Les pilotes de l'Iroise

Chapter 13

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L'épouse du colonel vient, avec cette coquette agacerie que le mal de mer n'ôte pas toujours aux jolies passagères, arracher le capitaine Montenegro à ses rêveries. C'est la première fois qu'elle paraît sur le pont depuis le départ. Il y a deux jours que l'on est à la mer, et c'est en entendant dire que l'on est en vue d'Ouessant, que Sophia s'est efforcée de monter, pour voir l'île, que l'on découvre à peine encore à l'horizon, du côté de babord. Les regards de la jolie passagère restent long-temps attachés sur cette terre lointaine, qui bientôt va disparaître sous le cercle immense que le ciel et les flots forment autour du rapide navire. Pour Montenegro, il ne peut arracher ses yeux du point où, le premier, il a vu la petite île qui lui retrace tant de souvenirs, depuis si long-temps oubliés. Il ne peut, en se rappelant, presque malgré lui, les premières années de son enfance, se défendre d'une émotion dont il ne se croyait plus susceptible. Le bonhomme Tanguy, sa nourrice Soisic, les rochers du rivage, les bateaux des pêcheurs, sa soeur enlevée à sa tendresse, dans les parages même où il se trouve, s'offrent à son imagination pénétrée; et il s'étonne de sentir des larmes couler de ses yeux immobiles, attachés toujours sur l'île, qu'il va perdre de vue. La voix de Sophia, une voix douce et caressante, vient encore dans ce moment ajouter au trouble qu'il éprouve, et qu'il se reproche. Sophia lui adresse des questions auxquelles il répond avec intérêt, parce que sa passagère lui parle de cette terre, de cette côte dont l'aspect agite son coeur. C'est sur le bras de Montenegro, plus sûr que celui de son mari, fort peu accoutumé aux mouvements du navire, qu'elle s'appuie pour regagner sa chambre, et l'officieux capitaine se sent déjà tout subjugué du son de cette voix qui s'est insinuée dans son âme, et de la légèreté de cette main qui, en effleurant son bras, semble y avoir laissé une impression douce comme une caresse... Il admire les manières simples et nobles de cette femme dont la taille est si belle et la figure si élevée.... C'est une sorte d'extase qu'il éprouve en la voyant sourire à son époux..... La figure de Mosquita se montre au même instant à lui, comme pour lui disputer les regards qu'il tient attachés sur Sophia..... Il s'éloigne....

Les jours de la traversée se succèdent à bord de _la Revanche_ avec leur triste uniformité. Les passagers se rapprochent des officiers, et du capitaine surtout. L'heure du repas réunit à la même table cette petite colonie de voyageurs et de marins. On s'étudie: on cause, on se devine, on se choisit. Le colonel anglais, avec sa politesse un peu froide, témoigne beaucoup d'égards et de confiance au capitaine. La douce Sophia semble rechercher sa conversation avec un intérêt qu'elle explique en exagérant le désir qu'elle a de s'exercer à parler l'espagnol. Le colonel sourit toutes les fois qu'il voit sa femme s'efforcer, en s'appuyant sur le bras du capitaine, à traduire sa pensée dans un idiôme qu'elle n'a encore qu'imparfaitement étudié. Mais lorsque les matelots, assis nonchalamment devant, remarquent leur capitaine se promenant avec la belle passagère, ils tirent à leur manière l'horoscope de cette récente familiarité: Cette femme-là, se disent-ils, en veut à notre capitaine, et le colonel anglais en aura à garder.

Quant à la malheureuse Mosquita, son rôle à bord est tout passif en apparence. Montenegro seul éprouve combien cette femme peut avoir d'influence sur sa vie. Depuis qu'il est condamné à vivre près d'elle, il ne lui a pas adressé un seul mot... Dès que les regards de Mosquita s'arrêtent sur lui, avec l'expression du désespoir ou du reproche, il y répond avec l'air du mépris ou de la colère, et l'infortunée va cacher sa douleur dans le petit appartement qu'on lui a préparé auprès de celui de sa maîtresse.

