Part 3
_Shasta-City_, en se dirigeant vers le Nord, est une des plus petites villes de la Californie; elle est moins étendue que certains villages de la France; elle n’a à proprement parler, qu’une seule rue qui la traverse dans toute sa longueur, composée de chaque côté de maisons en bois, située à quelque distance de la _Sierra-Nevada_. Elle approvisionnait autrefois les riches placers environnants qui se sont, comme dans certaines parties de la Californie, vite épuisés; mais elle est restée un lieu de passage important par sa situation; c’est là que s’arrête le parcours des diligences, et, si l’on veut pousser au delà, on peut louer à _Shasta-City_ ou acheter des mules qui vous transportent, avec vos bagages, à travers les petits chemins sinueux des montagnes.
Notre passage en cette ville devait être signalé par un de ces sinistres si communs en Californie: à peine arrivés, nous fûmes témoins d’un immense incendie qui dévora, en moins d’une heure, la plus grande partie de la ville, et au moment de notre départ, nous eûmes le spectacle, encore plus triste, de voir les malheureux habitants qui cherchaient, au milieu des ruines fumantes, le moindre vestige de leurs biens.
Lorsqu’on a quitté _Shasta-City_, en remontant vers le nord, comme pour gagner _l’Orégon_, on traverse une contrée montagneuse qui sert de repaire à d’énormes ours couleur fauve; l’un d’eux me causa une frayeur dont je me souviendrai toujours. Je m’étais attardée à la suite de mes compagnons; la mule qui me portait avait insensiblement ralenti son pas, et je ne songeais nullement à activer sa marche, me laissant aller à une somnolence causée par la fatigue et l’extrême chaleur du jour; tout à coup, j’aperçus à vingt pas de moi un ours de haute taille qui débouchait d’un fourré en balançant sa tête avec une tranquille assurance; il semblait vouloir traverser la route où je cheminais. Ma frayeur fut telle en découvrant cet animal, que je ne pus même pas pousser un cri d’alarme; les rênes s’échappèrent de mes mains, mes yeux se fixèrent sur ceux de l’ours avec stupeur; le sang me monta au cerveau, et je restai comme frappée de paralysie; mais il se contenta de se rouler au milieu du chemin sans même daigner prendre garde à moi et à ma monture, qui trahissait pourtant notre présence par le bruit de ses clochettes. J’arrivais heureusement à un coude que faisait la route et qui permettait d’apercevoir mes compagnons; leur vue me réveilla en me rendant quelque courage, et, sans plus me fier à l’apparente générosité de l’hôte des montagnes, j’enfonçai mes éperons dans les flancs de ma mule, et j’eus bientôt rejoint mes amis, auxquels je fis le récit de cette courte mais poignante impression de voyage. Et maintenant que j’écris ces lignes, je suis portée à croire que ce cruel animal avait dû faire un copieux déjeuner, puisqu’il laissait échapper la belle occasion de me dévorer. Quelques personnes verront sans doute dans sa manière d’agir à mon égard le fait d’un animal repu de sang, mais la reconnaissance me fait un devoir de ne pas passer sous silence sa généreuse conduite.
Avant d’arriver à Weaverville, où nous avions le dessein de faire une halte, on rencontre la rivière de la Trinité, sur les bords de laquelle s’étaient engagés de terribles combats lorsqu’il fallut repousser les Indiens et devenir maître des travaux qui devaient bientôt bouleverser le pays en tout sens. Après l’avoir passé à gué, nous tenant à genoux sur nos mules qui avaient de l’eau jusqu’à mi-corps, nous arrivâmes sur le plateau qui domine la ville. Weaverville est enfouie au milieu des montagnes, dont les sommets les plus élevés sont couverts de neige, quelle que soit la saison. La situation de ses maisonnettes, au pied des montagnes plantées de sapins, lui donne assez l’aspect de certains villages des Alpes; comme eux elle respire une tranquillité agreste qui fait contraste avec l’activité fiévreuse de San-Francisco et de Sacramento. De plus, l’air y est pur et les fièvres y sont inconnues, aussi la richesse aurifère de cette contrée y attire-t-elle chaque jour grand nombre de travailleurs. Le transport des lettres et de l’or se fait par le service d’express.
