Part 10
Les enfants s'occupèrent à mettre le couvert, ce qui ne leur prit pas beaucoup de temps; elles placèrent la table au milieu de la cuisine, les deux chaises en face l'une de l'autre, les assiettes, les verres et la bouteille de vin sur la table, ainsi que le pain. Élisa revint en courant; elle apportait ce qui manquait et, de plus, du sucre pour le vin chaud qu'elle voulait faire boire à Françoise.
«Voici encore une cruche pour mettre de l'eau, ajouta-t-elle; nous n'y avions pas pensé.»
Après une attente de quelques minutes, pendant lesquelles Élisa eut le temps d'allumer le feu et de faire une bonne soupe et une omelette, on vit enfin arriver la charrette, dans laquelle était étendue la pauvre Françoise, la tête appuyée sur les genoux de la petite Lucie. Quand la voiture s'arrêta devant la porte, Mme de Rosbourg, aidée d'Élisa, en fit descendre Françoise, plus faible, plus pâle encore que quelques heures auparavant. La pauvre femme n'eut pas la force de remercier Mme de Rosbourg; mais son regard attendri indiquait assez la reconnaissance dont son coeur débordait. Lucie était si inquiète de cette grande faiblesse, qu'elle ne songea pas à regarder la maison ni la chambre où on la faisait entrer. Mais quand, rassurée sur sa mère, elle la vit couverte de linge blanc, couchée dans un bon lit, avec des draps, des couvertures: son visage, si inquiet jusqu'alors, devint radieux; sa tête penchée vers sa mère se redressa; ses yeux fixés sur ce pâle visage changèrent de direction; elle regarda autour d'elle: la douleur et l'inquiétude firent place au bonheur; ses joues se colorèrent; des larmes de joie coulèrent sur sa figure; l'émotion lui coupa la parole; elle ne put que se jeter à genoux et saisir la main de Mme de Rosbourg, qu'elle tint appuyée sur ses lèvres en éclatant en sanglots.
«Remets-toi, mon enfant, lui dit Mme de Rosbourg avec bonté en la relevant; ce n'est pas à moi que tu dois adresser de tels remerciements, mais au bon Dieu, qui m'a permis de te rencontrer et de soulager votre misère. Calme-toi pour ne pas agiter ta mère; avec du repos et une bonne nourriture elle se remettra promptement. Voici Élisa qui lui apporte une soupe et un verre de vin chaud sucré. Et toi, ma pauvre enfant, qui es presque aussi exténuée que ta mère, mets-toi à table et mange le petit repas que t'a préparé Élisa.»
Les enfants entraînèrent Lucie dans la pièce à côté et lui servirent son dîner, pendant qu'Élisa et Mme de Rosbourg faisaient manger Françoise. Camille lui servit de la soupe, Madeleine un morceau de boeuf, Sophie de l'omelette, et Marguerite lui versait à boire. Lucie ne se lassait pas de regarder, d'admirer, de remercier; elle appelait les enfants: _Mes chères bienfaitrices_, ce qui amusa beaucoup Marguerite.
Quand Lucie eut fini de manger, les quatre petites se précipitèrent pour l'habiller; elles faillirent la mettre en pièces, tant elles se dépêchaient de la débarrasser de ses haillons et de la revêtir des effets qu'elles avaient apportés. Lucie ne put s'empêcher de pousser quelques petits cris tandis que l'une lui arrachait des cheveux en enlevant son bonnet sale, que l'autre lui enfonçait une épingle dans le dos, que la troisième la pinçait en lui passant ses manches, et que la quatrième l'étranglait en lui nouant son bonnet blanc. Elle finit pourtant par se trouver admirablement habillée, et elle courut se faire voir à sa maman, qui, joignant les mains, regardait Lucie avec admiration. Elle dit enfin d'une voix un peu plus forte:
«Chères demoiselles, chères dames, que le bon Dieu vous bénisse et vous récompense; qu'il vous rende un jour le bien que vous me faites et le bonheur dont vous remplissez mon coeur! Ma pauvre Lucie, approche encore, que je te regarde, que je te touche! Ah! si ton pauvre père pouvait te voir ainsi!»
Elle retomba sur son oreiller, cacha sa tête dans ses mains et pleura. Mme de Rosbourg lui prit les mains avec affection et la consola de son mieux.
