Les poètes du peuple au XIXe siècle

Part 2

Chapter 23,588 wordsPublic domain

Poète fortuné, que la lyre a fait roi, Je ne te connais pas et pourtant je te voi! C’est que la pureté de tes pensers de flamme, Infaillible miroir, reflète ta belle âme! Mille fois gloire à toi, dont le génie ardent Promène loin du joug son vol indépendant! Qu’importe que, poussé par l’envie et la rage Un flot d’écrivassiers, zoïles de notre âge, Sous ses propres efforts accablé, haletant, Jette des cris confus que personne n’entend! Admire cependant une pareille haine! Certes, avant d’entrer dans la glissante arène, Ils se savent, au fond, impuissants à lutter; Mais, ne pouvant te suivre, ils voudraient t’arrêter. Il est d’autres oiseaux, espèce chamarrée, Qui, tout surpris de voir leur caverne éclairée, Et, ne pouvant souffler le flambeau redouté, Qui vient leur dissiper leur chère obscurité, Au bras qui le conduit, de leurs griffes impures, Veulent traîtreusement faire des déchirures. Ces sinistres hibous, à qui le soleil nuit, Aiment à s’entourer des ombres de la nuit, Par beaucoup de raisons, dont voici la première, C’est qu’ils sont trop hideux montrés à la lumière. Mais laisse-les blâmer tes sublimes portraits; Ils les blâmeraient moins s’ils les trouvaient moins vrais. Leur persécution ajoute à ta victoire; Tes succès font leur haine, et leur haine ta gloire. Oh! combien ces cœurs secs, spectres affamés d’or, Remuant du métal qu’il nomment leur trésor, Sont pâles à l’éclat de l’auréole sainte Dont au-dessus d’eux tous je vois ta tête ceinte! Poète, gloire à toi! dont la puissante main A travers tant d’écueils soutient l’essor humain; Qui, de ton vaste sein, d’où la flamme ruisselle, Fais jaillir, d’un seul jet, sur tous une étincelle; Qui, foulant du faux grand le vil sceptre brisé, Fais relever la tête au pauvre méprisé! C’est que tu sais fort bien, toi, poète équitable, Que le _petit_, souvent, est le grand véritable...., Et que, sur son grabat, à l’heure de l’adieu, S’il n’a l’appui de l’homme, il a l’appui de Dieu. Périsse le mortel aux entrailles de pierre, Qui peut du malheureux repousser la prière! Ou bien qui, lui jetant un denier regretté, Le fait plus par orgueil que par humanité! J’aime les malheureux. Répondez, âmes vaines, D’autre sang que le leur coule-t-il dans vos veines? Qu’avez-vous de plus qu’eux pour vous en prévaloir? Plus bas est placé l’homme, et plus il a d’espoir. Or, puisque c’est ainsi que l’équité suprême Fait que l’espoir d’un bien vaut mieux que le bien même, Donc je préférerais, quoi qu’on en dise, moi, Etre, s’il le fallait, un mendiant qu’un roi. Car un roi, fît-il mettre un quart du monde en cendre, Sans espoir de monter, est sujet à descendre: Sur le faîte grimpé, comme sur un perchoir, Et, pour avoir vu trop, il n’a plus rien à voir. Tel est un voyageur qui, sur une montagne, S’est élancé d’un bond pour mieux voir la campagne; Sur le sommet aigu planté superbement, Il ne peut opérer le moindre mouvement; Comme sur un pivot, tournant en équilibre, Le sot, pour être haut, a cessé d’être libre. Rien ne lui plaira plus, s’il redescend en bas, Et l’abîme l’attend s’il fait de plus un pas.

GONZALLE,

Cordonnier à Reims.

Né à Reims, de parents pauvres, Gonzalle s’appliqua de bonne heure à cultiver son intelligence. Il apprit promptement à lire et à écrire chez les Frères. Il fut conduit à Paris, à l’âge d’environ sept ans. Son goût décidé pour l’étude ne fit que s’accroître dans la société intime de sa mère, qui, toute femme du peuple qu’elle était, lui faisait lire près d’elle Homère, Thucydide, Tacite, Montesquieu, Corneille, Racine, et quelques poètes modernes. C’est sous ces nobles et grandes influences que se développèrent les dons précieux qu’il avait reçus de la nature.

