Chapter 10
Il y avait sur la place du marché une demi-douzaine de baraques qui faisaient rage avec leurs parades. La foule qui les regardait était épaisse, mais Jean savait se faire de la place, et, grâce à lui, les deux enfants se trouvèrent bientôt au premier rang. Après avoir écouté pendant quelque temps la musique de forcenés et les sottises que les saltimbanques débitaient au public, César et Aimée se décidèrent pour une baraque où un individu costumé en diable, et un autre en pierrot, jouaient du fifre et de la grosse caisse, pendant qu'une assez belle fille en spencer de velours et en jupe de tulle, exécutait un pas de fantaisie, qu'elle interrompait à chaque instant pour venir souffleter le pierrot, lequel, sous prétexte de lui faire des compliments, lui disait de malicieuses naïvetés. Nos amis, et la foule avec eux, riaient de bon coeur de la façon comique dont le pierrot recevait le soufflet, et des grimaces qu'il faisait en affectant d'avoir la mâchoire disloquée. Pendant qu'ils s'amusaient aux _bagatelles_ de la porte, Jean étudiait la toile au milieu de laquelle était représentée toute la troupe faisant la pyramide; de chaque côté on voyait les saltimbanques sautant par-dessus un magnifique cheval alezan brûlé, et de l'autre, la belle fille aux soufflets dansant sur la corde. Tout à fait en haut sur une large bande nouvellement ajoutée on lisait la réclame suivante:
«Exhibition d'un chien savant élevé et dressé par le roi d'Astrakhanie, Mithridate soixante-quinze?» Cette inscription, qui tirait l'oeil de la foule, donnait à penser à Jean; et sans rien dire à mes amis, le brave homme les fit entrer les premiers dans la baraque. Ils n'avaient que des places de seconde classe, mais cela ne faisait rien; on y était bien tout de même, et d'ailleurs ils ne tenaient point à briller au premier rang.
Mes amis étaient fort émus de tout ce qu'ils allaient voir, car, malgré les descriptions merveilleuses que Sabin s'était plu jadis à leur faire, ils ne pouvaient en avoir qu'une faible idée. Sabin, du reste, avait une façon de raconter qui présentait mal les choses à des esprits simples et neufs comme eux.
Enfin, le spectacle commença. Deux garçons qui n'avaient pas plus de huit ans, firent la culbute sur une vieille couverture qui servait de tapis; ils se prenaient par le bout du pied et se retournaient à tour de rôle comme des sacs de son. Après ces enfants, on amena un pauvre vieux cheval dont les reins affaissés, les jambes vacillantes, le garrot tendu et la tête morne ne disaient que trop les fatigues. Tous les hommes de la troupe,--ils étaient huit,--sautèrent assez lestement par-dessus en s'aidant de la main. Puis la belle fille dansa sur la corde. Il y eut ensuite un entr'acte pendant lequel la danseuse fit une quête.
Alors l'individu costumé en diable vint annoncer que la seconde partie du spectacle se composait des exercices de M. Sabin, le célèbre jongleur, qui n'avait pas encore douze ans révolus, et dépassait de cent coudées en adresse et en habileté le célèbre Z..., du _Cirque de Paris_. Mes amis, à l'idée de revoir leur compagnon d'aventures, se sentirent quelque peu troublés. Le diable annonça en outre l'exhibition du chien savant, et, pour clore le spectacle, le grrrand tableau de la pyramide!
Sabin s'avança et fit un beau salut aux spectateurs.
«Sabin, demanda Jean, n'est-ce pas ainsi que s'appelait votre voleur?
--Oui, répondit César, et c'est le même que vous voyez là.»
Sabin était véritablement habile; de plus, il possédait au suprême degré l'art de se rendre sympathique à la foule, qu'il savait émouvoir et dont il s'attirait l'admiration par l'aisance, la sûreté, la hardiesse et l'ardeur qu'il mettait à ses exercices. Il était, du reste, le seul de la bande qui fût réellement artiste. Aussi, dès qu'il se présentait, était-il toujours bien accueilli!
Lorsqu'il eut achevé ses exercices accoutumés, on lui apporta un petit chien dont le pelage était si singulier qu'il semblait teint.
Mais alors l'illustre Lucifer jugea convenable de faire un speech aux spectateurs pour les préparer aux merveilles qu'ils étaient admis à contempler.
