Part 3
C'était une sorte de géant, haut de six pieds, large à proportion, et dont la barbe assyrienne se nuançait de noir et de roux, comme il advient aux barbes que la brise marine a pénétrées souvent et imprégnées. Fort comme Hercule, cet homme semblait s'inquiéter uniquement d'abriter sa fluette compagne contre les remous et les heurts, et de la conduire en sûreté vers la tasse de tilleul que, sur un signe de lui, les barmen avaient, en grande hâte, préparée pour elle.
--C'est L'Estissac,--soufflait la marquise Dorée à l'oreille de Célia.
--L'Estissac?
--Eh oui! le duc!...
Et comme Célia, ignorante, continuait d'écarquiller les yeux:
--Pas possible que vous ne le connaissiez pas de nom?... Hugues de Guibre, duc de la Masque et L'Estissac!... Un des plus grands seigneurs de France, ma chère!... lieutenant de vaisseau ... et trois cent mille francs de rente.... Hein! personne ne s'en douterait, à le voir ici, simple comme il est!... Ah! il ne pose pas, lui!... Vous allez voir!...
Et elle appela, familièrement:
--L'Estissac!... bonsoir!... Vous allez bien?...
Le duc salua, très courtois:
--Je vais toujours bien, moi.... Et vous aussi, d'ailleurs!... Mes compliments, chère amie: vous avez l'air d'une rose France!...
Mais, en se tournant vers elle, il avait aperçu l'homme au jersey bleu et à la cravate de laine, qui continuait de subir impassiblement les grogneries de sa voisine, la Marseillaise Joliette. Et il fit un pas, la main tendue:
--Bah!... Vous, ici, Lohéac?
--Moi,--fit l'homme au jersey, laconique.--Content de vous voir.
--Content aussi, mon vieux! Que faites-vous à Toulon?
--Je tire bordée. Mon bateau est à Saint-Louis du Rhône.
--Votre bateau? Quel bateau? Vous êtes devenu marin?
--Pas marin: portefaix. J'ai un engagement à bord d'un des gladiateurs de Lyon.
--Non?
--Si.--A votre santé, l'Estissac!...
Et l'homme au jersey, calme comme bronze, vida son verre.
--L'Estissac!--appelait encore la marquise Dorée;--venez donc une minute.... J'ai une petite amie à vous faire connaître....
--Je viens,--fit le duc.--A tout à l'heure, Lohéac! Montez dans ma loge, le numéro trois... nous causerons....
Il vint auprès des deux femmes, et d'abord exigea qu'on bût d'autres cocktails, en l'honneur de Célia.
--Dites?--questionna la marquise, parlant à mi-voix;--c'est un ami à vous, ce monsieur si drôlement habillé?
Le duc se tenait derrière les deux tabourets, son bras droit autour des épaules de Célia, son bras gauche autour des épaules de la marquise. Il sourit, légèrement railleur:
--C'est un ami à moi, oui, mon enfant!
--Et il est portefaix?... sans blague?...
--Sans blague!... puisqu'il le dit, ça a des chances d'être vrai!...
--Mais ... comment s'appelle-t-il?
--Il s'appelle le comte de Lohéac.... Et il est aussi marquis de Villaine.... Un de vos confrères en marquisat, vous voyez!...
--Ne vous fichez pas de moi!... Mais voyons!... ce n'est pas possible?... Il est comte, marquis, et portefaix?
--Portefaix, marquis et comte.... Assez riche, par surcroît ... ou, du moins, à son aise: un million dans chaque poche, à peu près....
--Alors il est fou?...
--Non: il s'ennuie. L'an dernier, je l'ai rencontré dans un cirque: il était clown. Mais ça ne l'a pas amusé suffisamment. Le voilà portefaix. Je doute que ça l'amuse. Ah! mes petites filles! celle de vous qui réussira la tâche difficile de distraire cet homme n'aura pas perdu sa journée,--d'aucune manière: bonne affaire, et bonne action....
Il regarda les deux femmes l'une après l'autre, avec une sorte de brusque mélancolie:
--Essayez, si le cœur vous dit?...
Mais, du bout de la salle, Jannik le rappelait:
--L'Estissac?... je remonte!... On sonne la fin de l'entr'acte....
Il la suivit.
