Part 8
Son peuple savait qu’il aimait la justice; on le considérait comme un bon prince, bien qu’il ait fait étrangler ses frères; l’histoire ajoute qu’à la vue de leurs cadavres il ne put retenir ses larmes, car il ne se complaisait pas dans ces actes de cruauté barbare exigés par la forme et le bon ordre de son gouvernement.
Mais revenons à notre histoire du drogman. Elle fut ainsi racontée à la légation, l’été dernier, pendant une sieste de doux farniente:
Il y avait un homme appelé Mustapha qui vivait près de la Porte d’Or; il était très vieux, très riche; sur le point de mourir il fit venir son fils et lui tint le langage suivant:
--Mon cher enfant, je vais mourir; avant de vous quitter, je veux vous indiquer mes dernières volontés. Voici cent livres, vous les donnerez à l’homme le plus méchant que vous rencontrerez. Voici cent autres livres, vous les donnerez à l’homme le plus stupide que vous découvrirez.
Quelques jours après le père mourut; son fils se mit en quête du méchant homme; on lui en indiqua plusieurs, mais ils ne lui parurent point assez méchants. De guerre lasse, il loua un cheval et se rendit à Yosgat, en Asie-Mineure. Là tous les habitants à l’unanimité lui désignèrent leur cadi comme l’homme le plus exécrable du monde. Cette révélation donna entière satisfaction au jeune homme. Il se rendit chez le cadi, lui raconta l’histoire du testament de son père et ajouta:
--Comme je tiens à accomplir la volonté de mon père, je vous prie d’accepter ces cent livres.
--Mais, objecta le cadi, comment savez-vous que je suis si méchant?
--Le témoignage de toute la ville me l’indique, répondit le fils.
--Notez bien, jeune homme, reprit le cadi, qu’il est contraire à mes principes d’accepter le moindre présent; si je reçois de l’argent, c’est à un point de vue tout spécial; je n’accepterai votre offre que si je puis vous donner l’équivalent de votre argent.
Cette réponse du cadi paraissait juste et elle embarrassa le jeune homme; cependant, comme il désirait avant tout accomplir la volonté de son père, il insista auprès du cadi.
--Monsieur le juge, reprit-il, si vous me vendiez quelque chose, la volonté de mon père n’en serait pas moins respectée, il me semble?
--Ceci demande réflexion, reprit le cadi en regardant tout autour de lui comme s’il cherchait quel objet il pourrait vendre au jeune homme en respectant la volonté du testament.
Il réfléchit longtemps; soudain, une idée lumineuse jaillit de son esprit: apercevant deux pieds de neige dans la cour devant sa maison, il dit au jeune homme:
--Je vais vous vendre de la neige, cette neige que vous voyez là; acceptez-vous le marché?
--Oui, répondit l’autre, comprenant que la neige ne représentait rien de précieux.
Le cadi établit un acte régulier dont les frais furent payés naturellement par l’acquéreur en plus des cent livres représentant le prix de la neige. Le jeune homme retourna chez lui, se demandant, un peu soucieux, s’il avait strictement accompli la volonté de son père, car, après tout, le cadi ne lui semblait pas si méchant; n’avait-il pas en effet refusé énergiquement d’accepter l’argent sans un échange de bon aloi? Sa perplexité fut de courte durée.
Le second jour, de bon matin, le secrétaire du cadi vint trouver le jeune homme pour lui dire que son maître désirait le voir.
--Soit, j’irai le trouver, répondit le jeune homme.
--Non, dit le secrétaire, j’ai l’ordre de vous ramener avec moi.
Le jeune homme résista, mais le secrétaire insista. Ce dernier l’emporta enfin et tous deux se mirent en route.
--Que me voulez-vous, cadi Effendi? demanda le jeune homme.
--Soyez le bienvenu, répondit le cadi, je vous ai prié de venir, parce que votre neige me gêne beaucoup dans ma cour. Les autorités ne veulent plus en supporter la responsabilité. C’est un dépôt dangereux, on ne peut pas le mettre en sûreté comme un autre objet de valeur. De plus, elle encombre la route sur laquelle chacun a le droit de circuler. Que s’en suit-il? Votre neige sera piétinée ou volée, ou bien elle fondra et toute la responsabilité en pèsera sur moi. C’est ce que je veux éviter, aussi je vous prie d’enlever votre neige.
