Chapter 9
Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si vous voulez, en moins de trois heures, ils s'étaient familiarisés avec toutes ces merveilles, qui déjà ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils pensaient bien qu'ils pourraient en jouir largement lorsque César serait groom dans cette maison, où, comme ils avaient pu s'en assurer la veille, il n'y avait rien à faire qu'à s'amuser. Quant à Balthasar, toutes ces choses lui étaient indifférentes, et à tous moments il témoignait son impatience par des allées et des venues, des aboiements et des caresses auxquels César et Aimée ne comprenaient rien. Enfin on se trouva en présence d'une grille ouverte et il put sortir; force fut bien à mes amis de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier de la fatigue qu'il imposait aux jambes de ses maîtres, et en moins d'un quart d'heure on se trouva sur la route de Rochemoussue à Fontainebleau. De loin César et Aimée voyaient que le caniche caressait un homme, et cela les intriguait prodigieusement, car Balthasar n'était point d'un naturel familier. Ils hâtèrent le pas. Mais jugez, mes petits lecteurs, quelle fut leur surprise lorsqu'ils reconnurent le père Antoine!... le père Antoine? Comment cela se faisait-il? Lui qui devait être dans son pays, pourquoi nos amis le rencontraient-ils comme cela, à l'improviste, sur la route de Rochemoussue? Leur imagination était aux champs. Bien souvent le sort se plaît à nous jouer de ces surprises qui ressemblent à des coups de théâtre et nous déconcertent tant elles sont inattendues. On se demande comment cela s'est fait et on n'est pas loin de supposer que des créatures d'un autre ordre, des génies, des esprits, se mêlent à notre insu de notre destinée et gouvernent nos affaires, les emmêlant et les débrouillant à leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de nous demander si cela nous plaît. Il ne s'en faut alors de presque rien qu'on prenne pour des êtres réels les créatures charmantes qui peuplent les contes de fées. Mais César et Aimée, qui ne savaient point lire, ne connaissaient point de féeries.... C'est égal! je ne suis pas très-éloigné de croire que s'ils avaient été en état de supposer que des fées et des génies pussent se mêler de leurs affaires, ils auraient, en cette circonstance, trouvé leur intervention rien moins qu'agréable.
«Ah çà, dit le père Antoine, qui vous a amenés par ici, et que diable y faites-vous?»
Ils racontèrent leur histoire et dirent consciencieusement, parce qu'ils ne savaient point mentir, ce qui leur était arrivé depuis trois semaines. Mais à partir du moment où ils avaient rencontré Sabin, le brave homme ne cessa de hocher la tête à tout ce qu'ils disaient. On voyait bien que cette odyssée n'était point de son goût.
«Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda le brave homme.
--Sabin va nous faire placer domestiques au château de Rochemoussue. C'est une grande maison, et où il n'y a rien à faire, dit naïvement Aimée.
--Domestiques, fit le bonhomme en hochant toujours la tête... soit!... si cela vous convient; servir ses semblables est un métier aussi honorable qu'un autre.... lorsqu'il est exercé honorablement. Ne sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les serviteurs les uns des autres en ce bas monde?