«Tout ce que nous envoie le bon Dieu est pour notre bien, ma bonne Françoise. Voyez! si la méchante meunière n'avait pas chassé votre pauvre Lucie, mes petites ne l'auraient pas entendue pleurer, je ne l'aurais pas questionnée, je n'aurais pas connu votre misère. Il en est ainsi de tout; Dieu nous envoie le bonheur et permet les chagrins; recevons-les de lui et soyons assurés que le tout est pour notre bien.»
Les paroles de Mme de Rosbourg calmèrent Françoise; elle essuya ses larmes et se laissa aller au bonheur de se trouver dans une maison bien close, bien propre, dans un bon lit avec du linge blanc, et avec la certitude de ne plus avoir à redouter ni pour elle ni pour Lucie les angoisses de la faim, du froid et de toutes les misères dont Mme de Rosbourg venait de la sortir.
«Demain, ma bonne Françoise, dit Mme de Rosbourg, j'irai à Laigle pour acheter les meubles, les vêtements et les autres objets nécessaires à votre ménage. Mes petites et moi, nous viendrons vous voir souvent; si vous désirez quelque chose, faites-le-moi savoir. En attendant, voici vingt francs que je vous laisse pour vos provisions de bois, de chandelle, de viande, de pain, d'épicerie. Quand vous serez bien guérie, je vous donnerai de l'ouvrage; ne vous inquiétez de rien; mangez, dormez, prenez des forces, et priez le bon Dieu avec moi qu'il nous rende un jour nos maris.»
Mme de Rosbourg appela les enfants, qui dirent adieu à Lucie en lui promettant de venir la voir le lendemain, et les ramena au château, où elles trouvèrent Mme de Fleurville un peu inquiète de leur absence prolongée, et prête à partir pour aller les chercher, l'heure du dîner étant passée depuis longtemps.
Les enfants racontèrent toute la joie de Lucie et de sa mère, leur reconnaissance, la bonté de Mme de Rosbourg; elles parlèrent avec volubilité toute la soirée; elles recommencèrent avec Élisa quand elles allèrent se coucher; elles parlaient encore en se mettant au lit; la nuit elles rêvèrent de Lucie, et le lendemain leur première pensée fut d'aller à la petite maison blanche. Quand Mme de Fleurville leur proposa de les y mener, Mme de Rosbourg était partie depuis longtemps pour acheter le mobilier promis la veille. Elles trouvèrent Françoise sensiblement mieux, et levée; Lucie avait demandé à un petit voisin obligeant de lui faire un balai: elle avait nettoyé non seulement les chambres, mais le devant de la maison; les lits étaient bien proprement faits, le bois qu'elle avait acheté était rangé en tas dans la cave; avec un de ses vieux haillons elle avait essuyé la table, les chaises, les cheminées: tout était propre. Françoise et Lucie se promenaient avec délices dans leur nouvelle demeure quand Mme de Fleurville et les enfants arrivèrent; elles apportaient quelques provisions pour le déjeuner; Lucie se mit en devoir de préparer le repas. Les enfants lui proposèrent de l'aider.
LUCIE.
Merci, mes bonnes chères demoiselles, je m'en tirerai bien toute seule; il ne faut pas salir vos jolies mains blanches à faire le feu et à fondre le beurre.
MARGUERITE.
Mais saurais-tu faire une omelette, une soupe?
LUCIE.
Oh! que oui, mademoiselle; j'ai fait des choses plus difficiles que cela quand nous avions de quoi. Pendant que maman travaillait, je faisais tout le ménage.»
Mme de Fleurville et les enfants rentrèrent au château pour les leçons, qui avaient été un peu négligées la veille. Mme de Rosbourg revint à midi; elle demanda et obtint un dernier congé pour aider à placer et à ranger le mobilier de la maison blanche. Élisa, qui était fort complaisante et fort adroite, fut encore mise en réquisition par Mme de Rosbourg et les enfants, et l'on retourna après déjeuner chez Françoise, les enfants courant et sautant tout le long du chemin. Elles trouvèrent la mère et la fille folles de joie devant tous leurs trésors. Meubles, vaisselle, linge, vêtements, rien n'avait été oublié. Ce fut une longue occupation de tout mettre en place. On courut chercher le menuisier pour clouer des planches; des clous à crochet. On accrocha et l'on décrocha dix fois les casseroles, les miroirs; presque tous les meubles firent le tour des chambres avant de trouver la place où ils devaient rester; chacune donnait son avis, criait, tirait, riait. Tout l'après-midi suffit à peine pour tout mettre en place. Jamais Lucie n'avait été si heureuse, son coeur débordait de joie; de temps à autre elle se jetait à genoux et s'écriait: «Mon Dieu, je vous remercie! Mes chères dames, que je vous suis reconnaissante! Mes bonnes petites demoiselles, merci, oh! merci.» Les petites étaient aussi joyeuses que Lucie et Françoise. La vue de tant de bonheur leur était une excellente leçon de charité. Sophie se promettait de toujours être charitable, de donner aux pauvres tout l'argent de ses menus plaisirs. La journée se termina par un repas excellent, que Mme de Fleurville avait fait apporter chez Françoise. Tous dînèrent ensemble sur la table neuve avec la vaisselle et le linge de Françoise. Élisa fut de la partie; Camille et Madeleine la placèrent entre elles et eurent soin de remplir son assiette tout le temps du dîner. On servit de la soupe, un gigot rôti, une fricassée de poulet, une salade et une tourte aux pêches. Lucie se léchait les doigts; les enfants jouissaient de son bonheur, que partageait Françoise.
Après le dîner, Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville retournèrent au château, laissant Élisa avec les enfants, qui avaient instamment demandé de rester pour aider Lucie à laver, à essuyer la vaisselle et à tout mettre en ordre.
Quand tout fut propre et rangé, quand on eut soigneusement renfermé dans le buffet les restes du repas, Élisa et les enfants se retirèrent; Lucie aida sa mère à se coucher, et se reposa elle-même des fatigues de cette heureuse journée.
XXII
SOPHIE VEUT EXERCER LA CHARITÉ
Sophie avait été fortement impressionnée de l'aventure de Françoise et de Lucie; elle avait senti le bonheur qu'on goûte à faire le bien. Jamais sa belle-mère ni aucune des personnes avec lesquelles elle avait vécu n'avaient exercé la charité et ne lui avaient donné de leçons de bienfaisance. Elle savait qu'elle aurait un jour une fortune considérable, et, en attendant qu'elle pût l'employer au soulagement des misères, elle désirait ardemment retrouver une autre Lucie et une autre Françoise. Un jour la mère Leuffroy, la jardinière, avec laquelle elle aimait à causer, et qui était une très bonne femme, lui dit:
«Ah! mam'selle, il y a bien des pauvres que vous ne connaissez pas, allez! Je connais une bonne femme, moi, par delà la forêt, qui est tout à fait malheureuse. Elle n'a pas toujours un morceau de pain à se mettre sous la dent.
SOPHIE.
Où demeure-t-elle? Comment s'appelle-t-elle?
MÈRE LEUFFROY.
Elle reste dans une maisonnette qui est à l'entrée du village en sortant de la forêt; elle s'appelle la mère Toutain. C'est une pauvre petite vieille pas plus grande qu'un enfant de huit ans, avec de grandes mains, longues comme des mains d'homme. Elle a quatre-vingt-deux ans; elle se tient encore droite, tout comme moi; elle travaille le plus qu'elle peut; mais, dame! elle est vieille, ça ne va pas fort. Elle a une petite chaise qui semble faite pour un enfant, elle couche dans un four, sur de la fougère, et elle ne mange que du pain et du fromage, quand elle en a.
SOPHIE.
Oh! que je voudrais bien la voir! Est-ce bien loin?
MÈRE LEUFFROY.
Pour ça non, mam'selle: une demi-heure de marche au plus. Vous irez bien en vous promenant.»
Sophie ne dit plus rien, mais elle forma en elle-même le projet d'y aller; et, pour en avoir seule le mérite, elle résolut de le faire sans aide, sans en parler à personne, sinon à Marguerite, avec laquelle elle était plus particulièrement liée; d'ailleurs elle craignait que Camille et Madeleine, qui ne faisaient jamais rien sans demander la permission à leur maman, ne l'empêchassent de s'éloigner sans sa bonne. Elle attendit donc que Marguerite fût seule pour lui raconter ce qu'elle savait de la misère de cette pauvre petite vieille, et pour lui proposer d'aller la voir et la secourir.
MARGUERITE.
Je ne demande pas mieux; allons-y tout de suite, si maman le permet, et emmenons avec nous Camille, Madeleine et Élisa.
SOPHIE.
Mais non, Marguerite, il ne faut en parler à personne; ce sera bien plus beau, bien plus charitable, d'aller seules, de ne nous faire aider de personne, de donner à cette petite mère Toutain l'argent que nous avons pour nos gâteaux et nos plaisirs. Moi, j'ai trois francs vingt centimes dans ma bourse; et toi, combien as-tu?
MARGUERITE.
Moi, j'ai deux francs quarante-cinq centimes. Je sais bien que nous sommes riches; mais pourquoi est-ce mieux, pourquoi est-ce plus charitable de nous cacher de Mme de Fleurville, de maman, de Camille, de Madeleine, et d'aller seules chez cette bonne femme?
SOPHIE.
Parce que j'ai entendu dire l'autre jour à ta maman qu'il ne faut pas s'enorgueillir du bien qu'on fait, et qu'il faut se cacher pour ne pas en recevoir d'éloges. Alors, tu vois bien que nous ferons mieux de nous cacher pour faire la charité à cette bonne vieille.
MARGUERITE.
Il me semble pourtant que je dois le dire au moins à maman.
SOPHIE.
Mais pas du tout. Si tu le dis à ta maman, ils voudront tous venir avec nous, ils voudront tous donner de l'argent; et nous, que ferons-nous? Nous resterons là à écouter et à regarder, comme l'autre jour dans la cabane de Françoise et de Lucie. Quel bien avons-nous fait là-bas? Aucun; c'est Mme de Rosbourg qui a parlé et qui a tout donné.
MARGUERITE.
Sophie, je crois que nous sommes trop petites pour nous en aller toutes seules dans la forêt.
SOPHIE.
Trop petites! Tu as six ans, moi j'en ai huit, et tu trouves que nous ne pouvons pas sortir sans nos mamans ou sans une bonne? Ha! ha! ha! J'allais seule bien plus loin que cela quand j'avais cinq ans.»
Marguerite hésitait encore.
SOPHIE.
Je vois que tu as tout bonnement peur; tu n'oses pas faire cent pas sans ta maman. Tu crains peut-être que le loup ne te croque?
MARGUERITE, _piquée_.
Du tout, mademoiselle, je ne suis pas aussi sotte que tu le crois; je sais bien qu'il n'y a pas de loups, je n'ai pas peur, et, pour te le prouver, nous allons partir tout de suite.
SOPHIE.
A la bonne heure! Partons vite; nous serons de retour en moins d'une heure.»
Et elles se mirent en route, ne prévoyant pas les dangers et les terreurs auxquels elles s'exposaient. Elles marchaient vite et en silence; Marguerite ne se sentait pas la conscience bien à l'aise: elle comprenait qu'elle commettait une faute, et elle regrettait de n'avoir pas résisté à Sophie. Sophie n'était guère plus tranquille: les objections de Marguerite lui revenaient à la mémoire; elle craignait de l'avoir entraînée à mal faire. «Nous serons grondées», se dit-elle. Elle n'en continua pas moins à marcher et s'étonnait de ne pas être arrivée, depuis près d'une heure qu'elles étaient parties.
«Connais-tu bien le chemin? demanda Marguerite avec un peu d'inquiétude.
--Certainement, la jardinière me l'a bien expliqué, répondit Sophie d'une voix assurée, malgré la peur qui commençait à la gagner.
--Serons-nous bientôt arrivées?
--Dans dix minutes au plus tard.»
Elles continuèrent à marcher en silence; la forêt n'avait pas de fin; on n'apercevait ni maison ni village, mais le bois, toujours le bois.
«Je suis fatiguée, dit Marguerite.
--Et moi aussi, dit Sophie.
--Il y a bien longtemps que nous sommes parties.»
Sophie ne répondit pas: elle était trop agitée, trop inquiète pour dissimuler plus longtemps sa terreur.
«Si nous retournions à la maison? dit Marguerite.
--Oh oui! retournons.
--Qu'est-ce que tu as, Sophie, on dirait que tu as envie de pleurer?
--Nous sommes perdues, dit Sophie en éclatant en sanglots; je ne sais plus mon chemin, nous sommes perdues.
--Perdues! répéta Marguerite avec terreur; perdues! Qu'allons-nous devenir, mon Dieu!
--Je me suis probablement trompée de chemin, s'écria Sophie en sanglotant, à l'endroit où il y en a plusieurs qui se croisent; je ne sais pas du tout où nous sommes.»
