Les pilotes de l'Iroise

Chapter 12

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La convalescence de Mosquita arriva. Penchée sur le bras de son amant, elle aimait à se montrer encore affaiblie, dans les rues de Carthagène, où tout le monde admirait le dévoûment que lui avait inspiré l'amour. Sans cesse elle rappelait à Rodriguez le bonheur qu'elle ressentait de lui avoir conservé, au péril de sa vie, des jours qui lui rendaient l'existence si précieuse. Les femmes ne se doutent pas de ce qu'elles perdent en cherchant à nous enchaîner à elles par les liens de la reconnaissance qu'elles veulent imposer à notre amour. Les sacrifices qu'elles nous offrent obtiennent rarement le prix qu'elles attachent à leur dévoûment le plus absolu. Ils nous deviennent à charge dès l'instant où elles semblent ne pas les ignorer assez ou s'en faire un trop grand mérite.

Un mois se passe pour Rodriguez dans la contrainte et le désoeuvrement. Il n'y tient plus. Il apprend qu'un bâtiment anglais est venu à Carthagène, pour procéder à une enquête sur la dernière croisière de _l'Albatros_. Le Libérateur a repoussé tous les faits qui paraissent s'élever contre son capitaine, qu'il regarde comme une des gloires de la république. Les matelots de Rodriguez se sont tus. Mais les soupçons les plus terribles planent sur lui. Mosquita, alarmée sur le sort de son amant, court à lui: Tu ne sais pas, lui dit-elle, ce que les Anglais exigent du Libérateur?

--Que peuvent-ils exiger?

--Qu'il te livre à leur justice. Les plus sinistres accusations planent sur toi.

--Que pourront-ils me prouver?

--Rien; mais la violence et la force peuvent tout.

--Le pavillon colombien me protège; mon titre de citoyen de la république me préserve.

--Tu dois tout redouter d'une vengeance peut-être trop méritée. Il faut partir!

--Oui; mais sur mon corsaire même. Il va armer. Tous mes braves compagnons de course me redemandent. J'irai chercher un refuge au milieu d'eux, et c'est là que l'Anglais viendra m'arracher, s'il veut me punir des maux que je lui ai déjà fait souffrir.

--Ma prévoyance t'a réservé un destin plus sûr et plus heureux. Cet argent que tu as conquis d'une manière si funeste à la mer, tu l'as placé, par mes conseils, sous un nom supposé, en Europe. En prenant ce nom, et en nous dérobant à toutes les poursuites, nous pourrons échapper à la réputation que partout ici tu traînerais avec toi. Comment, d'ailleurs, oserais-tu reparaître sur _l'Albatros_ dans ces mers où tu as déjà porté tant d'effroi.

--Mon projet n'est pas non plus de prendre ici le commandement du corsaire. J'irai l'attendre à Saint-Thomas. C'est là qu'il me rejoindra, et que je pourrai m'élancer avec lui sur ces flots où je veux répandre une nouvelle terreur. La vie me parut indifférente dès que je pus la connaître: aujourd'hui elle m'est à charge. Je partirai.

Fuir! se dit-il en lui-même, dès qu'il put s'abandonner seul à ses réflexions.... Oui, je fuirai, mais en affranchissant ma vie des obsessions d'une femme que je crus aimer, et en courant porter ailleurs l'effroi chez des ennemis qui s'acharnent sur moi après le combat. Homme sans patrie, sans liens, sans famille, sans préjugés, sans crainte, et sans honte, qu'ai-je à faire ici plus qu'ailleurs? Qu'un autre jouisse de l'existence qu'il s'est créée sur le coin de terre où il est né; qu'il s'attache, une fois que la fortune l'abandonne, au gîte où sont ses habitudes, pour pleurer les biens qu'il n'a plus! Moi je vois en pitié et les jouissances et les larmes du vulgaire des hommes. J'ai de l'or, de l'or, que j'ai teint du sang de mes ennemis! Eh bien! ce n'est pas à lui que je demanderai le bonheur. J'ai étanché dans les bras d'une femme jolie, séduisante, cette soif de volupté à laquelle succède la satiété. Le bonheur n'est pas fait pour moi: il n'y a pas assez de plaisirs dans toute la vie des êtres d'ici-bas, pour occuper mon imagination, pour remplir ce coeur avide de choses fortes. Allons porter sur un autre théâtre les désordres que je rêve encore; mais que nul des hommes qui m'ont accompagné dans mes courses, et qui se sont faits les complices de mon existence aventureuse, ne puisse venir un jour me trahir ou m'importuner! Un forban doit briser les instruments dont il s'est servi, dès que le sort l'oblige à fuir. Ces misérables, qui se sont voués à moi pour eux-mêmes, et qui peut-être m'auraient égorgé si je ne leur avais pas imposé le joug d'une règle de fer, doivent périr. Il faut que seul, tout seul, je reste de tout l'équipage de _l'Albatros_. Mosquita elle-même....