Nous séjournâmes quelque temps dans cette paisible localité, qui semblait n’avoir été troublée par aucun événement lugubre. Un jour que je me promenais sur les bas-côtés de la ville, j’arrivai sur un terrain abandonné où s’élèvent deux croix de bois, peintes en noir, comme dans les cimetières; elles occupaient seules l’emplacement qui paraissait avoir été jadis habité; fort curieuse de ma nature, je demandai à quelques personnes du voisinage l’explication de ces signes funèbres, et voici à peu près ce qui me fut raconté.
Dans la première ou la seconde année qui suivit la découverte de l’or en Californie, alors qu’il n’existait encore aucun gouvernement établi, les premiers mineurs qui pénétrèrent dans la région de Weaverville durent, en l’absence de tout pouvoir public qui pût les protéger, garder eux-même leur personne et le terrain qu’ils s’étaient choisi. Ils vivaient là dans la plus complète indépendance, ne payant aucun impôt et résolus à défendre, à l’aide du revolver, leurs propriétés contre toute agression. Quand le gouvernement américain vit que l’émigration affluait de tous les points du globe, il sentit la nécessité de donner une organisation politique à cet État nouveau, il dut rendre la mesure générale. Or, un shérif se présenta à Weaverville pour y faire exécuter les lois qui s’établissaient sur tous les points de la Californie; il imposait à chaque mineur l’obligation de payer une taxe pour avoir le droit d’exercer son métier. On comprend ce que ces nouvelles ordonnances durent rencontrer d’oppositions; l’un de ces mineurs, Irlandais de nation, était un des premiers qui avait pénétré dans les montagnes de Weaverville; aux premières sommations que lui fit le shérif d’ouvrir sa maison pour qu’on pût procéder à l’enquête, il répondit qu’il était décidé à défendre son foyer à main armée, jusqu’à ce que de plus amples informations lui eussent garanti le caractère officiel dont se disait investi l’homme qui se présentait alors à lui comme un agresseur. Le shérif, homme d’une sauvage énergie, qui avait servi dans les expéditions contre les Indiens, répondit par un coup de revolver qui étendit raide mort le malheureux mineur sur le seuil de sa porte; la femme, en voulant défendre son mari, partagea le même sort. A partir de ce moment, la taxe fut perçue sans difficulté. On rasa la maison, et les victimes furent enterrées sur l’emplacement où les deux croix servent à perpétuer ce triste souvenir des commencements de Weaverville.
Les Irlandais sont en grand nombre parmi les mineurs de la Californie. A trois milles de Weaverville, il existe un groupe de maisonnettes qu’on appelle _Sidney_, exclusivement occupées par des gens de cette nation.
J’eus aussi l’occasion d’aller visiter quelques Indiens qu’on avait faits prisonniers tout récemment et que l’on gardait à vue sur un terrain peu éloigné de la ville où ils s’étaient dressé des huttes, comme au fond de leurs forêts; ils avaient été pris à la suite d’une expédition faite pour venger la mort d’un marchand américain qui s’était égaré dans les régions habitées par des peuplades sauvages et avait été massacré. Ces malheureux, attaqués à l’improviste dans leur retraite, expiaient peut-être le crime des vrais coupables. Il se trouvait parmi eux un vieillard fort âgé, qui semblait devoir empirer d’un moment à l’autre; il se tourna avec effort et me montra sur sa poitrine une large et très-profonde blessure produite par une balle. A quelques pas de lui, était une jeune Indienne dans un état de prostration dont rien ne pouvait la distraire; une grossière couverture l’enveloppait; elle avait l’un des poignets brisé par une balle; à son attitude, on l’aurait crue morte; mais le regard s’arrêtait bientôt sur sa physionomie, empreinte d’une fierté sauvage; ses traits étaient d’une pureté admirable; ses grands yeux noirs, étincelants, vous regardaient avec un air étrange sans exprimer le moindre sentiment de douleur.
