Part 2
--Trois petites dames sans importance, mais mignonnes tout de même, et qui tiennent le haut du pavé, parce qu'elles ont su tomber du premier coup sur des gens comme il faut.... Farigoulette, Petite Horreur et la Mie T. S. F.... Oui, vous avez bien entendu: la Mie T. S. F.; on l'a surnommée comme cela quand elle a débuté avec le lieutenant de vaisseau qui commande le poste de Télégraphie Sans Fil.--Toutes les trois fréquentent d'ailleurs la marine entière, et c'est excellent pour vous, parce qu'elles vous la feront fréquenter. Une femme intelligente ne doit pas se cramponner trop longtemps à un seul ami; il faut mieux courir un peu, et passer de mains en mains. C'est comme cela qu'on fait provision d'expérience, de savoir-vivre et de philosophie. Moi qui vous parle, croyez-vous que j'en serais où j'en suis, si je n'avais pas envoyé promener tous les hommes qui s'acharnaient à me vouloir pour eux seuls? L'an prochain, je chanterai à Paris, dans un vrai théâtre; et je vous garantis que je n'irai pas aux répétitions en omnibus!... J'aime autant ça que raccommoder les chaussettes d'un unique monsieur qui, tôt ou tard, plaque sa maîtresse pour épouser un sac d'écus!... Affaire de goût, évidemment.... Moi, je suis une bohème.... Je comprends très bien qu'une femme comme vous, tranquille, sérieuse, bien élevée--je sais ce que je dis!--préfère vivre davantage au coin du feu.... Mais encore, même dans ce cas, s'il vous faut absolument un amant à la colle forte, raison de plus pour ne pas acheter chat en poche! Commencez par prendre à l'essai quinze ou vingt camarades de lit, et il sera toujours temps de garder le meilleur.
--Quinze ou vingt camarades de lit, ça fait un peu beaucoup!...
--Allons donc! Vous demanderez tout à l'heure à Farigoulette ce qu'elle en pense!... Et, vous savez: elle n'a pas encore atteint ses quinze ans, Farigoulette. C'est ce que nous avons de plus jeune, à Toulon, et c'est déjà déluré comme père et mère!--Au fait, dites-moi donc: quelle heure est-il?
--Six heures bien passées....
--Eh! elles sont en retard, les trois mômes!... Après tout, ça n'a rien d'extraordinaire: elles ont dû se lever à la même heure que vous, et, pour sûr, elles ont voulu faire un brin de toilette avant de venir.... A présent, je ne leur donne pas cinq minutes pour être là.... Tenez, je suis t'y prophétesse? les voici qui arrivent, en «ligne de front», par le chemin du bord de la mer!... Ne vous bousculez pas, mon petit!... inutile de descendre à leur rencontre!... Puisque je vous dis que ce sont trois petites dames sans importance!...
CHAPITRE II
LA VEILLÉE DES ARMES
Quand la troisième des petites dames sans importance eût pris congé, Célia se retrouva seule: la marquise Dorée avait dû s'en aller aussi, car elle dînait en ville.
--Favouille!--appela Célia.
La petite bonne parut. Pour servir le thé, elle s'était affublée tout à l'heure d'un tablier blanc et d'un ruban rose. Mais maintenant «que le beau monde avait parti», Favouille s'était hâtée de redevenir souillon. Et ce fut les mains noires jusqu'aux coudes qu'elle vint à l'appel de sa maîtresse.
--Bon Dieu!--dit Célia.--Quand est-ce que tu te décideras à te salir un peu moins et à te laver un peu plus?
La gamine éclata d'un rire malicieux:
--Souhaitez pas des choses pareilles, madame Célia! Le jour que j'aurai appris à être aussi propre que vous, vous pensez bien que je m'établirai à mon compte!
Elle avait prudemment levé un coude. Le soufflet de Célia manqua là joue couleur de pomme d'api.
--C'est votre tub que vous voulez, cette fois-ci?--continuait Favouille, imperturbable.
Baignée, coiffée, habillée, Célia, prête à sortir, revint d'abord sur la terrasse, et flâna.
