Part 2
Mais cette ville allait de jour en jour changer de physionomie: des constructions en pierre commençaient à s’élever; Montgommery street, une des plus belles rues, était pavée et laissait voir de superbes maisons; des magasins, des cafés, des hôtels magnifiques, étincelaient, le soir, aux lumières, et, en voyant la foule sortir de _Metropolitan-Theater_, qui est dans cette rue, l’on ne pouvait s’imaginer que, six ans auparavant, les Indiens chassaient à cette même place, avec le _lasso_, les bœufs et les chevaux sauvages.
Et pourtant San-Francisco a été détruit au moins six fois par des incendies; les plus considérables furent ceux de 1852. Mais la prodigieuse rapidité avec laquelle on reconstruisait de la veille au lendemain laissait à peine de trace.
La vie matérielle commençait à y devenir un peu moins chère que par le passé; on pouvait trouver une chambre meublée pour 40 piastres (une piastre vaut 5 francs), ce qui était une remarquable diminution sur les premières années, où des boutiques s’étaient louées 100, 200 et jusqu’à 600 piastres par mois, contenant deux pièces de dix-huit ou quatorze pieds de long sur onze de large. La viande, et surtout le gibier, étaient à meilleur marché; le mouton s’était vendu jusqu’à 1 piastre la livre, et le veau une demi-piastre. Le lait avait coûté 1 piastre la bouteille, puis 4 réaux, 2 fr. 50; 2 réaux, 1 fr. 25; 1 réal, 60 centimes. Les légumes s’étaient vendus à des prix exorbitants en raison de leur rareté même; une livre de pommes de terre n’avait pu s’obtenir que moyennant 2 réaux; les œufs avaient coûté jusqu’à 6 piastres la douzaine, et se vendaient encore 3 piastres. Le linge, pour le blanchissage d’une douzaine de pièces, 5 piastres; une bouteille de champagne, 5 piastres. Les décrotteurs en plein vent, pour cirer une paire de bottes, 4 réaux; en revanche, le saumon se vendait sur tous les marchés à 1 réal la livre; enfin, à San-Francisco, dans les commencements de son existence, 1 piastre suffisait à peine pour le plus simple repas dépourvu de vin.
Une partie de cette population est originaire de la Chine; si je mentionne en premier les émigrés chinois, c’est que leurs établissements, au milieu de gens d’un autre pays que le leur, présentent un fait curieux par lui-même. On connaît en effet leur répugnance à entretenir des relations avec les autres peuples. Bien que leur génie industrieux, patient et persévérant les poussât vers cette terre jeune et féconde, qu’ils se savaient impuissants à conquérir, ils avaient néanmoins emporté avec eux les instincts insociables et particuliers à leur race; aussi, pour ne pas frayer avec les Européens, s’étaient-ils relégués principalement dans un quartier spécial; Sacramento street est le centre de leurs habitations et conserve complétement la physionomie d’une place de Canton ou de toute autre ville chinoise. Leur commerce se compose exclusivement des produits et denrées qu’ils importent de leur pays, et, dans Dupont street, ils ont des maisons où des tables de jeux sont dressées pour exciter la passion de ceux de leurs compatriotes qui veulent tenter la fortune.
Ils ont aussi un théâtre, mais un vrai théâtre (en planches bien entendu), où ils représentent des pièces chinoises, leurs sujets sont d’une singularité telle, qu’il serait bien difficile d’en faire la plus légère description. Ce sont des cris, des grimaces, des contorsions qui vous surprennent et vous donnent à chaque instant l’envie d’un fou rire. Les femmes sont généralement exclues de ces troupes artistiques. L’emploi des ingénues et autres est confié à de jeunes garçons; il faut leur accorder cependant qu’ils déploient la plus grande richesse dans leurs costumes, on ne les évalue pas à moins de cinquante à soixante mille piastres.