Deux chiens de ces contrées, et qu’on appelle _Coyottes_, avaient suivi les prisonniers dans leur captivité; cette espèce de chiens errants vit par bandes comme les Indiens; ils ont les pattes courtes, le poil ras et de couleur fauve, le museau effilé comme celui d’un renard; on les rencontre en grand nombre dans le nord de l’_Orégon_; il faut que la faim les presse fort pour qu’ils s’approchent des villes ou des ranch, en poussant des hurlements plaintifs; leur naturel est, du reste, peu féroce, car ils se sauvent à la vue d’un homme. Je vis encore plusieurs femmes occupées à préparer la nourriture et à soigner les enfants, comme chez les nations civilisées, les hommes de ces tribus nomades abandonnent aux femmes les soins du ménage.
Nous offrîmes aux prisonniers indiens quelques pièces de gibier, deux écureuils gris et trois tourterelles dont on fait, en Californie, des repas délicieux; nos offrandes furent accueillies avec plaisir, et les femmes nous donnèrent en échange quelques-uns des colliers de coquillages qu’elles portent à leur cou.
La petite place de Weaverville est le centre de nombreux placers; elle fournit aux mineurs, outre les provisions, les ustensiles et outils nécessaires à leurs travaux. La terre de cette partie montagneuse d’une couleur jaunâtre, est reconnue pour une des plus aurifères de la Californie; il est véritablement peu d’endroits où le mineur, à la recherche d’un _claim_ (portion de terre qu’il s’est choisie), ne trouve à utiliser sa pioche et son plat en fer-blanc. Cet appareil lui sert à laver les lingots et à en détacher avec de l’eau la couche terreuse qui les enveloppe; dès les premiers coups de pioche et après le lavage du premier plat, il sait à quoi s’en tenir sur le terrain qu’il veut exploiter, parce qu’il sait combien de plats de terre il peut laver dans une journée. De grands travaux ont été entrepris au milieu des montagnes pour détourner, au profit d’un canal creusé à travers les placers, le cours de la Trinité qui passe à vingt milles de Weaverville; mais faute de capitaux, ils furent abandonnés par les compagnies qui en avaient l’exploitation. Les mines du Sud sont beaucoup plus pauvres en métal que celles du Nord: aussi la masse des travailleurs s’est-elle portée vers ce dernier côté.
Il y a deux saisons bien distinctes pour le travail des mines: l’une commence au mois de novembre, au moment des pluies, et l’autre après la fonte des neiges, c’est-à-dire en avril ou mai. Si tous les placers avaient de l’eau en abondance, on aurait extrait plus d’or de la Californie, et les mineurs n’auraient pas à souffrir la misère pendant les temps de sécheresse.
Les bénéfices des mineurs dépendent de la veine qu’ils poursuivent: les uns gagnent cinq piastres par jour; les autres, plus favorisés, travaillent sur un _claim_ qui leur rapporte jusqu’à dix, douze piastres et plus. Il en est enfin auxquels le hasard fait découvrir un terrain non encore exploité, et qui s’enrichissent en très-peu de temps: ceux-là sont les élus du sort; mais ceux dont on ne parle pas, ce sont les malheureux qui ont abandonné leur famille et leur patrie dans l’espoir de réaliser en peu d’années leurs rêves de fortune; arrivés les derniers, ils n’ont souvent plus trouvé que des terrains épuisés dont le produit ne suffit même pas à les faire vivre. La misère et le découragement sont les seuls fruits qu’ils retirent de leur rude et ingrat labeur. Dieu veuille que les choses aient changé!