Faire rôtir des marrons pour le public ou pour un particulier, n'est-ce pas toujours faire rôtir des marrons? L'essentiel est que les marrons soient rôtis à point.... Moi, il me semble que si je m'étais mis en condition, j'aurais pu faire un brave et honnête serviteur. Après cela, peut-être que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que je ne pense. Mais l'idée ne m'en serait jamais venue.... Ce n'est pas que je sois plus fier qu'un autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point pensé.... Sois donc domestique puisque ça te plaît, mon garçon. Mais entendons-nous; sois-le dans une maison où il y ait de l'ouvrage, et non où il n'y ait rien à faire. Il faut avoir du coeur, mon bonhomme, et gagner le pain qui te fera vivre. Quoi donc! est-ce que le travail te ferait peur?... On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien faire gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela les regarde.... et aussi les bourgeois qui les prennent à leur service. Mais, c'est égal, vois-tu, parader derrière un carrosse ou fainéanter toute la journée dans une antichambre en disant du mal de ses maîtres, ça ne peut pas être un bon état. Tiens, César, veux-tu te mettre en condition et en même temps devenir un homme, apprends l'état de jardinier. Si ton ami Sabin a quelque influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer comme aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras que ta nourriture, mais bientôt on te donnera des appointements, et un jour tu pourras occuper une place de maître jardinier. Mais pour cela il faut être intelligent et travailleur.... Tâte-toi. Allons, te sens-tu capable de cela?... Domestique dans une maison où il n'y a rien à faire. N'est-ce pas une honte d'avoir songé à prendre un pareil métier!... Allons, va retrouver Sabin et ramène-le ici; je veux causer avec ce garçon-là et voir un peu ce qu'il est.»
César et Aimée retournèrent au château et gravirent assez piteusement les trois étages qui conduisaient à leurs mansardes. Celle de Sabin était vide!... Ils cherchèrent partout le fameux sac; point de sac!... tout avait disparu. Ils descendirent à l'office, et demandèrent des nouvelles de leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur serré par un pressentiment pénible, ils revinrent près d'Antoine qui les attendait sur la route.
«Et Sabin, demanda le brave homme.
--On ne sait ce qu'il est devenu.
--Ah! on ne sait ce qu'il est devenu! Eh bien, je vais vous le dire, moi, ce qu'il est devenu. Il est parti avec les vingt-cinq francs dont la moitié vous appartenait à cause de Balthasar, et, d'après le portrait que vous m'en faites, ce doit être l'espèce de vaurien qui est passé près de moi il n'y a pas plus d'une heure et demie, comme j'étais assis sur la route.... Vous voilà bien! maintenant, vos places s'en vont à vau-l'eau!... Ce n'est, ma foi, pas malheureux; il vous fallait une bonne leçon, vous en aviez besoin, vraiment.... Je me demande comment vous avez pu croire qu'un semblable garnement avait du crédit auprès d'un homme comme le prince de Rochemoussue, et comment vous n'avez pas vu tout de suite qu'il n'était qu'un mauvais sujet et un voleur.... Il était temps qu'il vous quittât, car vous alliez devenir deux petits fainéants comme lui.... Ah çà, qu'est-ce qui vous fait pleurer?
--Nous n'avons plus d'argent!
--Voilà-t-il pas une belle affaire! On dirait vraiment que c'est la première fois que cela vous arrive!
--Les gendarmes vont nous arrêter et nous reconduire chez Joseph.
--Écoutez, ça dépend de vous; si vous voulez travailler, suivez-moi et vous n'entendrez jamais parler de Joseph. Sinon, je vous abandonne, et, ma foi! je ne sais pas ce qu'il adviendra de vous. Allons, choisissez....
--Nous voulons travailler, s'empressèrent de dire les deux enfants.
--Alors partons. Seulement ne marchez pas trop vite parce que je viens de faire une maladie; et mes jambes ne sont pas encore bien solides.»
Les pauvres enfants s'empressèrent auprès d'Antoine, et lui demandèrent ce qu'il avait eu.
«Oh! presque rien, répondit le brave homme; un refroidissement, une fluxion de poitrine, je ne sais pas au juste comment le médecin appelle ça. J'avais fait un détour pour voir un ami à moi qui demeure près d'ici. Je ne m'étais jusqu'alors ressenti de rien; mais chez lui je me sens pris tout à coup de frissons, de fièvre.... et j'y suis resté près de trois semaines; à présent ça va mieux, je me rendais tout doucement à la gare lorsque vous m'avez rencontré; car maintenant il faut que je prenne le chemin de fer, je ne suis pas assez fort pour retourner à pied au pays.... Bast! il ne faut plus parler de cela; le bon Dieu qui sait bien mieux que nous comment il faut conduire nos affaires, voulait sans doute que je me trouvasse par ici en même temps que vous autres pour venir à votre secours et vous aider à sortir d'un mauvais chemin....»