À ce nom il s'arrête; il ne veut prendre aucune résolution contre celle qui fut maîtresse si dévouée, si résignée... Il ne l'aime plus, mais son sang a coulé pour lui. La pitié ne l'intéresse pas en faveur d'une femme qui lui est devenue importune; mais il éloigne de son âme l'idée d'un attentat qui coûterait la vie à l'être qui lui a sacrifié la sienne.

On réarmait _l'Albatros_. Il se rend à bord. Il appelle le contre-maître des noirs qui travaillent dans la cale.

--Benito! lui dit-il, avec mystère: Tu es un vaillant nègre.

--On le dit, capitaine.

--Je te crois capable de tout?

--C'est vrai, capitaine.

--Je t'ai chargé de l'arrimage du navire. J'attends de toi un service secret, pour lequel je vais te donner cinq cents gourdes. C'est cinq cents fois ce que tu gagnes dans un jour. Si, après avoir reçu ma confidence, tu hésites ou si tu dis un mot, tu me connais: tu n'existeras pas une heure après m'avoir trahi.

--Captaine, j'écoute: que faut-il faire?

--Il faut, sans que personne ne puisse s'en douter, au moyen d'une des pinces dont tu te sers pour l'arrimage, pousser en dehors du navire une ou deux des gournables au-dessous de la flottaison, de manière que le corsaire ne fasse pas d'eau en rade, mais qu'au premier mauvais temps au large, les gournables partent.

--J'entends bien! vous voulez qu'il aille au fond. Mais vous, capitaine, vous ne serez donc pas à bord?

--Ce n'est pas ton affaire. Voilà six onces d'or! c'est ce que je t'ai promis. Tu en recevras autant dès que ta discrétion m'aura été prouvée.

--Dans une heure, mon capitaine, vos ordres auront été exécutés, et ma journée sera gagnée.

_L'Albatros_ se trouve prêt enfin à mettre sous voiles. Il est convenu entre les officiers et le capitaine, que celui-ci ira attendre à Saint-Thomas le navire, qui se rendra sans lui dans cette dernière île, pour ne pas donner trop de crédit aux soupçons qui se sont élevés sur son compte. Oui, _l'Albatros_ se séparera de Rodriguez, comme un coursier fidèle se sépare du maître qui l'a dompté, et sous lequel il est habitué à courir au combat! Mais il le faut: l'équipage approuve la prudence de son capitaine, et à Saint-Thomas il le retrouvera pour ne plus le quitter. Jusqu'à ce moment on est bien décidé à ne rien entreprendre, à ne rien hasarder; et qu'oserait-on tenter sans Rodriguez, lui le chef le plus renommé entre tous les corsaires, lui, l'idole des forbans, si les forbans peuvent avoir une idole! C'est lorsqu'il aura rejoint ceux qu'il appelle ses braves, qu'on se dédommagera de n'avoir rien fait dans les premiers jours de mer. Rodriguez part pour Maracaïbo: il a son plan arrêté. Son équipage connaît le motif de son départ: personne ne s'alarme de son absence. Mosquita seule accourt: elle n'a pas été prévenue de la fuite de son amant; elle l'accuse de trahison; elle veut partir sur _l'Albatros_; mais le nègre dont Rodriguez s'est servi dans l'arrimage du corsaire, la supplie de rester, prenant en pitié le sort qui l'attend si elle s'obstine à suivre le perfide qui a voulu aussi la sacrifier. _L'Albatros_ appareille, et Mosquita, les yeux attachés sur ce navire, qui lui rappelle tant et de si cruels souvenirs, reste sur le rivage en proie au désespoir le plus affreux, et elle voit disparaître à l'horizon cette voile si connue, cette voile si redoutable, qui porte la terreur sur ces mers où elle doit bientôt s'engloutir!

