ouvre!
J'entendis la fenêtre grincer et les persiennes battre.
--Tu vois bien, murmura-t-elle, qu'il fait nuit.
--Ah! bon Dieu! Je respirai! Elle m'avait dit vrai! J'avais cru, tant les heures m'avaient paru longues, qu'il faisait jour, que la veilleuse brûlait et que je ne la voyais plus... Il faisait encore nuit, bien nuit!...
Alors, monsieur, dans le silence et dans _ma nuit_, le petit coq, muet depuis des jours, chanta! Il chanta, d'une voix triomphante qui dut gonfler son cou et le dresser sur ses petites pattes.
Il chanta, et je compris que le jour que je ne verrais plus jamais était là, que la veilleuse éclairait la pièce, et que ma femme, depuis des heures, me mentait pieusement, pour retarder l'instant où j'aurais tout appris!...
Le coq chanta encore, joyeux, peut-être parce qu'il savait que j'étais aveugle, et j'entendis ma pauvre vieille qui pleurait.
L'Horloge
Presque cachée au fond d'un jardin inculte, avec ses volets toujours clos, ses murs qui s'effritaient, rôtis par le soleil, lavés par les averses, son toit de briques d'où jamais une fumée ne s'élevait, elle était vraiment bizarre cette petite maison que, dans le pays, on nommait la «Maison du Crime».
J'avais toujours eu le désir de la visiter sans jamais en trouver le moyen, lorsqu'un jour je vis se balancer contre la porte un écriteau avec ces mots: «A louer».
Je crus d'abord à une plaisanterie. Pourtant, je ne sais quelle curiosité me poussant, je sonnai. Grêle, avec un son fêlé, une cloche tinta. J'attendis... Enfin il me sembla qu'un bruit venait du fond de la maison. Je prêtai l'oreille... J'entendis un frôlement de pas traînants, des tintements de clefs... des grincements de serrures... et la porte, ayant crié sur ses gonds, s'ouvrit. Un grand vieillard s'avança vers moi. Sa mise était sévère, son allure cérémonieuse et digne, son visage impassible et sa démarche lente: c'était bien l'étrange habitant qu'il fallait à cette étrange demeure.
Il traversa l'allée, ouvrit la grille, et, s'effaçant pour me laisser passer, me dit d'une voix sans timbre:
--C'est pour louer, monsieur?
A tout hasard, je répondis: «Oui».
Dans ses yeux, un étonnement passa. Il s'inclina, puis, ayant avec soin refermé la grille, murmura:
--Fort bien. S'il vous plaît de me suivre...
La maison n'offrait par elle-même rien de particulièrement intéressant. Tout y était vieux, triste, délabré. Le long des murs, les papiers, par endroits, s'étaient déchirés et pendaient, laissant voir le plâtre jauni. Des cadres à la vitre embuée recouvraient des gravures passées; les meubles, d'une forme antique, étaient couverts d'une couche épaisse de poussière, et les feuillages du jardin tamisaient si étroitement la lumière que les pièces s'éclairaient à peine d'une lueur indécise, quand on poussait les volets.
Le maître du logis me guidait dans l'appartement, refermant les portes avec un soin silencieux, me renseignant en quelques mots brefs:
--Ici, une chambre à coucher. Un cabinet de toilette. Là, une autre chambre. La lingerie communiquant avec une chambre d'amis. A l'étage supérieur, les communs, le grenier.
La visite achevée, je dis machinalement--pour dire quelque chose:
--C'est tout?
Il s'arrêta, me fixa longuement, comme si ma question avait eu quelque chose d'insolite, puis, ayant choisi dans son trousseau une clef, il l'enfonça dans une serrure qu'il fit jouer, et me répondit d'une voix bizarre:
--Non. Il y a encore cette pièce.
J'entrai. Il y faisait très sombre, très humide. Je distinguai une fenêtre munie d'épais barreaux, deux escabeaux, une table carrée poussée le long d'un mur. Il entre-bâilla les volets, et, dans le demi-jour revenu, j'aperçus, pendant à un crochet du plafond, une corde avec un noeud coulant, et, dans un coin, une horloge de campagne, si poussiéreuse qu'elle n'avait plus de couleur, et qui, malgré qu'elle semblât, ainsi que tous les objets de cette maison, n'avoir pas été touchée depuis des années, battait l'heure d'un tic-tac lugubre et régulier.
De suite, cette simple horloge retint mes regards et ma pensée avec une force si extraordinaire que la parole de l'inconnu résonnant dans cette salle basse, me fit à peine tressaillir.
--C'est ici la chambre du crime.