Une autre population non moins bizarre se fait encore remarquer à San-Francisco; ce sont les noirs. Ainsi que les Chinois, ils se sont réunis comme les membres d’une grande famille, et ils habitent un côté de Kearney street; mais les motifs qui les ont fait ainsi s’agglomérer sont différents; l’antipathie des Américains à l’égard des nègres est connue et peu dissimulée; le mépris qu’ils leur témoignent a naturellement porté ces derniers, par les besoins d’une commune défense, à se réunir entre eux et à ne gêner en rien leurs oppresseurs. La haine réciproque des deux races qui, chez l’une, est timide, et, chez l’autre, arrogante, se traduit par l’absence presque complète de relations. Les noirs sont exclus de tout établissement public fréquenté par leurs tyrans, tels que les restaurants, les cafés, les théâtres; aussi n’ont-ils d’autres moyens de montrer leur goût pour la toilette qu’en se promenant dans les rues, les doigts chargés de bagues, avec des cravates de soie éblouissantes, et dont la couleur tendre tranche ridiculement avec leur teint d’ébène; on en rencontre çà et là qui s’étudient à imiter les manières d’un gentleman, et vous les voyez préoccupés du lustre de leurs chaussures et s’efforçant à paraître des dandys parfaits. Tous les efforts de Mme Beecher-Stowe n’ont pu encore les réhabiliter dans l’esprit des citoyens des États-Unis, auxquels semblent parfaitement ridicules les sympathies de cette femme généreuse pour la race noire; et bien que, sur le sol libre, les droits de l’homme leur soient concédés, leur infériorité sociale est assez marquée pour leur faire sentir qu’ils n’ont encore véritablement gagné qu’une chose qui, du reste, a bien son prix, la suppression des coups de fouet. Comme les Chinois, ils ont ouvert, pour eux seuls des restaurants, des cafés, des maisons de jeux, et la plupart exercent la profession de coiffeur.
Le restant de la population se compose d’Américains, Français, Anglais, Allemands, Hollandais, Mexicains, Chiliens, etc., etc.
Jackson street est l’une des rues de San-Francisco la plus curieuse à voir; elle a gardé, dans toute sa longueur, les constructions primitives en bois, et ses habitants ont cela de particulier, qu’ils tiennent presque tous des restaurants-buffets, connus dans le pays sous la dénomination de _bar_. C’est surtout le soir, à la clarté du gaz, que ces établissements présentent un coup d’œil extraordinaire; les mineurs, après une tournée heureuse dans les placers, viennent s’y réunir et s’y délasser de leur pénible labeur; cet assemblage de gens de différents pays offre le spectacle le plus étrange; c’est un tumulte de voix parlant plusieurs langues, une variété de costumes impossibles à décrire. Les Mexicaines, les Péruviennes, les Chiliennes, les Négresses et les Chinoises, revêtues de robes à falbalas, sont confondues avec ces hommes qui boivent ou dansent, en poussant de grands cris de joie et avec force trépignements de pieds, au son d’une musique infernale. Pour peu que vous vous arrêtiez devant la porte d’un de ces bouges de plaisirs, à contempler ces réunions grossières et burlesques, vous ne tardez pas à être témoin d’une querelle terrible qui s’élève comme une bourrasque à la suite d’un éclat de rire; de même que l’éclair précède le coup de tonnerre, la mêlée devient bientôt générale, et vous n’avez que le temps de vous sauver, car le quartier est troublé pour toute la soirée; le sang coulera à la suite d’un formidable combat au couteau et au revolver, dans lequel de nombreuses victimes sont laissées sur le pavé.
