Les petites filles modèles

Part 11

Chapter 113,837 wordsPublic domain

Ne bougez pas, les autres; je vais descendre celle-ci et je regrimperai. Combien êtes-vous dans ce beau nid?

MARGUERITE.

Nous sommes deux.

L'HOMME.

Bon; ce ne sera pas long. Attendez-moi là, numéro 2, que je place le numéro 1 dans ma carriole.»

Le brave homme descendit lestement, tenant Marguerite dans ses bras; il la déposa dans la carriole et remonta sur l'arbre où Sophie attendait avec anxiété: il la saisit dans ses bras et la plaça dans sa carriole près de Marguerite. Il y remonta lui-même et fouetta son cheval, qui repartit au trot; puis, se tournant vers les enfants:

L'HOMME.

Ah çà! mes mignonnes, où faut-il vous mener? où demeurez-vous, et comment, par tous les saints! vous trouvez-vous ici toutes seules?

SOPHIE.

Nous demeurons au château de Fleurville, nous nous sommes perdues dans la forêt en voulant aller secourir la pauvre mère Toutain.

L'HOMME.

Vous êtes donc du château?

MARGUERITE.

Oui, je suis Marguerite de Rosbourg; et voilà mon amie, Sophie Fichini.

L'HOMME.

Comment, ma petite demoiselle, vous êtes la fille de cette bonne dame de Rosbourg; et votre maman vous laisse aller si loin toute seule?

MARGUERITE, _honteuse_.

Nous sommes parties sans rien dire.

L'HOMME.

Ah! ah! on fait l'école buissonnière! Et voilà! Quand on est petit, faut pas faire comme les grands.

SOPHIE.

Sommes-nous loin de Fleurville?

L'HOMME.

Ah! je crois bien! Deux bonnes lieues pour le moins; nous ne serons pas arrivés avant une heure. Je vais tout de même pousser mon cheval; on doit être tourmenté de vous au château.»

Et le brave homme fouetta son cheval et se remit à siffler, laissant les enfants à leurs réflexions. Trois quarts d'heure après il s'arrêta devant le perron du château; la porte s'ouvrit; Élisa, pâle, effarée, demanda si l'on avait des nouvelles des enfants.

«Les voici, dit l'homme, je vous les ramène; elles n'étaient pas à la noce, allez, quand je les ai dénichées dans la forêt.»

L'homme descendit Sophie et Marguerite, qu'Élisa reçut dans ses bras.

ÉLISA.

Vite, vite, venez au salon; on vous a cherchées partout; on a envoyé des hommes à cheval dans toutes les directions; ces dames se désolent; Camille et Madeleine se désespèrent. Attendez une minute, mon brave homme, que madame vous remercie.

L'HOMME.

Bah! il n'y pas de quoi; faut que je m'en retourne chez nous; j'ai encore deux lieues à faire.

ÉLISA.

Où demeurez-vous? Comment vous appelez-vous?

L'HOMME.

Je demeure à Aube; je m'appelle Hurel le boucher.

ÉLISA.

Nous irons vous remercier, mon brave Hurel; au revoir, puisque vous ne pouvez attendre.»

Pendant cette conversation Marguerite et Sophie avaient couru au salon. En entrant, Marguerite se jeta dans les bras de Mme de Rosbourg; Sophie s'était jetée à ses pieds; toutes deux sanglotaient.

La surprise et la joie faillirent être fatales à Mme de Rosbourg; elle pâlit, retomba sur son fauteuil et ne trouva pas la force de prononcer une parole.

«Maman, chère maman, s'écria Marguerite, parlez-moi, embrassez-moi, dites que vous me pardonnez.

--Malheureuse enfant, répondit Mme de Rosbourg d'une voix émue, en la saisissant dans ses bras et en la couvrant de baisers, comment as-tu pu me causer une si terrible inquiétude? Je te croyais perdue, morte; nous t'avons cherchée jusqu'à la nuit; maintenant encore on vous cherche avec des flambeaux dans toutes les directions. Où as-tu été? Pourquoi reviens-tu si tard?