C'était le plus bel ornement de la villa, que cette terrasse. Ni le jardin,--un superbe champ de jacinthes et de narcisses, bordé de rosiers, ombragé de lilas, et si violemment parfumé en toutes saisons qu'on ne pouvait pas s'y promener un quart d'heure sans risquer «une semble-migraine»;--ni le kiosque chinois,--un minuscule pavillon drolatique qui s'élevait au bout des narcisses et des jacinthes, derrière les buissons de lilas, et dont les quatre clochettes, tintant à la brise de mer, éveillaient le démon des tentations luxueuses dans la cervelle des gamines de l'école laïque, déjà promptes d'esprit et faibles de chair;--ni la maison elle-même, un «bastidon» grand comme la main, mais tout neuf et coquet, avec ses murs crêpis de chaux bleue, son toit débordant comme un parasol, et le carrelage vernissé de ses «moellons» provençaux--rien de tout cela n'égalait en agrément ce petit rectangle dallé de briques qui prolongeait la maison, au niveau du rez-de-chaussée, du côté opposé au jardin, et s'avançait ingénieusement dans l'angle compris entre la rue Sainte-Rose et le sentier du bord de l'eau. Le mur d'enceinte, très bas, formait balustrade, et l'on pouvait s'y accouder, dominant ou la ruelle campagnarde, fleurie et verdoyante, ou la rade, vaste comme un golfe entre ses promontoires violets....
La rue Sainte-Rose est la plus jolie rue de la Mître, qui est le plus joli quartier du Mourillon. Et le Mourillon, faubourg maritime et colonial de Toulon, prend place immédiatement avant Paris, dans la hiérarchie des villes où l'on vit pour aimer du soir au matin, et pour penser du matin au soir.
--Il était encore ici, vendredi dernier,--murmura Célia, songeant à l'amant parti.
Elle essaya de se figurer le paquebot qui remportait, si loin, si vite ... un grand paquebot blanc, empanaché de fumée noire, et dont l'étrave mince coupait, dans cette même seconde, quelque vague chaude de la mer Rouge, sur la route mouvante qui va de Suez à Périm.... Pour des raisons connues d'elle seule, Célia savait beaucoup plus de géographie que n'en savent d'ordinaire les petites courtisanes. Et les noms de Suez et de Périm lui rendaient perceptible l'énorme distance chaque jour accrue....
--Il était encore ici, vendredi dernier,--répéta-t-elle.--Et, vendredi dernier, nous avons dîné ensemble ici, sur cette terrasse. Il avait mis des lanternes vénitiennes tout autour de la table. Et le chasseur de la Pintade nous servait, avec Favouille. C'était gentil, ce dernier dîner....
Elle haussa lentement les épaules:
--Aujourd'hui, je suis toute seule, et le chasseur de la Pintade ne viendra pas me servir.... Favouille ne sait rien de rien, pas même cuire un œuf à la coque.... Je ne dis pas que Dorée ait tort.... Mais tout le monde ne peut pas réussir comme elle.... Et c'est trop difficile d'organiser une maison, quand on n'a pas d'ami pour vous aider....
Brusque, elle rentra. La lampe du cabinet de toilette brûlait encore. Mais tout le reste de la maison était obscur, et le corridor noir donnait la sensation lugubre d'une demeure abandonnée. Sous la porte de la cuisine, un filet de lumière passait, seul: Favouille, éclairée d'un bout de chandelle, achevait les petits fours du thé.
--Ne te gêne pas!
--Ben! non!... puisque vous allez sortir?... ils ne seraient plus bons demain, pas?
Elle parlait la bouche pleine, sans même se lever de son tabouret. Et Célia, désarmée par cette impertinence candide, demeura coite. Oui, sans doute!... il eût fallu gronder, crier ... ou, mieux: il eût fallu, sans se fâcher, reprendre la gamine, l'enseigner,--la dresser, comme avait dit la marquise;.--lui expliquer notamment qu'on ne répond pas aux maîtres, qu'on les écoute debout, et que, la nuit venue, on allume les lampes.... Incontestablement il eût fallu dire tout cela.... Mais c'aurait été bien des paroles. Et le courage manquait tout à fait à Célia, pour entamer d'aussi longues harangues.
--Éclaire-moi,--dit-elle seulement:--je m'en vais.
Favouille l'éclaira de sa chandelle, qu'elle tint entre le pouce et l'index: les bougeoirs sont une superfluité; en outre, ils se couvrent de vert-de-gris dès qu'on y touche, et ça fait un décrassage de plus....