Sophia, qui quelquefois croit avoir deviné la préoccupation avec laquelle sa femme de chambre suit les mouvements de Montenegro plaisante celui-ci sur l'intérêt qu'il semble avoir inspiré à la jeune camériste. Savez-vous bien, capitaine, lui dit-elle, que vous pourriez bien, malgré vous peut-être, et en dépit de ce dédain que vous paraissez témoigner à notre sexe, avoir fait naître une passion sérieuse?

--Moi, madame? Et quelle passion, s'il vous plaît?

--Quelle passion? Avec moins de modestie, vous ne me le demanderiez pas. Voyez cette pauvre Mosquita! Je crois qu'elle maigrit et qu'elle en a perdu le contentement et le sommeil. Le colonel l'a remarqué comme moi, et vous seul paraissez ignorer les tendres douleurs dont vous êtes l'heureux objet.

--Au reste, je reconnaîtrais bien encore dans cette circonstance, si elle était vraie, la bizarrerie de ma destinée.

--Et pourquoi cela? Mosquita est une jeune et piquante orpheline, chez qui, je le parierais, une passion vive a laissé des traces fort touchantes. Elle est un peu brune, il est vrai, sa beauté a acquis, sous le climat où elle est née, des formes un peu prononcées; mais n'est-ce pas quelque chose de séduisant pour un chevalier espagnol, que cette langueur que laissent après eux les orages du coeur! Plaisanterie à part, je vous assure que c'est bien la meilleure et la plus intelligente des filles. Elle se présenta à moi, avant notre départ de Londres, avec un air si malheureux et si suppliant, que je crus faire une bonne action en l'attachant à mon service; et aujourd'hui plus que jamais j'ai lieu de me féliciter pour moi-même d'avoir cédé à ce mouvement de compassion. Mosquita, telle que vous la voyez, a déjà fait deux ou trois voyages sur mer. C'est presque un matelot féminin. Sa vie est tout un roman; mais elle est sur ce qui la concerne d'une réserve qui me fait penser que beaucoup d'amour a passé par là... Tenez, capitaine, voyez comme elle nous écoute et comme elle nous regarde! La pauvre fille sait que je parle d'elle, quoiqu'elle n'entende pas un mot d'anglais...

Montenegro était au supplice pendant des entretiens semblables: aussi, dès que la conversation prenait un caractère qui le contrariait, on le voyait aussitôt se promener gravement sur le pont et s'occuper, comme pour échapper à une situation pénible, du soin de la manoeuvre de son bâtiment.

Mais quel peut être cet homme, se demandait Sophia, après avoir remarqué ces mouvements impétueux et la réserve que gardait Montenegro dans tout ce qui semblait se rattacher à sa naissance, à ses voyages, à sa vie passée. Certes, ce n'est pas là un être vulgaire, se disait-elle. Il y a dans sa physionomie quelque chose de trop élevé, dans sa conversation des traits trop saillants, pour qu'il soit né dans une condition commune. Je ne sais, mais, malgré la défiance qu'il m'inspire quelquefois, j'aime dans cet homme l'empire qu'il paraît exercer sur tous ses marins, le mépris qu'il montre au milieu des dangers, et l'attitude à la fois noble et franche de sa personne. Quelle figure énergique et expressive! Et condamné, à un âge encore si jeune, à passer sa vie sur les flots, parmi quelques grossiers matelots!... Oh! qu'élevé pour la société et pour un haut rang, Montenegro aurait brillé dans nos cercles, et près des femmes surtout!..

Le mari de Sophia n'avait pas conçu une opinion plus désavantageuse sur le compte du capitaine. Souvent il avait parlé à sa femme des brillantes qualités que lui semblait posséder Montenegro; mais il trouvait en lui quelque chose d'impénétrable: jamais, dans les fréquentes conversations qulls avaient eues ensemble, il n'était parvenu à découvrir ce qu'il tenait le plus à savoir à l'égard du jeune marin. «Cet homme, répétait-il, est un problème. Il a reçu beaucoup d'éducation; il a dû avoir une vie fort agitée; mais il se cache si adroitement sous son air de franchise et de brusquerie, que l'on ne peut rien deviner... C'est un être indéfinissable... Au surplus, tout cela pique la curiosité, il est vrai, mais ce qu'il est et ce qu'il fut ne doit pas nous intéresser au-delà de ce que nous pouvons exiger de lui. Qu'il nous conduise vite à Calcutta, c'est tout ce que nous lui demandons.»