--Chère madame, dit Sophie, qui était restée à genoux aux pieds de Mme de Rosbourg, c'est à moi à demander grâce, car c'est moi qui ai entraîné Marguerite à m'accompagner. Je voulais aller chez une pauvre femme qui demeure de l'autre côté de la forêt, et je voulais y aller seule avec Marguerite, pour ne partager avec personne la gloire de cet acte de charité. Marguerite a résisté; je l'ai entraînée; elle m'a suivie avec répugnance, et nous avons été bien punies, moi surtout qui avais sur la conscience la faute de Marguerite ajoutée à la mienne. Nous avons bien souffert; et jamais, à l'avenir, nous ne ferons rien sans vous consulter.

--Relève-toi, Sophie, répliqua Mme de Rosbourg avec douceur, je pardonne à ton repentir; mais désormais je m'arrangerai de manière à n'avoir plus à souffrir ce que j'ai souffert aujourd'hui.... Et toi, Marguerite, je te croyais plus raisonnable et plus obéissante, sans quoi je t'aurais toujours fait accompagner par ta bonne quand Madeleine et Camille ne pouvaient sortir avec toi; c'est ce que je ferai à l'avenir.»

Camille et Madeleine, qu'on avait envoyées se coucher depuis une heure (car il était près de minuit), mais qui n'avaient pu s'endormir, tant elles étaient inquiètes, accoururent toutes déshabillées, poussant des cris de joie; elles embrassèrent vingt fois leurs amies perdues et retrouvées.

CAMILLE.

Où avez-vous été? que vous est-il arrivé?

MARGUERITE.

Nous nous sommes perdues dans la forêt.

MADELEINE.

Pourquoi avez-vous été dans la forêt? Comment avez-vous eu le courage d'y aller seules?

SOPHIE.

Nous espérions arriver jusque chez une pauvre petite mère Toutain pour lui donner de l'argent.

CAMILLE.

Mais pourquoi ne nous avez-vous pas prévenues? Nous y aurions été toutes ensemble.»

Sophie et Marguerite baissèrent la tête et ne répondirent pas. Avant qu'on eût eu le temps de demander et de donner d'autres explications, Élisa entra, apportant deux grandes tasses de bouillon avec une bonne croûte de pain grillée. Elle les posa devant Sophie et Marguerite.

ÉLISA.

Mangez, mes pauvres enfants; vous n'avez peut-être pas dîné!

MARGUERITE.

Non, nous avons bu seulement à un ruisseau que nous avons trouvé dans la forêt.

ÉLISA.

Pauvres petites! vite, mangez ce que je vous apporte; vous boirez ensuite un petit verre de malaga; et puis, ajouta-t-elle en se tournant vers Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, il faudrait les faire coucher; elles doivent être épuisées de fatigue.

MADAME DE FLEURVILLE.

Élisa a raison. Les voici retrouvées; à demain les détails; ce soir, contentons-nous de remercier Dieu de nous avoir rendu ces pauvres enfants, qui auraient pu ne jamais revenir.»

Sophie et Marguerite avaient avalé avec voracité tout ce qu'Élisa leur avait apporté; après avoir embrassé tendrement tout le monde, elles allèrent se coucher. Aussitôt qu'elles eurent la tête sur l'oreiller, elles tombèrent dans un sommeil si profond, qu'elles ne s'éveillèrent que le lendemain à deux heures de l'après-midi!

XXIII

LES RÉCITS

Camille et Madeleine attendaient avec impatience chez Mme de Fleurville le réveil de leurs amies. Mme de Rosbourg ne quittait pas la chambre de Marguerite: elle voulait avoir sa première parole et son premier sourire.

