Les poètes du peuple au XIXe siècle
Part 3
A quatorze ans, il revint à Fontainebleau; mais déjà son imagination exaltée, peut-être, par les merveilles des arts que Paris avait offertes à ses yeux, le transportait, loin de son pays, à des distances fabuleuses. Il partit pour Anvers, où il passa une partie de l’hiver de 1812. C’est là que, pour la première fois, il jouit du sublime spectacle de la mer; c’est là sans doute que ses idées s’étendirent, s’élevèrent. Toutefois le moment était venu où les rêves de l’imagination allaient s’envoler dans de terribles réalités: l’armée française venait d’être ensevelie presque tout entière dans les neiges de la Russie; les hommes d’action devenaient les hommes de la patrie en danger. Durand résolut de paraître parmi eux: il partit, après avoir vaincu la répugnance de sa mère, comme volontaire dans le premier régiment des gardes d’honneur, la ville de Fontainebleau ayant payé son équipement. Ses camarades avaient, la plupart, beaucoup d’argent, tandis que lui n’avait pas un sou; ils avaient reçu une brillante éducation, et lui n’était qu’un ignorant. Là, comme à l’école, Durand attira l’attention sur lui: il composa quelques vers héroïques, pour prix desquels il n’obtint de son capitaine qu’une verte semonce. Mais il n’était pas homme à se décontenancer facilement, et, dans une réponse pleine de fermeté, d’esprit et de convenance, il démontra parfaitement que cette semonce n’était qu’un anachronisme. Le capitaine, homme d’esprit, sans doute, lui fit la meilleure des répliques en le nommant brigadier.
L’abdication de Napoléon, au commencement de 1814, rendit Durand à sa mère, qui faillit mourir de joie et de saisissement en le revoyant. Il avait vingt ans; le goût de la poésie et des voyages revint le tenter, et, au mois de mai, il partit pour Nantes, ayant un sac plus garni de livres que d’habits, et douze francs dans son gousset.
Jeune, ardent, passionné, il rêvait une nouvelle Odyssée, et, comme première halte de ses courses maritimes, il avait choisi l’Amérique. Des causes purement matérielles le réduisirent à s’embarquer seulement pour Bordeaux. Là, il apprit le débarquement de Napoléon. Rappelé sous les drapeaux où l’attendait le grade de sous-lieutenant dans la garde nationale mobilisée, il partit. Les Vendéens l’arrêtèrent à Saint-Maixent; mais, au bout de trois semaines, il fut arraché de leurs mains par la gendarmerie. Il se remit en route et arriva à Soissons, le jour de la bataille de Waterloo.
Après la seconde restauration, il retourna à Bordeaux. Bientôt il parcourut tout le midi de la France, visitant tous les musées, tous les édifices, toutes les ruines. Mais depuis longtemps le fantôme de Rome apparaissait à son imagination ardente, et, le printemps suivant, il prit la route de Lyon, par la Bourgogne, se dirigeant sur l’Italie, dont il commençait à parler la langue.
Durand résida quelque temps à Genève. Aux heures où il pouvait déposer le rabot, il gravissait le mont Salève, et, quand il en avait atteint le sommet, il promenait ses regards investigateurs sur les horreurs sublimes que présentent les glaciers du Mont-Blanc et rassérénait son âme en les reportant sur les riantes campagnes situées dans la plaine. Il traversa successivement les Alpes et le Simplon, en proie aux émotions les plus profondes. Il y avait sans doute de la témérité à s’aventurer sur des sentiers étroits, bordés des deux côtés par d’affreux précipices; à pénétrer dans des forêts peuplées de loups et d’aigles affamés; à couper le fil de torrents impétueux en ayant de l’eau jusqu’à la ceinture; mais il puisait dans ces solitudes sauvages une énergie surnaturelle qui élevait son cœur au-dessus de tous les dangers.
«Qu’avais-je à craindre,» s’écrie Durand, en parlant de son voyage à travers ces montagnes, «n’étais-je pas sous l’aile immense de la Divinité, et même dans le ciel, puisque je voyais les nuages à mes pieds?»