La porte grinça sur ses gonds, rarement huilés. Et Célia fut dans la rue.
* * * * *
La nuit était noire. Un seul réverbère, terne et tremblottant, faisait tache jaune sur cette obscurité qui confondait les arbres, les maisons, les murs et le sol. Toute proche, mais invisible derrière la haie des buissons qui s'accrochent au flanc de la falaise, la mer chantait sa chanson sourde, la chanson des nuits presque calmes. Et c'était un bruit faible, mais tout de même immense, et qu'on devinait éternel.
Célia prit le milieu de la chaussée, et s'éloigna de la mer. La rue Sainte-Rose est courte. Arrivée au bout, Célia tourna dans la petite avenue de la Mître, puis dans le boulevard Cunéo. Un tramway électrique passa, filant comme une flèche, et projetant tout autour de lui une grande nappe de lumière blanche. Il disparut derrière la caserne d'artillerie, et Célia, qui avait suivi des yeux sa fuite éblouissante, buta contre le bord du trottoir, qu'elle ne voyait plus dans la nuit devenue opaque.
Aux maisons, quelques fenêtres luisaient. Mais la plupart des volets étaient clos. Toutes les boutiques avaient fermé leurs devantures. Seule une porte, vitrée de carreaux dépolis, laissait transparaître au dehors la lueur d'un rez-de-chaussée éclairé. Et le reste du boulevard avait l'air d'une avenue de cité morte.
Célia vint à cette porte vitrée, tourna le bec-de-cane et entra. Le rez-de-chaussée était un restaurant, une pension dite de famille. Célia, depuis le départ de son amant, avait pris l'habitude de s'attabler là trois soirs sur quatre. On ne pouvait pas dîner tout le temps à la Pintade: c'eût été trop cher d'abord, et puis, trop loin: pour aller du Mourillon en ville, il faut compter trente bonnes minutes par le tramway. Comment faire, les jours de paresse, quand on se lève après le crépuscule, et qu'on reste deux heures au bord du tub, les pieds à peine entrés dans les sandales, et les muscles si mous qu'on n'a point le courage de verser seulement l'eau chaude, ni d'empoigner l'éponge?... Et quant à prendre ses repas chez soi, impossible! c'est bon lorsqu'on est en ménage. On peut alors jouer à la femme mariée, et manger dans sa vaisselle. Mais quand on vit seule, le métier vous accapare: il faut sortir, s'habiller, se déshabiller, courir les couturières; il faut se montrer partout, à toute heure. Et dans la maison, le cabinet de toilette et la chambre à coucher prennent toute la place. Alors on se débrouille comme on peut: on grignote le civet et les haricots de la gargote,--trente-cinq sous, vin compris,--un quart d'heure avant d'aller s'asseoir au Casino, dans sa loge d'avant-scène, avec vingt louis de satin sur le dos, et quinze louis d'aigrettes sur la tête.
* * * * *
Dès la porte, la patronne du lieu accueillait ses hôtes avec la plus exubérante cordialité:
--Té! la petite Célia! Comment va, ma belle?
C'était une large Marseillaise, dont la peau grasse semblait suinter de l'huile. On l'appelait la mère Agassen. Et sa réputation de brave femme était assez solidement établie pour qu'elle pût, sans risque de l'entamer, prêter à la petite semaine, vendre des crocodiles empaillés, présenter à propos les dames seules aux messieurs en goût d'unions libres, et prélever sa part des honoraires que, l'union libre consommée, les susdits messieurs payaient aux susdites dames. Toutes ses clientes la tenaient d'ailleurs en haute estime, et se fâchaient rouge quant un amant sceptique raillait leur naïveté, et les traitaient de brebis tondues: «C'étaient des méchancetés et des calomnies; la mère Agassen planait au-dessus des soupçons, et rendait à toutes ses protégées les plus précieux services....» Célia, la première, en était persuadée.
La mère Agassen lui prodiguait d'ailleurs ses bonnes grâces, l'ayant classée du premier coup d'œil parmi les recrues profitables,--avec qui «il y avait à faire».
--Ma belle! Tu viens juste quand il faut! J'ai pour toi un joli bifteck au poêlon....
La mère Agassen tutoyait toutes ses pensionnaires.