«Maman, dit Camille, vous disiez hier que Marguerite et Sophie auraient pu ne jamais revenir; elles auraient toujours fini par retrouver leur chemin ou par rencontrer quelqu'un, du moment qu'elles n'étaient pas perdues.

MADAME DE FLEURVILLE.

Tu oublies, chère petite, qu'elles étaient dans une forêt de plusieurs lieues de longueur, qu'elles n'avaient rien à manger, et qu'elles devaient passer la nuit dans cette forêt, remplie de bêtes fauves.

MADELEINE.

Il n'y a pas de loups pourtant?

MADAME DE FLEURVILLE.

Au contraire, beaucoup de loups et de sangliers. Tous les ans on en tue plusieurs. As-tu remarqué que leurs robes, leurs bas, étaient déchirés et salis? Je parie qu'elles vont nous raconter des aventures plus graves que tu ne le supposes.

CAMILLE.

Que je voudrais qu'elles fussent éveillées!

MADAME DE FLEURVILLE.

Précisément les voici.»

Mme de Rosbourg entra, tenant Marguerite par la main.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et Sophie? est-ce qu'elle dort encore?

MADAME DE ROSBOURG.

Elle s'éveille à l'instant et se dépêche de s'habiller et de manger pour venir nous joindre.

CAMILLE, _embrassant Marguerite_.

Chère petite Marguerite, raconte-nous ce qui t'est arrivé, et si vous avez eu des dangers à courir.»

Marguerite fit le récit de toutes leurs aventures: elle raconta sa répugnance à partir, sa peur quand elle se vit perdue, sa désolation de l'inquiétude qu'elle avait dû causer au château, sa frayeur quand le jour commença à tomber, la faim, la soif, la fatigue qui l'accablaient, son bonheur en trouvant de l'eau, sa terreur en entendant remuer les feuilles sèches, en sentant un souffle chaud sur son cou et en voyant passer un gros animal brun; son épouvante en entendant les branches craquer et de légers grognements répondre de plusieurs côtés à un fort grognement et à un souffle qui semblait être celui d'une bête en colère; l'agilité avec laquelle elle avait couru et grimpé de branche en branche jusqu'au haut d'un arbre; la fatigue et la peine avec lesquelles elle s'y était maintenue; le bonheur qu'elle avait éprouvé en entendant une voiture approcher, une voix leur répondre, et en se sentant enlevée et déposée dans la carriole. Elle dit combien Sophie avait témoigné de repentir de s'être engagée et de l'avoir entraînée dans cette folle entreprise.

Camille et Madeleine avaient écouté ce récit avec un vif intérêt mêlé de terreur.

CAMILLE.

Quelles sont les bêtes qui vous ont fait si peur? As-tu pu les voir?

MARGUERITE.

Je ne sais pas du tout: j'étais si effrayée que je ne distinguais rien.

MADAME DE FLEURVILLE.

D'après ce que dit Marguerite, le premier animal doit être un loup, et le second un sanglier avec ses petits.

MARGUERITE.

Quel bonheur que le loup ne nous ait pas mangées! j'ai senti son haleine sur ma nuque.

MADAME DE FLEURVILLE.

Ce sont probablement les deux cris que vous avez poussés qui lui ont fait peur et qui vous ont sauvées; quand les loups ne sont pas affamés, ils sont poltrons, et dans cette saison ils trouvent du gibier dans les bois.

MARGUERITE.

Le sanglier ne nous aurait pas dévorées, il ne mange pas de chair.

MADAME DE FLEURVILLE.

Non, mais d'un coup de défense il t'aurait déchiré le corps. Quand les sangliers ont des petits, ils deviennent très méchants.»