Les soirées délicieuses que l'on passe sous le ciel des Tropiques et de la Ligne, arrivèrent. Assis nonchalamment sur leurs nattes, à l'abri des tentes du gaillard d'arrière, les passagers se livraient, pendant de longues heures, à ces conversations intimes que le doux bruit des vagues et de la brise indolente semblait accompagner mélodieusement. Oh! que dans ces moments d'exquise oisiveté l'âme se sent disposée aux impressions tendres et mélancoliques! Sophia, placée presque toujours entre son mari et Montenegro, écoutait celui-ci raconter avec originalité les sensations diverses qu'il avait éprouvées dans sa carrière de marin. Ces naïfs récits l'amusaient beaucoup plus que tout ce qu'elle avait encore entendu dans le monde.

Souvent, pendant ces narrations si expansives et si attachantes par leur simplicité même, l'épouse du colonel laissait échapper de ses doigts distraits l'ouvrage qu'elle avait pris pour se donner une contenance. Rien n'égalait sa gaîté à bord; il n'y avait que lorsque Montenegro lui parlait qu'elle se montrait pensive ou préoccupée. Son mari avait vu avec étonnement, mais avec plaisir, au moins le disait-il, le changement heureux que la mer avait opéré dans le caractère, ordinairement mélancolique, de son épouse... Ce changement, qu'elle ignorait encore elle-même, n'avait pas non plus échappé à Mosquita, et la malheureuse fille se désespérait en voyant sa maîtresse captiver l'attention de Montenegro, et partager le plaisir qu'il semblait avoir à passer des heures entières auprès d'elle. La jalousie est la plus pénétrante de toutes les passions. Ce que Sophia ne s'était pas encore avoué, Mosquita l'avait deviné. Aucun mot, aucune plainte n'était échappée de sa bouche; elle souffrait et se taisait. Ses yeux seuls exprimaient à son amant tout ce qu'elle voulait cacher aux personnes parmi lesquelles elle s'était condamnée à vivre, pour jouir de la cruelle satisfaction de suivre, de voir et de surveiller un homme qui ne payait tant d'amour et de constance, que par du mépris et de la haine.

Montenegro ne pouvait plus s'abuser sur le sentiment qu'il inspirait à Sophia, ni sur celui qu'elle avait fait naître dans son propre coeur. Ce n'était pas de l'amour qu'il avait pour elle: c'était quelque chose de moins fougueux, mais de plus tendre et de plus soumis.... Quelque chose de tendre à lui! Avec une âme comme celle qu'il s'était faite, soupirer aux pieds d'une femme! Oh! s'il n'avait éprouvé qu'une folle ardeur pour Sophia, il n'aurait eu qu'un mot à dire, qu'un ordre à donner, pour se débarrasser de son mari, de Mosquita elle-même, et pour triompher en pirate de sa nouvelle conquête.... Mais près de Sophia, il sentait le désir s'éteindre, son impétuosité se calmer et sa volonté s'évanouir. Il ne se reconnaissait plus. Sa force même l'abandonnait, ses habitudes les plus dures s'amollissaient, et c'est à peine s'il retrouve quelquefois assez de colère pour punir des matelots mutins ou paresseux. Ce n'est que lorsqu'il voit l'importune Mosquita épier les mots qu'il adresse à Sophia, qu'il sent s'allumer dans son coeur cette indignation, qui auparavant aurait coûté la vie à qui eût osé le braver à son bord, ou s'opposer à son impérieuse volonté.