Rodriguez, sous le nom de l'espagnol Montenegro, a réussi à gagner Curaçao. Un passeport et des lettres de change, obtenus sous ce faux nom, lui permettent de prendre passage sur une mauvaise galiote hollandaise qui doit se rendre à Londres. C'est à bord de cet humble navire qu'il cachera sa funeste célébrité. Le plus cruel des pirates va naviguer au milieu d'un équipage paisible, qui, pendant le quart de nuit, racontera, en frémissant, les exploits récents de l'écumeur de mer; et lui, à côté du conteur troublé, écoutera en souriant les récits de ces bonnes gens, si éloignées de penser que le héros de leurs terribles histoires est là tout près d'eux, qu'il les regarde et qu'il les entend.

La grosse galiote file vers les débouquements avec une bien pauvre cargaison et une marche bien médiocre. Tous les navires qu'elle aperçoit la dépassent en quelques heures. Peu de jours après sa sortie de Curaçao, vers le soir, elle est ralliée par un bâtiment dans la mâture duquel elle distingue des signaux de détresse. Le temps menace, la mer commence à grossir, et la nuit va se faire. Le bon capitaine hollandais attend le navire aperçu, pour lui porter secours, s'il lui est possible. C'est un grand brick armé, et Rodriguez reconnaît dans ce brick, son _Albatros!_ À cette vue, devinant trop bien le motif des signaux du corsaire, le faux Montenegro descend dans sa cabine, où il se couche, malade qu'il se dit, du mal de mer. _L'Albatros_ est déjà rendu le long de la galiote hollandaise. Mettre une embarcation à la mer avec quelques hommes et un officier dedans, n'est pour lui que l'affaire de peu d'instants. Cet officier accoste la galiote.

--Capitaine, dit-il, au Hollandais, je viens te demander un peu de cuir et des clous à pompe. Depuis notre sortie de Carthagène nous avons usé toutes les garnitures de nos appareils de pompe; nous faisons de l'eau comme un panier.

Le Hollandais s'empresse de donner à l'officier ce qu'il juge qu'il ne serait ni humain ni prudent de lui refuser. Il s'informe de la cause, qui a pu déterminer une aussi forte voie d'eau.

--Oh! cette cause-là, nous la connaissons à peu près: c'est un complot.

--Un complot! vous avez donc des montres à bord.

--Non, les monstres, ou plutôt le monstre n'est pas à bord. Mais nous le trouverons peut-être à Saint-Thomas, où nous allons. Deux pieds d'eau à l'heure, concevez-vous cela, vous autres Hollandais, qui n'en faites jamais à bord de vos grosses barques? Mais à propos, de quoi êtes-vous chargé?

--De sucre et de café.

--Raffale que tout cela! Ce ne serait pas la peine de vous chagriner pour si peu, dans votre voyage. Nous n'en voulons qu'à l'argent nous autres. Et pas de passagers, sans doute, à bord de votre _paquebot à cul-rond?_

--Un seul passager. Il est couché: le mal de mer l'a gagné.

--Le mal de mer! Ce n'est donc pas un habitué? Mais voyons-lui donc un peu la mine; je suis docteur en mal de mer, tel que vous me voyez...

Rodriguez entend cette conversation. Il tremble que l'officier, dont il reconnaît la voix, ne vienne lui arracher la couverture sous laquelle il s'est blotti dans sa cabine. L'officier a déjà fait un pas sur l'escalier de la chambre: il va descendre, lorsque du corsaire il entend qu'on lui crie au porte-voix: _Revenez à bord, avant le grain!_ L'officier, à cet ordre, s'empresse de sauter dans son embarcation avec ses hommes, et de pousser au large de la galiote, muni du cuir et des clous à pompe que lui a donnés le capitaine hollandais.

Rodriguez respire: il monte sur le pont; il jette sur _l'Albatros_ un regard de curiosité et de colère, et bientôt il voit son ancien corsaire disparaître au sein du nuage qui s'abaisse sur les flots pour l'envelopper et peut-être pour le plonger sous les vagues que la tempête qui se prépare amoncèle entre les deux bâtiments.