--Mais, cadi Effendi, répliqua le jeune homme, qu’à cela ne tienne, laissez-la fondre, laissez-la voler ou piétiner, je ne vous en réclamerai pas la valeur.
--Pas le moins du monde, dit le cadi, vous n’avez pas le droit d’obstruer ainsi la voie publique; faites-moi le plaisir d’enlever votre neige ou je me verrai dans l’obligation de vous mettre en prison et de vous rendre responsable du gaspillage d’une propriété que vos héritiers pourront revendiquer un jour ou l’autre.
--Faites-la balayer, reprit le jeune homme, j’en supporterai les frais.
--Par exemple, répondit le cadi indigné, me prenez-vous pour votre domestique? Vous n’avez pas l’air de vous douter que ce balayage coûterait encore fort cher.
--J’en paierai la dépense, quelle qu’elle soit, répéta le jeune homme.
--Eh bien, elle se montera à vingt livres, dit le cadi.
--Je les paierai, répondit le jeune homme.
C’est ainsi que le cadi extorqua vingt livres supplémentaires au fils du défunt.
Pourtant le jeune homme se déclara satisfait. Il fut enchanté de trouver en la personne de ce cadi un homme dont la bassesse de caractère lui permettait d’accomplir la volonté de son père.
Après cette expérience, le jeune homme se mit à la recherche de l’homme stupide pour accomplir la deuxième clause du testament de son père. Cette fois il limita ses recherches à la cité de Stamboul, qu’il habitait. Il montait la rue qui mène à la Sublime Porte lorsqu’il entendit résonner l’écho d’un brillant orchestre. Il se dirigea du côté de la musique; arrivé à une petite distance, il aperçut une grande procession avec un déploiement de soldats. Un homme très âgé, revêtu d’un magnifique uniforme, montait un cheval arabe, dont la robe était d’une blancheur immaculée. Une quantité de décorations de toutes tailles et de toutes couleurs couvrait la poitrine de ce vieillard. Le harnachement du cheval était constellé de broderies d’or.
Une douzaine de hauts fonctionnaires du gouvernement d’Amurath III entouraient le vieillard; eux aussi portaient des vêtements magnifiques; ils étaient revenus récemment du Caucase avec un chargement de richesses et ils profitaient de cette occasion aujourd’hui pour exhiber leurs longues robes et leurs bijoux; ils portaient tous des uniformes merveilleusement brodés et montaient des chevaux superbes; une immense multitude les suivait. Tous les habitants de Galata et de Stamboul s’étaient réunis pour jouir de ce spectacle. Un murmure de peut-être soixante dialectes s’élevait de cette foule bigarrée. Le fils de Mustapha se mit à suivre la procession.
Il demanda à un piéton coiffé d’un turban vert, qui était assis sur une fontaine, ce que signifiait cette procession. L’autre lui apprit que le vieillard était le nouveau grand vizir d’Amurath; ce vizir venait d’être nommé et il allait prendre possession de son poste. Suivant la solennité d’usage, on escortait toujours ainsi les grands vizirs.
Lorsque la procession arriva à la Sublime Porte, le grand vizir descendit de cheval sur le seuil de la porte; là, chose étrange à dire, se trouvait un grand plateau et sur ce plateau une tête humaine fraîchement décapitée. Cette vue, bien faite pour donner la chair de poule, frappa d’horreur le jeune homme; recouvrant peu à peu ses sens, il demanda ce que signifiait cet usage. On lui apprit que la tête sanglante était celle du précédent grand vizir qui avait été décapité pour expier un méfait.
--La tête de son successeur figurera-t-elle aussi un jour sur le plateau? demanda le jeune homme à un soldat qui maintenait l’ordre de la procession.
--De nos jours il est difficile d’y échapper, répondit le soldat.
Après cela le jeune homme posa immédiatement d’autres questions; il se mit à la recherche du kiahaja du nouveau grand vizir (car tout grand vizir a un factotum); il trouva le kiahaja et le pria de remettre au grand vizir les cent livres léguées par son père.