Sophie, qui entra, interrompit la conversation; elle fut aussi embrassée, entourée, questionnée; elle parla avec chaleur de ses remords, de son chagrin d'avoir entraîné la pauvre Marguerite; elle assura que cette journée ne s'effacerait jamais de son souvenir, et dit que, lorsqu'elle serait grande, elle ferait faire par un bon peintre un tableau de cette aventure. Après avoir complété le récit de Marguerite par quelques épisodes oubliés:

«Et vous, chère madame, et vous, mes pauvres amies, dit-elle, avez-vous été longtemps à vous apercevoir de notre disparition? et qu'a-t-on fait pour nous retrouver?

--Il y avait plus d'une heure que vous aviez quitté la chambre d'étude, dit Mme de Rosbourg, lorsque Camille vint me demander d'un air inquiet si Marguerite et Sophie étaient chez moi. «Non, répondis-je, je ne les ai pas vues; mais ne sont-elles pas dans le jardin?--Nous les cherchons depuis une demi-heure avec Élisa sans pouvoir les trouver», me dit Camille. L'inquiétude me gagna; je me levai, je cherchai dans toute la maison, puis, dans le potager, dans le jardin. Mme de Fleurville, qui partageait notre inquiétude, nous donna l'idée que vous étiez peut-être allées chez Françoise; j'accueillis cet espoir avec empressement, et nous courûmes toutes à la maison blanche: personne ne vous y avait vues; nous allâmes de porte en porte, demandant à tout le monde si l'on ne vous avait pas rencontrées. Le souvenir de la chute dans la mare, il y a trois ans, me frappa douloureusement; nous retournâmes en courant à la maison, et, malgré le peu de probabilités que vous fussiez toutes deux tombées à l'eau, on fouilla en tous sens avec des râteaux et des perches. Aucun de nous n'eut la pensée que vous aviez été dans la forêt. Rien ne vous y attirait: pourquoi vous seriez-vous exposées à un danger inutile? Ne sachant plus où vous trouver, j'allai de maison en maison demander qu'on m'aidât dans mes recherches. Une foule de personnes partirent dans toutes les directions; nous envoyâmes les domestiques à cheval de différents côtés pour vous rattraper, si vous aviez eu l'idée bizarre de faire un voyage lointain. Jusqu'au moment de votre retour je fus dans un état violent de chagrin et d'affreuse inquiétude. Le bon Dieu a permis que vous fussiez sauvées et ramenées par cet excellent homme qui est boucher à Aube et qui s'appelle Hurel. Aujourd'hui il est trop tard; mais demain nous irons lui faire une visite de remerciements, et nous nous y rendrons en voiture pour ne pas nous perdre de compagnie.

MARGUERITE.

Où demeure-t-il? est-ce bien loin?

MADAME DE ROSBOURG.

A deux bonnes lieues d'ici; il y a un bois à traverser.

SOPHIE.

Est-ce que nous vous accompagnerons, madame?

MADAME DE ROSBOURG.

Certainement, Sophie; c'est toi et Marguerite qu'il a secourues, et probablement sauvées de la mort. Il est indispensable que vous veniez.

SOPHIE.

Ça m'ennuie de le revoir; il va se moquer de nous: il avait l'air de trouver ridicule notre course dans la forêt.

MADAME DE FLEURVILLE.

Et il avait raison, chère enfant; vous avez fait véritablement une escapade ridicule. S'il se moque de vous, acceptez ses plaisanteries avec douceur et en expiation de la faute que vous avez commise.

MARGUERITE.

Moi, je crois qu'il ne se moquera pas: il avait l'air si bon.

MADAME DE FLEURVILLE.

Nous verrons cela demain. En attendant, commençons nos leçons; nous irons ensuite faire une promenade.»

XXIV

VISITE CHEZ HUREL

«La calèche découverte et le phaéton pour deux heures, dit Élisa au cocher de Mme de Fleurville.

LE COCHER.

Tout le monde sort donc à la fois, aujourd'hui?

ÉLISA.

Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin pour aller au village d'Aube?

LE COCHER.

Aube? Attendez donc.... N'est-ce pas de l'autre côté de Laigle, sur la route de Saint-Hilaire?