Le pirate Rodriguez enfin quitte bientôt ces mers, qu'il a remplies de son nom exécré. La tête pleine de funestes souvenirs et de projets plus funestes encore, il se promène pendant deux mois de traversée sur le pont étroit du tranquille bâtiment qui porte sa fortune et ses destinées nouvelles. C'est à Londres, qu'à la faveur du nom sous lequel il s'est caché, il pourra, seul de tout l'équipage de _l'Albatros_, réaliser les vues qu'il caresse, comme un lion caresse sa crinière.

11

Londres, reconnaissance, contrariété, passagers, préparatifs de départ, départ.

En débarquant dans la vaste capitale du monde marin, notre Montenegro se sentit soulagé du poids des réflexions auxquelles deux mois de traversée l'ont livré sans distraction aucune. Il se retrouve au milieu de ces Anglais qu'il déteste, mais qui ne peuvent trahir son incognito. Cette multitude innombrable de figures qui passent sous ses yeux fatigués, ne lui offre aucun visage qu'il puisse craindre. Il peut rester là impuni, tandis qu'il lit dans les journaux et dans les brochures qu'on crie autour de lui: _l'Histoire des crimes du pirate Rodriguez_. Il éprouve même un certain plaisir à pouvoir braver, sans danger, la fatale réputation qu'il s'est acquise, au milieu de ses ennemis les plus acharnés. On raconte sa mort à ses côtés; on parle en sa présence des pirateries qu'il n'a jamais faites; et pendant qu'on exagère ses affreux exploits, il rêve aux moyens d'ajouter de nouveaux faits aux faits qui déjà ont attaché une si odieuse célébrité au nom qu'il a laissé chez les Colombiens.

Maître de choisir, avec les lettres de change qu'il a dans son portefeuille, le navire auquel il pourra confier sa fortune sur des mers éloignées, il parcourt les quais immenses des docks de Londres. Un trois-mâts désarmé, récemment capturé sur les côtes d'Afrique, fixe son attention: il le visite, il le marchande; il l'achète. Dans ces bureaux où des courtiers d'hommes vendent des matelots pour toutes les opérations que l'industrie ou l'avidité veulent tenter, il trouve un équipage. Son nouveau bâtiment portera le nom de _Revanche_: ce nom s'accorde bien avec les désirs qu'il nourrit et les projets qu'il médite. Il fait annoncer que _la Revanche_ partira bientôt pour Calcutta, sous le commandement d'un capitaine anglais, qu'il associe à une entreprise dont il cache le but réel sous l'apparence d'une expédition commerciale. _La Revanche_ devient l'objet de la curiosité des marins et des promeneurs, qui admirent, et la vélocité de ses formes, et l'élégance de son gréement, et le bon goût de ses emménagements.

Un jour où il se rend à bord pour donner, comme à l'ordinaire, les ordres qui doivent régler les travaux de l'armement, son capitaine anglais l'informe que des passagers sont venus visiter les chambres: un colonel de la compagnie des Indes et son épouse. Une fille, une gouvernante qui les suivait, lui a remis, avec une sorte de mystère, une lettre pour M. _Rodriguez Montenegro_. Ce nom de _Rodriguez_ inscrit sur l'adresse, agite le coeur de notre pirate: il ouvre précipitamment la lettre et il lit avec effroi, avec terreur, ces mots qui lui laissent à peine la force de cacher son émotion au capitaine anglais, dont l'oeil suit tous ses mouvements:

«Celle à qui tu as voulu arracher la vie, pour prix d'avoir conservé tes jours, existe encore. Elle ne doit le malheur de te revoir qu'au nègre que tu avais chargé d'exécuter l'affreux projet qui a fait périr les complices de tes crimes. Enchaînée à tes pas, j'ai su découvrir le lieu où tu voulais échapper à tous les soupçons qui planaient sur toi. Un bâtiment m'a débarquée à Londres au moment où tu y arrivais. J'ai su m'attacher aux personnes que j'ai décidées à venir aujourd'hui chercher un passage à bord de ton bâtiment J'emploierai les jours que tu as voulu me ravir, à te poursuivre partout où tu voudras m'éviter. Si tu dis un seul mot, je te démasquerai, je t'accuserai et je périrai avec toi, toi sans qui il m'est impossible de vivre ou de mourir.