Le kiahaja, après avoir fait décliner au jeune homme ses nom et qualités, reçut l’argent et le remit plus tard au grand vizir. Ce grand fonctionnaire n’en croyait pas ses yeux.
--Quel ami, demanda-t-il, peut bien me laisser cet argent et pourquoi ce legs?
Il fit ensuite appeler le jeune homme et le questionna sur son père. Le fils répondit:
--Mon père s’appelait Mustapha, il habitait près de la Porte d’Or, mais vous ne le connaissiez pas, maître.
--Lui me connaissait-il?
--Non, Seigneur, répondit le jeune homme.
--Mais alors pourquoi ce legs en ma faveur?
Le fils raconta l’histoire au grand vizir et lui avoua qu’il ne lui paraissait pas possible de trouver un homme plus stupide et plus idiot que lui; voilà pourquoi les cent livres léguées par son père devaient revenir à ce haut fonctionnaire.
Cette révélation stupéfia le grand vizir qui demanda:
--Comment savez-vous que je suis si stupide? Ni vous ni votre père ne me connaissiez.
--Votre acceptation du poste de grand vizir en présence de la tête décapitée de votre prédécesseur en dit assez long. Inutile de fournir d’autres explications.
A ces mots le grand vizir resta coi; ne trouvant pas de réponse plausible, il saisit sa barbe à pleines mains, la tira et réfléchit quelques instants. S’adressant au jeune homme il lui dit:
--Fils du grand et sage Mustapha, faites-moi le plaisir d’accepter d’être mon hôte ce soir; demain matin j’aurai un petit entretien avec vous.
Le jeune homme accepta l’invitation. Le lendemain le grand vizir le fit demander et lui apprit qu’il allait se rendre au palais d’Amurath, à la pointe de Seraglio. Il pria le jeune homme de l’accompagner. Celui-ci essaya de refuser, mais en vain, car le grand vizir l’entraîna avec lui.
Arrivé au palais, le grand vizir va droit au chef des Eunuques et s’adressant à ce superbe Arabe:
--Votre Grandeur, dit-il, je sais que Sa Majesté, en me confiant le poste très recherché de grand vizir, m’a fait le plus grand honneur du monde; je lui voue une profonde reconnaissance pour cette rare distinction. Cependant, Excellence, ce jeune homme que vous voyez est venu me trouver aujourd’hui et il m’a tenu un langage tel que je suis décidé à donner ma démission; je me sens incapable de servir Sa Majesté avec le dévouement qu’elle mérite.
L’Eunuque resta pétrifié: c’était la première fois qu’un grand vizir osait parler de démission. L’acte du grand vizir parut si étrange à l’Eunuque que celui-ci se rendit immédiatement chez le Sultan pour lui faire son rapport. Le Sultan fut aussi stupéfait qu’indigné et manda aussitôt le grand vizir avec son jeune acolyte. Quand ils arrivèrent en présence d’Amurath, ils le trouvèrent de plutôt mauvaise humeur.
Les Janissaires avaient conspiré contre lui; sa femme, sa sœur et sa mère, sur lesquelles il comptait pour soulager sa santé précaire et sa détresse mentale, avaient en vain essayé de le calmer et d’apaiser sa colère. Son visage pâle devint écarlate de rage.
S’adressant avec fureur au grand vizir:
--Comment se fait-il, coquin, que vous osiez parler de votre démission?
--Majesté, reprit le grand vizir, je sais parfaitement que je commets un acte téméraire, mais c’est ce jeune garçon (et ce disant il montra du doigt le jeune homme) qui m’y oblige. Si Votre Majesté désire connaître les raisons impérieuses auxquelles je cède, qu’Elle daigne interroger ce jeune homme. Lorsque Votre Majesté connaîtra ces motifs, Elle comprendra que je suis l’homme le plus stupide de son empire et qu’il serait contraire à sa dignité de me conserver plus longtemps comme son représentant immédiat.
Le jeune homme est ensuite appelé; il raconte son histoire. Le sultan sourit et finit par céder au sentiment de justice inné en lui. Il décrète par un iradé spécial que désormais aucun grand vizir ne serait plus décapité.