Après une heure de marche on était en pleine forêt, César était devenu songeur, et Balthasar humait l'air en poussant de petits cris de joie, puis il s'en allait flairer les arbres et se roulait dans l'herbe avec une sorte de frénésie.
«Est-ce que ça te déplaît de venir avec moi, César? demanda le père Antoine.
--Oh non! répondit l'enfant.
--N'aimerais-tu point la forêt? craindrais-tu d'y avoir peur?
--Peur!... Non, pour ça, je n'y ai point peur; il me semble, au contraire, que j'y ai vécu et que je la connais.
--A la bonne heure!»
CHAPITRE XIV.
Mes amis chez le père Jean.
On atteignit un endroit où le taillis avait été coupé l'année précédente. Le bois de corde et la corps des gros arbres étaient enlevés, mais il restait encore des bourrées empilées sur la lisière des chemins d'exploitation, et de gros tas de bois à charbon qu'on apercevait au milieu des jeunes pousses. Il était bientôt midi, l'air était lourd, le soleil brûlant et la chaleur devenait accablante dans ces sables dépourvus d'ombrage. Aimée ne pouvait plus avancer.
«Nous y voilà, lui disait le père Antoine. Allons, encore un effort!»
Et il montrait aux enfants une épaisse fumée qui s'échappait d'une clairière à cinquante pas de là.
Enfin on arriva et nos amis se trouvèrent en présence d'un homme qui, assis sur le gazon, mangeait tranquillement son pain en regardant brûler le fourneau qu'il venait d'allumer. Au premier abord les enfants pensèrent que c'était un nègre.
«C'est mon ami Jean, leur dit le père Antoine, un compatriote à moi qui est venu s'établir charbonnier par ici.»
Jean détourna la tête et reconnut son ami.
«C'est encore moi, dit celui-ci.
--Il n'y a pas de reproche, fit Jean en lui tendant sa main noire.
--Je le sais!
--Ça ne va pas?
--Pas bien fort.... Mais ce n'est pas là ce qui me ramène; je viens te demander un service?
--Parle?
--Voici deux petits.... c'est malheureux comme les pierres,... la misère, quoi!... Mais c'est bon; je les connais depuis longtemps, j'en réponds. Ils étaient exploités par un misérable; ils se sont échappés. Comment? ils te le diront.... Enfin, les voilà.... Si je les abandonne sur les grands chemins, on les ramasse et on les envoie l'un d'un côté, l'autre d'un autre, dans quelque maison de correction.... Faut pas laisser faire ça, ce serait les perdre; prends-les avec toi.... à eux deux ils valent bien le garçon qui t'a quitté.... Ils travailleront et tu les nourriras.... tu trouveras une petite place pour les loger.... Enfin tu feras pour le mieux. Il est bien possible que l'état ne leur plaise pas; s'ils trouvent mieux, ils le prendront. Fais comme s'ils t'appartenaient.
--C'est bien, dit Jean avec gravité, il sera fait comme tu désires.
--Merci! mon vieux.
--Bon! il n'y a pas de quoi! Ne faut-il pas s'entr'aider en ce bas monde?
--Çà, venez ici, vous autres, dit le père Antoine en prenant les deux enfants par la main, voilà votre maître ou plutôt votre père, car c'est un bon et brave homme que mon ami Jean. Il faut lui obéir et bien faire la besogne qu'il vous commandera. Dame! ce n'est pas un métier de muscadin; avant huit jours vous serez aussi noirs que lui. Mais cela importe peu, si vous êtes aussi honnêtes.... Sur ce, au revoir et bon courage! S'il plaît à Dieu, je repasserai par ici au mois d'octobre.»
Le brave homme embrassa les deux enfants, serra encore une fois la main de son ami et partit tout à fait.