Il est curieux de rencontrer un chercheur d’or en voyage, c’est-à-dire passant d’un placer à l’autre. Il porte toute une panoplie d’ustensiles dont il ne peut se séparer dans la rude existence des mines; il est d’abord vêtu de grandes bottes de cuir capables de résister aux plus dures intempéries, d’une chemise de laine, espèce de vareuse semblable à celles des matelots; sa tête est couverte d’un feutre qui n’a plus de forme, tellement il est usé et cassé; à sa ceinture, à gauche, pend son _knife bovie_ (couteau à bœuf), à droite un revolver; il porte sur son épaule la pioche qui lui sert à faire des entailles dans la terre; sur son dos, un fusil en bandoulière, une couverture de laine enroulée, une marmite et son plat de fer-blanc.
Le terme de notre excursion était Yreka, situé au nord de la Californie. Avant d’y arriver, nous passâmes par une longue chaîne de montagnes, coupée par des chemins sinueux et escarpés, où les mules seules peuvent tenir pied. Nous rencontrâmes une caravane de ces pauvres bêtes chargées de marchandises, et que des muletiers conduisaient. Nous reconnûmes leur approche par le son des clochettes qu’elles portent à leur cou, et dont les différents timbres produisent une harmonie étrange. Elles commençaient ainsi que nous à gravir ces gigantesques montagnes Rocheuses. Qui n’a pas vu ces chemins tortueux, raboteux, sans aucune trace dans le roc, ne peut avoir la plus simple idée des difficultés, des dangers qu’il y a à les parcourir. Nous nous trouvâmes après plusieurs heures de marche au-dessus d’abîmes si profonds, qu’ils nous eussent donné le vertige si notre regard eût osé en sonder la profondeur. Nous avancions lentement en suivant la ligne étroite d’un sentier qui ne permettait qu’à une personne ou à une mule de passer à la fois. Si le pied manquait, on roulait infailliblement avec elle à plus de deux ou trois mille pieds. Les sombres vapeurs qui nous enveloppaient, le sentiment du danger que nous courions au moindre faux pas, l’éloignement de toute habitation, tout remplissait mon âme d’une sorte de crainte religieuse. On tente quelquefois vainement de prier dans une église; la prière vient d’elle-même au bord des lèvres dans ces lieux d’une effrayante majesté.
Nous traversâmes une bonne partie de ces montagnes Rocheuses dont l’accès était devenu de plus en plus difficile par suite de l’énorme quantité de neige qui encombrait les chemins. Nous pûmes voir sur notre passage la marque des pieds des ours gris, et, dans les excavations des rochers, des carcasses qui témoignent de leur voracité. Des traces de sang, encore fraîches sur la neige, attestaient même qu’ils nous avaient précédés de peu de temps, et qu’ils s’étaient sans doute enfuis avec leur proie au fond de leurs tanières.
A plusieurs milles de là, pressés par la fatigue, nous fîmes une halte chez des Américains qui avaient construit une hutte au milieu des neiges; je les pris d’abord pour des brigands; ce n’était que des aubergistes, qui nous vendirent, au poids de l’or, des côtelettes d’ours; elles nous semblèrent fort appétissantes; j’en avais déjà mangé à San-Francisco.
Entre ces montagnes Rocheuses et l’Orégon, on rencontre de belles plaines qui, en été, offrent l’aspect de la plus riche végétation, de vastes prairies émaillées de fleurs, des chênes gigantesques. Cette nature encore vierge est cultivée par des émigrants dont la plupart sont venus de l’intérieur des États-Unis à travers les plaines; l’agglomération de tous ces laboureurs dans la Californie septentrionale rendit la place d’Yreka plus importante, comme centre d’affaires, que Weaverville et Shasta-City. Elle devint un lieu de passage où les voyageurs des plaines vinrent s’alimenter et faire les achats nécessaires aux établissements situés dans les environs; mais aussi, à mesure que la population européenne et américaine s’augmentait, elle avait de plus en plus à veiller à sa sûreté personnelle. Les Indiens, que les envahissements d’agriculteurs refoulaient sans cesse, gardaient contre les nouveaux venus un profond ressentiment de se voir déplacés d’une contrée qu’ils habitaient depuis un temps immémorial; il fallait se tenir continuellement en garde contre leurs attaques nocturnes. Lors de mon arrivée à Yreka, on parlait encore d’affreux ravages causés tout récemment par des tribus indiennes: des incendies avaient dévoré, sur différents points, des fermes entières, et l’on avait trouvé leurs habitants cruellement massacrés pendant la nuit par la main des sauvages.