En doublant le cap de Bonne-Espérance, _la Revanche_ est assaillie par ces tempêtes qui accueillent ordinairement les navires dans ces parages redoutés. Pendant plusieurs jours la peur retient les passagers prisonniers dans leurs chambres. Montenegro ne quitte pas le pont, et Mosquita seule essaie de se tenir près de lui. Mais il ordonne à ses gens de le délivrer de la présence de cette femme imprudente, et la malheureuse est condamnée à ne pas quitter sa maîtresse. Que ces jours de mauvais temps passés sans voir Sophia, sont pénibles! Mais la bourrasque s'apaise enfin; le calme renaît du sein de l'orage; on se revoit: les yeux fatigués de Sophia expriment la langueur, mais aussi ils peignent le plaisir qu'elle éprouve à retrouver Montenegro, qui de son côté oublie ses fatigues pour recommencer ses entretiens du soir. La politesse du colonel pour le capitaine devient moins froide: elle ressemble un peu même à de l'affectation. Le colonel au reste paraît si bon homme! Il se montre heureux de la bienveillance que son épouse témoigne au capitaine espagnol, tant il est loin de deviner les progrès que le marin a faits dans le coeur de sa femme, et du sentiment que celui-ci a conçu pour celle à qui, lui, mari confiant, il a cru avoir inspiré non pas peut-être de la passion, mais la plus tendre estime.

Près de quatre mois s'écoulent ainsi sur les flots, temps d'ennui pour le colonel, temps de douleur pour Mosquita, mais de bonheur et de douce inquiétude pour Montenegro et Sophia... On va bientôt atteindre le terme du voyage: on va annoncer la terre, et c'est alors seulement que la tendre Sophia, en entrevoyant le jour où il faudra se séparer de Montenegro, ne peut plus s'abuser sur l'état de son coeur. Par quelle fatalité s'est-elle laissé entraîner vers cet homme, qu'elle ne comprend pas, vers cet être mystérieux, dont la vie est une énigme, et dont l'âme paraît recéler des passions si peu faites pour égarer une femme résignée jusque-là avec tant de vertu à ses devoirs d'épouse! Par quelle effrayante bizarrerie éprouve-t-elle pour un inconnu, élevé loin du monde, au milieu des mers, un entraînement que ne lui a jamais inspiré l'époux qui la chérit, l'homme distingué à qui elle s'est unie, à qui elle doit bonheur, rang et fortune! À un père, à un frère, elle pourrait au moins confier le désordre et le trouble de son âme.... Mais son penchant coupable, à qui l'avouer?... À son époux, dont il ferait le désespoir et peut-être le déshonneur?... Non loin de lui paraître redoutable, le terme du voyage viendra l'arracher au danger, à la honte de sa position cruelle. Elle dévorera, loin du triste objet de son criminel penchant, le crime d'avoir aimé un homme à qui elle ne peut plus penser sans remords.... L'immensité des mers, l'éternité du temps les sépareront....

On aperçoit la terre. Les pilotes anglais du Gange viennent aborder _la Revanche_ au large. L'équipage et les passagers sont dans la joie. Montenegro est calme et sévère: Sophia essaie de sourire, et des larmes roulent dans ses yeux. L'aspect de ce pays, si étrange pour elle, lui rappelle trop douloureusement encore la patrie qu'elle a perdue, dit le colonel en parlant de sa femme. Mais la patrie sera pour elle dans les soins que je lui prodiguerai... Époux trop confiant, la patrie pour Sophia était auprès de Montenegro, et bientôt c'est près de toi que ton épouse se croira exilée!

_La Revanche_ remonte les eaux bourbeuses du vaste fleuve, qui, après avoir parcouru six cents lieues, vient jeter ses ondes, révérées des Indous, dans la vaste mer du Bengale. Les gens de l'équipage, dans les intervalles de temps que leur laisse la manoeuvre du navire, regardent avec étonnement les bords opulents de ce Gange, dont l'antique superstition de l'Inde a fait un Dieu. Ils voient pendant le jour rouler le long du bâtiment les cadavres dont les avides albatros se disputent les lambeaux: ils contemplent avec effroi et curiosité ces troupeaux de léopards et ces bandes d'éléphants sauvages traversant à la nage le courant au milieu duquel ils se jouent. La nuit, les matelots cherchent des yeux ces feux errants, qui, sur les bords du rivage, indiquent que les Indous transportent un ami, un parent malade, sur les limites du fleuve sacré, dont l'onde religieuse deviendra pour lui un tombeau ou la source de régénérescence. Ils écoutent les cris glapissants des chacals, qui se disputent les dépouilles des morts, que la fureur de ces chiens indomptés entraîne sur les vases. Les murmures de l'onde, les cris des bêtes féroces, dont l'air troublé retentit, les rugissements affreux qui se prolongent dans les bois, tout dans cette rapide navigation du Gange porte dans l'âme des Européens une émotion que l'habitude seule pourra affaiblir. Mais pendant que l'équipage et les passagers du navire s'abandonnent aux impressions que ces scènes si nouvelles produisent sur eux, Montenegro reste indifférent à ce qui se passe autour de lui: Sophia est immobile et glacée: Mosquita, la tête pressée dans ses deux mains, semble vouloir se cacher l'avenir qu'elle prévoit et qui l'épouvante.