QUELQUES HÉROS D’OCCASION
Dès mon enfance, j’avais pris l’habitude de lire un certain choix d’anecdotes contées par un fabuliste célèbre avec autant de «brio» que de subtilité; j’aimais ces anecdotes, car elles me donnaient des enseignements précieux tout en me causant un vif plaisir. Ce livre était toujours à portée de ma main: toutes les fois que mon esprit pessimiste broyait du noir sur le compte du genre humain, j’avais recours à ces anecdotes et leur lecture chassait mes amères pensées; toutes les fois que je me sentais égoïste, en proie à des sentiments bas, je me tournais vers mon livre et je lui demandais de m’apprendre à vaincre ces mauvais penchants. Maintes fois j’ai désiré que le récit de ces charmantes anecdotes pût se prolonger au lieu de s’arrêter après un heureux dénouement naturel. Ce désir devint si impérieux que je pris le parti de le satisfaire et de compléter ces anecdotes en me mettant à la recherche de la partie qui leur manquait.
A grand’peine et après de pénibles recherches, je parvins à ce résultat; aujourd’hui, je vais vous exposer chaque anecdote l’une après l’autre en la faisant suivre de la contre-partie que mes investigations ont fini par découvrir.
LE CANICHE RECONNAISSANT
Un jour un brave médecin, trouvant sur le grand chemin un caniche égaré avec une patte cassée, transporta chez lui le pauvre animal et, après avoir pansé et bandé son membre fracturé, il remit l’exilé sur le grand chemin, lui rendit la liberté et n’y pensa plus. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’en ouvrant sa porte un beau matin, deux ou trois jours plus tard, il se trouva en présence du caniche reconnaissant qui l’attendait patiemment en compagnie d’un autre chien égaré dont une patte venait également d’être cassée.
Le brave médecin soulagea immédiatement l’animal en détresse, et ne manqua pas d’admirer l’infinie bonté de la Providence qui n’hésitait pas à se servir d’un instrument aussi humble qu’un pauvre caniche abandonné, pour prouver à l’humanité que... etc., etc.
Le lendemain matin le bienfaisant médecin trouva devant sa porte les deux chiens frétillant de reconnaissance, mais accompagnés de deux autres chiens estropiés. Il pansa rapidement leurs blessures et les laissa repartir, de plus en plus émerveillé de la prévoyante bonté de la Providence. Le lendemain, les quatre chiens rafistolés étaient assis devant sa porte; à côté d’eux quatre autres chiens estropiés imploraient son assistance. Il opéra comme le jour précédent.
Le lendemain seize chiens, dont huit fraîchement estropiés, l’attendaient devant sa porte en barrant le trottoir; des badauds faisaient cercle autour d’eux et les regardaient. A midi toutes les pattes cassées se trouvaient remises, mais à la pieuse admiration du brave médecin se mêlait cette fois une légère note profane.
Le soleil se leva de nouveau, réchauffant de ses rayons trente-deux chiens, dont seize avec la patte cassée occupaient le trottoir, et dont les seize autres encombraient la rue. Les spectateurs humains se tenaient groupés où ils pouvaient. Les cris des blessés, les chaleureux remerciements des chiens guéris, les commentaire variés des badauds attroupés produisaient un vacarme étourdissant et toute cette foule interrompait le trafic de la rue.
Le brave médecin se fit assister à ses frais par deux étudiants en médecine et il accomplit pendant toute la journée sa tâche bienfaisante.
Mais tout ici-bas a une limite. Lorsque le lendemain matin le généreux médecin aperçut à la pointe du jour une multitude de chiens hurlant et geignant de plus en plus compacte, il s’écria: «J’aurais dû m’en douter plus tôt, les livres m’ont induit en erreur: ils racontent toujours le joli côté de l’histoire et s’en tiennent là. Passez-moi mon fusil, en voilà assez maintenant.»
Il sortit avec son arme et vint à marcher par mégarde sur la queue du premier caniche qu’il avait soigné; ce dernier le mordit violemment à la jambe.
La grande et belle action que ce caniche avait commise en amenant au docteur ses camarades estropiés venait de chavirer sa mentalité et de le rendre fou.
Un mois plus tard, le bienveillant médecin se tordait dans les atroces douleurs de l’hydrophobie. Il appela à son chevet ses amis désolés et leur dit: «Méfiez-vous des livres: ils ne vous content que la moitié de l’histoire. Toutes les fois qu’un pauvre diable implore votre assistance et que vous vous demandez, anxieux, quel sera le résultat de votre intervention, accordez-vous le bénéfice du doute et tuez le quémandeur.»
Ce disant, il se tourna vers la muraille et rendit son âme à Dieu.
L’AUTEUR BIENVEILLANT
Un pauvre et jeune littérateur débutant avait essayé en vain de faire accepter ses manuscrits. De guerre lasse, sentant que bientôt il allait mourir de faim si le sort continuait à s’acharner contre lui, il alla trouver un auteur célèbre et lui exposa sa situation en implorant de lui conseil et assistance. Le brave auteur mit immédiatement de côté ses propres feuillets et commença à parcourir les manuscrits du jeune écrivain découragé.
A la fin de sa lecture il donna une cordiale poignée de main au jeune homme et lui dit: «Votre travail mérite un plus long examen, revenez me voir lundi.»
Au jour dit, le célèbre auteur, un aimable sourire aux lèvres, ouvrit sans mot dire un magazine qui, encore humide, revenait à l’instant de l’imprimerie. Quelle ne fut pas la stupeur du jeune homme lorsqu’il reconnut son propre article sur l’une des pages: «Comment pourrai-je jamais vous témoigner ma reconnaissance pour votre générosité? dit-il en tombant à genoux et en éclatant en sanglots.--Le grand auteur était le célèbre Snodgrass; le pauvre et jeune débutant tiré de la misère et de l’obscurité devint plus tard le célèbre Snagsby.
Concluons de cette histoire qu’il faut prêter une oreille charitable à tous les débutants qui implorent votre assistance.
SUITE
La semaine suivante, Snagsby revint avec cinq manuscrits refusés. Le grand auteur fut un peu surpris, car à son sens le jeune écrivain n’avait besoin que d’un léger coup d’épaule pour le mettre en évidence. Il consentit cependant à parcourir ses manuscrits, supprimant des fleurs de rhétorique inutiles, des qualificatifs forcés et exagérés; après cet allègement, il réussit à faire accepter deux des articles.
Une semaine plus tard, Snagsby, reconnaissant, arriva avec un nouveau bagage de manuscrits. Le célèbre auteur avait éprouvé une vive satisfaction la première fois qu’il était venu en aide avec succès au jeune débutant, et il s’était félicité de sa généreuse action. Mais cette fois son enthousiasme se ralentit. Pourtant il lui parut impossible de repousser ce jeune écrivain qui se cramponnait à lui avec tant de confiance et de simplicité.
Le fin mot de tout ceci fut que le célèbre auteur se trouva complètement empêtré de ce débutant. Tous ses efforts généreux pour alléger le bagage de Snagsby restèrent infructueux; il dut chaque jour lui prodiguer ses conseils, ses encouragements, solliciter l’acceptation de ses manuscrits et même les retoucher pour les rendre présentables.
Lorsqu’un beau jour le jeune aspirant prit enfin son vol, il s’acquit une renommée subite en décrivant la vie privée du célèbre auteur avec une verve si caustique, si mordante et si humoristique que le livre se vendit d’une façon prodigieuse et que ce succès jeta la consternation dans l’âme du grand auteur mortifié.
En rendant son dernier soupir il murmura: «Hélas! les livres m’ont trompé; ils ne disent jamais que la moitié de l’histoire. Méfiez-vous, mes amis, des jeunes auteurs débutants. Que l’homme présomptueux ne s’avise jamais de secourir celui que Dieu a condamné à mourir de faim.»
LE MARI RECONNAISSANT
Un jour une dame traversait en voiture avec son jeune enfant la rue principale d’une grande ville, lorsque les chevaux prirent peur et s’emportèrent; le cocher fut précipité à bas de son siège, tandis que la dame et son fils restaient dans l’intérieur de la voiture, paralysés de terreur. Mais un brave jeune homme qui conduisait une voiture d’épicerie se jeta à la tête des animaux affolés et réussit à arrêter leur course au péril de sa vie.
La dame reconnaissante prit le nom de son bienfaiteur et, de retour chez elle, s’empressa de raconter à son mari l’acte héroïque du jeune homme.
Le mari écouta cet émouvant récit et rendit grâce au ciel qui avait permis à ces deux êtres si chers à son cœur d’échapper à ce grand danger; il fit ensuite appeler le brave jeune homme et glissant dans sa main un chèque de cinq cents dollars, il lui dit: «Prenez ceci en récompense de votre belle action, William Ferguson; si vous avez jamais besoin d’un ami, souvenez-vous que Thomson Mac Spadden voue à son bienfaiteur une reconnaissance éternelle.»
Nous conclurons de ceci qu’un bienfait n’est jamais perdu.
SUITE
William Ferguson vint trouver la semaine suivante M. Mac Spadden et le pria d’user de son influence pour lui obtenir un emploi plus rémunérateur (il se sentait capable d’exercer un métier plus élevé que celui de conducteur de voiture).
M. Mac Spadden lui obtint une place de commis avec un bon salaire. Sur ces entrefaites, la mère de Ferguson tomba malade et William supplia M. Mac Spadden de vouloir bien la recueillir chez lui. M. Mac Spadden y consentit. Avant peu, la mère de William se plaignit d’être séparée de ses plus jeunes enfants, Marie, Julia et le petit Jim. M. Mac Spadden les fit venir sans hésiter.
Un beau jour, que Jim était resté seul à la maison, il s’introduisit dans le salon, et en moins de trois quarts d’heure il mit à sac avec son couteau la soie du mobilier qui valait plus de 10.000 dollars. Deux jours plus tard, il dégringola de l’escalier et se rompit le cou; dix-sept membres de sa famille envahirent la maison pour assister à ses funérailles. Ils s’y trouvèrent si bien qu’ils établirent leur quartier général dans la cuisine et qu’ils demandèrent aux Mac Spadden de trouver pour chacun d’eux des emplois appropriés à leurs capacités.
La vieille femme buvait comme un trou et jurait comme un possédé. Mais les Mac Spadden reconnaissants estimèrent qu’en souvenir de ce que son fils avait fait pour eux ils devaient chercher à corriger cette femme de ses défauts.
William revint souvent solliciter des emplois de plus en plus lucratifs; le brave M. Mac Spadden se mit en quatre pour les lui procurer; il poussa même la bonté jusqu’à faire entrer William au Collège; mais aux premières vacances le jeune héros demanda à partir en Europe pour sa santé. Cette fois M. Mac Spadden se révolta contre son tyran et refusa carrément. La mère de William Ferguson en fut si stupéfaite qu’elle laissa tomber par terre sa bouteille de gin et qu’elle en resta bouche bée. Lorsqu’elle revint de sa stupeur elle balbutia: «Est-ce là votre reconnaissance? Que seraient devenus votre femme et votre enfant sans le dévouement de mon fils?»
William ajouta: «Elle est jolie, votre reconnaissance. Ai-je sauvé oui ou non la vie de votre femme!» Sept de ses parents jaillirent de la cuisine et s’écrièrent en chœur: «En voilà de la reconnaissance!»
Les sœurs de William protestèrent à leur tour et s’exclamèrent: «Elle est fameuse, sa reconnais... Mais elles furent interrompues par leur mère qui se mit à sangloter en balbutiant: «Et dire que mon pauvre petit Jim a perdu la vie au service d’un tel reptile!»
Cette fois l’exaspération de Mac Spadden atteignit son comble; il s’écria avec colère: «Sortez de ma maison, bande de mendiants et d’ingrats; j’ai été trompé par les livres, mais cela ne m’arrivera plus, je vous en réponds!» Puis se tournant vers William il lui cria: «C’est vrai, vous avez sauvé la vie de ma femme, mais le premier individu qui recommencera périra sur l’heure de ma propre main.»
Comme je ne suis pas un clergyman, je fais mes citations à la fin de mon sermon au lieu de les présenter au commencement. J’emprunte mon texte aux mémoires du président Lincoln parus dans la Revue mensuelle:
--L’acteur J. H. Hackett, dans son rôle de Falstaff, excita l’admiration du président Lincoln. Ce dernier, pour témoigner à l’acteur sa satisfaction, lui écrivit un mot aimable.