Yreka n’est qu’à quinze milles de l’Orégon; nous y arrivâmes en novembre 1853.
Les maisons de la ville sont encore presque toutes en bois, même son plus bel hôtel. Il existe des maisons de jeu, comme dans toutes les villes qui ont un placer pour voisinage. On peut goûter de la cuisine française au restaurant Lafayette qui est le plus confortable établissement de ce genre. Cependant, malgré la tendance au bien-être matériel, il était encore difficile, en 1853, à un voyageur, d’y trouver toutes ses aises; les matelas y étaient complétement inconnus; il fallait, bon gré mal gré, coucher sur des paillasses.
Les froids furent si rigoureux pendant l’année où je visitai cette ville, qu’il ne se passa pas de jour sans que je ne visse ramener à Yreka des gens qu’on avait trouvés gelés dans la campagne. Le pain, la viande avaient tellement durci sous cette température glaciale, qu’on était réduit à les fendre à coups de hache et de marteau.
Les mines y sont aussi très-productives; mais l’absence de l’eau s’y faisait sentir, comme en d’autres localités, à certaines époques de l’année.
Après y avoir séjourné deux mois et demi pour nos affaires de commerce et nous être défaits heureusement de nos marchandises, nous retournâmes, ma sœur et moi, à San-Francisco. Ce voyage, des plus fatigants, nous avait été fort pénible, et nous avions le désir de nous établir à San-Francisco.
CHAPITRE IV
Incendie.--Départ pour la Chine.--_L’Arturo._--Une malade à bord.--Les sorciers chinois.--Mort.--Les mers de la Chine.--Une voie d’eau.--Arrivée à Hong-Kong.--Visite au consul.--Voyage à Canton.--Insurrection chinoise.
Après dix-huit mois passés en Californie, pendant lesquels j’éprouvais tour à tour des chances de prospérité aussi bien que des déboires réels, je pris un parti téméraire. Dans le courant de l’année, je m’étais liée avec une artiste, nommée Mme Nelson. Cette dame avait formé le projet de quitter la Californie pour se rendre à Batavia. Des lettres pressantes l’invitaient à se rendre dans ce pays pour y donner pendant six mois des représentations; elle m’engagea à l’accompagner, m’offrant les bénéfices d’une spéculation qui devait mettre notre voyage à profit; nous devions nous arrêter en Chine, et là faire une pacotille de tous objets propres à revendre à notre retour. J’hésitai longtemps à entreprendre cette longue traversée, lorsqu’une catastrophe, trop fréquente à San-Francisco, vint me décider entièrement. Le feu se déclara une belle nuit dans la maison voisine de celle que j’habitais avec ma sœur; l’incendie prit en un instant de telles proportions, qu’il ne fallut songer qu’à se sauver. Réveillées en sursaut, nous n’eûmes que le temps de nous habiller à la hâte et de jeter pêle-mêle des vêtements et des valeurs dans des malles qu’on faisait ensuite passer par les fenêtres. Enfin, l’intensité du feu devint telle, qu’il nous fallut descendre les escaliers quatre à quatre sans même prendre le temps de nous chausser. Nous n’étions pas à vingt pas que le corps de logis, construit en bois, s’embrasa et s’abîma en moins de dix minutes. Trois heures plus tard, on comptait cinquante-deux maisons détruites de fond en comble. Ce feu nous emportait plus de quatre mille piastres. Aucune des marchandises de notre _store_ n’avait pu être sauvée.
Ma sœur, assez démoralisée par ce revers inattendu, résolut de retourner à Yreka, où l’on nous disait que le commerce allait fort bien. Quant à moi, je pris le parti de suivre Mme Nelson, car, outre l’avantage pécuniaire que je croyais retirer de ce voyage, j’étais dévorée du désir de voir des pays nouveaux.