On arrive à Calcutta. Les malles et les effets de la famille anglaise ont été disposés par les ordres du colonel, pour être transportés à terre. Plusieurs personnes, informées de l'arrivée du colonel Fischel et de son épouse, s'empressent de venir à leur rencontre dans des barques élégantes, ornées avec un luxe tout oriental. L'instant de se séparer est venu. Sophia et son époux vont quitter _la Revanche_. Le colonel s'approche du capitaine: il le remercie d'un ton solennel de tous les égards dont il a été entouré à bord, et puis, en lui serrant la main avec une affectation qui étonne Montenegro, il prononce ces seuls mots: «Nous nous reverrons bientôt, monsieur le capitaine.»

Sophia, surmontant l'émotion qui lui laisse à peine l'usage de la parole, adresse aussi ses adieux à Montenegro. Elle retient ses larmes, mais les efforts qu'elle fait pour cacher sa douleur, oppressent son sein, agitent ses lèvres, et sa main tremblante, que Montenegro ose presser, se retire glacée pour saisir avec force le bras de son époux...

Mosquita les suit. Elle a tout vu, tout pénétré, tout maudit: elle adressera aussi ses adieux à Montenegro, et, pour parodier les mots que le confiant époux de Sophia vient d'adresser au capitaine, elle lui répète, avec une infernale ironie, en le quittant: Tu me reverras bientôt aussi.

Il reste à peine assez de résolution à Montenegro, pour qu'il puisse s'occuper des affaires qui se rattachent à son arrivée dans le port étranger... Oui, je la reverrai, se dit-il, cette femme, qui exerce sur toutes mes idées un empire qui me confond et qui humilie ma fierté!... À quelle folle ardeur elle a livré tous mes sens! Les projets que j'avais formés avant de la voir se sont évanouis depuis que je l'ai connue. Je ne sais plus que faire, que résoudre; et misérable jouet du charme dont elle m'a environné, je ne puis penser qu'à elle, qu'à elle seule, lorsque j'appelais à Londres avec tant d'impatience le moment où je pourrais porter la terreur de mon nom, sur ces rivages où je languis maintenant en enfant!... Quels adieux son mari m'a faits! Aurait-il soupçonné ma ridicule et imprudente passion? Non si le funeste penchant, que je n'ai pas su peut-être cacher assez, a dû l'alarmer, la réserve et la sagesse de son épouse l'auront rassuré sur les suites d'une inclination dont lui-même a sans doute été le premier à mépriser la vanité.... Je veux les revoir cependant: il me serait pénible de rester dans cette anxiété qui me tue, dans cette incertitude qui me révolte....

Le lendemain de son entrée à Calcutta, on remet à Montenegro un billet de la part du colonel Fischel: Ah! je respire, dit-il, en le recevant; c'est sans doute une invitation polie, dictée peut-être par Sophia. Oh! que je reconnais bien là la finesse ordinaire des femmes et le complaisant aveuglement des maris. Il ouvre avec précipitation le billet, et il lit:

«Monsieur le capitaine,

Je hais le scandale, et je sais la subordination qui doit exister à bord d'un bâtiment, où tout est soumis à l'autorité du chef. Pendant la traversée, j'ai supporté la conduite que vous teniez à l'égard de la femme que je n'ose plus appeler mon épouse. Aujourd'hui je viens vous demander satisfaction d'un outrage qui m'a été révélé, et que je n'avais que trop bien deviné. Je vous attends avec des armes, à cinq heures, derrière les magasins de la Compagnie. Si, contre mon attente, vous me refusez la réparation que j'exige de vous, je vous insulterai à chaque rencontre. C'est assez vous dire que je n'admettrai aucune excuse, ni aucune explication.