Durand se rendit ensuite à Milan; après y avoir séjourné quelque temps, il se mit en marche pour les Apennins, d’où il aperçut les deux mers; puis gagna Florence. En visitant la célèbre galerie de cette ville, il lut ces mots écrits sur la porte:
_L’ingresso non è lecito agli servidori[F]._
La toilette du menuisier-voyageur était plus que modeste; aussi, à sa seconde visite, un monsieur vint le prier poliment de sortir. En homme qui connaît sa valeur, Durand lui répondit en latin: _Quem me esse putas? non exeo[G]._ Aussitôt le monsieur lui fit des excuses et lui offrit d’être son guide. Durand remercia en français, tout en refusant, et continua de parcourir les salles comme un artiste de la nature qu’il était.
Enfin, le 10 août, jour mémorable dans ses notes de voyage, Durand, mourant de soif et couvert de poussière, plongea sa tête et ses mains dans le Tibre, qui fut loin de répondre à l’image qu’il s’en était faite. Les monuments imparfaits de Rome, les souvenirs grandioses qu’elle évoque, et la solennelle majesté dont se revêt son existence présente agissaient puissamment sur son imagination et le jetaient dans de longues rêveries, auxquelles nous devrons sans doute un livre intéressant. Mais un fait des plus vulgaires vint l’arracher à cette vie mêlée de travail manuel, de méditation, d’étude et de poésie: la police romaine avait pris ombrage de ses interminables promenades, même aux heures de la plus grande chaleur, et il lui était suffisamment démontré que Durand devait être, au moins, un personnage suspect, puisqu’il n’était entré en Italie qu’à l’aide d’un passe-port français. En vain Durand déploya-t-il toute son éloquence auprès de notre consul pour prolonger son séjour dans une ville où il n’était arrivé qu’au prix de fatigues et de privations de tout genre, ce fonctionnaire demeura inflexible, et Durand n’obtint d’autre faveur que d’être embarqué gratis pour Gênes, afin de retourner immédiatement en France. O pauvreté!
Ce coup imprévu ne fit pas perdre à Durand sa sérénité habituelle. Voici en quels termes il nous raconte, avec son âme de poète, les dernières circonstances de sa plébéïenne Odyssée:
«Cinq paoli, environ trois francs, restaient dans mon gousset. Le bâtiment ayant relâché à Livourne, j’obtins la permission d’y travailler quatre jours. On remit à la voile. Chemin faisant, par un temps superbe, debout sur le pont du vaisseau, je lisais à haute voix des passages de l’_Orlando_; puis, matelots et passagers, à qui ces lectures étaient agréables, me priaient de partager leurs repas. Parfois nous rasions la côte, et j’étais transporté d’admiration à l’aspect des belles forêts qui descendent des Alpes et viennent plonger leurs vastes rameaux jusque dans les vagues agitées.
»A Gênes, mes paoli perdirent moitié; j’allais faire l’inventaire de mon sac... quand une vieille moustache de sergent, qui m’avait vu entrer chez le consul français, m’aborda:--«Vous êtes français?--Oui, mon ancien.--Avez-vous servi?--Oui, dans la garde.» Aussitôt ce brave homme me sauta au cou, et je vis des larmes dans ses yeux. Il me conduisit dans une maison où je restai cinq jours; il ne me venait voir que le matin; je le vis entrer un matin, un bonnet de police à la main. «Je vais conduire un détachement à Suze,» me dit-il, «venez avec nous; vous aurez le billet de logement.»
»En route, il me montra sa croix dont il avait fait une épingle, car il sortait des grenadiers de la garde. Il me pria de lui permettre d’écrire son nom sur un de mes livres. Je lui donnai mon Ossian, et j’ajoutai à sa signature une note qui me rappellera toujours cette circonstance. Il se nommait Sironel. A Suze, nous nous séparâmes et j’acceptai de ce vieux soldat une pièce de cinq francs, autant par nécessité que pour lui en avoir une reconnaissance éternelle.»
Enfin Durand revit la France. Il avait vingt-sept ans; il ne tarda pas à se marier. «Mon travail et celui de ma femme,» dit Durand, «ayant amélioré notre situation, je me hasardai à reparaître le dimanche dans cette forêt, que j’avais autrefois tant parcourue. Je ne pus revoir sans enchantement le mont Ussi, alors que ses rocs et ses vallons sont couverts de muguet, et que le genêt prodigue de toutes parts ses millions de fleurs jaunes, qui semblent un voile d’or étendu sur la verdure, et sur lequel percent çà et là de hauts buissons d’aubépine fleurie, qui embaument l’air. Tous les souvenirs d’enfance, de liberté, d’amour, de poésie, vinrent de nouveau s’emparer de mon cœur; je ne pus résister à tant d’émotions: je chantai.»
Deux poèmes sont nés de ce nouveau genre de vie, ou plutôt deux poèmes entrevus et ébauchés dans les longues pérégrinations de la jeunesse de Durand furent alors sérieusement élaborés et appelèrent sur lui l’attention du monde littéraire. Tous les deux appartenaient au genre descriptif; à ce genre, d’ordinaire froid et monotone, qui, pour plaire, doit recourir à d’ingénieux épisodes et animer un fonds terne par un vif coloris de pinceau.
Le premier de ces poèmes, _la Forêt de Fontainebleau_, publié sous les auspices d’hommes bienveillants et distingués par leur mérite, obtint un véritable succès. La critique y reprendra sans doute des longueurs, des prosaïsmes de pensée, des tournures maladroites, du décousu dans le style. Mais il faut l’avouer, il y a bien du charme dans le premier chant, le plus faible des quatre qui composent ce poème; et c’est avec une douce émotion qu’on écoute ces modulations naïves d’une voix qui, comprimée longtemps, s’essaie timidement par crainte d’irrévérence envers l’art: c’est une satisfaction délicate que de comparer ce chant, presque entièrement dû à l’inspiration de la nature, avec le troisième qui brille par de grandes beautés, où le sentiment et l’art se confondent.
Les trois morceaux capitaux de ce poème sont: _le Bouquet du Roi_ du deuxième chant; l’_Incendie des drapeaux de la garde impériale_, et la _Communion militaire_.
Dans _le château de Fontainebleau_, qui succéda à _la Forêt_, l’auteur est parvenu à donner plus de variété au tour poétique; le sentiment du rhythme s’y produit plus manifestement; la coupe des vers est plus habile.
Le morceau suivant, intitulé _Bouquet du Roi_, adressé à l’académie ébroïcienne, dont le siège est à Evreux, et qui compte parmi ses membres MM. de Châteaubriand, de Lamartine, Ancelot, etc., valut à Durand une faveur inattendue: il fut admis spontanément au nombre des membres correspondants de cette société, qui lui fit expédier sur le champ son brevet.
BOUQUET DU ROI
Toi, dont la nuit des temps cache le premier âge, Et dont avec transport j’aime l’antique ombrage, Géant de la forêt, noble _Bouquet du Roi_, Que l’œil du voyageur admire avec effroi; Si le souffle inconnu, la végétale vie Qui dans un double corps tient ta sève asservie, Ne voile pas ton front, empreint de majesté, Du lugubre bandeau qu’on nomme cécité; Si tel est, en effet, le bonheur de ton être, Patriarche des bois, tu dois me reconnaître. C’est que depuis le jour où la main du hasard Te créa l’ornement de l’agreste bazar, Villageois, citadins et nobles personnages, Nul ne fit près de toi plus de pèlerinages. Poussé par je ne sais quel démon familier, Qui s’empara de moi, quand j’étais écolier, Soit que le ciel, armé des feux de la torride, Fît du vaste empyrée une fournaise aride, Soit qu’il se dérobât dans l’humide brouillard, Je venais, comme on vient visiter un vieillard, Qui, dans son ermitage, à la foule ravie Révèle quelques-uns des secrets de la vie, Et, d’un titre sublime à nos yeux revêtu, De l’homme infortuné ravive la vertu. Toi, donc, qui réunis, sous une immense écorce, La taille, la beauté, la vieillesse et la force, Si le ciel, un instant, infidèle à ses lois, Favorisait ton sein d’une éloquente voix, Quel torrent précieux de vérités sublimes Chez les humains surpris verseraient tes deux cimes! Que de faits jusqu’à nous ne sont pas parvenus, Qui seraient à l’instant dévoilés et connus! Monarque des forêts, à la forme androgyne, Tu nous révélerais l’incertaine origine Du Palais de nos rois et de Fontainebleau. Ce nom fut-il celui d’un chien nommé _Bléau_, Qui, pressé par la soif, fit, en creusant l’arène, Jaillir les flots bruyants d’une claire fontaine? Tu nous affranchirais de cette obscurité. Et toi, contemporain de ma belle cité, Es-tu le premier né de la vaste famille Qui, sous son humble écorce, autour de toi fourmille? Sans doute aucun rival ne vit à son berceau Les temps où tu n’étais qu’un fragile arbrisseau. Qu’est devenu celui qui déposa ton germe? Quel mortel à tes jours peut assigner un terme? D’un siècle qui n’est plus orphelin solennel, Comme ta vieille mère es-tu donc éternel? Oh! j’en eus la pensée, à ton air, à ta forme, A l’immense contour de ton colosse énorme.
Cependant tu vieillis; ton front depuis longtemps Porte l’affreux cachet du courroux des autans; Soit que, pour conserver l’agréable et l’utile, Tu te sois dépouillé d’une branche infertile, Soit qu’un malin esprit t’ait livré sans vigueur Au souffle rugissant de l’aquilon vainqueur; De ton épais feuillage une palme superbe D’un effroyable coup fut atteinte, et sur l’herbe Tomba comme un débris précipité des cieux. L’endroit qu’elle occupait afflige encore les yeux. Mais ce léger revers facilement s’oublie, Et ta mâle beauté n’en est pas affaiblie.
Tel on voit, dans les rangs de nos jeunes soldats, Un héros qui, vingt ans, sous le feu des combats, Des champs du Borysthène aux campagnes de Rome Promena, triomphant, les drapeaux du grand homme; Vieux, il est jeune encore et porte avec orgueil Des traces qui cent fois l’ont dû mettre au cercueil; Ulm, Austerlitz, Iéna, Wagram en lui respirent; La patrie et l’honneur sont les dieux qui l’inspirent; Le roi, les grands, l’armée et le peuple inconstant Rendent à sa valeur un hommage éclatant.
Ainsi le poids des ans, le courroux des tempêtes, Et le spectre hideux qui moissonne les têtes, Ensemble t’ont porté les plus terribles coups. Ferme comme un héros tu les a bravés tous; Et tu règnes en paix sur ta longue avenue, Les pieds au noir abîme, et le front dans la nue. Oh! que n’ombrageais-tu ces bois religieux, Dont la Fable raconte un fait prodigieux! Aux temps où, consacré par de nombreux miracles, Un chêne à haute voix prononçait des oracles: Chez ce peuple, où l’erreur prodiguait les autels, Ta gerbe eût obtenu l’hommage des mortels; L’aigle de Jupiter, traversant l’empirée, Eût arrêté son vol sur ta cime adorée; Et les Nymphes des bois, aux gracieux contours, Auraient voulu t’offrir le tribut des beaux jours. Tous les Dieux.... mais, que dis-je, étrange conjecture! Ne les as-tu pas vus ces dieux de l’imposture? Non ceux que, de Byzance et du pays latin, Pour le Dieu de Solyme a chassés Constantin; Mais les Dieux impuissants de nos aïeux barbares; Ces monstres adorés sous cent formes bizarres; Divinités des Francs et des rois chevelus, Et dont l’âge a brisé les temples vermoulus.
Certes, tu peux du moins, vieillard mélancolique, Avoir ouï les sons de la harpe gallique, Alors que des Romains le dernier proconsul Renversa dans nos bois le temple d’Irminsul; Ou bien quand des Normands la horde sanguinaire Assiégea dans Paris Louis le Débonnaire.
Le temps a tout détruit; on n’a plus pour les bois La vénération qu’on avait autrefois; Les Dieux n’y viennent plus recevoir nos hommages; On n’y voit plus errer de sanglantes images; De ses doux attributs l’arbre est désenchanté; Son ombre est sans terreur, son front sans majesté. Toi seul as conservé ce sombre caractère Qui semble recéler un effrayant mystère. Magnifique, éloquent, bien que silencieux, Véritable pasteur de ces sauvages lieux, Ton aspect nous remplit de surprise et de crainte; On hésite à percer la ténébreuse enceinte, Où jamais en été les rayons du soleil Ne virent folâtrer le papillon vermeil.