Jean conduisit les deux enfants dans sa maisonnette, une espèce de hutte en terre dans laquelle était installé son ménage de solitaire. Cela se composait d'un lit de feuilles sèches, d'un bahut, d'un fourneau portatif, de deux marmites en terre, de quelques assiettes, d'une demi-douzaine de cuillers et fourchettes en étain et d'une cruche en grès pour aller puiser de l'eau à la fontaine.
«Voici ma demeure, dit-il à mes amis. Dame! ce n'est pas beau!... Mais on y est bien tout de même.... Toi, petite, comment t'appelles-tu?
--Aimée.
--Toi, petite Aimée, tu seras notre ménagère; je ne veux pas que tu touches au charbon. A nous deux, ton frère et moi, nous suffirons à la besogne.... Vois-tu, tu gouverneras la maison, tu tremperas la soupe, tu feras la lessive, tu raccommoderas notre linge. Ce sera bientôt fait, va, sois tranquille: il n'y en a pas beaucoup. Sais-tu coudre?
--Non, répondit Aimée en rougissant.
--Bon! c'est pas la peine de rougir, je te montrerai, moi... puis aussi à savonner nos hardes. Si tu as de la bonne volonté, tout ira bien.»
Jean qui avait amassé une provision de feuilles sèches à quelques pas de sa demeure, leur en apporta suffisamment pour dresser deux lits; puis il exigea que mes amis quittassent les beaux habits que leur avait donnés la princesse de Rochemoussue, et reprissent les vieux que César avait apportés sur son épaule au bout d'un bâton.
«Il faut garder cela pour les dimanches et les jours fériés, disait Jean, on ne peut pas travailler lorsqu'on est en toilette.»
Et il avait bien raison.
Le soir, après la journée de travail, il les conduisit à Arbonne, où il acheta un dé à coudre, des ciseaux, des aiguilles et du fil pour Aimée, qui ne s'attendait pas à tant de générosité. Elle était reconnaissante, et cela faisait plaisir à Jean, qui s'amusait de voir combien elle était fière de pouvoir enfin, comme toutes les fillettes de son âge, porter des ciseaux attachés par un ruban à la ceinture de son tablier, et coudre ses robes s'il en était besoin.
César était toujours songeur; Balthasar galopait comme un fou dans les rues du village, entrait dans toutes les cours et mettait le nez à toutes les portes.
«Qu'est-ce qu'il a donc?» disait Jean.
Tout à coup il disparut; César inquiet partit devant pour le chercher, Aimée le suivit. On entendait le caniche qui aboyait dans une cour au fond de laquelle se trouvait une maison toute basse et toute petite dont les deux uniques chambres avaient leurs fenêtres encore ouvertes. César entra. Les bonnes gens soupaient.
«Qu'as-tu donc? demanda Aimée à son frère, pourquoi es-tu si pâle?»
On ne voyait point Balthasar, mais on l'entendait toujours.
«Madame, dit poliment César à la maîtresse du logis, notre chien est dans votre jardin, voulez-vous nous permettre d'aller le chercher?
--Attendez; il faut que je vous ouvre la porte.
--Ne vous dérangez pas; nous l'ouvrirons bien.
--Si vous savez comment on s'y prend, allez.... Mais voyez donc comme les animaux sont subtils! Il a fallu pour entrer dans le jardin, que celui-ci montât au grenier, et qu'il en descendît par l'échelle qui est appuyée sur la lucarne. Un homme n'aurait pas trouvé ça!»
Les enfants se rendirent au jardin. Balthasar était fourré dans une petite loge en maçonnerie, on eut de la peine à l'en faire sortir, il fallut l'emporter.
«Viens, dit César à Aimée, que je te montre comme il y a de belles roses par ici.»
Et il contourna un avancement que formait le four sur le jardin. Les roses étaient superbes en effet. C'étaient des mille-feuilles, mais elles commençaient seulement à s'ouvrir. Mes amis, qui n'osaient en cueillir, se contentaient d'en respirer le parfum.
«Tiens! vous saviez donc qu'il y avait là des rosiers? dit la femme qui, ne voyant pas ressortir les enfants, était venue pour voir ce qu'ils faisaient. Ils ont été plantés par ceux qui possédaient la maison avant nous. De braves gens qui sont morts bien malheureusement.... Vous en avez peut-être entendu parler?...»
César n'eut pas la force de répondre; il se sauva parce qu'il avait envie de pleurer. Dehors, il put donner cours à ses larmes, et son coeur fut soulagé.
«Qu'a-t-il donc, ton frère? demanda la femme à Aimée, pourquoi se sauve-t-il comme cela?
--C'est sans doute parce qu'il ne veut pas faire attendre notre maître qui est dans la rue.
--Votre maître? Ah! mon Dieu! est-ce que vous êtes déjà en condition?
--Oui,» répondit Aimée, en fermant la porte. Puis elle ajouta: «Je vous remercie, madame.
--Il n'y a pas de quoi, ma petite, dit obligeamment la femme.... A une autre fois, si l'occasion se représente.»
Aimée sortit, et trouva Jean qui questionnait César.
«Voilà ce que c'est, dit la petite fille, dans le temps que nous étions à Paris, il rêvait toujours de la campagne, de bois, de villages, de rochers, enfin de tout ce qu'on voit par ici, n'est-ce pas, César?... C'est bien singulier, allez, cette petite maison et ce jardin, on eût dit qu'il les connaissait, n'est-ce pas? dis donc, César?»
Le pauvre enfant sanglotait.
«Nous ne reviendrons plus par ici, va, calme-toi,» lui disait Jean, qui ne savait que penser de cet accès de douleur.
On rentra tout attristé à la maison; cependant le lendemain dès le matin César se mit courageusement à l'ouvrage, il était fort et ne s'épargnait pas la peine. Jean l'encourageait.
Quant à Aimée elle rangeait, lavait et balayait comme une petite femme. Jean lui avait appris comment il fallait faire, et elle s'acquittait déjà bien de sa tâche. Puis il lui montra à coudre.
Il fallait voir le bonhomme assis sur l'herbe, les jambes croisées à la façon des tailleurs, tenant d'une main une grosse aiguille dans laquelle était passée une aune d'un gros fil noir.
On mettait des bouts de manches à une blouse de laine. Jean cousait en surjet. Ce n'était pas fin, oh! non, mais cela tenait bien, car le fil était solide.
Il disait à Aimée:
«Vois-tu bien, petite, regarde comme cela se fait: on attache un bout de l'étoffe à sa ceinture, on tient le reste ferme et bien tendu avec sa main gauche, de la droite on passe l'aiguille comme cela, on la tire de l'autre côté et le point se trouve fait. Essaye un peu à ton tour, pour voir si tu réussiras.»
Aimée prenait la manche et essayait; mais elle ne réussissait pas toujours. Pour un point qui pouvait rester, il y en avait dix qu'il fallait défaire. Tout lui causait de l'embarras; c'était son dé qui tombait, le fil qui se bouclait, l'aiguille qui se défilait.... Que sais-je encore?... Puis elle prenait trop d'étoffe:
«Ne mords pas tant, petite, ne mords pas tant,» disait le brave homme.
Enfin, à chaque instant elle se piquait les doigts, mais ce n'était qu'un menu détail, elle ne s'en plaignait point.
César, accroupi devant elle, disait:
«Pas si loin, le point sera trop grand.»
Ou bien:
«Un peu plus à droite, un peu plus à gauche.»
Il lui ramassait son dé et enfilait les aiguilles.
Après quelques leçons, Aimée était aussi forte que son maître, qui, dans sa joie, imagina de tailler dans de vieux vêtements à lui, une blouse et un pantalon de fatigue pour César. Il prit la peine de bâtir toutes les coutures, Aimée fut chargée de les coudre. Elle s'en acquitta à la satisfaction générale. Dame! vous pensez bien que les points se laissaient voir; d'autant plus que le fil noir étant venu à manquer, on avait été obligé d'en employer du blanc; mais Jean trouvait cela superbe, c'était le principal, n'est-ce pas? Et puis deux jours après il n'y paraissait plus; tout était de même couleur.