Elle en avait une douzaine,--la plupart femmes du Mourillon, à l'usage exclusif des officiers de l'armée coloniale. Ceux-ci ne se mêlent guère aux officiers de marine; et ils ont des maîtresses à eux, moins lancées dans le monde fêtard, mais meilleures ménagères, et plus fidèles, ou faisant mieux semblant de l'être. Quand on revient en France, après trois ou quatre années passées au tréfonds du Laos ou du Soudan, dans la plus atroce, dans la plus inhumaine des solitudes, on a soif surtout de vivre à deux, bourgeoisement, au coin d'un feu à soi. Et cette soif-là exige d'être étanchée n'importe comment, mais tout de suite. Beaucoup de coloniaux, dès le lendemain de leur arrivée, prenaient donc pension chez la mère Agassen, sachant y rencontrer d'emblée un choix de petites fiancées disponibles. Et le restaurant de famille servait d'agence matrimoniale.
--Tu ne restes pas un peu, ce soir? Après dîner, tu sais, les lieutenants font une manille dans l'arrière-salle.... Reste donc, ma belle!... Non? tu as des rendez-vous à ton Casino?... Ah! vaï! ce n'est pas du sérieux, ces rendez-vous là!...
La mère Agassen désapprouvait fort les incursions en ville. A quoi bon s'en aller si loin chercher fortune,--et fortune secrète, presque honteuse: fortune qui échappait déplorablement au contrôle financier de la mère Agassen,--quand, au Mourillon même, toute femme de bonne volonté, toute femme dont on pouvait dire qu'elle avait «le tempérament ouvrier», ne manquait jamais de besogne?...
Célia s'en alla, tout de même, malgré les discours persuasifs de la patronne, et malgré les œillades non moins éloquentes d'un grand diable de lieutenant, sans doute frais débarqué de quelque Sénégal. Certes, la mère Agassen ne pouvait être que d'excellent conseil. Mais, au bar du Casino, la marquise Dorée devait, à dix heures tapant,--l'heure chic,--introduire solennellement sa protégée....
Célia s'en alla donc, et le tramway, tout auréolé d'électricité blanche, l'emporta à travers le faubourg endormi.
CHAPITRE III
QUI S'ACHÈVE EN COUP DE FOUDRE
Pour la troisième fois le rideau se releva, parmi des salves crépitantes d'applaudissements. Et, se tenant par la main, les deux petites jongleuses à qui le public faisait fête revinrent saluer encore, et sourire, et jeter des baisers à pleines menottes. Mais, cette troisième fois, les galeries hautes, bondées de matelots, de soldats et de filles en cheveux, furent seules à crier bravo, parce que les loges s'étaient vidées comme d'un coup de baguette magique entre le premier et le second rappel: l'aristocratie du Casino se précipitait vers le bar, afin d'y conquérir à la course les huit tabourets qui seuls font face au comptoir des barmen, et d'où l'on domine triomphalement le troupeau pressé des retardataires, réduits à se battre pour obtenir un cocktail, et à crier comme des aveugles pour ne pas passer fâcheusement inaperçus....
Tacticienne expérimentée, la marquise Dorée avait enlevé, du premier assaut, les deux tabourets les plus enviables,--ceux du fond de la salle, où n'atteignent pas les éclaboussures des liquides renversés;--et, s'établissant dans ces positions de choix, elle y avait établi Célia à côté d'elle. Maintenant, le bar regorgeait, et la porte ne cessait cependant pas de livrer passage au flot des derniers venus; si bien que la cohue devenait entassement. Et il faisait bon être assis à l'aise, devant des verres pleins où trempaient deux pailles, et regarder avec compassion la foule des gens debout qui avaient soif.
--Nous voilà où il faut être,--déclarait la marquise Dorée.--Laissez-moi faire: avant la fin de l'entr'acte, je vous aurai présenté tous mes amis les mieux posés.
Dans le même instant, une femme, qui entrait au bras d'un grand garçon de bonne mine, aperçut Célia, et, se faufilant tant bien que mal, lui tendit la main par-dessus plusieurs épaules pressées:
--Bonsoir, madame!... Vous êtes casée, vous!... vous avez de la veine!... Voulez-vous être gentille? demandez au barman de me battre un Martini ... et vous me le passerez: le comptoir est trop loin de moi.... Ah! que je vous présente mon ami!... le lieutenant de vaisseau Malte-Croix ... madame Célia....