«Je ne me nomme pas. À cette écriture, que j'ai tracée de mon sang, tu reconnaîtras ce sang qui a déjà coulé pour toi, et tu devineras le nom de l'infortunée qui s'attache à ta vie, comme un remords ou comme un reste d'espérance.

«Adieu! tu me reverras bientôt pour ne plus te quitter.»

Mosquita! encore Mosquita! murmure Montenegro en se promenant sur le pont avec fougue et dépit. Maudit soit le jour où je crus aimer une femme! La vengeance d'un homme me paraîtrait cent fois moins implacable que les obsessions de cette jalousie qui s'acharne à me poursuivre jusque sur les mers que je voulais mettre comme un abîme, entre elle et moi!... Mais qu'elle ne croie pas m'asservir à l'esclavage qu'elle prétend m'imposer. La mort, la mort la plus affreuse me paraîtrait préférable au supplice de redouter sans cesse la présence d'un être qui m'est devenu si odieux!.. Elle s'attacher à ma vie comme un fantôme accusateur!... Elle me menacer de faire tomber sur ma tête le soupçon, qu'elle tiendrait suspendu comme une épée!... Tous les liens qui m'attachaient à elle sont rompus depuis long-temps, et, une fois l'amour évanoui, la pitié éteinte, il reste le dégoût, la vengeance et le châtiment...

Une voiture élégante roule sur le quai du dock où _la Revanche_ est amarrée. Cette voiture, dont le bruit arrache Montenegro à sa préoccupation, s'arrête. Un jockei descend; il remet dans les mains agitées du pirate, un billet de la part du colonel Fischel. C'est une invitation au capitaine espagnol de vouloir bien se rendre chez le colonel pour traiter du passage que celui-ci désire prendre à bord de _la Revanche_. La voiture attend Montenegro. Elle le conduit à Peccadilli, dans un hôtel élégant. Le marin voit s'avancer vers lui, du fond d'une longue cour, un homme d'une quarantaine d'années, à la figure noble et froide, aux manières polies et réservées. C'est le colonel. Il invite le capitaine à monter dans un salon où une femme belle, encore jeune et richement parée, lit avec distraction un livre qu'elle quitte nonchalamment eu apercevant Montenegro. Après quelques questions sur le jour du départ, la longueur présumée de la traversée, l'état du navire, sa marche, les commodités du logement, on parle du prix du passage. Le colonel veut occuper toute la chambre, à l'exception des cabines réservées au capitaine et aux officiers. Montenegro, encore tout ému de la lettre de Mosquita, répond avec distraction, et en prévoyant avec inquiétude l'instant où Mosquita peut-être paraîtra. Il n'insiste pas d'ailleurs sur le prix qu'il a fixé, Ses manières, dont la contrainte qu'il éprouve laisse encore deviner l'abandon et la vivacité, paraissent plaire au colonel; et sa femme, la jolie Sophia, remarque, avec une modeste curiosité, les nobles traits de ce jeune marin, empreints d'un air d'héroïsme et de franchise. On parle du nombre de passagers dont se compose la famille du colonel: lui, sa femme et trois domestiques... Mosquita sans doute sera comprise dans ces derniers... Mais elle ne paraît pas encore, et Montenegro respire plus librement. On se quitte, on est tombé d'accord sur toutes les conditions. On reverra le capitaine chaque jour avant le départ de _la Revanche_... Les époux anglais sont enchantés de Montenegro, et lui s'abandonnerait presqu'au plaisir de s'être assuré de tels compagnons de voyage jusqu'à Calcutta, sans la crainte qu'il éprouve de voir arriver avec eux la femme dont l'idée pèse tant sur son coeur et sur son esprit.

L'armement de _la Revanche_ s'exécute avec promptitude, et le colonel, fidèle à sa promesse, vient chaque jour à bord; quelquefois Sophia l'accompagne, mais Mosquita ne paraît pas avec eux. Le moment du départ approche pourtant, et Montenegro se flatte de l'espoir que la femme qui s'est promis de le suivre, aura peut-être renoncé à la folie de son projet inconcevable. Ce n'est qu'au bas de la Tamise que ses passagers le rejoindront. Le navire dérive avec le courant du fleuve, et l'on voit arriver enfin à bord, le colonel, son épouse, deux domestiques et une femme dont les traits sont voilés sous un large chapeau de paille. Sa mise est simple, sa tournure modeste. Montenegro ne s'occupe que d'elle: aucun de ses mouvements ne lui échappe. Il ne pressent que trop que c'est là le fantôme qui depuis près d'un mois, agite toutes ses nuits, poursuit tous ses rêves d'avenir... Cette femme passe devant lui: il cherche à voir la figure qu'elle évite encore de lui montrer... Il parvient enfin à découvrir cette figure, qui l'inquiète, qui le tourmente, qui le fatigue: c'est Mosquita! c'est Mosquita!..