«Mesdames et messieurs, dit-il gracieusement, le chien que nous avons l'honneur de vous présenter ne se trouve plus qu'en Astrakhanie, un royaume qui est situé, géographiquement parlant, entre la Chine et l'Hindoustan. Mais ce sont là des choses que vous savez aussi bien que moi.... si ce n'est mieux.» (Approbation du public à cette flatterie délicate.)
César et Aimée étaient tout yeux et tout oreilles.
«Depuis des siècles, reprit Lucifer, cette race au pelage brun, tacheté de feu, comme vous voyez, est disparue de notre vieille Europe.--Vous pouvez, si cela vous plaît, consulter le travail qu'a fait sur ce sujet l'illustre Cuvier, un savant français, un de nos compatriotes, messieurs.--Cette race est donc disparue de notre vieille Europe; vous verrez aussi dans les ouvrages de l'illustre naturaliste que je viens de vous nommer, qu'elle est antédiluvienne. Il y est également prouvé que les individus en sont plus intelligents que ceux de toutes les autres. Et ce, par la raison toute simple qu'ils ont le cerveau plus développé d'un tiers.... au moins. Regardez le crâne de celui-ci!... Du reste, pour que vous ne conserviez aucun doute à ce sujet, monsieur Sabin (les artistes aiment à se donner mutuellement le titre de monsieur), monsieur Sabin aura l'honneur de faire circuler Nador dans la salle.... Maintenant, mesdames et messieurs, je dois, pour rendre hommage à la vérité et justice à qui de droit, déclarer que ce chien a été dressé par mon auguste maître.... et ami, le roi d'Astrakhanie, Mithridate soixante-quinze, en personne; un grand roi, messieurs, qui aime ces charmantes bêtes avec la même passion qu'avait jadis pour elles le roi de France, Henri III, surnommé le dernier des Valois, à cause de son courage et de sa valeur, comme vous savez tous.... Si je vous donne tous ces détails, mesdames et messieurs, c'est parce que je ne voudrais pas que vous crussiez...»
Cet imparfait du subjonctif fit bondir un titi (il y a des titis partout) qui s'écria:
«As-tu bientôt fini de nous ennuyer avec ton chien! Avec ça qu'on ne voit pas que c'est un caniche et que tu l'as teint toi-même!
--Puisque t'as un cuvier, cria un autre, tu feras bien de le mettre dedans avec une forte lessive pour lui rendre sa couleur naturelle.»
A ces propos le public (le public est inconstant dans ses admirations, hélas!), le public se mit à rire bruyamment.
Lucifer était mécontent.
«Voyons, fit le premier titi, assez de _blague_ comme ça... Ça devient _embêtant_. Montre-nous ce qu'il sait faire, ton caniche, et passons à autre chose!»
On rit de nouveau. Seuls mes amis étaient sérieux. Lorsqu'on se fut calmé, Sabin présenta au chien un cerceau en papier en lui disant pour l'encourager.
«Holà! Nador, holà!»
Mais Nador humait l'air de tous côtés et ne regardait point le cerceau.
César et Aimée étaient tout debout sur leur banc.
«Balthasar! s'écrièrent-ils en même temps, ici, Balthasar!»
Le chien s'élança, mais Sabin eut le temps de le retenir.
«Balthasar! c'est Balthasar! criaient les deux enfants; ici, ici, Balthasar!»
Le chien mordit Sabin pour se débarrasser de lui, et d'un bond franchit l'espace qui le séparait de mes amis.
Cela fit émeute dans la baraque. Tous les spectateurs s'étaient levés; on criait, on gesticulait, on interpellait Lucifer et Sabin. Tout le monde demandait des explications. Alors Jean réclama le silence d'une voix forte, et, avec l'assurance que donne le bon droit, il dit en montrant Lucifer et Sabin:
«Ces gens sont des misérables; ils ont volé ce chien à mes enfants adoptifs; César et Aimée, que voilà.
--Vous en avez menti! s'écria Sabin furieux. Ce chien est à moi. Ici, Nador!»
Mais Nador fit la sourde oreille.
«Vous voyez!» dit Jean au public.
Mais comme toujours, mes petits lecteurs, il se trouva des soutiens pour la mauvaise cause, et les deux saltimbanques furent en un clin d'oeil entourés de gens qui criaient:
«Prouvez, prouvez donc que ce chien est à vous?