ÉLISA.

Je crois que oui; mais informez-vous-en avant de vous mettre en route; ces demoiselles se sont perdues l'autre jour à pied, il ne faudrait pas qu'elles se perdissent aujourd'hui en voiture.»

Le cocher prit ses renseignements près du garde Nicaise, et, quand on fut prêt à partir, les deux cochers n'hésitèrent pas sur la route qu'il fallait prendre.

Le pays était charmant, la vallée de Laigle est connue par son aspect animé, vert et riant; le village d'Aube est sur la grande route; la maison d'Hurel était presque à l'entrée du village. Ces dames se la firent indiquer; elles descendirent de voiture et se dirigèrent vers la maison du boucher. Tout le village était aux portes; on regardait avec surprise ces deux élégantes voitures, et l'on se demandait quelles pouvaient être ces belles dames et ces jolies demoiselles qui entraient chez Hurel. Le brave homme ne fut pas moins surpris; sa femme et sa fille restaient la bouche ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle visite fût pour eux.

Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait à peine entrevues dans l'obscurité; il ne pensait plus à son aventure de la forêt:

«Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda Hurel. J'en ai de bien fraîche, du mouton superbe, du boeuf, du....

--Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant Mme de Rosbourg; ce n'est pas pour cela que nous venons, c'est pour acquitter une dette.

HUREL.

Une dette? Madame ne me doit rien; je ne me souviens pas d'avoir livré à madame ni mouton, ni boeuf, ni....

MADAME DE ROSBOURG.

Non pas de mouton ni de boeuf, mais deux petites filles que voici et que vous avez trouvées dans la forêt.

HUREL, _riant_.

Bah! ce sont là ces petites demoiselles que j'ai cueillies sur un arbre? Pauvres petites! elles étaient dans un état à faire pitié. Eh! mes mignonnes! vous n'avez plus envie d'arpenter la forêt, pas vrai?

MARGUERITE.

Non, non. Sans vous, mon cher monsieur Hurel, nous serions certainement mortes de fatigue, de terreur et de faim; aussi maman, Mme de Fleurville et nous, nous venons toutes vous remercier.»

Marguerite, en achevant ces mots, s'approcha de Hurel et se dressa sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Le brave homme l'enleva de terre, lui donna un gros baiser sur chaque joue, et dit:

«C'eût été bien dommage de laisser périr une gentille et bonne demoiselle comme vous. Et comme ça, vous aviez donc bien peur?

MARGUERITE.

Oh oui! bien peur, bien peur. On entendait marcher, craquer, souffler.

HUREL, _riant_.

Ah bah! Tout cela est terrible pour de belles petites demoiselles comme vous; mais pour des gens comme nous on n'y fait seulement pas attention. Mais... asseyez-vous donc, mesdames; Victorine, donne des chaises, apporte du cidre, du bon!»

Victorine était une jolie fille de dix-huit ans, fraîche, aux yeux noirs. Elle avança des chaises; tout le monde s'assit; on causa, on but du cidre à la santé d'Hurel et de sa famille. Au bout d'une demi-heure, Mme de Rosbourg demanda l'heure. Hurel regarda à son coucou.

«Il n'est pas loin de quatre heures! dit-il; mais le coucou est dérangé, il ne marque pas l'heure juste.»

Mme de Rosbourg tira de sa poche une boîte, qu'elle donna à Hurel.

«Je vois, mon bon Hurel, dit-elle, que vous n'avez de montre ni sur vous ni dans la maison; en voilà une que vous voudrez bien accepter en souvenir des petites filles de la forêt.

--Merci bien, madame, répondit Hurel: vous êtes en vérité trop bonne; ça ne méritait pas....»

Il venait d'ouvrir la boîte, et il s'arrêta muet de surprise et de bonheur à la vue d'une belle montre en or avec une longue et lourde chaîne également en or.