Notre itinéraire fut décidé de la manière suivante: nous devions nous diriger d’abord vers la Chine, et, après avoir passé à Canton, Macao et Hong-Kong, gagner en dernier lieu Batavia. Dès que tous ces projets furent arrêtés, nous fîmes nos préparatifs de départ.
Or, le 11 juin 1854, nous nous rendîmes à bord de _l’Arturo_, navire anglais, en partance pour la Chine. Par un hasard singulier, il y avait, comme passagers, quatre artistes français: un chanteur, une chanteuse, un pianiste et un violoniste qui allaient à Calcutta. Ils faisaient, comme nous, un circuit, et comptaient donner des concerts sur leur passage dans les différentes villes où ils s’arrêteraient. De plus, dans l’entrepont, trente-cinq Chinois qui regagnaient leur patrie.
Quinze jours après notre départ, nous dépassions les îles Sandwich. Vers cette époque, Mme Nelson, qui s’était bien portée jusqu’alors, devint mélancolique et souffrante. Pour la distraire de son malaise, je lui proposai de nous faire tirer la bonne aventure par deux Chinois qui parlaient un peu anglais. Ils avaient des prétentions à l’infaillibilité dans l’art de la chiromancie. La curiosité m’était venue de mettre leur science à l’épreuve, en voyant le second du bord éclater d’un fou rire en les écoutant. Le plus difficile était de décider ces magots à nous approcher; je fis tant qu’ils vinrent auprès de nous. Mme Nelson leur tendit la main avec un certain air de raillerie et d’incrédulité; ces deux Chinois examinèrent avec attention cette main mignonne et blanche; et fixant tour à tour les yeux sur son visage ils s’interrogeaient entre eux sur les lignes qu’ils découvraient. Cette consultation durait depuis un moment et cela commençait à nous impatienter, car ils ne nous parlaient pas. Croyant qu’ils se moquaient de nous, nous les pressâmes de s’expliquer, mais ils gardèrent le silence. Mon amie leur demanda alors en souriant s’ils n’étaient pas sûrs de leur prétendue science. L’un d’eux répondit qu’ils se taisaient, crainte de l’affliger. «Vous avez tort, leur dit-elle, car je n’y crois pas.» Je ne sais si cette parole les mécontenta, mais ils se mirent à lui tirer le plus triste horoscope. «Vous avez été très-riche, lui dirent-ils (et cela était vrai), mais il est inutile de chercher à le devenir davantage, car vous n’avez que très-peu de temps à vivre.»
Mme Nelson parut frappée de cette prédiction et, à partir de ce moment, elle tomba dans une tristesse qu’il me fut impossible de dissiper. Je me reprochai presque, comme une mauvaise pensée, de l’avoir engagée à consulter l’avenir. Néanmoins, je voulus à mon tour connaître mon sort, et je tendis bravement la main gauche. Le second horoscope parut les dédommager du premier, ils me dirent que j’avais des lignes très-heureuses; qu’un jour je deviendrais riche, mais très-riche. Cependant, leur visage prit tout à coup une expression sérieuse en se montrant un signe sur mon front, qui n’était certainement visible que pour eux; il indiquait qu’un jour il m’arriverait un grand malheur, mais..., car il y avait un mais, que pourtant cela ne ferait point obstacle à ma future prospérité. Je ris de leurs prédictions qui m’avaient déjà été faites par des somnambules, et j’essayai, par des plaisanteries, de ramener quelque gaieté dans le cœur de ma pauvre amie.
Le lendemain de ce jour, Mme Nelson fut plus triste et plus souffrante encore; elle dessina, néanmoins, au crayon, le portrait des deux Chinois et le leur donna pour les remercier, ce qui leur causa une véritable joie.
Huit jours après la scène que je viens de raconter, Mme Nelson était dans un état de santé des plus alarmants, elle était prise de douleurs rhumatismales articulaires, et il n’y avait aucun médecin à bord.