* * * * *
Les gens, maintenant, quittaient le bar, moins vite toutefois qu'ils ne l'avaient naguère envahi. On n'avait point de hâte à regagner sa loge ou son fauteuil, pour revoir les éternels duettistes, ou rentendre la sempiternelle chanteuse «à diction». Et on s'attardait à bavarder, à prendre congé des femmes, à solliciter un rendez-vous....
Le portefaix comte et marquis n'avait pas bougé de son tabouret. Un coude sur la barre d'appui, et la tempe au poing, il regardait à terre, et semblait ne pas s'apercevoir du vide qui se faisait autour de lui:
La marquise Dorée se pencha vers Célia:
--Ce n'est pas si bête, ce qu'il nous a conseillé, L'Estissac.... Écoutez: voulez-vous qu'à l'autre entr'acte, je le prie de vous présenter ce Lohéac? regardez-le: il est très bien, quand on y fait attention.... Et, un original pareil, c'est peut-être amusant à civiliser....
Mais Célia regardait ailleurs:
--Dorée!--murmura-t-elle tout à coup, la voix changée;--voyez donc là!... dans la porte des coulisses ... vous connaissez?
La marquise vira sur son tabouret:
--Le petit Peyras?... Dieu! oui!... Tout le monde le connaît!
Elle s'interrompit net, pour jeter à sa protégée un coup d'œil inquiet:
--Ah! mais!... doucement, ma gosse! Vous n'allez pas vous toquer de ce gamin-là, par exemple?... Seigneur! c'est que ça a l'air d'être fait, ma parole!...
Les grands yeux noirs de la gosse s'étaient en effet fixés sur le gamin, et suivaient chacun de ses gestes avec un intérêt qui ne se dissimulait point.--Le gamin valait certes qu'on s'y intéressât. Il était tout bonnement délicieux: très jeune, vingt ou vingt-deux ans, peut-être; svelte et long comme un jeune arbre bien poussé; avec, sur les épaules tout de même carrées et solides, la plus fine et la plus ironique des frimousses, qu'une moustache en pointe rendait cavalière et presque belliqueuse.
--Ma gosse!--répétait la marquise Dorée, quasi maternelle.--Si vous prenez feu comme ça, sans savoir pourquoi, vous vous préparez des jours à pleurer et des nuits à ne pas rire!...
Mais Célia n'écoutait même pas:
--Dorée!--murmurait-elle encore;--Dorée!... puisque vous le connaissez?...
La marquise hocha deux fois la tête:
--Oui, n'est-ce pas?... puisque je le connais?... rien ne s'oppose à ce que vous fassiez la bêtise?... Ah! Seigneur! voilà les femmes!... Enfin! du moment que ça vous dit ... allons-y!...
Elle cria:
--Peyras!...
Le gamin se retourna.
--Venez par ici.... Vous avez fait un béguin....
Il se précipita:
--Se peut-il? Juste Ciel!... O jour trois fois béni!...
Il déclamait, burlesque. Ses yeux, des yeux de fille, fendus en amandes et bleus comme des bluets, étincelaient d'une malice blagueuse. Il avait saisi la main de la marquise, et continuait de plus belle:
--O femme adorée!... C'est vous, ma victime?
Elle haussa les épaules:
--Zut! Soyez donc sérieux, une fois dans votre vie, pour cinq minutes, espèce de maboul! Là!... Je vous présente à ma petite amie Célia.... Tâchez d'être gentil avec elle!.... Célia, je vous présente monsieur l'aspirant Bertrand Peyras ... qui sort de nourrice.... Tâchez d'être rosse avec lui!...
Elle sauta à terre et se sauva.
* * * * *
Seul à seule, Peyras et Célia, un brin décontenancés, se regardèrent; lui, muet; elle, couleur de cerise mûre.
Une bonne minute ils ne remuèrent ni n'ouvrirent la bouche. Mais leurs yeux s'étaient pris, et ne se lâchaient pas. Et, peu à peu, leurs bouches commençaient de se sourire.
A la fin, l'aspirant secoua tout d'un coup cette bizarre timidité,--qui n'était nullement dans son caractère.--Et, s'emparant du bras de «sa victime», sans préambule il chuchota:
--Vous y tenez beaucoup, à voir la fin de la représentation?
La victime secoua nettement la tête de droite à gauche.
--Alors....