HUREL, _avec émotion_.

Ma bonne chère dame, c'est trop beau; vrai, je n'oserai jamais porter une si belle chaîne et une si belle montre.

MADAME DE ROSBOURG.

Portez-les pour l'amour de nous; et songez que c'est encore moi qui vous serai redevable; car vous m'avez rendu un trésor en me ramenant mon enfant, et ce n'est qu'un bijou que je vous donne.»

Se tournant ensuite vers Mme Hurel et sa fille:

«Vous voudrez bien aussi accepter un petit souvenir.»

Et elle leur donna à chacune une boîte, qu'elles s'empressèrent d'ouvrir; à la vue de belles boucles d'oreilles et d'une broche en or et en émail, elles devinrent rouges de plaisir. Toute la famille fit à Mme de Rosbourg les plus vifs remerciements. Ces dames et les enfants remontèrent en voiture, entourées d'une foule de personnes qui enviaient le bonheur des Hurel et qui bénissaient l'aimable bonté de Mme de Rosbourg.

XXV

UN ÉVÉNEMENT TRAGIQUE

Quelque temps se passa depuis cette visite à Hurel; il était venu de temps en temps au château, quand ses occupations le lui permettaient. Un jour qu'on l'attendait dans l'après-midi, Élisa proposa aux enfants d'aller chercher des noisettes le long des haies pour en envoyer un panier à Victorine Hurel; elles acceptèrent avec empressement, et, emportant chacune un panier, elles coururent du côté d'une haie de noisetiers. Pendant qu'Élisa travaillait, elles remplirent leurs paniers, puis elles se réunirent pour voir laquelle en avait le plus.

«C'est moi....--C'est moi....--Non, c'est moi.... Je crois que c'est moi», disaient-elles toutes quatre.

MARGUERITE.

Regardez donc si ce n'est pas mon panier qui est le plus plein! Voyez quelle différence avec les autres!

CAMILLE ET MADELEINE.

C'est vrai!

SOPHIE.

Bah! j'en ai tout autant, moi!

MARGUERITE.

Pas du tout; j'en ai un tiers de plus.

SOPHIE, _avec humeur_.

Laisse donc! quelle sottise! Tu veux toujours avoir fait mieux que tout le monde!

MARGUERITE.

Ce n'est pas pour faire mieux que les autres; c'est parce que c'est la vérité. Et toi, tu te fâches parce que tu es jalouse.

SOPHIE.

Ah! ah! ah! Jalouse de tes méchantes noisettes!

MARGUERITE.

Oui, oui, jalouse; et tu voudrais bien que je te donnasse mes méchantes noisettes.

SOPHIE.

Tiens, voilà le cas que je fais de ta belle récolte.»

En disant ces mots, et avant qu'Élisa et les petites eussent eu le temps de l'en empêcher, elle donna un coup de poing sous le panier de Marguerite, et toutes les noisettes tombèrent par terre.

MARGUERITE, _poussant un cri_.

Mes noisettes, mes pauvres noisettes!»

Camille et Madeleine jetèrent à Sophie un regard de reproche et s'empressèrent d'aider Marguerite à ramasser ses noisettes.

CAMILLE.

Tiens, ma petite Marguerite; pour te consoler, prends les miennes.

MADELEINE.

Et les miennes aussi; les trois paniers seront pour toi.»

Marguerite, qui avait les yeux un peu humides, les essuya et embrassa tendrement ses bonnes petites amies. Sophie était honteuse et cherchait un moyen de réparer sa faute.

«Prends aussi les miennes, dit-elle en présentant son panier et sans oser lever les yeux sur Marguerite.

--Merci, mademoiselle; j'en ai assez sans les vôtres.

--Marguerite, dit Madeleine, tu n'es pas gentille! Sophie, en t'offrant ses noisettes, reconnaît qu'elle a eu tort; il ne faut pas que tu continues à être fâchée.»