--Malheureuse, toi ici! redoute ma vengeance!

--Crains plutôt de te trahir!...

On part: le bâtiment quitte les eaux de la Tamise; la terre fuit, et Montenegro trouve à peine le sang-froid qui lui est nécessaire pour commander l'appareillage et la manoeuvre. Un sentiment de malaise qu'il n'a jamais éprouvé encore, l'enchaîne sans force et sans volonté, pendant toute la nuit, sur son banc de quart; et à bord de ce navire qui enlève l'équipage et les passagers aux adieux de leurs parents et de leurs amis, tout avec le soir semble s'abandonner au repos, à la langueur et au silence. Tout est tranquille, excepté Montenegro et Mosquita, qui veillent eux, et qui souffrent!

12

Amour, jalousie, duel, délire, remords, désespoir, retour à Ouessant, fin.

Si quelque chose avait pu arracher Montenegro aux sombres pensées qui l'agitaient, avec quel plaisir il eût vu sa _Revanche_ sillonner les flots plus mâles, plus impétueux de l'Océan, en quittant les eaux de la Tamise! C'est au large qu'elle pourra s'élancer en liberté, batailler avec les vents, et bondir courroucée sur les lames qu'elle va faire gémir, écumer et retentir sous sa guibre si leste et si fine! Elle cingle dans la Manche avec vitesse, et pour ainsi dire avec colère. Les bâtiments nombreux qu'elle rencontre et qu'elle dépasse, comme s'ils étaient à l'ancre, arborent leur pavillon à son approche. Elle ne leur répond seulement pas, tant elle paraît les mépriser. Son capitaine, nonchalamment assis sur le bastingage, contemple de temps à autre, mais encore avec distraction, la haute et flexible mâture de son léger navire, qui, à chaque coup de tangage, secoue tout son gréement, comme une lionne, sortant des eaux, secouerait sa crinière! Que de cuivre vert, si bien appliqué un peu au-dessus de la flottaison, contraste bien avec le noir de cette peinture, qui reluit comme du jais sur ces presceintes polies que l'on croirait grattées avec du verre! _La Revanche_, avec seize pieds de tirant d'eau, est rase au-dessus des flots, comme une chaloupe; ses mâts effilés et ses longues vergues décèlent seuls, avec l'entredeux de ses phares, les vastes dimensions de sa coque: mais à voir son plabord à trois pieds du niveau de la mer, on dirait qu'elle coule sous la charge, et pourtant elle est sur lest... Ce n'est que lorsqu'on l'examine de l'arrière ou de l'avant, que l'on peut remarquer ses larges flancs ras et arrondis vers sa poupe élégante, et que l'on croirait que c'est le fond d'une frégate que l'on a pris pour en faire un aussi joli navire.

Oh! qu'avec _ma coureuse_, dit le capitaine, je ferai de ravages sur les mers de l'Inde! A chaque gros navire qu'il dépasse, et qui paraît richement chargé, l'écumeur de mer sent palpiter son coeur; ses dents claquent d'impatience de ne pouvoir sauter à bord du bâtiment qu'il est encore forcé de laisser derrière lui. Enchaînez un vautour auprès d'une faible alouette, et vous aurez une idée de la figure que fait Montenegro, réduit à ne pas happer les bâtiments dans chacun desquels il voit une capture qui lui échappe.

Mais de quoi se compose l'état-major de _la Revanche_, et son équipage?

De quatre à cinq officiers, cinq passagers, le colonel Fischel, son épouse, deux domestiques et Mosquita... Mosquita!...

De trente hommes qui, une fois rendus dans l'Inde, serviront à former le noyau du personnel avec lequel Montenegro ira écumer les mers de Ceylan, de Sumatra et des îles de la Sonde.