Il s'en tint à ce seul mot, suffisamment expressif. Et, comme le bar du Casino a sa porte de sortie particulière et discrète,--une porte qui s'ouvre par derrière, sur une rue tranquille, où l'on ne risque pas d'être bousculé,--ce fut vers cette porte qu'ils allèrent, bras dessus, bras dessous....
A ce moment, le bar était presque vide. Il n'y restait, avec eux, que le silencieux Lohéac, toujours enfoncé dans sa rêverie, et la Marseillaise Joliette, qui, elle, ne rêvait pas et semblait fort encline à se mêler de ce qui ne la concernait en rien....
De tout ce qui venait de se passer, elle n'avait perdu ni un mot, ni un geste. Et dès qu'elle eût vu le nouveau couple se diriger vers la porte, elle s'empressa de s'y diriger aussi.
Elle y arriva en même temps qu'eux. Et, profitant du passage assez étroit, elle frôla Peyras, lui décochant une vive œillade, que Célia, juste à point, surprit au vol.
Il faillit y avoir du vilain. Furieuse, Célia lâchait déjà le bras de l'aspirant, et, d'un pas brusque, marchait sur sa rivale:
--Non? mais!... Ne vous gênez donc pas!...
--Ça vous prend souvent?--riposta l'autre, insolente.
Heureusement, Peyras était là:
--Mesdames!... Mesdames!... je vous en prie!...
Tacticien consommé, il s'était déjà glissé entre les deux adversaires. Et il leur jetait à chacune un leste coup d'œil,--si leste que chacune crut être seule à l'avoir reçu....
Puis, profitant de l'accalmie, il entraîna Célia, vite, vite....
CHAPITRE IV
NUIT DE NOCE SCANDALEUSEMENT DÉTAILLÉE
--Voulez-vous souper?--avait demandé Bertrand Peyras à Célia.
--Pas faim!...
--Voulez-vous boire n'importe quoi?
--Pas soif!...
--Alors ... voulez-vous ... rentrer?...
--Oui....
Ils marchaient à petits pas, pressés l'un contre l'autre. En prononçant ce «oui», elle crispa ses ongles autour du bras sur lequel elle s'appuyait.
--Vous savez,--reprit-il,--je n'ai pas de chez moi.... Nous autres aspirants, nous logeons tout à fait à bord de nos bateaux, presque tous....
Elle crispa plus fort ses ongles autour du bras:
--Cela ne fait rien ... c'est chez moi que je veux rentrer ... chez moi, avec vous....
Ils se turent. Ce ne fut qu'après avoir marché plus de cent pas qu'il s'informa:
--Chez vous?... Où est-ce?
Elle expliqua:
--Au Mourillon ... villa Chichourle ... rue Sainte-Rose.... Nous allons prendre le tramway, place de la Liberté....
Ils avaient couru droit devant eux, au hasard. Et ils lui tournaient précisément le dos, à cette place de la Liberté.
--Non,--dit-il;--nous n'allons pas prendre le tramway. Il est déjà beaucoup trop tard.... Et il faudrait attendre beaucoup trop longtemps.... Il ne part qu'une fois par heure, le tramway.... Nous allons prendre une voiture à la porte du théâtre....
Prendre une voiture, à Toulon, n'est pas bagatelle courante. Le fiacre y est inconnu. Des landaus en tiennent lieu, gigantesques et antédiluviens. Et l'on ne s'assied pas dans ces formidables guimbardes sans nécessité bien démontrée.
Or, il faisait beau temps, brise tiède et pleine lune. Et, quoiqu'en eût dit l'aspirant, il n'était pas tellement tard: minuit n'avait pas sonné. Si bien que le cocher du landau hélé par Peyras manifesta moins d'empressement que de surprise, et dépensa cinq pleines minutes à replier les couvertures de ses rosses, et à s'envelopper lui-même d'une houppelande, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'affronter douze lieues de steppe en Sibérie. En fait, il n'y a pas tout à fait trois kilomètres entre la ville et le faubourg....
Mais Peyras ni Célia, blottis au fond du véhicule, ne se plaignaient que le cocher fût trop lent.
Et eux-mêmes furent, à leur tour, lents à descendre, quand, au bout du trajet, le landeau s'arrêta. Ils furent lents, très lents,--parce que leurs bouches achevaient à peine le baiser qu'elles avaient commencé, tout à l'heure, aussitôt qu'elles s'étaient trouvées seule à seule, la portière refermée, avant même que le solennel équipage eût entamé son premier tour de roue....