Marguerite regarda Sophie un peu en dessous, ne sachant trop ce qu'elle devait faire: l'air malheureux de Sophie l'attendrissait un peu, mais elle n'avait pas encore surmonté sa rancune.

Camille et Madeleine les regardaient alternativement.

CAMILLE.

Voyons, Sophie, voyons, Marguerite, embrassez-vous. Tu vois bien, toi, Sophie, que Marguerite n'est plus fâchée; et toi, Marguerite, tu vois que Sophie est triste d'avoir eu de l'humeur.

SOPHIE.

Chère Camille, je vois que je resterai toujours méchante; jamais je ne serai bonne comme vous. Vois comme je m'emporte facilement, comme j'ai été brutale envers la pauvre Marguerite!

MARGUERITE.

N'y pense plus, ma pauvre Sophie; embrasse-moi et soyons bonnes amies, comme nous le sommes toujours.

Quand Marguerite et Sophie se furent embrassées et réconciliées, ce qu'elles firent de très bon coeur, Camille dit à Sophie:

«Ma petite Sophie, ne te décourage pas; on ne se corrige pas si vite de ses défauts. Tu es devenue bien meilleure que tu ne l'étais en arrivant chez nous, et chaque mois il y a une différence avec le mois précédent.

SOPHIE.

Je te remercie, chère Camille, de me donner du courage, mais, dans toutes les occasions où je me compare à toi et à Madeleine, je vous trouve tellement meilleures que moi....

MADELEINE, _l'embrassant_.

Tais-toi, tais-toi, ma pauvre Sophie; tu es trop modeste, n'est-ce pas, Marguerite?

MARGUERITE.

Non, je trouve que Sophie a raison; elle et moi, nous sommes bien loin de vous valoir.

CAMILLE.

Ah! ah! ah! quelle modestie! Bravo, ma petite Marguerite; tu es plus humble que moi, donc tu vaux mieux que moi.

MARGUERITE, _très sérieusement_.

Camille, aurais-tu fait la sottise que nous avons commise l'autre jour en allant dans la forêt?

CAMILLE, _embarrassée_.

Mais... je ne sais,... peut-être... aurais-je....

MARGUERITE, _avec vivacité_.

Non, non, tu ne l'aurais pas faite. Et te serais-tu querellée avec Sophie comme je l'ai fait le jour de la fameuse scène des cerises?

CAMILLE, _embarrassée_.

Mais... il y a un an de cela,... à présent... tu....

MARGUERITE, _avec vivacité_.

Il y a un an, il y a un an! C'est égal, tu ne l'aurais pas fait. Et tout à l'heure aurais-tu renversé mon panier comme a fait Sophie? aurais-tu boudé comme je l'ai fait?... Tu ne réponds pas! tu vois bien que tu es obligée de convenir que toi et Madeleine vous êtes meilleures que nous.

CAMILLE, _l'embrassant_.

Nous sommes plus âgées que vous, et par conséquent plus raisonnables; voilà tout. Pense donc que je me prépare à faire ma première communion l'année prochaine.

SOPHIE.

Et moi, mon Dieu, quand serai-je digne de la faire?

CAMILLE.

Quand tu auras mon âge, chère Sophie; ne te décourage pas; chaque journée te rend meilleure.

SOPHIE.

Parce que je la passe près de vous.

MADELEINE.

J'entends une voiture: c'est maman et Mme de Fleurville qui rentrent de leur promenade; allons leur demander si elles n'ont pas rencontré Hurel. Élisa, Élisa, Élisa, nous rentrons.»

Élisa se leva et suivit les enfants, qui coururent à la maison; elles arrivèrent au moment où les mamans descendaient de voiture.

MARGUERITE.

Eh bien, maman, avez-vous rencontré Hurel? Va-t-il venir bientôt? Nous avons cueilli un grand panier de noisettes que nous lui donnerons pour Victorine.