A douze ans, Gonzalle perdit sa mère. Pour ces deux âmes d’élite qui avaient vécu dans une si étroite communion d’idées et de sentiments, la séparation fut terrible. Sans doute, pendant sa maladie, qui fut longue et douloureuse, la pauvre femme vit se dresser devant elle, comme un fantôme, l’avenir de son fils; elle s’accusa d’imprudence, peut-être, pour avoir découvert l’arbre de la science à cet enfant pauvre et sans appui. Dans son agonie, elle recommanda l’orphelin au jeune médecin qui la soignait. Le médecin par bonheur était sensible et généreux[B]. Il promit à la mourante de veiller sur son enfant.

Le docteur destinait son jeune protégé à une profession libérale, mais, mieux inspiré, celui-ci comprit qu’il devait avant tout, apprendre un état. Il eut une véritable vocation pour celui de passementier. Il fut donc mis en apprentissage, d’après sa volonté formelle. Un an s’était à peine écoulé qu’une violente maladie de poitrine mit ses jours en danger. Les secours de l’art et les soins les plus tendres lui conservèrent la vie; mais, peu de temps après, son ami, son bienfaiteur, son second père, M. Savatier descendait lui-même au tombeau.

La douleur de Gonzalle fut poignante; il restait seul, après ce second coup. Sa santé était, d’ailleurs, trop affaiblie pour qu’il pût continuer son état de prédilection. Que faire alors? Il se présenta une occasion pour celui de cordonnier, qu’il n’aimait pas. Il fallut être cordonnier.

C’est à cette époque de sa vie que Gonzalle comprit parfaitement quels obstacles sans cesse renaissants suscitait au travail purement mécanique le travail de la pensée. Il travaille, sans doute, car la faim est là avec son ardent aiguillon; mais l’ouvrier s’occupe-t-il avec goût de son état? Se pique-t-il d’y introduire des améliorations et des perfectionnements? Non, car l’homme d’intelligence revendique ses droits; dès que la besogne du jour est terminée, Gonzalle parcourt avec empressement les champs incommensurables des sciences, des lettres et des beaux-arts, sans qu’il y ait la moindre place dans son esprit pour le cuir, l’alêne et le tranchet.

Quand l’ouvrier a eu une longue veine de travail, il peut, avec une stricte économie et une tempérance exemplaire, parvenir à faire quelques légères économies; mais le plus beau trésor pour Gonzalle, c’est l’instruction; l’instruction vaste, sans bornes. Aussi, dès qu’il a quelques francs, il achète des livres qu’il ne peut lire qu’en prenant sur son sommeil, et, quand il manque du nécessaire, il les revend à vil prix. Ce manège mainte et mainte fois répété, orne son esprit aux dépens de sa bourse et de sa santé. Plus de mille volumes passèrent successivement par ses mains.

Epuisé par ces études incessantes, Gonzalle, dans le cours de deux ans, alla expier trois fois sur un lit d’hôpital son irrésistible penchant. Il comprit qu’un grand sacrifice lui était commandé: qu’il fallait quitter Paris. Moins excitée, dans la province, sa soif de savoir s’éteindrait peut-être; et puis, pour arriver au lieu qu’il avait choisi, il fallait faire quatre cents lieues! Que de milliers d’objets nouveaux allaient recréer sa vue! que d’impressions sans cesse renouvelées! La nature de l’homme est si mobile! Et puis la fatigue de la route; puis encore la difficulté des occasions; tout cela réuni pouvait amener telles modifications dans son être qu’il fût, en fort peu de temps, tout à fait méconnaissable. Vaines espérances! nouvelle robe de Déjanire, la science ne cessa de le dévorer pendant ses longues pérégrinations. Découragé, il revint dans sa ville natale, où de nouveaux efforts pour étouffer le démon de la poésie furent également inutiles. Vaincu dans ce duel fatal, le jeune athlète tira de son cœur ulcéré ces vérités amères:

L’homme, en son âge mûr, comme aux jours de l’enfance, A besoin d’ignorer..., même son ignorance! Quand, fière de ses lois, fruits d’un stérile orgueil, Notre société, plus froide qu’un linceul, Ne veut pas tenir compte au penseur prolétaire Du mal _qu’on ne fait pas_ et que l’on _pourrait faire_, Sophistes, beaux parleurs, philanthropes fiévreux, Laissez-nous l’ignorance ou rendez-nous heureux.

* * * * *

L’ignorance amplement jouit de l’existence, Tandis que le mérite, en proie à l’indigence, Bien souvent du tombeau franchit le noir portail, Moins usé par les ans qu’usé par le travail.

Ces pensées désolantes mais justes se produisent avec plus de force encore dans les vers suivants:

L’étude a son ivresse, ivresse qui fait mal; Souvent sa coupe d’or n’est qu’un froid lacrymal! Que me sert d’admirer, au gré de ma pensée, Zoroastre, Brahma, Moïse et Confutzée! D’aimer entendre Homère exalter ses héros, Ainsi qu’Anacréon chanter l’antique Eros! De voguer avec Cook sur des mers inconnues, Ou de suivre Képler jusqu’au delà des nues? Avec ce don puissant, ai-je plus de bonheur Que le simple ouvrier qui ne sait que son cœur? Non! Son sommeil est calme et le mien plein d’orages. Mes jours les plus heureux ne sont pas sans nuages; Quand mes sens sont muets, mon cœur est agité; Il n’est jamais pour moi de douce oisiveté, Car la faim sait troubler, par sa fièvre nerveuse, Du poète en travail l’oisiveté rêveuse!..,

* * * * *

Pour nous, déshérités, nous, moins qu’un grain de paille, L’étude, ô fils du peuple, est un champ de bataille, Où, bien souvent, nos jours sont comptés pour des ans; Tant nos illusions y durent peu d’instants!

Mais le poète n’est pas toujours triste et sombre; quand l’amour l’inspire, ses vers sont empreints d’une grâce, d’une fraîcheur, d’une vérité de sentiment, qui rappellent Properce et Tibulle.

Il dit quelque part:

Je t’aime comme un lis est aimé de l’abeille; J’aime à te voir sourire et pleurer tour à tour; Je t’aime quand je dors, je t’aime quand je veille; La vie est, à vingt ans, un poème d’amour.

Une pièce remarquable, intitulée la jeune fille mourante, nous dévoile toute la tendresse de son âme. Nous en citerons quelques strophes:

Mourir! et pauvre fleur, je ne fais que d’éclore! O mort, fuis loin de moi, ton nom seul me fait peur! Sans me laisser vieillir, laisse-moi l’innocence... A peine ai-je effleuré la coupe du bonheur!

Je ne veux pas mourir sans avoir vu l’automne Egrener sur mes pas le reste des beaux jours, Sans me sentir au front, pour dernière couronne Ces fleurs qui, de l’été, sont les derniers amours.

Jours d’espoir, jour d’amour, pourquoi passer si vite? Quand on sent son cœur battre et ses sens éveillés, Le bonheur, avec vous, semble prendre la fuite; Ingrats! on vous sourit, et déjà vous fuyez!

Vous fuyez!... avec vous ma fragile jeunesse, Sans avoir pu fleurir et porter de doux fruits, Sans troubler du Léthé l’oublieuse paresse, Dans ses flots nébuleux va se perdre sans _bruits_!

Ralentissez vos pas, que je me sente vivre; Enfant d’un doux soleil, laissez-vous attendrir! De ma vie assez tôt se fermera le livre. Si jeune, j’aime encore et ne veux pas mourir!

Mais le trait caractéristique de son talent, c’est l’abondance de la pensée mise en relief par une forme vive et pittoresque:

La VIE, a dit Pindare, est le rêve d’une ombre. Avec la pauvreté, ce rêve est froid et sombre, Même lorsque l’étude échauffe notre cœur: Pauvres, que sommes-nous? Un zéro sans valeur. Pour les cœurs pleins des feux d’une sublime fièvre, Il n’est plus de Mécène, il n’est plus de Penthièvre: Les talents malheureux sont partout méconnus, S’ils ne savent flatter d’insolents parvenus; Car, hélas! pour prouver qu’on n’est pas sans mérite, Il faudrait d’un seul jet faire une œuvre d’élite. On est jeune.... qu’importe! Eh! qu’étiez-vous, pédants, Quand vous n’aviez aussi que vingt et quelques ans? Quoi de sublime en vous pouvait alors surprendre? Mais l’auteur de _Cinna_ l’est aussi de _Clitandre_....

Jeune ami, voilà l’homme en son état normal. Essaie à démêler le bien avec le mal; Je n’ai point de conseils à te donner à suivre; Mais, en lisant ces vers, tu peux apprendre à vivre. Conseiller est un droit qu’il nous faut acheter. Qu’un Mécène conseille, on aime à l’écouter; Le moindre de ses mots est pour nous un oracle; Plein de reconnaissance, il n’est aucun obstacle Qui nous puisse acquitter; car on croit, en ce jour, Acquitter une dette et d’honneur et d’amour. Un mot est bien souvent la clef d’une satire, Et ce mot, bon Eugène, essayons de le dire: Pour croire à la vertu, quand le cœur reste froid, Il faut le voir de près et le toucher du doigt. L’homme est toujours enclin, quand le malheur l’opprime, A l’incrédulité de l’apôtre Dydime; Car, trompé si souvent, il craint de l’être encor; Le doute est quelquefois un utile mentor.

Gonzalle a été très varié dans ses poésies, mais sans parti pris à l’avance, et l’inspiration se fait sentir au même degré dans les morceaux les plus opposés.

Nous donnerons comme dernière citation la pièce de vers intitulée: _Une salle d’asile à Reims_, parce qu’elle a quelque rapport avec le sujet principal de notre livre:

UNE SALLE D’ASILE A REIMS.

A Madame Poisson.

Entrez dans cet asile où de la charité Dans son plus vif éclat brille la pureté; Où de son tendre amour la douce bienfaisance Vient en aide au malheur et protége l’enfance.

Que de jeunes enfants! comme ils semblent heureux! Quoique jeunes, l’étude a des charmes pour eux! Jouez, enfants, jouez; le jeu plaît à votre âge. Ignorant du malheur le dur apprentissage, La vie est à vos yeux un de ces jours d’été Qui dans un cœur souffrant ramène la santé. Aspirez ce parfum qui délecte votre âme, Qui sans cesse l’émeut et sans cesse l’enflamme; Le jeu joint à l’étude est une volupté. Savourez le bonheur que j’ai trop peu goûté! Je ne viens pas ici pour assombrir la joie Que dans vos jolis yeux l’innocence déploie. Fils du peuple, assez tôt vous les verrez s’enfuir, Ces jeux dont aujourd’hui vous aimez à jouir.

* * * * *

......... Jouez, jouez enfants. Ne rembrunissez pas vos visages riants. Peuple, si rien en moi n’annonce l’opulence, Je vous apporte un cœur ami de l’innocence.

Quelle folle gaîté s’empare de leurs sens! Ces caprices, ces riens, ces désirs innocents, Ces fronts vierges encor des atteintes du vice, Et ces yeux pétillant de joie et de malice. O muse! tout en eux m’enivre avec lenteur Des lointains souvenirs de mon premier bonheur! Je me vois à cet âge (âge trop éphémère!) Où mon cœur, embaumé des baisers de ma mère, Ignorait ces chagrins, ces ennuis dissolvants, Qui souvent par milliers tourmentent mes beaux ans. Près de ma bonne mère, enfant, je ris, je chante; Tout en elle me plaît, tout en elle m’enchante; Je sens sa douce main lisser mes blonds cheveux; Je jouis de ses pleurs, je souris à ses vœux. O voluptés du ciel! innocentes ivresses! Mes sœurs sont près de moi, partagent ses caresses; Nous folâtrons ensemble, et courons tour à tour Dans ses bras caressants épancher notre amour.