Maintenant, ils étaient face à face, au milieu de la chambre à coucher, devant le lit ouvert. Lui, chapeau d'une main, canne de l'autre, attendait. Elle, debout, les bras le long du corps, baissait obstinément les yeux. Le vent nocturne avait soufflé sur son fiévreux désir, durant qu'elle traversait le jardin, qu'elle ouvrait la porte, qu'elle pénétrait dans la maison obscure.... Et voici qu'une répugnance mystérieuse la saisissait au moment d'ôter son manteau, ses gants, ses bijoux, et le reste....
La lampe, qu'elle venait d'allumer, et dont la flamme dansait encore, les éclairait tous deux, Célia et Peyras, semblables exactement, devant ces draps prêts à les recevoir, à n'importe quel couple, à n'importe quelle paire d'amants, de ces amants de rencontre et de hasard qui s'accrochent l'un à l'autre au coin d'une rue, et s'appareillent, sans amour, sans trouble, ignoblement, pour un rut bestial d'une nuit ou d'une heure. Et Célia, qui se souvenait, hélas! de ces rencontres et de ces ruts, tant de fois subis par toutes les pauvres courtisanes, aux jours les plus misérables de leur misérable vie, sentait une grande nausée lui soulever le cœur....
Ainsi donc, même avec cet homme qu'elle avait librement choisi, et qui lui plaisait, et pour lequel son cœur et sa chair avaient tressailli ensemble, d'un profond tressaillement douloureux et doux,--même avec cet homme, ça allait être la même chose,--implacablement la même chose,--la même saleté....
Et elle restait debout, les bras le long du corps, les yeux baissés. Et elle n'était ni son manteau, ni ses gants, ni ses bijoux, ni le reste....
Alors, émergeant de leur silence à tous deux, un bruit s'éleva, peu à peu perceptible, un bruit faible, mais tout de même immense, et qu'on devinait éternel,--la chanson sourde que chantait, contre la falaise, la mer....
Et, quand il l'entendit, l'aspirant, qui, par contenance, s'était approché d'une fenêtre, et regardait, à travers les vitres, dans la nuit, se retourna tout à coup vers la femme immobile:
--Oh!--dit-il,--je ne savais pas que votre villa fût si près de la mer.... Voyez donc le clair de lune qu'il fait!... Écoutez! j'ai une idée tout à fait loufoque: voulez-vous que nous sortions?... et que nous allions nous asseoir au bord de l'eau, tout au bord?... Il fait presque chaud ... et le ciel est si pur!...
--Oh! oui!--dit-elle.
Ce fut comme si elle s'échappait d'un cauchemar. Et, la première, elle courut à la porte. Il ne la rejoignit que dans le jardin.
--Nous aurions pu nous installer sur la terrasse,--dit-elle alors, indécise.
--Ce sera bien plus amusant de descendre au bas de la falaise, et de nous mouiller les pieds dans l'écume des lames....
Il l'entraînait. Ils dégringolèrent comme ils purent le long de la pente très raide, glissant à reculons, l'un derrière l'autre, quasi à quatre pattes, et s'agrippant aux buissons de lentisques qui cédaient en s'arrachant. Et ils reprirent pied sur un bout de plage, long de six pas, large de trois, que la mer caressait à grands baisers paisibles, et d'où l'on voyait, droit devant soi, toute la prodigieuse plaine glauque moirée d'argent lunaire, avec, à droite et à gauche, deux rochers à pic dont la base, baignée par l'eau phosphorescente, semblait brûler à petit feu....
--On ne peut pas s'asseoir,--dit-elle.
Elle cherchait une grosse pierre ou un tas de galets. Il montra le sable sec, incliné comme un lit de repos:
--On peut se coucher....
Elle hésita, regardant sa robe de soie et touchant les bords de son chapeau,--ce si joli chapeau, vaste comme une cloche de tocsin.--Mais Peyras déployait déjà son manteau de marin, le manteau suédois à pèlerine très ample, et il l'étalait par terre. Puis, dépinglant d'une main leste l'imposant couvre-chef, il le posait en lieu sûr, sur une confortable touffe de lentisques, à' flanc de falaise. Après quoi, tous préparatifs terminés, il aida sa compagne à s'étendre sur le manteau tapis, et s'agenouilla près d'elle.
--Êtes-vous bien?--demanda-t-il.