Le colonel FISCHEL.»

Cette lettre tombe des mains tremblantes de Montenegro. Il en croit à peine ses yeux. Il la relit plusieurs fois... Il n'y a plus à en douter: le colonel a été abusé par un soupçon jaloux, ou égaré par des rapports calomnieux... Mosquita n'échappera pas à la vengeance du pirate, qui, en pensant à elle, retrouve toute la fureur qu'il avait perdue auprès de Sophia. Mais il n'est plus temps de chercher à éclairer le mari de l'infortunée, sur son erreur. Il menace Montenegro de l'insulter chaque fois qu'il le rencontrera, dans le cas où il ne pourrait pas obtenir la satisfaction qu'il réclame... Ai-je donc un front fait pour recevoir des outrages perpétuels! s'écrie en pâtissant de rage, le terrible adversaire que vient de provoquer le colonel. Courons apprendre à cet insolent Anglais ce qu'on gagne à irriter un coeur comme celui qui frémit sous ma main... Le besoin de frapper un ennemi se réveille dans ce coeur où la haine s'était trop long-temps endormie... Marchons au lieu du rendez-vous. Il ne faut pas lui faire trop long-temps attendre le coup fatal qu'il est venu chercher avec tant d'imprudence et d'imbécile orgueil.

Un palanquin transporte Montenegro et un de ses lieutenants, derrière les magasins de la Compagnie. Le colonel Fischel et deux officiers Anglais se trouvaient déjà rendus à l'endroit désigné. Ils remarquent, avec curiosité, le palanquin qui s'avance vers eux. Un jeune homme, vêtu négligemment, y saute lestement à terre, avant que les nègres ne se soient arrêtés. Ce jeune homme, avant d'adresser un mot aux trois Anglais, jette au loin son habit sur le sable, et demande une arme au colonel. Les témoins l'entourent pour régler les conditions du combat. Il les écoute long-temps avec dédain, et se borne ensuite, pour le choix des armes, à faire remarquer, d'un ton ironique, que le colonel porte une épée. A ce geste, le malheureux Fischel s'avance l'épée nue vers Montenegro, qui s'est armé en jetant sur son adversaire un regard de mépris et de pitié. Je jure, s'écrie-t-il, par ceux qui m'entendent, que la femme de ce malheureux fou est innocente, et que ce n'est qu'à regret que je suis réduit à venger l'affront qu'il m'a fait! Le colonel s'indigne de ce propos insultant. Les fers se croisent: la pointe de chaque épée voltige sur le sein de chacun des adversaires; le colonel avance en furieux; Montenegro se défend avec sang-froid et sans chercher à tirer parti de la supériorité de sa force. Les témoins, effrayés, suivent de l'oeil les mouvements rapides des épées, qui s'enlacent et qui se froissent en brillant comme des éclairs. La main du colonel s'élève et réussit à faire glisser son arme sur celle de Montenegro. Le bras de Montenegro, traversé par le fer de son adversaire, se raidit, et la poitrine du colonel vient s'enferrer sur la pointe de l'épée qui lui présente la mort.

Il tombe: sa bouche expirante vomit avec le sang, qui rougit le sable, quelques mots que l'on ne comprend pas. Il expire, et Montenegro s'éloigne sans attendre que son palanquin s'approche pour le prendre. Il court vers la ville, exalté qu'il est par la douleur que lui cause sa blessure, et égaré par le spectacle douloureux qui, malgré son impassibilité ordinaire, a affecté ses regards. En parcourant une des rues de Calcutta, dans le désordre de ses sens et de ses idées, la vue de la tranquille maison de Sophia le frappe. Il monte: les femmes placées dans les appartements veulent l'arrêter, il les repousse, et, tout haletant, tout saignant de la plaie que le fer vient d'ouvrir, il se précipite vers Sophia, qui vole au-devant de lui.

--Ah! grand Dieu! que venez-vous m'apprendre? quel malheur vous est-il arrivé?

--Je viens t'apprendre la mort de ton mari. Je l'ai tué!

--Mon mari! vous! La voix expire sur les lèvres décolorées de la malheureuse épouse.....