--Oui, oui, donnez des preuves, répétaient Lucifer et Sabin, auprès de qui toute la troupe était accourue.
--Pour preuve, dit Jean, je donne ma parole!
--Ce n'est pas une preuve, ça!...
--Comment ce n'est pas une preuve!
--Allons, allons, mon brave homme, rendez Nador à Lucifer, qui en est le véritable propriétaire.»
La belle fille et sa mère,--une horrible vieille, ridée et maquillée,--toutes deux le poing sur la hanche, apostrophaient Jean en termes aussi violents que grossiers.
«Si vous ne rendez pas Nador, nous allons vous conduire au poste, disaient les amis de Lucifer.
--Faites!» répondait Jean toujours calme.
César et Aimée tremblaient comme les feuilles des arbres pendant l'orage.
«Faites! dites-vous? Eh bien! nous allons voir!»
Et ces individus qui n'avaient aucune raison de préférer Lucifer à Jean, mais qui cherchaient tout simplement à donner carrière à leur humeur batailleuse, s'apprêtaient à tomber sur le brave homme à bras raccourcis, lorsqu'un gendarme, qu'on avait été chercher, entra dans la baraque. Aussitôt trois enfants, deux jeunes garçons et une fillette, coururent à sa rencontre.
«Monsieur le brigadier, dit le plus âgé, il faut que vous fassiez rendre justice à ces enfants. Ce chien leur appartient. Ils l'avaient avec eux lorsqu'ils étaient aux Granges, chez mon père.
--Soyez tranquille, monsieur Richard, répondit le brigadier.
--Mais vous-même, monsieur le brigadier, vous l'avez vu le jour où vous les avez rencontrés à la ferme.
--Je ne m'en souviens pas, monsieur Richard.
--Quoi! vous ne vous en souvenez pas? Mais regardez-les donc.
--Eux, je les reconnais, mais le chien....
--Monsieur le brigadier, je vous donne ma parole, moi, qu'il est à eux!
--Bien, monsieur Richard.
--Demandez à Florentin et à Florentine, si vous doutez encore.
--Non, monsieur Richard, je ne doute pas....
--Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est, s'écriait-on autour de Lucifer. Un gendarme qui reçoit des ordres d'un enfant? Qu'est-ce que M. Richard vient faire ici? Nous ne connaissons pas M. Richard, nous autres....
--Monsieur le brigadier, dit Lucifer avec le calme d'un honnête homme, faites votre devoir; rendez-nous Nador et chassez ces imposteurs!»
A vous dire vrai, mes petits lecteurs, le brigadier était fort embarrassé. Il ne doutait point que les saltimbanques ne fussent des coquins, mais toutes les apparences d'honnêteté étaient pour eux.
«A bas le brigadier qui ne fait pas son devoir! cria-t-on dans la foule.
--A bas le brigadier!» répétèrent des voix nombreuses.
On ne s'imagine pas combien de gens sont heureux de crier à bas quelqu'un ou à bas quelque chose!
En attendant, Lucifer, qui était habile et ne voulait pas avoir l'air d'encourager les mutins, fit taire ses partisans.
«Monsieur le brigadier, dit-il poliment, croyez que personne plus que moi ne respecte la justice et l'autorité dont vous êtes le digne représentant. Obtenez seulement que ce brave homme et ces enfants, que je veux bien croire victimes d'une erreur, lâchent Nador, qu'ils serrent dans leurs bras comme s'ils voulaient l'étouffer, faites qu'ils lui rendent sa liberté. Il va de suite revenir avec M. Sabin, et le spectacle pourra continuer.»
Mes amis tenaient en effet Balthasar serré avec force contre leur poitrine, et se défendaient courageusement contre les agressions des jeunes saltimbanques qui voulaient le reprendre.
«Allons, allons, brigadier, faites votre devoir!» disait-on autour de Lucifer.
Richard indigné vint s'asseoir avec Florentin et Florentine auprès de César et d'Aimée pour les soutenir et les encourager.
Le brigadier, tout en imposant silence à la foule, réfléchissait à la conduite qu'il devait tenir. Quelque chose lui disait que Lucifer était le voleur; il avait comme un vague souvenir d'avoir rencontré ces saltimbanques, et il cherchait quel compte ils avaient à régler avec la justice. Mais où les avait-il vus!... A Villeneuve? Peut-être bien. Seulement, comme il n'en était pas certain, il ne pouvait rien faire. On n'arrête pas les gens sur de simples soupçons.