Marguerite, la voyant si désolée, chercha à la rassurer en se rassurant elle-même.
«Console-toi, Sophie, nous finirons bien par nous retrouver. Retournons sur nos pas et marchons vite; il y a longtemps que nous sommes parties; maman et Mme de Fleurville seront inquiètes; je suis sûre que Camille et Madeleine nous cherchent partout.»
Sophie essuya ses larmes et suivit le conseil de Marguerite: elles retournèrent sur leurs pas et marchèrent longtemps; enfin elles arrivèrent à l'endroit où se croisaient plusieurs chemins exactement semblables. Là elles s'arrêtèrent.
«Quel chemin faut-il prendre? demanda Marguerite.
--Je ne sais pas; ils se ressemblent tous.
--Tâche de te rappeler celui par lequel nous sommes venues.»
Sophie regardait, recueillait ses souvenirs et ne se rappelait pas.
«Je crois, dit-elle, que c'est celui où il y a de la mousse.
--Il y en a deux avec de la mousse; mais il me semble qu'il n'y avait pas de mousse dans le chemin que nous avons pris pour venir.
--Oh si! il y en avait beaucoup.
--Je crois me rappeler que nous avons eu de la poussière tout le temps.
--Pas du tout; c'est que tu n'as pas regardé à tes pieds. Prenons ce chemin à gauche, nous serons arrivées en moins d'une demi-heure.»
Marguerite suivit Sophie; toutes deux continuèrent à marcher en silence; inquiètes toutes deux, elles gardaient pour elles leurs pénibles réflexions. Au bout d'une heure pourtant, Marguerite s'arrêta.
MARGUERITE.
Je ne vois pas encore le bout de la forêt; je suis bien fatiguée.
SOPHIE.
Et moi donc! mes pieds me font horriblement souffrir.
MARGUERITE.
Asseyons-nous un instant; je ne peux plus marcher.»
Elles s'assirent au bord du chemin; Marguerite appuya sa tête sur ses genoux et pleura tout bas; elle espérait que Sophie ne s'en apercevrait pas; elle avait peur de l'affliger, car c'était Sophie qui l'avait mise et s'était mise elle-même dans cette pénible position. Sophie se désolait intérieurement et sentait combien elle avait mal agi en entraînant Marguerite à faire cette course si longue, dans une forêt qu'elles ne connaissaient pas.
Elles restèrent assez longtemps sans parler; enfin Marguerite essuya ses yeux et proposa à Sophie de se remettre en marche. Sophie se leva avec difficulté; elles avançaient lentement; la fatigue augmentait à chaque instant, ainsi que l'inquiétude. Le jour commençait à baisser; la peur se joignit à l'inquiétude; la faim et la soif se faisaient sentir.
«Chère Marguerite, dit enfin Sophie, pardonne-moi: c'est moi qui t'ai persuadée de m'accompagner; tu es trop généreuse de ne pas me le reprocher.
--Pauvre Sophie, répondit Marguerite, pourquoi te ferais-je des reproches? Je vois bien que tu souffres plus que moi. Qu'allons-nous devenir, si nous sommes obligées de passer la nuit dans cette terrible forêt?
--C'est impossible, chère Marguerite; on doit déjà être inquiet à la maison, et l'on nous enverra chercher.
--Si nous pouvions au moins trouver de l'eau! J'ai si soif que la gorge me brûle.
--N'entends-tu pas le bruit d'un ruisseau dans le bois?
--Je crois que tu as raison; allons voir.»
Elles entrèrent dans le fourré en se frayant un passage à travers les épines et les ronces qui leur déchiraient les jambes et les bras. Après avoir fait ainsi une centaine de pas, elles entendirent distinctement le murmure de l'eau. L'espoir leur redonna du courage; elles arrivèrent au bord d'un ruisseau très étroit, mais assez profond; cependant, comme il coulait à pleins bords, il leur fut facile de boire en se mettant à genoux. Elles étanchèrent leur soif, se lavèrent le visage et les bras, s'essuyèrent avec leurs tabliers et s'assirent au bord du ruisseau. Le soleil était couché; la nuit arrivait; la terreur des pauvres petites augmentait avec l'obscurité; elles ne se contraignaient plus et pleuraient franchement de compagnie. Aucun bruit ne se faisait entendre; personne ne les appelait; on ne pensait probablement pas à les chercher si loin.