Et, pourtant, rien ne manque à ces belles retraites; Tous les sites charmants chantés par les poètes, Et ceux qu’ont reproduit les plus doctes pinceaux, Ne sont rien, comparés à ces mouvants berceaux; On s’y croit transporté sous la vague profonde De ces vastes forêts des premiers jours du monde, Quand, pour venger les cieux, la foudre, en longs éclats, N’avait point mutilé leurs gigantesques bras. O vieux héros des bois! ta monstrueuse tige Aisément au rêveur fait croire ce prodige; Soit qu’il médite, assis sous la noire épaisseur Du hêtre, ton voisin, ton rival en grosseur, Qui se rit de la foudre, et, dans les cieux qu’il cache, Balance les rameaux de son triple panache, Soit que, cherchant des lieux à l’homme plus soumis, Il salue, en passant, ces deux chênes amis Qui, bien que séparés par une large route, Forment, en s’embrassant, une élégante voûte, Et dont les troncs meurtris, vides et crevassés, Semblent deux vieilles tours, filles des temps passés. Tu règnes sur eux tous, vieux colosse sauvage, Qui, pareil au palmier de l’africain rivage, Noblement dégagé d’un branchage partiel, Réserves tes rameaux pour les baisers du ciel. Aussi, qui mieux que toi mérite la couronne! La plèbe des forêts qui t’aime et t’environne, T’a nommé justement son légitime roi, Et les grands, tes voisins, s’inclinent devant toi!
CHARLES MARCHAND,
Passementier et chansonnier à Saumur.
Si l’on remontait à l’origine de la chanson et que l’on fît ressortir la puissance et l’influence qu’elle a exercée sur tous les esprits et à toutes les époques, on serait frappé des graves résultats qu’elle a amenés dans les mœurs publiques et dans les affaires générales. _Qu’ils chantent_, disait Mazarin, _pourvu qu’ils paient._ Il fallait bien payer; mais comme la bourse se désemplissait, la chanson faisait fermenter dans le cœur et dans l’esprit certains levains, qui, lors de leur circulation, ne furent certes pas du goût des oppresseurs. Molle et voluptueuse, elle énerve et entraîne dans la satisfaction amère des sens; brutale, elle place le bonheur suprême dans l’anéantissement de la raison, par l’ingurgitation du vin; frondeuse, tour à tour grave et railleuse, elle s’immisce dans la politique, et, dans plus d’une occasion, elle a frappé de haut et donné le coup de grâce. Mais trêve à cette dissertation et venons-en à M. Marchand et à ses chansons.
Nous manquons de renseignements précis sur ce poète chansonnier, mais du moins, nous savons qu’il est de Saumur, qu’il y exerce la profession de passementier, et de plus, qu’il est musicien. C’est en 1843, qu’il publia un volume de chansons. Dans la préface adressée à Charles Poncy, l’illustre maçon de Toulon, M. Marchand nous apprend que son éducation fut des plus élémentaires:
A toi mes premiers vers, mes chansons, mes pensées, Pauvres couplets disséminés, Peut-être à l’oubli destinés, Partez, rimes aussi douteusement placées. Poncy, je te l’ai dit déjà, Jamais rien je n’appris, et j’en conviens sans honte, D’école quelques ans à peine si je compte. Jeune enfant, mon père abrégea Mes leçons: il me dit: Tu sais écrire et lire, Mon fils; tâche d’en profiter. Tu sais bien aussi réciter: C’est assez. A mes vœux, Charles, veux-tu souscrire? De ton père apprends le métier. Nos honnêtes aïeux ont poussé la navette; De l’une à l’autre main tu sais comme on la jette; Crois-moi, reste passementier.