Vous qui n’aimez que l’or, qui vivez d’égoïsme, Et dont le cœur glacé ne croit pas au civisme, Si vous avez encore un peu du feu sacré, Que l’homme a su ravir au palais éthéré, Venez voir ces enfants; et votre âme vénale, Enviant de la leur la robe virginale, Rougira de sa honte, entendra retentir Dans ses désirs fangeux la voix du repentir. Vous n’accablerez plus les classes ouvrières D’ironiques dédains, d’insolences altières; Vous sentirez combien leur vie a de douleurs; Aux jeux de ces enfants vous mêlerez des pleurs! Du sein de cet asile où l’enfance s’élève, Qui sait si quelque jour le sort, comme un beau rêve, Ne fera pas surgir un Lycurgue, un Kléber, Un Homère, un Colomb, un Tacite, un Képler? Vous riez, insensés! Qu’êtes-vous donc pour rire? Mais le peuple aujourd’hui sait penser, sait écrire, Et ne jalouse pas votre stérile orgueil; Ce rire de Xerxès va vous servir d’écueil.

Entendez-vous tonner, au sein des murs d’Athènes, En éclats foudroyants la voix de Démosthènes? Tout le peuple s’émeut; il admire, il pâlit; Le ciel tremble et la mer tressaille dans son lit. Entendez-vous vibrer les accords d’une lyre Dont Pindare eût parfois envié le délire? C’est l’immortel Rousseau qui monte dans les cieux Et qui bien loin de lui laisse les envieux. Voyez-vous un vieillard, le front brillant de gloire, Qui déroule à vos yeux les pages de l’histoire, Fait aimer la vertu, fait plaindre le malheur? C’est Rollin, dont toujours on vante la candeur. Entendez-vous les chants d’une muse éclectique? C’est Horace, au souris gracieux et caustique, Qui chante ses plaisirs sous un beau ciel d’azur Et nous fait envier les bosquets de Tibur. Entendez-vous tomber de la chaire sacrée Les sublimes accents de cette âme inspirée, Qui fait pâlir le vice interdit et muet? C’est Fléchier, le rival du fougueux Bossuet. Voyez-vous sur la scène, où la vive satire Démasque l’imposture et des sots nous fait rire, Un homme couronné de lauriers immortels? C’est Molière, dont l’astre a partout des autels. Voyez-vous un des fils de la jeune Amérique Deviner de l’aimant la puissance féerique? C’est Franklin, dont le bras, sublime, audacieux, Désavoue Jupiter, effroi de nos aïeux. Voyez-vous une muse au front doux et timide? C’est le tendre Quinault, c’est le chantre d’Armide.

* * * * *

Voyez-vous, plein des feux d’une mâle éloquence, Comme un brillant soleil, de la nuit du silence S’échapper un génie aux regards chaleureux? C’est Jean-Jacques Rousseau, l’ami du malheureux[C].

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Ingrats! vous qui riez des classes populaires, Ces hommes qu’étaient-ils? des fils de prolétaires[D].

* * * * *

Enfants! la vie est belle; osez bien la comprendre, Soit qu’il faille monter, soit qu’il faille descendre. Riche.... pour bien jouir, il faut, comme Titus, Allier sa fortune à d’utiles vertus. Malheur à qui s’écrie, en palpant son suaire, Je n’ai point fait d’heureux... et je pouvais en faire! Mais, bons petits enfants, si le soc du malheur Doit toujours sans pitié vous labourer le cœur, Ne désespérez pas... l’espérance aide à vivre. Chaque jour de la vie est la page d’un livre, Où le pinceau du temps, imbibé de nos pleurs, Ici peint un désert, là, des bosquets de fleurs. Oh! quand autour de soi l’on ne voit que des vices, Des amours sans parfum, des amitiés factices, De ces jeunes enfants que l’aimable gaîté Réjouit aisément mon esprit attristé! Des larmes de plaisir humectent ma paupière! Que j’aime à suivre au ciel leur naïve prière Qui, sous les traits d’un ange au parler gracieux, Comme un léger soupir s’élance dans les cieux! Qu’importe des haillons qui n’ont rien de coupable? Jésus n’est-il pas né dans une obscure étable? De ne pouvoir briller laissons un sot rougir: L’habit n’anoblit pas... mais on peut l’ennoblir.

O femme dont le nom plane sur cet asile, Comme une des vertus que prêche l’évangile, Au nom de tes bienfaits, au nom de tes enfants, Permets que de ton nom j’embellisse mes chants! Rémois.... il a des droits à ma reconnaissance; Peuple.... de mon obscure et fière indépendance Il ornera le front, comme une fraîche fleur, Qui du haut d’un rocher sourit au voyageur.

Pour faire la part de la critique, Gonzalle prend peu de souci de la forme; il revient rarement sur son premier jet; spontané, il exhale ses impressions plus qu’il ne les creuse. On trouve encore à reprendre dans ce jeune poète des locutions inélégantes, des expressions impropres et négligées; deux vices souvent jumeaux, la déclamation et l’exagération. Tel qu’il est aujourd’hui avec ses défauts et ses qualités, la verve, la grâce et l’énergie, il a droit aux plus vives sympathies et aux encouragements.

ALEXIS DURAND,

Menuisier à Fontainebleau.

Une imagination vive et rêveuse, une humeur fière et inquiète, une excessive sensibilité à l’endroit des beautés de la nature, telles étaient les principales dispositions qui se faisaient remarquer chez le jeune Durand, même lorsqu’il n’avait pas dépassé la limite de l’enfance. A l’âge de quatre ans, nous le voyons déjà parcourir la forêt de Fontainebleau pour y faire une charge de bois, souvent énorme, mais qu’il trouvait légère, en songeant que sa pauvre mère, tout récemment veuve, et ses jeunes sœurs, dont quelques parents prenaient soin, le jour, et ramenaient, le soir, se réchaufferaient, grâce à sa laborieuse excursion. A huit ans, déjà perçait en lui un sentiment de liberté qui le rendait vagabond, inquiet et peu joueur. Il partait, le matin, avec un morceau de pain dans sa poche, et, toute la journée, il errait dans la forêt, cherchant des fruits sauvages, des nids d’oiseaux, tuant des vipères, et ramassant du bois.

Cette existence tout extérieure, mélange de mouvement et de contemplation oisive, devait indisposer l’enfant contre la règle et la discipline d’une école. Aussi ce fut avec beaucoup de peine que sa mère parvint à le faire entrer en pension chez M. Rabotin, aujourd’hui employé à la mairie de Fontainebleau. Il avait dix ans et demi quand il entra dans cette école, et il y resta à grand’peine jusqu’à l’âge de douze ans. Cependant il remporta les premiers prix d’arithmétique et de mémoire.

Pendant son court séjour dans ce pensionnat, le jeune Durand rapporte un trait de caractère personnel que nous croyons devoir reproduire:

«Les enfants,» dit-il, «admis à faire leur première communion, devaient, la veille, se mettre aux genoux du maître, en le priant d’excuser leurs fautes et de leur donner sa bénédiction. Nous étions douze; onze vinrent en ma présence, et sans balancer, s’acquitter de ce devoir; seul, je refusai obstinément de me soumettre. Je n’en fis pas moins ma première communion, au grand étonnement de mes camarades.»

«Cependant j’étais religieux à ma manière; déjà je trouvais que les cérémonies du culte n’étaient point d’assez dignes interprètes entre la créature et le créateur[E]. Je me reportais avec enthousiasme aux jours où, sans connaître la portée de cet acte, à l’ombre de ma forêt, je m’agenouillais sur le gazon, devant le soleil du soir, plein d’admiration pour un si magnifique tableau.»

Après avoir reçu cette instruction très élémentaire, il entra en apprentissage chez un menuisier-ébéniste de Paris. Les moments dont il pouvait disposer se passaient en visites aux musées et en promenades au bois de Boulogne. C’est là qu’il trouvait des objets plus en harmonie avec ses dispositions secrètes, avec son amour pour la poésie; amour qu’il croyait inné chez lui et qu’il couvait, dès l’âge de dix ans, sans vouloir s’ouvrir à personne, de crainte d’être raillé.