«Il faut tâcher, dit Sophie, de revenir sur le chemin que nous avons quitté; peut-être verrons-nous passer quelqu'un qui pourra nous ramener; et puis il fera moins humide qu'au bord de l'eau.
--Nous allons encore nous déchirer dans les épines, dit Marguerite.
--Il faut pourtant essayer de nous retrouver; nous ne pouvons rester ici.»
Marguerite se leva en soupirant et suivit Sophie, qui chercha à lui rendre le passage moins pénible en marchant la première. Après bien du temps et des efforts, elles se retrouvèrent enfin sur le chemin. La nuit était venue tout à fait; elles ne voyaient plus où elles allaient, et elles se résolurent à attendre jusqu'au lendemain.
Il y avait une heure environ qu'elles étaient assises près d'un arbre, lorsqu'elles entendirent un frou-frou dans le bois; ce bruit semblait être produit par un animal qui marchait avec précaution. Immobiles de terreur, les pauvres petites avaient peine à respirer; le frou-frou approchait, approchait; tout à coup Marguerite sentit un souffle chaud près de son cou; elle poussa un cri, auquel Sophie répondit par un cri plus fort; elles entendirent alors un bruit de branches cassées, et elles virent un gros animal qui s'enfuyait dans le bois. Moitié mortes de peur, elles se resserrèrent l'une contre l'autre, n'osant ni parler, ni faire un mouvement, et elles restèrent ainsi jusqu'à ce qu'un nouveau bruit plus effrayant vînt leur rendre le courage de se lever et de chercher leur salut dans la fuite: c'étaient des branches cassées violemment et un grognement entremêlé d'un souffle bruyant, auquel répondaient des grognements plus faibles. Tous ces bruits partaient également du bois en se rapprochant du chemin. Sophie et Marguerite épouvantées se mirent à courir; elles se heurtèrent contre un arbre dont les branches traînaient presque à terre; dans leur frayeur, elles s'élancèrent dessus, et, grimpant de branche en branche, elles se trouvèrent bientôt à une grande hauteur et à l'abri de toute attaque. Combien elles remercièrent le bon Dieu de leur avoir fait rencontrer cet arbre protecteur! et en effet elles venaient d'échapper à un grand danger: l'animal qui arrivait droit sur elles était un sanglier suivi de sept à huit petits. Si elles étaient restées sur son passage, il les aurait déchirées avec ses défenses. La peur qu'avaient eue et qu'avaient encore Sophie et Marguerite faisait claquer leurs dents et les avait rendues si tremblantes qu'elles pouvaient à peine se tenir sur l'arbre où elles étaient montées. Le sanglier s'était éloigné, et tout redevenait tranquille, lorsque le bruit du roulement d'une voiture vint ranimer les forces défaillantes des pauvres petites. Leur espérance augmentait à mesure que la voiture se rapprochait; enfin le pas d'un cheval résonna distinctement; bientôt elles entendirent siffler l'homme qui menait la charrette. Il approchait, elles allaient être sauvées.
«Au secours! au secours!» crièrent-elles plusieurs fois.
La voiture s'arrêta. L'homme sembla écouter.
«Au secours! sauvez-nous!» s'écrièrent-elles encore.
L'HOMME, _entre ses dents_.
Qui diantre appelle au secours? Je ne vois personne; il fait noir comme dans l'enfer.... Holà! qui est-ce qui appelle?
SOPHIE ET MARGUERITE.
C'est nous, c'est nous; sauvez-nous, mon cher monsieur, nous sommes perdues dans la forêt.
L'HOMME.
Tiens! c'est des voix d'enfants, cela. Où êtes-vous donc, les mioches? Qui êtes-vous?
SOPHIE.
Je suis Sophie.
MARGUERITE.
Je suis Marguerite; nous venons de Fleurville.
L'HOMME.
De Fleurville? C'est donc au château? Mais où diantre êtes-vous? Pour vous sauver, faut-il pas que je vous trouve?
SOPHIE.
Nous sommes sur l'arbre; nous ne pouvons pas descendre.
L'HOMME, _levant la tête_.
C'est, ma foi, vrai. Faut-il qu'elles aient eu peur, les pauvres petites! Attendez, ne bougez pas, je vais vous descendre.»
Et le brave homme grimpa de branche en branche, tâtant à chacune d'elles si les enfants y étaient.
Enfin il empoigna Marguerite.
L'HOMME.