Les chansons de Marchand ne sont d’aucune école, n’appartiennent à aucun parti; elles ne relèvent directement ni de la satire, ni de la politique; elles sont nées tout naturellement des mille petits événements qui composent la vie de l’homme; fonds banal qui ne manque à personne, mais qui a pris sous sa plume facile, des développements ingénieux. Il est fâcheux pour ce jeune chansonnier de n’avoir pas compris que les propos grivois, les froides équivoques, les jeux de mots hasardés n’ont plu, dans tous les temps, qu’à des cœurs corrompus ou à des esprits sans élévation. Nous ne saurions non plus trouver plaisantes les allures décolletées et la sempiternelle forfanterie vaudevilliste dans le couplet que nous citerons plus bas. Il s’agit de la mort. Voici ce pauvre couplet:
Si la mort trop promptement Vient frapper le pauvre barde, Je lui dirai bien gaîment: Allons donc, vieille camarde! Du Styx je suivrai la route, Sans regret et sans effroi; J’aurai, je crois, nul n’en doute, Du courage plus qu’un roi.
Nous ne savions pas, avant la lecture de ce derniers vers, que les rois étaient particulièrement renommés par leur courage vis-à-vis de la mort ou de _la camarde_, comme dit résolument M. Marchand. Mais, de par M. Marchand, ce point ne saurait être mis en doute, et il nous apprend, en outre, qu’il sera lui-même plus courageux qu’aucun d’eux. Du moins, _il le croit_, et _nul n’en doute_, ajoute-t-il. Si nous ne craignions de blesser M. Marchand, nous hasarderions ici un peut-être. Mais assez sur ce couplet.
M. Marchand est jeune, badin, gai, folâtre; son imagination est vive, ardente, vagabonde; il voit tout à travers la transparence prismatique de ses excellents vins des côteaux de Saumur. Plusieurs poètes modernes n’auraient pas la même excuse à donner pour le ton leste de leurs effusions poétiques. Nous remarquons, d’ailleurs, que ce chansonnier spirituel est particulièrement imitateur, et, à tout prendre, les défauts que nous lui reprochons ne lui appartiennent pas en propre. Mais l’âge et la réflexion feront justice de ces traditions routinières. Nous lui dirons encore sans crainte, parce que notre langage est sincère, que la vie ne doit pas être pour quelques-uns une fête et un banquet continuels, en présence des misères et des souffrances des masses; et que, à ce point de vue, chanter _l’amour, le vin et la folie_, c’est chanter, à coup sûr, d’une voix fausse autant que surannée.
La poésie est une espèce d’arbre de science, sur lequel sont greffées de nombreuses boutures, représentant les différents genres qui la constituent, et dont chacune, sans distinction, peut donner la vie ou la mort. Le poète doit donc, quel que soit le genre qu’il adopte, tendre à l’utile, au moral, au charitable; autrement il manque au mandat qui lui avait été confié par la Providence. Chantez; très bien; il faut par intervalles de la gaîté à l’homme, mais ne soyez jamais ni grossier, ni cynique; la morale d’Épicure n’était bonne que pour des païens.
L’arbre de poésie, tel que le font fleurir les poètes du peuple de notre temps, ne produit que des fruits savoureux, et, dès à présent, nous y voyons le rameau qui appartient à M. Marchand; mais, pour être plus sain, plus vigoureux, plus vert, ce rameau doit être débarrassé des insectes malfaisants qui pourraient le dessécher.
Marchand est plein de finesse et de mesure dans _le père Malessard_; naïf et malicieux dans _le nouveau Propriétaire_; sensible et touchant dans _l’Enfant de la Savoie_. Nous citerons avec plaisir deux pièces de vers d’un genre différent, mais qui, malgré quelques négligences, font également honneur au talent poétique du chansonnier de Saumur et à ses sentiments:
LE MOUSSE DE LA LOIRE.
Barcarolle dédiée à Madame Ch. Marchand.
Le patron m’a dit: demain, Si le vent s’apaise, Nous partirons, c’est certain; François, es-tu bien aise? Et, trop surpris, moi je pleure; Je suis fou, car j’attends l’heure Qui va nous éloigner du port; Je souffre! mon cœur bat trop fort! O mon père! O ma mère! Je vais donc vous revoir! Le cœur me bat d’espoir.