Je me tournai vers lui. Il était immobile; pas un muscle de son visage n'avait bougé. Il ajouta--et je crus discerner une sorte d'ironie dans sa voix:
--... Puisque cette maison est la maison du crime!...
Je le regardai, stupéfait, j'entendais derrière moi le tic-tac de l'horloge. Il n'eut l'air de remarquer ni ma surprise, ni ma pâleur, et, m'ayant désigné un des escabeaux, il s'assit sur l'autre, et poursuivit:
--Je vous dis cela, monsieur, car je n'ai pas cru un seul instant que vous fussiez venu ici pour louer... Ne protestez pas!... Vous êtes venu ici pour voir... Vous avez vu... Vous êtes venu ici pour savoir... Eh bien! vous allez savoir...
Cela semble toujours ridicule lorsqu'un homme de mon âge--j'ai bien près de quatre-vingts ans, parle d'amour. Cependant, c'est une histoire d'amour que je vais vous conter. Elle remonte à plus d'un demi-siècle. La voici: je me suis marié très jeune--je n'avais pas vingt-trois ans--avec une femme que j'aimais à la folie, et qui m'aimait aussi--je le croyais du moins. Afin d'éviter les importuns, de jouir en paix de mon bonheur, j'avais acheté cette petite maison, et nous étions venus l'habiter. Pour être tout à fait sincère, je vous dirai qu'il y avait peut-être dans cette sorte d'exil autre chose que le souci d'abriter ma lune de miel. Il y avait surtout un vague besoin de soustraire ma femme aux tentations du monde, car j'étais d'une jalousie farouche. Nous vivions là depuis quelques mois, lorsqu'un jour je fus appelé auprès d'un parent malade.
Ici, c'est l'éternelle histoire de l'adultère. Je revins plus tôt que je ne le pensais, qu'elle ne le pensait surtout. J'ouvris la porte sans méfiance, j'entendis un murmure confus de voix; comme par enchantement, toutes les lumières s'éteignirent... Je m'élançai dans l'escalier... une forme fuyait... Je me jetai à sa poursuite, et là, devant la porte de cette pièce, je saisis le fuyard au collet. Tout en le maintenant du poing contre le mur, je fouillai dans ma poche, je pris une allumette, et, devant moi, je vis un homme à demi vêtu, pieds nus, livide, qui essayait de se débattre sous mon étreinte.
Sur le premier moment, je crus avoir affaire à un voleur, mais, le désordre de sa mise fit naître en moi un terrible soupçon... J'appelai:
--Louise! Louise!
Rien... Traînant l'homme par la gorge, j'allai jusqu'au fond du corridor, et, dans le retrait de l'escalier, j'aperçus ma femme, en chemise, échevelée, qui, dès qu'elle me vit, se mit à hurler: «Pitié! Pitié!...»
... Un être ombrageux et jaloux comme moi, n'a pas été sans réfléchir, dans les heures les plus calmes, à ce que serait son attitude s'il surprenait sa femme aux bras d'un amant. Je m'étais toujours dit: «Ce serait plus fort que moi... Je les tuerais à coups de pied, à coups de poing!...»
Eh bien..., pas du tout!... Au lieu du geste impulsif et sauvage que je m'attendais à avoir, un calme effrayant terrassa mon instinct. Une haine froide, raisonnée, glaça ma fureur, et mon esprit fut assez lucide pour comprendre qu'en les tuant sur la seconde, je me vengerais mal, que, dans leur épouvante, ils ne sentiraient pas mes coups, et, décidé au crime,--mais au crime savant, raffiné,--je les pris tous deux comme des loques, je les poussai dans cette pièce, et, une fois que je les vis à terre, pantelants, je me penchai sur eux, et, sans un cri, sans un geste, je leur dis:
«Vous avez voulu être en tête-à-tête? Soyez heureux! Je vous y laisse. Mais prenez bien votre compte d'amour! Il est minuit. Lorsqu'il sera quatre heures à cette horloge, je vous tuerai comme des chiens!...»
Puis je sortis, fermant la porte à double tour. Je montai dans mon cabinet, et là, tout seul, j'eus une explosion de douleur, et sanglotai longtemps, la tête dans mes mains.
Soudain, la petite pendule de la cheminée sonna... Un... deux... trois... je tressaillis... trois heures!... Je regardai le cadran. Mais non! C'étaient quatre heures moins un quart qui venaient de sonner... Je passai ma main sur mes yeux, comme au sortir d'un rêve, et tout haut, pour être sûr de moi, je prononçai:
--Allons! Il faut punir maintenant!...