Les maisons de jeux sont en très-grand nombre à San-Francisco. C’est là encore qu’il est curieux d’observer cette population. Je visitai l’intérieur de ces établissements et je pus voir, à la lumière des lustres de cristal, le contraste de toutes ces figures blanches et bronzées: le mélange de ces sociétés avait réellement un cachet des plus bizarres. Ainsi, autour de plusieurs rangs de tables tenues par des banquiers, et devant lesquelles étaient amoncelées des piles d’or, de monnaies et de lingots, se coudoyaient, se pressaient, se bousculaient, armés comme des corsaires ou des brigands calabrais, gentlemen, mineurs et matelots. Chacun pris dans la foule avait son type; mais ce qu’on remarquait avec étonnement, c’est que la plupart, dans ces réunions, suivaient un enjeu quelquefois considérable sans qu’aucune passion réelle se lût sur leur physionomie, tant il est vrai que l’or, en ces temps de bonne moisson, avait peu de prix aux yeux de ces hommes. Lorsque ces maisons commencèrent à s’ouvrir, au moment où la fièvre de l’or régnait dans toute sa force, le jeu engendrait souvent des rixes violentes, et plus d’une fois, les joueurs trop heureux n’y reçurent pour payement que la balle d’un pistolet logée dans leur cervelle.
Il fut longtemps question de fermer ces maisons; mais comme le gouvernement percevait des sommes énormes de celles qu’il tolérait, on conçoit que ces apparences de morale soient longtemps restées à l’état de projet.
Les jeux sont variés; ainsi les Mexicains jouent principalement au _monte_, les Français, au _trente et quarante_, à la _roulette_, au _vingt-et-un_, au _lansquenet_, et les Américains, au _pharaon_. Je ne puis oublier la physionomie des individus qui, avec la foule des joueurs, composent le personnel de ces maisons; le _gambler_ occupe le premier rang; c’est, autrement dit, le banquier de la table, il la tient pour son compte ou pour celui d’un autre; dans ce dernier cas, il peut gagner de huit à douze dollars par soirée; vient ensuite le paillasse, chaque table en a toujours à ses gages un ou deux; on les voit jouer sans discontinuer pour mettre la partie en train et amorcer les visiteurs; ils gagnent quatre à cinq dollars par jour. Les ramasseurs de morts méritent aussi d’être cités; ils sont en majeure partie Américains, et cette dénomination leur vient de ce qu’ils s’emparent des pièces qu’un joueur favorisé par la chance aurait laissées par inadvertance sur la table. Ces ramasseurs suivent d’un œil vigilant chaque coup de la partie, et lorsque le banquier annonce une nouvelle séance, si une pièce semble oubliée ou laissée sur le tapis, une seconde seulement, par un joueur distrait, un bras s’allonge vivement dans la foule et va saisir cette pièce, qui passe rapidement de la main au gousset. Les maisons de jeux foisonnent de ces individus, vivant de la sorte, au jour le jour; ils emploient mille stratagèmes pour détourner l’attention d’un novice qui veut tenter la fortune: c’est la plaie des joueurs non expérimentés; mais il arrive souvent que des rixes terribles sont la suite de leur fraude éhontée, car un joueur s’apercevant qu’il a été volé, dans un accès violent, tuera comme un chien un de ces impudents fripons.
Toutes ces maisons sont pourvues de bons orchestres, dont l’harmonie fait une agréable diversion avec le son de l’or.
Il est aussi une classe d’individus très-redoutée de la population, et qui infestent ces lieux de leur présence comme tout autre endroit public. Je veux parler des hommes connus sous le nom de la _Bande noire_; ils forment une société d’escrocs américains. Ce sont des voleurs émérites, fort bien vêtus, exerçant avec la plus complète impunité leur astucieux métier; s’ils entrent dans un de ces établissements, ce n’est pas pour perdre leur temps à tenter la fortune; ils trouvent plus commode de s’emparer de l’or répandu sur les tables et d’opérer ensuite leur retraite, avec le plus grand sang-froid. Les spectateurs et le personnel des gamblers sont foudroyés par tant de hardiesse, mais personne n’ose prendre au collet ces audacieux voleurs. Ces délits sont déjà depuis longtemps consacrés par la tradition, et le gouvernement local et la police sont encore dans un tel état d’enfance, que cette violence d’un petit nombre est tolérée; mais les méfaits scandaleux commis par les hommes de la Bande noire seraient trop nombreux à relater ici, s’il fallait en faire un récit complet; il suffira de dire que les policemen les laissaient agir dès qu’ils s’étaient fait reconnaître à eux. Chaque jour un commerçant avait à déplorer des pertes que plusieurs de ces coquins lui avaient fait subir. S’avisait-il de porter plainte?--ces voleurs cassaient, brisaient tout chez lui, enfin mettaient sa maison en ruine. Ils mangeaient de leur autorité privée dans les restaurants, buvaient, consommaient dans tous ces endroits publics; avec l’audace qui leur était connue, ils troublaient les réunions par toute sorte d’extravagances, et, bien que leurs excès eussent cependant diminué d’une manière sensible depuis les premiers temps, il n’existait encore, en 1852, aucun pouvoir régulier qui pût sévir contre eux.