C'était la jeune Farigoulette, qui s'acquittait fort galamment de son rôle d'introductrice. Le lieutenant de vaisseau, toujours par-dessus plusieurs épaules, baisa la main de Célia.
--Je vous avais déjà aperçue plusieurs fois avec Riveral, avant son départ pour la Chine.... Maintenant que vous voilà veuve, j'espère qu'on vous rencontrera parfois, madame?
--Ça y est!--fit Farigoulette, tragi-comique:--il va me tromper avec vous, cet homme papillon!... Tant pis pour moi, d'ailleurs: je n'aurais pas dû vous l'amener, vous avez un trop joli chapeau.... Et d'ailleurs, pourvu qu'il ne me trompe pas avant demain, je n'ai rien à dire: nous ne sommes mariés que pour cette nuit!...
Elle riait aux éclats, avec une belle gaieté de petite fille qui s'amuse de tout son cœur et en toute innocence. Un des hommes qu'elle bousculait pour se rapprocher de Célia l'emprisonna tout à coup dans ses bras:
--Elle va bien, cette gosse! Vous permettez, Malte-Croix?
Sans même attendre l'acquiescement du seigneur et maître, il embrassait l'enfant sur les deux yeux, non sans gourmandise.
-Voilà!--dit-il en la lâchant.--Ça vous apprendra à dire des abominations, sans même vous en apercevoir! Et buvez maintenant votre ignoble mixture, que je vais vous passer ... sans que votre amie au joli chapeau ait à se déranger....
La marquise Dorée se penchait à l'oreille de Célia:
--Un autre officier,--expliqua-t-elle.--Ils se connaissent tous, et sont très intimes.... C'est tout à fait reçu, ce qu'il vient de faire: embrasser une femme devant son amant.... Ils trouvent que ça n'a pas d'importance ... à moins que l'amant ne soit amoureux, naturellement ... mais alors on le sait....
D'autres femmes se montraient, entourées d'autres hommes, qui, tous, en effet, se tutoyaient, et chiffonnaient indistinctement toutes leurs voisines. Célia observa toutefois, du premier coup d'œil, qu'en dépit de l'écrasement général, propice aux menues brutalités, personne n'était brutal. Davantage, on traitait les demi-mondaines avec déférence, voire avec respect. La familiarité même n'excluait pas la courtoisie. Le geste du lieutenant de vaisseau Malte-Croix était courant; et l'on baisait toujours les mains avant de baiser les joues ou les nuques.
Petite Horreur et la Mie T.S.F. se frayaient à leur tour un chemin vers le comptoir. Toutes deux saluèrent de loin la marquise et Célia. Elles étaient seules, sans cavalier. Et elles commandèrent elles-mêmes leurs cocktails. Mais, quand elles voulurent les payer, le barman refusa leur argent. Célia, prêtant l'oreille, entendit le dialogue:
--C'est réglé, madame.
--Par qui?
--Par quelqu'un qui vient de partir ... et qui a pris à son compte toutes les soucoupes de dames seules....
--Mais qui, ce quelqu'un?
--Nous ne savons pas son nom....
Célia se retourna vers la marquise, qui avait écouté, et qui sourit victorieusement:
--Hein! Qu'est-ce que je vous disais, cette après-midi? Voilà des choses qui n'arriveraient guère chez Maxim's!...
Par ailleurs, la comparaison s'imposait. Moins vaste, et surtout sensiblement moins luxueux, mais à peu près semblable de couleur et de style, le bar toulonnais singeait encore le bar parisien par tous les détails d'organisation, d'ameublement et de service. Mais l'analogie s'arrêtait là. Et Célia n'avait pas besoin du dire de la marquise pour constater que beaucoup de choses arrivaient en effet ici, qui n'avaient aucune chance de jamais arriver là-bas, et réciproquement....
Ici, la note dominante était la politesse. Tout le monde était bien élevé, ou s'efforçait de le paraître. Et notamment les femmes, à très peu d'exceptions près, se montraient gracieuses et délicates envers chacun, et même entre elles....
Il en vint une pourtant qui fut l'exception.
Elle avait fait une entrée tapageuse, criant fort et réclamant impérieusement un tabouret, quoiqu'il n'y en eût plus depuis longtemps, et quoiqu'il fût visible qu'on n'en pouvait point faire. Prenant ensuite des mains d'un barman, par-dessus deux rangs de consommateurs, la coupe de Champagne qu'elle avait demandée, elle en renversa la moitié sur une robe et sur un veston, et ne s'excusa pas.
--Qui est-ce?--demanda Célia à la marquise.
--Rien,--répondit dédaigneusement celle-ci.--Une Marseillaise, grossière comme pain d'orge, et que pas une femme correcte ne peut fréquenter. On l'appelle la Joliette, probablement parce qu'elle a dû être fille à matelots, autrefois: la Joliette, vous savez, c'est le port de Marseille....
--Elle n'est pas laide....
--Mais si vulgaire!...
Refoulant des deux coudes les gens qu'elle avait éclaboussés, la nouvelle venue venait d'atteindre le comptoir. Elle se retourna alors, s'adossant à la barre d'appui; et Célia put l'examiner de profil, après l'avoir examinée de face. Elle n'était pas laide, en effet, et sa vulgarité même ajoutait au charme animal et violent qui se dégageait d'elle. Grande et robuste, musclée, découplée, on lui passait facilement ses mains trop fortes, sa taille un peu lourde et son cou épais. Le visage, taillé à la grecque, et régulier dans chacun des traits, s'accommodait bien d'un front très bas, rétréci à l'extrême entre les sourcils touffus et la masse gonflée des cheveux. Ces cheveux aussi, chargés de henné, et fauves comme une crinière, hurlaient avec la peau, une peau chaude et mate de brune; mais ce furieux contraste était comme une sorte d'appât, frelaté, falsifié, et d'autant plus fort, qui allumait le sang des hommes.
--Elle, doit tout de même avoir du succès,--dit Célia.
--Guère,--fit la marquise.--Ici, on n'aime pas ce genre poissard.
Poissard n'était pas mal trouvé. Comme pour justifier l'appréciation, la Marseillaise commençait de proférer des mots sans courtoisie à l'adresse de son voisin le plus proche, coupable principalement de ne lui prêter aucune espèce d'attention.
--C'est du propre!--grommelait-elle.--Des matelots, à présent! Tout à l'heure, ici, on coudoiera des apaches!
L'homme en question n'était pas proprement un matelot. Mais, à peu de chose près, il en portait l'habit. Son veston, de drap rude, s'ouvrait sur un jersey bleu; et il n'avait point de chemise. Une cravate de laine, nouée lâche, lui tenait lieu de faux col.
--C'est un peu vrai, au fond,--chuchota Célia.--Il n'a pas fait grande toilette, pour venir au Casino, celui-là!
--Oh!--fit observer la marquise Dorée,--personne ne fait grande toilette pour venir au Casino.... Et puis, quoi? Il n'est pas gênant, ce matelot: il ne dit rien à personne et il ne bouge pas de son tabouret. La Joliette n'a qu'à le laisser tranquille.... Il ne lui répond même pas!...
Un tumulte soudain l'interrompit. Une femme très jolie et très pâle, qui ne faisait point de bruit et qu'on n'avait pas encore distinguée de la foule, venait d'être reconnue par un groupe nombreux, qui, tout à coup, l'acclama:
--Jannik!... Hourrah!... Bravo, Jannik!... On s'embêtait, au bar, sans Jannik!...
On la portait en triomphe. Elle se débattit un peu, ripostant, d'une voix menue comme un biniou:
--Taisez-vous donc!... Vous êtes toqués, tous!... Comme si on ne pouvait pas se passer de moi!... Allez, allez! si L'Estissac n'était pas venu m'arracher de ma chaise-longue....
Elle riait. Son rire s'acheva en une quinte de toux.
La marquise Dorée s'était levée, debout sur les barreaux de son tabouret:
--Jannik!... bonjour!...
La réponse vint, très gaie, quoique entrecoupée par les dernières secousses de la quinte:
--Bonsoir, Dorée!... Comme vous voilà belle!... C'est la petite amie dont vous m'avez parlé, qui est là, à côté de vous?... Bonsoir, madame!... Il faudra venir me voir, à Tamaris, avec Dorée!... Moi, je suis tellement patraque que je ne fais plus de visites.... Il faut m'excuser!... Bientôt, je ne pourrai plus sortir qu'en corbillard!...
--Voulez-vous bien vous taire, petite oiselle de malheur!--gronda son cavalier, très paternel.