Certes, on ne menait pas une vie molle et oisive dans la hutte du charbonnier, et le soir chacun se couchait sur son lit de feuilles sèches, sans demander que la journée fût plus longue; mais enfin on avait fait son devoir et on s'endormait le coeur satisfait.
Balthasar prenait un goût tout particulier à ce genre de vie. Il allait et venait à sa guise, courant dans le bois toute la journée, mais se trouvant toujours à la maison à l'heure des repas pour manger, et la nuit pour monter la garde. Nos amis le laissaient faire. Il paraissait d'ailleurs si bien connaître les chemins qu'il n'y avait pas lieu de se préoccuper de ses absences; pourtant un soir il ne rentra pas à l'heure ordinaire. On fut inquiet. Le lendemain César remarqua que le caniche avait du sang au cou et des égratignures aux oreilles.
«Il se sera battu à la chasse,» dit Jean.
Et les choses en restèrent là.
Deux jours plus tard il n'était pas encore rentré à l'heure du souper; on n'y fit point attention; on se coucha même sans l'attendre. Mais cette fois il ne revint pas. Jean et mes amis s'en allèrent dans tous les villages des environs pour demander si on ne l'avait point vu.
«Il est venu tous les jours de la semaine passée, leur dit la maîtresse de la petite maison d'Arbonne. Mais, depuis deux ou trois jours, nous ne le voyons plus.»
Il était donc perdu ou bien, qui sait, mort dans quelque fossé loin de ceux qui l'aimaient.
Les pauvres enfants ne pouvaient se consoler de ce malheur, ils en avaient perdu le sommeil et l'appétit et faisaient pitié à Jean qui cherchait tous les moyens de les distraire.
CHAPITRE XV.
César et Aimée à la comédie.
Enfin on gagna le vingt-cinq mai. C'était un dimanche, et à l'occasion de nous ne savons plus quel événement, il y avait fête à Fontainebleau. Jean leur promit de les y conduire; on avança la besogne le samedi, et le lendemain dès huit heures tous trois étaient prêts à partir. Il les fit passer par les bois de Franchard afin qu'ils pussent contempler ces gorges et ces rochers sauvages qui font l'admiration des touristes. Aimée n'avait jamais rien soupçonné de pareil; il n'en était pas de même de César qui se détourna pour voir la roche qui pleure et la grotte de l'ermite. Près de la maison du garde, un nuage lui passa devant les yeux, il chancela.
«Qu'est-ce encore? demanda Jean qui l'observait.
--Tout à coup, répondit l'enfant, il s'est présenté à mon esprit comme une vision d'homme et de femme mutilés!... mais ce n'est plus rien.»
Tous trois cheminaient d'un bon pas; ils voulaient arriver assez tôt pour entendre la messe. Jean, qui savait lire, portait son gros paroissien sous le bras. Il l'ouvrit à l'église et suivit l'office avec un recueillement admirable: se mettant à genoux, s'asseyant ou se tenant debout selon qu'on était à l'Évangile, au Credo ou à l'Élévation. Dans ce beau livre,--objet d'une grande admiration de la part de mes amis,--dans ce beau livre, qui avait été imprimé à Limoges en dix-huit cent huit, plusieurs passages étaient notés, Jean les psalmodiait naïvement à haute voix, et sans s'inquiéter le moins du monde de la cacophonie que cela formait avec le plain-chant romain qu'on psalmodiait au lutrin.
Quant à mes amis, bien lavés, bien peignés, ils lui faisaient honneur par leur gentillesse et leur bonne tenue, et se contentaient de répéter à voix basse les prières qu'il leur avait apprises. Après la messe, on mangea un morceau sur le pouce en se promenant dans le parc, où toute la belle société s'était donné rendez-vous. A deux heures, on décida qu'on irait à la comédie.