A notre arrivée à San-Francisco, nous avions loué, ma sœur et moi, dans Montgomery-street, une petite chambre meublée que l’on nous fit payer trois cents francs par mois, ce qui nous semblait assez cher, attendu que l’eau y filtrait le long des murs et inondait notre lit en temps de pluie. Nous crûmes d’abord que la vue dont nous jouissions compenserait un peu la cherté du prix, car cette vue s’étendait sur la plus grande partie de la ville et des montagnes environnantes; mais peu de jours après, nous nous aperçûmes que nos fenêtres faisaient face à la maison d’un boulanger choisi par le comité de vigilance pour y établir son tribunal. Une corde enroulée sur une poulie fixée au premier étage était l’emblème de cette Thémis simple et sommaire, connue sous le nom de loi de _Lynch_. Un matin que je m’étais éveillée de bonne heure, je m’approchai de celle de mes fenêtres qui donnait sur la rue, et j’allais l’ouvrir lorsque mes yeux s’arrêtèrent avec effroi sur la maison qui me faisait face: deux hommes étaient montés sur des échelles et s’occupaient à la hâte de fixer à la poulie dont j’ai parlé une corde neuve et démesurément longue. Je ne devinai que trop la scène terrible qui allait se passer. A ce moment, des rumeurs lointaines commençaient à se faire entendre. Ne voulant pas être spectatrice de cette exécution, j’entraînai ma sœur, et nous sortîmes de la maison par une porte de derrière; un quart d’heure après nous étions dans la campagne: nous passâmes la journée chez des amis. Je sus bientôt que le coupable que la foule entraînait à grands cris était un Espagnol accusé d’assassinat. Ce tableau funèbre me fit une impression si horrible que ce jour même je m’occupai d’un autre logement. Cette terrible loi de Lynch, dont j’étais peu soucieuse de voir les fréquentes rigueurs, doit son nom à un individu nommé Lynch, qui en fut la première victime. On concevra facilement quelles fatales et nombreuses erreurs doit entraîner cet exercice illégal de la justice.
CHAPITRE III
Sacramento.--Le fort Sutter.--Indiens nomades.--Mary’s-ville.--Shasta-City.--Rencontre d’un ours.--Weaverville.--Les mineurs.--Les montagnes Rocheuses.--Yreka.--Retour à San-Francisco.
Après une année passée à San-Francisco, je voulus voir l’intérieur de la Californie; je commençai par visiter Sacramento, qui est construite sur la rive gauche du fleuve; cette ville de second ordre comptait déjà à cette époque de vingt à trente mille âmes. L’importance de son commerce est considérable; c’est l’entrepôt où s’écoulent les deux tiers des marchandises qui débarquent à San-Francisco. Comme cette dernière, Sacramento est bâtie moitié en briques, moitié en planches. Mais son climat est tout différent. Les chaleurs y sont plus fortes; ses alentours, rendus marécageux par suite du débordement de la rivière, produisent de terribles fièvres; à l’époque de la crue des eaux, ces plaines fertiles ressemblent à d’immenses lacs. Les chercheurs d’or firent d’abord irruption dans cette contrée malsaine, et beaucoup y trouvèrent la mort; aussi fut-elle abandonnée après les premières fouilles, qui seules furent productives.