Il se penchait sur elle, interrogeant ses yeux. Elle fit «oui» d'un battement de paupières. En vérité elle était bien, si bien même qu'elle préférait ne pas remuer les lèvres, et ne pas troubler, fût-ce d'un seul mot, la paix silencieuse et ouatée qui commençait de l'envelopper toute. Et sa seule inquiétude était que lui, homme, donc brutal en amour, et pressé, ne troublât cette paix si précieuse, ne la troublât à la manière des hommes amoureux, par des gestes sans préambule.... Ces gestes-là, elle les avait désirés tout à l'heure, parmi le tumulte et la cohue du casino;--et désirés encore, un peu plus tard, dans le landau fermé, obscur et feutré comme une alcôve.... Mais maintenant, ici, sous cette voûte d'étoiles et devant cette mer dont l'haleine chaste séchait toutes les sueurs, calmait tous les frissons, dispersait, éparpillait, évaporait jusqu'aux moindres sensualités, ces gestes de viol et de luxure l'épouvantaient d'avance. Et elle s'apprêtait craintivement à les repousser de toute sa molle inertie de femme qui ne veut pas être prise,--qui ne veut pas, qui ne veut pas, qui ne veut rien....
Mais elle fut très étonnée: lui non plus ne voulait pas,--lui, l'homme, brutal en amour, et pressé!--il ne voulait pas la prendre, ou, du moins, pas maintenant, pas ici. Il s'était couché à côté d'elle, sagement, fraternellement. Et il ne tentait aucune approche, aucune attaque hardie ou sournoise. Il n'essayait pas d'enlacer la taille ronde, ni d'atteindre la bouche parfumée. Il ne bougeait pas, et sa nuque à la renverse ne se détachait pas de l'oreiller de sable, et ses yeux fixes ne regardaient rien, sauf le ciel étincelant et la mer étincelante. Il avait seulement étendu la main, et ses doigts s'étaient emparés des doigts de Célia. Nulle autre caresse. Et les minutes coulèrent, si fluides et pures que ce fut comme si le temps s'était arrêté....
Au bout d'un laps inappréciable,--très court ou très long, Célia n'en savait rien,--l'aspirant parla; mais sa voix sembla s'ajouter au silence au lieu de le rompre:
--Voyez,--dit-il:--ce n'est pas de l'eau, c'est du lait; le lait de la Voie Lactée, qui a ruisselé sur la mer.
La plage était si faiblement inclinée que leurs deux têtes ne dominaient pas d'un demi-mètre la plaine liquide. Vues de si bas, les lames apparaissaient en raccourci, tout recul et toute profondeur étant abolis, et les moindres reliefs marqués et grossis. Il faisait calme. Pas une vague ne déferlait. Une houle cylindrique et molle gonflait régulièrement les eaux ensommeillées, comme la respiration gonfle la gorge d'une femme qui dort. Cela faisait des ondulations à peine sensibles, dont la courbe était seulement ridée par la brise nocturne. Du haut de la falaise, on n'en eût rien aperçu. Mais pour les yeux de Célia et de Peyras, chaque ride et chaque ondulation s'exagéraient et se déformaient. Si bien que les reflets de la lune, au lieu de parsemer toute la mer d'une infinité de taches brillantes et sautillantes, pareilles à des écus neufs qui danseraient, n'y jetaient plus qu'une clarté laiteuse, diffuse et confuse, faite d'une myriade de points lumineux tous mêlés ensemble et mêlés à de l'ombre.
--Oui,--dit-elle,--c'est du lait: du lait qui chauffe, du lait qui va bouillir.... Écoutez le bruit qu'il fait!
Les lames lentes et lisses s'en venaient l'une après l'autre mourir contre le sable de la petite plage. Et le sable, effleuré par l'eau qui avançait et reculait tour à tour, rendait un son léger, une sorte de frémissement, pareil, en vérité, au frémissement du lait qui monte....
Tournant un peu la tête, l'aspirant considéra sa compagne. Il répéta:
--Du lait qui va bouillir....
Et il se tut, prêtant l'oreille. Après quoi, convaincu, il répéta encore:
--Du lait qui va bouillir, oui....
Il continuait de considérer la jeune femme, très attentivement. A la fin, il posa une question:
--Où êtes-vous née?
Elle tressaillit, et fut lente à répondre:
--Loin ... très loin d'ici....