Sabin, lui, ne perdait point le temps en réflexions; il connaissait parfaitement la vérité que cherchait le bon gendarme; mais son intérêt n'était point de la divulguer. Il s'était approché traîtreusement des enfants, et là, un morceau de sucre entre les dents, un autre dans chaque main, il attendit que l'occasion se montrât propice. Elle ne tarda point. Les plus jeunes enfants de Lucifer faisaient tout leur possible pour battre mes amis; ceux-ci, obligés de repousser leurs attaques, ouvrirent imprudemment les bras. Au même instant Sabin enleva Balthasar qui, s'enlaçant après lui, se mit à lui lécher la figure et les mains. Le pauvre animal, qui jeûnait souvent depuis qu'il était devenu le pensionnaire de Lucifer, dévorait le sucre que Sabin avait entre les dents. Alors le bon public, celui qui jusque-là avait soutenu César et Aimée, tourna du côté de Lucifer, pour qui la partie était gagnée, et aussitôt un haro s'éleva contre mes malheureux amis et contre Jean, leur père adoptif.
«A la porte, les escrocs! criait-on de tous côtés, au poste les voleurs!... etc., etc....
--Je n'en demande pas tant, dit le généreux et prudent Lucifer, qu'ils s'en aillent et qu'on n'en entende plus parler.»
On les expulsa sur-le-champ de la baraque, et Jean lui-même, le brave Jean dont la probité n'avait auparavant jamais reçu d'atteinte, dut chercher dans la retraite un refuge contre les mauvais propos qui lui arrivaient de toute part.
«J'espère, dit-il en sortant, que la justice prendra bientôt sa revanche et que votre triomphe ne sera pas de longue durée.»
La représentation continua. La faim faisait faire à Balthasar des choses qui devaient singulièrement répugner à sa conscience de chien honnête.
«C'est égal, dit un titi en sortant du spectacle, je ne suis pas encore convaincu, moi, car ce chien n'était qu'un caniche déguisé. Et il me semble qu'il n'est pas besoin du discernement de Salomon pour savoir où est le bon droit dans tout ça.»
Richard, ainsi que Florentin et Florentine, incapables d'abandonner des amis dans la défaite, avaient suivi César et Aimée, et leur proposaient, pour les consoler, de les conduire chez Mme de Senneçay, où devait se trouver M. Lebègue.
«Venez, disait Richard, mon père vous fera rendre Balthasar.
--Non, monsieur Richard, non, répondit Jean; vous êtes bien honnête, mais nous ne pouvons accepter votre offre. Madame votre tante ne nous connaît pas; aller comme cela chez elle serait lui causer de l'embarras et peut-être du désagrément. Nous préférons retourner à la maison. Parlez de nous à monsieur votre papa, et, s'il le désire, nous irons le voir. Tout le monde sait que c'est un digne homme. Vous lui direz, monsieur Richard, que nous sommes à ses ordres.»
CHAPITRE XVI.
L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela.
Et Jean emmena César et Aimée, qui fondaient en larmes. Ils rencontrèrent sur la place quelques _anciens_ d'Arbonne qui se préparaient à reprendre le chemin de leur village. Quand on est vieux, on en a bientôt assez du tumulte des fêtes; le bruit, les tambours, les spectacles, les danses, la musique, tout cela vous étourdit et ne vous dit plus rien à l'imagination. On lui préfère cent fois le silence des bois, qui permet à l'esprit de se recueillir; l'ombrage des vieux arbres, où l'on est si bien pour deviser du temps passé, et la contemplation de la campagne, qui réjouit le coeur en lui parlant sans cesse d'avenir.
Ils arrêtèrent Jean, qui se préparait à passer outre.
«Ne voulez-vous donc point que nous fassions route ensemble, père Jean? demandèrent-ils.
--Pour moi, répondit Jean, je ne demande pas mieux, et si cela vous convient?...
--Venez, mon brave. Un honnête homme de plus ne gâtera pas notre société.... Mais vous emmenez trop tôt ces pauvres enfants; ils auraient voulu rester pour voir le feu d'artifice.... C'est sans doute ce qui les fait pleurer.
--Non, répondit Jean; ils sont plus raisonnables que cela, Dieu merci!... S'ils pleurent, c'est qu'ils en ont réellement sujet.»
Et il raconta, en peu de mots, leur affaire et l'histoire de Balthasar.
«Balthasar, dit un vieillard comme en cherchant dans ses souvenirs, où donc ai-je connu un chien qui s'appelait Balthasar?»
Le désespoir de mes amis se calmait dans la société de ces braves gens, qui les regardaient avec une attention singulière.
«Est-ce qu'ils sont à vous, ces enfants-là, père Jean, demanda l'un d'entre eux en relevant la tête de César pour le regarder en face.
--Non.»
Et Jean dit comment ils lui étaient arrivés.
«C'est singulier tout cela.»
On continua de marcher.
«C'est étrange, reprit le même vieillard, plus je regarde ces enfants et plus il me semble les avoir déjà vus.
--Et moi de même, dit un autre.... Mais ce n'est pas étonnant; le garçon a dans le tour du visage un faux air de ressemblance avec ton petit-fils.
--C'est donc cela!... Ne trouves-tu pas aussi que la fille a quelque chose dans les traits qui rappelle ta petite-fille?... La nature est bizarre dans ses rapprochements. S'ils étaient d'Arbonne, ce ne serait pas étonnant; tous les habitants y sont plus ou moins parents les uns des autres.... Mais des enfants qui sont nés on ne sait où, à l'autre bout de la France, peut-être.»
On repassa près de Franchard. César, ému de nouveau, contint son émotion. Pas assez cependant pour n'être pas remarqué du vieux paysan qui l'observait.
«Pourquoi donc, mon garçon, que tu deviens si pâle? demanda-t-il; serais-tu malade?
--Non, répondit César, je vous remercie....»
Et il partit en avant avec sa soeur pour échapper aux questions qu'on pourrait lui faire encore, et auxquelles il était embarrassé de répondre.
«Ah! père Jean, reprit le vieillard, je ne passe jamais ici sans être ému par le souvenir d'un malheur dont notre famille y a été frappée.... il y a juste six ans, jour pour jour.... On était au lundi, mais c'était le 25 de mai, comme aujourd'hui.... Étiez-vous déjà dans le pays, il y a six ans, père Jean?
--Non, à la Saint-Pierre, il n'y aura encore que cinq ans.
--N'importe! vous avez dû en entendre parler....
«La femme était ma nièce.... C'était une toute jeune personne, puisqu'il fallait encore aller jusqu'à la Saint-Denis pour qu'elle eût ses vingt-quatre ans accomplis.... Son mari était plus âgé de quelques années.... Nous les avions mariés cinq ans auparavant dans la semaine de Pâques.... Il y a onze ans de cela; mais qu'est-ce que onze ans pour un vieillard? Je m'en souviens comme d'aujourd'hui!...
«Son père, mon propre frère, qui était le plus jeune de sept garçons, est mort le premier. Il a donné le signal; les autres l'ont rapidement suivi; il ne reste plus aujourd'hui que François, mon compagnon de route, et moi le plus âgé de tous.... Ma nièce perdit sa mère peu de temps après. La pauvre petite devint orpheline dès son bas âge, au moment où les soins de ses parents lui étaient le plus indispensables. Elle nous restait donc sur les bras à sept ans avec un tout petit bien; une maison et un jardin que vous avez pu voir à l'entrée du village du côté de la forêt. A quatorze ans, elle savait lire, écrire et compter mieux que pas un autre enfant de l'école. Nous lui fîmes alors apprendre l'état de couturière, afin qu'elle pût gagner sa vie et se tirer d'affaire sans le secours d'autrui... A dix-huit ans elle parla de se marier; elle avait fait la connaissance d'un carrier qui lui plaisait. Un carrier, ça ne nous convenait pas trop à nous autres.... Nous sommes tous cultivateurs dans la famille, et nous aurions voulu lui voir épouser un homme qui fût aussi cultivateur.... Et puis, les carriers sont moins bien vus; ça gagne de l'argent, mais ça s'amuse.... Et d'ailleurs ils ne tiennent pas au sol comme nous autres, dont quelques familles ont des racines qui remontent à plus de deux cents ans dans le pays. Ils sont changeants, et, pour un rien, une contrariété, un caprice, transportent leur nid dans les quatre coins de la France. Je craignais de voir un jour ma nièce partir comme cela.... Mais ça lui plaisait, il fallut bien la laisser faire!... C'était, du reste, un bon garçon; il se conduisait bien et la rendait heureuse.... Ils avaient deux enfants, deux chérubins, deux petites têtes blondes; un garçon et une fille. Enfin on pouvait croire que c'était un ménage béni d'en haut.... Dans nos familles on est solidaire les uns des autres! on partage les mêmes joies et on s'afflige des mêmes peines: nous étions heureux de son bonheur, et nous avions lieu d'espérer qu'il serait durable, lorsqu'un jour, il faisait beau comme aujourd'hui, mais c'était dans la matinée, on vint me chercher pour me conduire dans la forêt où ma nièce m'attendait, disait-on. Je voyais bien qu'il y avait quelque chose; on me donnait à entendre qu'un malheur était arrivé.... Mais lequel? Moi, je ne devinais pas. Qui aurait pu supposer cela?... Pourtant, j'avais prié François de m'accompagner. Notre guide nous conduisit à l'abbaye de Franchard. A la porte je vis les deux petits enfants; ils étaient assis à l'ombre avec les enfants du garde. L'aîné, qui avait déjà quatre ans, se tenait immobile et comme stupéfié. Il ne pleurait pas, mais il était frappé. Mon frère et moi, nous fûmes saisis de le voir en cet état.--«Père Cyprien, me dit mon guide, il faut demander à Dieu de vous donner du courage.»
«Nous entrâmes. Oh! père Jean, que le bon Dieu vous préserve de voir jamais ce que nous vîmes alors!... Ma nièce, ma pauvre nièce! une enfant que j'avais élevée! Une jeune et belle femme tout à l'heure pleine de vie et de santé.... Elle gisait là sur un lit de sangle, mutilée, sanglante, les membres hachés!--Et elle vivait; le coeur n'avait pas été atteint!... La pauvre enfant, elle poussait des cris!... Oh! ces cris-là, ils ne me sortiront jamais de la mémoire, il me semble que je les entendrai encore dans l'éternité. Son mari se mourait sur un autre lit à côté d'elle.... Et elle voyait cela!... On ne peut rien imaginer de plus affreux!... Les malheureux, on avait, sans les prévenir, mis le feu à une roche sur laquelle ils s'étaient assis pour prendre leur repas.... J'avais alors soixante-dix ans; dites, père Jean, n'était-ce pas pitoyable d'être arrivé jusqu'à cet âge pour voir de telles choses!»
Comme je vous l'ai dit, mes petits lecteurs, César et Aimée marchaient en avant; ils n'avaient donc pu entendre cette douloureuse histoire. Mais Jean l'avait écoutée attentivement; et à l'aide de certains rapprochements, il cherchait à convertir en certitude les soupçons qui n'avaient cessé de le poursuivre depuis la première visite de mes amis à Arbonne.
«Et les enfants? demanda-t-il au vieux Cyprien.
--Les enfants? Ah! voici: Le frère du mari de ma nièce, un monsieur qui était établi marchand à Paris les emmena chez lui. C'était leur oncle et leur plus proche parent; il en avait le droit. Il fallut, pour aider à les élever, vendre la petite maison qui ne rapportait presque rien et en placer l'argent sur l'État. Ce nous fut un gros crève-coeur, car c'était la maison où nous étions tous nés et où nos parents étaient morts. Si j'avais eu de l'argent alors, je l'aurais achetée; mais j'avais déjà donné mon bien à mes enfants; eux, de leur côté, obligés de me faire une rente et d'élever leur famille, avaient trop de charges pour mettre là deux ou trois billets de mille francs. François se trouvait alors dans une position absolument semblable à la mienne.
--Mais, reprit Jean, absorbé par ses propres pensées, vous les avez revus depuis!
--Les enfants? Non; ce monsieur de Paris n'était pas disposé à frayer avec de petites gens comme nous....
--Mais vous lui avez écrit pour demander de leurs nouvelles?
--Oui certes; mais jamais il ne nous a répondu. Mon gendre a même fait le voyage de Paris exprès pour les voir; mais M. Joseph Ledoux ne demeurait plus à l'adresse qu'il nous avait donnée.