Lorsqu’on veut se rendre à Mary’s-ville sans remonter la rivière, on prend une diligence; elles sont assez bien suspendues, mais ces routes sont si mauvaises, que les cahots sont fréquents. A vingt milles du chemin, l’on aperçoit le fort _Sutter_ gardé par une tribu d’Indiens. Ces bandes nomades sont curieuses à observer; lorsque, par les fenêtres d’une diligence, on les voit s’avancer en troupeaux à travers les plaines, le contraste entre la vie sauvage et la vie civilisée fait que vous examinez avec plus d’intérêt leur bizarre accoutrement. Dans une halte que nous fîmes, j’eus l’occasion d’approcher de ces Indiens, et ce ne fut pas sans curiosité que je détaillai quelques-unes de leurs physionomies. La plupart d’entre eux n’expriment aucune intelligence; ils ont le teint d’un jaune foncé, un front bas, le nez plat, des cheveux noirs et abondants qui descendent presque à la naissance des sourcils; les yeux un peu ronds et noirs, et leur regard, quand il n’est pas empreint de mécontentement, a l’expression étonnée du regard de l’enfant. Leur costume se compose de peaux de bêtes et de morceaux d’étoffes voyantes à dessins bizarres; ils portent en outre des vêtements qu’ils ramassent sur les chemins, et presque tous se couvrent de ces débris de la manière la plus grotesque; leurs bras et leur cou sont chargés de colliers, de bracelets, de coquillages, de verroteries, et jusqu’à des boutons, enfilés dans des bouts de ficelle; ils sont, du reste, malgré leur goût pour les ornements, d’une saleté répugnante. Ils habitent des huttes qui ont la forme d’un dôme; elles sont bâties avec de la terre et des branches d’arbres: une seule ouverture carrée et basse les laisse pénétrer à l’intérieur en rampant sur leurs genoux. Ils vivent là pêle-mêle, hommes, femmes, enfants et chiens, se nourrissant du produit de leurs chasses et de poissons, entre autres, de saumons pêchés dans la rivière de la _Trinité_; ils les font sécher pour leur saison d’hiver.
Ces Indiens ne mangent pas de viande fraîche; ils attendent qu’elle soit corrompue pour la faire cuire; ils préparent leur pain avec des glands de chêne; ces glands sont d’abord séchés et mis en poudre; ils font ensuite une pâte qu’ils cuisent simplement dans l’eau; ils mêlent aussi à leur nourriture des sauterelles et quantité d’insectes.
On rencontre aussi sur la route qui mène à Mary’s-ville, de ces indigènes que l’irruption des peuples civilisés a refoulés avec leurs instincts sauvages vers les régions désertes; cependant, bon nombre d’entre eux, attirés par la curiosité et cet amour du lucre qui est commun à la race humaine, ont fini par pénétrer dans les villes et se mettre en relation avec les nouveaux venus qui, insensiblement, les ont amenés à travailler dans les _ranchos_ (fermes). D’autres sont restés en guerre ouverte, et des expéditions américaines ont été dirigées contre eux dans les reconnaissances qui étaient faites de certains points inexplorés du sol californien.
Au bout de huit heures de trajet, on arrive à Mary’s-ville, après avoir subi bien des fatigues sur les mauvais chemins qui y conduisent et avoir passé à gué plusieurs rivières.
Mary’s-ville est construite en bois, sauf quelques maisons qui sont en briques; elle est située sur les bords verdoyants de la _Yuba_; mais, sur ces rives enchantées, la chaleur est plus accablante et les fièvres sont plus terribles encore qu’à Sacramento; cette ville offre l’aspect d’un immense bazar destiné à alimenter les placers et les petits villages environnants.
C’est dans cette ville que m’arriva une aventure qui faillit me coûter la vie, à l’hôtel même où la diligence descendait tous les voyageurs. Nous étions à dîner, ma sœur, une autre dame et son mari; notre repas terminé, nous nous apprêtions à quitter la maison, lorsque nous entendîmes un affreux tapage; le maître de l’établissement, interrogé sur la cause de ce bruit, nous répondit qu’il était produit par une réunion de gentlemen de la ville. Comme nous étions au fait des mœurs américaines, la chose ne nous surprit en aucune façon; seulement, nous hâtâmes nos préparatifs de départ, afin de pouvoir nous échapper avant que les manifestations bachiques de ces messieurs se fussent produites plus à découvert, et afin aussi de profiter d’un clair de lune superbe pour nous remettre en marche; il n’y avait pas de temps à perdre, car déjà un bruit formidable d’assiettes et de verres brisés présageait une de ces redoutables fins de repas américains bien capables, certes, de désespérer les sociétés de tempérance; mais la bonne intention que nous avions de ne pas sortir sans payer nous porta malheur. Au moment où le maître de l’hôtel nous rendait noire monnaie, l’escalier qui conduisait à la pièce où se donnait le repas retentit du bruit de gens avinés qui roulaient plutôt qu’ils ne descendaient, au milieu d’un grand tumulte de cris et de vociférations. Nous cherchâmes à nous esquiver précipitamment, mais alors une mêlée s’engagea entre ces hommes armés de revolvers, et je me trouvai, sans trop savoir comment, séparée de mes compagnons. Au même instant, un coup de feu retentit, et le sifflement d’une balle vient effleurer ma chevelure; chacun de se sauver, de fuir dans toutes les directions, je veux fuir comme tout le monde, mais au moment de franchir le seuil de la porte, un nouveau coup de feu succède au premier, il vient frapper un individu qui tombe devant moi; effrayée à juste titre, je sors en courant, et ne sachant au juste où je dirigeais mes pas, au point que je fus quelque temps à retrouver mes amis. Ils étaient dans la plus grande inquiétude; ils me croyaient blessée, mais, Dieu merci, j’en était quitte pour la peur. Nous apprîmes bientôt que le meurtrier, dans son ivresse, avait ajusté un individu de sa bande, lequel s’était esquivé du côté où je me trouvais; le premier coup dirigé sur lui avait failli m’atteindre, et le second n’avait pu être évité par ce malheureux, qui avait reçu la balle dans l’aiselle gauche.
Le costume d’homme dont j’étais revêtue et la nuit presque noire où nous étions avaient contribué à tromper l’assassin; enfin, je l’avais échappé belle! Peut-être n’est-il pas hors de propos de donner la description du costume que je portais dans ces excursions et d’expliquer pourquoi je l’avais adopté. Il se composait d’un feutre gris de forme légère, d’un paletot de voyage proportionné à ma taille, de bottes à l’écuyère: telle est la mode en Californie. A ces bottes était adaptée une paire d’éperons à la mexicaine pour les mules dont on se sert fréquemment dans le pays; puis, des gants de daim et une ceinture en cuir pour mettre l’or, et dans laquelle était passé un poignard. Ce costume, assez pittoresque pour une femme, lui est de toute nécessité dans ces voyages à travers des contrées abruptes; il lui laisse, dans un moment de danger, une plus grande liberté de mouvement qu’elle n’en aurait sous des habits habituels. Jusqu’alors, je n’avais eu qu’à me louer de cette idée de dissimuler mon sexe; mais cette fois, il faut l’avouer, j’avais failli être punie bien sévèrement de ma témérité.
Comme on a pu en juger par le récit qui précède, l’ivresse, chez les Américains, offre les caractères de la folie la plus furieuse; dans leurs excès d’intempérance, ils dédaignent le vin; l’abus qu’ils font de l’eau de vie, du wiskey, du genièvre, de l’absinthe et des autres liqueurs fortes, produit chez eux cette exaltation de forcenés qui les rend si dangereux. Les vapeurs alcooliques qui leur montent au cerveau y font presque toujours germer des idées sanguinaires, et il n’est pas rare de voir des hommes d’un naturel paisible, dès que l’ivresse s’en est emparée, commettre des meurtres qui leur feraient horreur s’ils avaient leur raison.