Il n'insista pas. Il regardait derechef les étoiles. Il songea, parlant à mi-voix, et pour lui plutôt que pour elle:
--Quand j'étais enfant, c'était ma première joie de la journée, d'aller au saut du lit jusque dans la cuisine, et de regarder la grande bassine de cuivre où chauffait le lait du déjeuner.... La bassine était large et basse, évasée.... Le lait s'y gonflait comme un ballon de baudruche.... Je voyais la pellicule de crème, épaisse et ridée, se tendre peu à peu.... Et, tout à coup, la pellicule se déchirait, le ballon crevait, et le lait pur, tout blanc et bouillonnant, jaillissait au milieu, prêt à déborder par-dessus la bassine. La cuisinière se dépêchait d'accourir, un torchon mouillé d'une main, une grande louche d'argent froid de l'autre. Et elle plantait la louche dans le bouillonnement, pour l'arrêter; et elle emportait la bassine en la saisissant à travers le torchon mouillé, pour éviter les brûlures....
Elle écoutait, bercée mystérieusement par cette étrange évocation enfantine. D'instinct, elle voulut y répondre par une évocation semblable:
--Moi, quand j'étais petite....
Mais elle s'arrêta aussitôt, prise de cette pudeur qu'ont les courtisanes à parler du temps où elles étaient sages. Et, après avoir hésité, elle murmura très vaguement:
--Moi, quand j'étais petite, j'étais malheureuse....
Il demanda, plus tendre que curieux:
--Malheureuse? Très?
Elle répondit avec une sorte d'énergie:
--Très!
Et elle affirma, résolument:
--Aussi ... je ne regrette rien!... rien!...
Mais il leva la main vers les étoiles, et, parlant très bas:
--Chut!--dit-il.--Par des nuits aussi belles, il faut toujours tout regretter!... Regardez ... là, juste au-dessus de nous ... ces trois points bleus qui brillent, au centre de cet immense carré scintillant ... là: Sirius, Aldébaran, Beitelgeuze, Bellatrix.... Vous voyez?... Les trois points bleus sont les trois Rois d'Orion.... Songez qu'ils brillaient pareillement, quand vous étiez petite ... et qu'en ce temps-là, on vous a peut-être raconté, comme à moi, que ces trois Rois célestes sont les âmes glorieuses des trois Mages qui vinrent adorer l'Enfant Jésus, jadis, dans sa crèche.... On vous a raconté cela, ou d'autres histoires aussi belles ... et vous les croyiez toutes, aveuglément, délicieusement.... Vous aviez la foi ... et c'était bon d'avoir la foi ... très bon ... si bon que, l'ayant, vous ne pouviez pas être tout à fait malheureuse.... Voilà pourquoi, par des nuits aussi belles, il faut regretter le passé, tout le passé....
Sa voix s'éteignit, et il continua de rêver en silence.
Elle, bouleversée d'une extraordinaire émotion, s'était soulevée du lit de sable, et, étayée sur un coude et sur une main, regardait fixement le rêveur. C'était bien lui, ce n'était que lui: le gamin svelte et joli dont la chair jeune et la fine moustache l'avaient si brusquement, si impérieusement tentée, une heure plus tôt, au bar.... Ce n'était que lui: le gosse malicieux et burlesque qui l'avait d'abord séduite par ses railleries drôles et gaies.... Ce n'était que lui: l'amoureux vif et avide dont la bouche s'était acharnée sur sa bouche à elle, dans le landau qui les ramenait.... Et voilà que, néanmoins, ce n'était plus lui. Un être différent avait surgi, sous le coup de baguette magique de la nuit, de la mer et du rêve. Pourquoi? comment? par quelle sorcellerie? Et d'où venait qu'à l'heure où, seul à seule avec une courtisane, les amants, même vieux, sages et graves, oublient leur âge et leur philosophie pour découpler tout ce qui dort en eux de ruts brutaux et bestiaux, d'où venait que cet amant-là, jeune, fougueux et fou, abdiquait comme en se jouant ses ardeurs et ses désirs, pour n'être plus qu'une âme et qu'une pensée?...
Soulevée toujours du lit de sable, sur un coude et sur une main, la femme, troublée jusque dans ses plus secrètes fibres, ne détachait pas son regard du visage que, passionnément, elle essayait de déchiffrer. L'amant, peut-être, sentit cette interrogation muette appuyée sur ses yeux. Et il murmura, comme pour une explication très confuse: