Part 7
Certaines personnes naïves croient que, d’après certain vieux dicton, les bébés sourient dans leur sommeil lorsque les anges chuchotent à leur oreille. Très jolie, cette allégorie, mais bien puérile, mes chers amis!
Si votre bébé avait envie de faire sa promenade matinale à son heure habituelle (généralement deux heures du matin), vous vous leviez immédiatement, persuadé que cette partie de plaisir était projetée par vous depuis longtemps. Ah! comme vous étiez bien discipliné, lorsque vous arpentiez la chambre en costume primitif et que, pour faire cesser le caquetage de votre bébé, vous chantiez en adoucissant votre voix martiale «do-do l’enfant dormira bientôt».
Quel édifiant spectacle pour une armée du Tennessee! Mais aussi quelle gêne pour les voisins! Car je me demande qui peut bien aimer la musique militaire à trois heures du matin!
Après avoir gardé ce petit personnage pendant deux ou trois heures la nuit, et vous être convaincus qu’il lui fallait à tout prix du bruit et du mouvement, que faisiez-vous alors? Vous continuiez cette récréante distraction, buvant votre calice jusqu’à la lie. Qui donc osera soutenir qu’un bébé est un être sans importance? J’affirme qu’un bébé peut remplir à lui tout seul une maison et une vaste cour; il peut fournir assez d’occupation pour vous déborder, vous, et tout votre ministère de l’intérieur. Il se lance dans toutes les entreprises avec une activité aussi dévorante qu’irrépressible. Faites de votre mieux, vous ne pourrez jamais le satisfaire.
Passe encore lorsque vous n’avez qu’un seul bébé; mais, le plus souvent, du fond de votre cœur vous demandez deux jumeaux. Deux jumeaux sont le synonyme d’un perpétuel vacarme; trois enfants valent à eux seuls une insurrection.
Vous le voyez, il était grand temps que le directeur des toasts reconnût l’importance des bébés.
Songez à ce que l’avenir nous réserve! Dans cinquante ans d’ici, je suppose, nous serons tous morts, et ce drapeau flottera, je l’espère, sur une république de plus de 200 millions d’âmes (ce chiffre est basé sur l’accroissement progressif de notre population). Notre Etat, représenté actuellement par une frêle goëlette, se sera transformé alors en une immense baleine. Les bébés, au berceau aujourd’hui, seront alors sur le pont. Il faut bien les entraîner à la manœuvre, car nous allons leur confier une lourde tâche. Parmi les trois ou quatre millions de berceaux qu’on balance en ce moment dans l’univers, il en est que notre nation conserverait à jamais comme des objets sacrés si nous savions ce qu’ils contiennent. Dans un de ces berceaux, Farragut, insouciant de l’avenir, perce en ce moment ses dents et se prépare à émerveiller le monde de l’éclat de ses hauts faits.
Dans un autre berceau, le futur astronome, célèbre aux yeux de tous, cligne des yeux en contemplant la voie lactée; mais le pauvre petit diable se demande ce qu’est devenue celle qu’il appelait sa nourrice. Dans un autre berceau est couché le futur grand historien; il restera sans doute là jusqu’à ce que sa mission terrestre soit accomplie.
Dans un autre berceau, le futur Président essaye de résoudre le problème profond de la calvitie précoce qui l’atteint, et, dans une nuée d’autres berceaux, se trouvent soixante mille futurs chercheurs d’emploi, tout prêts à lui fournir l’occasion d’affronter une seconde fois ce même grand problème.
Enfin, dans un autre berceau, situé quelque part sous un drapeau, le futur et célèbre commandant en chef des armées américaines se sent si écrasé sous le poids des grandeurs et des responsabilités prochaines qu’il emploie toute sa stratégie à trouver le moyen de mettre son orteil dans sa bouche (je crois, sauf votre respect, que votre illustre hôte de ce soir est parvenu, il y a quelque cinquante-six ans, à accomplir ce haut fait d’armes)!
Si l’on admet que l’enfant se retrouve plus tard dans l’homme, peu de gens mettront en doute le succès du futur commandant en chef.
CONSIDÉRATIONS SUR LE TEMPS
_Discours prononcé au 71ᵉ dîner annuel de la Société de New-England._
Je me permets de croire que le maître tout puissant, auteur de nos jours, a créé toutes choses dans l’Etat de New-England à l’exception de la température.
J’ignore qui a fait le temps, mais je suppose que ce doit être des apprentis novices d’une fabrique de planches ou de draps de New-England; ces apprentis sont sans doute chargés de fabriquer la température pour les pays qui demandent un bon article, et ils cherchent leurs pratiques ailleurs s’ils ne les trouvent pas dans le New-England.
La température du New-England offre tellement de variété qu’elle excite l’admiration des étrangers en même temps qu’elle provoque leurs regrets.
Dans le New-England, le temps joue toujours un rôle important; il préside continuellement aux affaires; il forme sans cesse de nouveaux projets, et les essaye sur les gens pour voir comment ils s’en tirent. Mais c’est surtout au printemps que le temps paraît le plus actif. Au printemps j’ai compté dans l’espace de vingt-quatre heures cent trente-six différentes espèces de temps. C’est d’ailleurs moi qui ai fait la renommée et la fortune de l’individu qui, à la dernière exposition du centenaire, exhibait sa merveilleuse collection de temps si stupéfiante pour les étrangers. Cet individu se disposait à parcourir le monde pour récolter des spécimens du temps sous les divers climats. Je lui dis: «Ne faites pas cela; venez plutôt dans le New-England par une journée de printemps bien choisie.» Je lui promis qu’il trouverait là la quintessence du genre, tant pour la variété que pour la quantité. Il vint donc et compléta sa collection en quatre jours. Quant à la variété, il avoua qu’il avait trouvé plusieurs centaines d’espèces de temps complètement inconnues de lui jusqu’à ce jour.
Après avoir récolté, trié et séparé toutes les espèces de temps qui lui paraissaient imparfaites, il lui resta une telle profusion de temps qu’il put en louer, en vendre, en mettre en réserve, et même en donner une partie aux pauvres. Les gens de New-England sont généralement patients et endurants de nature, mais cependant il y a des choses qu’ils ne peuvent supporter. Chaque année, ils tuent une quantité de poètes en leur faisant chanter les charmes du merveilleux printemps.
Ces poètes, presque tous visiteurs accidentels, arrivent avec un bagage de connaissances du printemps qu’ils apportent de loin; il leur est donc impossible de connaître les sentiments des natifs sur le printemps.
Les vieilles probabilités ont la réputation bien méritée d’être des prophètes très justes et très clairvoyants. Prenez le journal et observez avec quelle assurance il indique aujourd’hui quel temps il fera sur le Pacifique, sur la mer du Sud, dans les Etats du centre et dans la région du Visconsin. Suivez ses prédictions jusqu’au moment où elles approchent de New-England; vous verrez subitement la courbe s’arrêter et la prévision rester muette. Nul ne peut annoncer quel temps il fera dans le New-England.
Le journal, tant bien que mal, rédige une prévision comme celle-ci: vents probables du nord-est au sud-ouest, variations vers le sud, l’ouest et l’est, sur certains points fortes dépressions barométriques; averses probables, neige, grêle, puis sécheresses suivies ou précédées de tremblements de terre avec tonnerre et éclair. Puis il termine par ce post-scriptum pour en quelque sorte parer à toute surprise: «Mais il peut se faire que dans l’intervalle cette prévision soit complètement bouleversée.»
Oui, certes, un des plus brillants fleurons de la température du New-England est son incertitude étonnante. Une seule chose paraît certaine: la diversité, la variété et le défilé interminable des variations de cette température; seulement, vous ne pouvez jamais savoir par quel bout ce défilé va commencer. Vous opiniez pour la sécheresse, et, laissant votre parapluie à la maison, vous partez gaiement en excursion; une fois sur deux vous êtes trempé. Vous redoutez l’approche d’un tremblement de terre et pour mieux supporter les secousses, vous vous mettez en quête d’un appui où vous vous cramponnerez; à ce même moment vous êtes frappé par la foudre. Ce sont là de gros mécomptes malheureusement inévitables.
La foudre dans le New-England produit des effets si particuliers que lorsqu’elle frappe un être ou un objet elle n’en laisse plus bribe reconnaissable; je vous défierais de dire si la chose ou la personne frappée était un objet de valeur ou un congressiste.
Quant au tonnerre! lorsqu’il commence à racler et à accorder ses instruments avant le concert général, les étrangers s’écrient: «Oh! quel effroyable tonnerre vous avez ici!» Mais lorsque le chef d’orchestre a levé son bâton et que le concert commence vraiment, vous voyez alors tous les étrangers disparaître, s’enfuir dans les caves et se cacher la tête dans un baril de cendres.
Il me reste encore à envisager la dimension du temps dans le New-England (je veux parler de sa dimension en longueur). Elle n’est nullement proportionnée à la grandeur de ce petit Etat. Pressez-le, empaquetez-le aussi serré que possible et vous verrez que le temps déborde toujours à New-England et qu’il se répand à plusieurs centaines de milles à la ronde sur les Etats environnants.
Le New-England ne peut maintenir la dixième partie de son temps; en essayant de le contenir cet État se fend et craquelle de toutes parts.
Je pourrais écrire des volumes sur la barbare perversité du temps dans le New-England, mais je me bornerai à en citer un simple spécimen.
J’aime à entendre tomber la pluie sur un toit de zinc; aussi, pour m’offrir ce plaisir, ai-je couvert en zinc une partie de mon toit. Vous vous figurez peut-être, monsieur, qu’il pleut sur ce zinc? Et bien non, la pluie passe par-dessus toutes les fois.
Notez bien que dans mon discours je me suis tout bonnement proposé de faire honneur au temps de New-England sans prétendre lui rendre justice; mais, somme toute, ce temps présente une ou deux particularités (ou si vous aimez mieux produit certains effets), auxquelles nous autres résidents nous renoncerions difficilement.
Si nous n’avions pas notre feuillage enchanteur d’automne nous devrions quand même être reconnaissants au temps de la forme qu’il revêt pour nous dédommager de tous ses caprices malfaisants (je veux parler de la tourmente de glace). A ce moment-là, l’arbre dépouillé de ses feuilles est habillé de glace du sommet au pied, d’une glace aussi brillante et aussi claire que le cristal; chaque branche est parsemée de perles glacées de gouttes de rosée cristallisées, et l’arbre tout entier étincelle froid et blanc comme l’aigrette de diamants du Shah de Perse. Alors le vent agite les branches, le soleil apparaît et transforme ces myriades de perles et de gouttes en prismes qui étincellent, brûlent et scintillent comme autant de feux de couleur; ces prismes passent avec une inconcevable rapidité du bleu au rouge, du rouge au vert, du vert au jaune d’or; l’arbre devient une véritable fontaine lumineuse, un feu d’artifice de joyaux éblouissants.
L’art de la nature atteint alors l’apogée suprême d’une magnificence enivrante, éblouissante et presque intolérable. Les mots que j’emploie ne sont certes pas trop forts pour rendre ma pensée.
UN SAUTEUR MEXICAIN PUR-SANG
Je m’étais décidé à acheter un cheval de selle. En dehors d’un cirque, je n’avais jamais vu monter à cheval aussi vigoureusement et avec autant d’élégance que ces Mexicains, ces Californiens, ces Américains mexicanisés, qui, chaque jour, s’exhibaient dans les rues avec des costumes aussi pittoresques que bariolés. Comme ils montaient à cheval! Penchés légèrement en avant sur leurs selles, souples et nonchalants, avec leurs grands chapeaux de feutre brun aux larges bords relevés sur le front et leurs longues plumes empanachées, ces cavaliers passaient dans la ville comme un tourbillon de vent et ne laissaient derrière eux que des nuages de poussière.
Lorsqu’ils trottaient, ils s’enlevaient avec une cadence gracieuse et semblaient faire corps avec leur cheval. Je savais tout juste distinguer un cheval d’une vache et je désirais vivement étendre le domaine de mes connaissances hippiques. Je me décidai donc à acheter un cheval.
Tandis que je ruminais cette idée dans mon esprit, le commissaire aux enchères présenta un cheval noir, presque aussi bossu qu’un dromadaire, qui me parut particulièrement déplaisant.
La mise à prix fut proclamée à 22 dollars.
--Allons, messieurs; cheval, selle et bride à 22 dollars!
Je me sentis incapable de résister à la tentation.
Un homme que je ne connaissais pas, mais qui semblait être le frère du commissaire aux enchères, lut dans mes yeux mon désir ardent, et me fit remarquer que le cheval était merveilleux pour ce prix; il ajouta que seule la selle valait 22 dollars. C’était une selle espagnole, garnie de riches panneaux, chamarrée de broderies d’or. Je répondis à cet étranger que j’avais une médiocre envie de couvrir l’enchère; je crus d’abord que cet individu roublard voulait me tâter, mais ce soupçon disparut lorsqu’il me parla sur un ton qui m’inspira toute confiance.
--Je connais ce cheval, me dit-il, je le connais parfaitement. En votre qualité d’étranger vous pourriez vous méprendre sur son origine et croire que c’est un cheval américain; mais je vous garantis que non, c’est tout autre chose (excusez-moi de vous parler si bas, mais les gens qui m’entourent pourraient nous entendre); ce cheval est, sans l’ombre d’un doute, un «sauteur Mexicain pur-sang».
Cette dénomination de «Sauteur mexicain» ne me disait pas grand’chose, mais l’attitude de cet homme m’inspira une telle confiance que je jurai dans mon for intérieur de posséder un «sauteur mexicain pur-sang» ou de mourir.
--Ce cheval possède-t-il d’autres qualités? demandai-je, sans manifester trop d’empressement.
Passant son index dans la poche de mon veston, il m’entraîna à part et murmura à mon oreille ces mots impressionnants:
--Il n’existe pas d’obstacle en Amérique que ce cheval ne puisse franchir.
--Allons, messieurs, allons, à 24 dollars et demi!
--27, criai-je avec frénésie.
--Vendu! dit le préposé aux enchères; et il m’adjugea le sauteur mexicain pur-sang.
Je pouvais à peine contenir ma joie. J’acquittai l’argent et plaçai l’animal dans une pension des environs pour qu’il puisse manger et se reposer.
Dans l’après-midi, je ramenai mon cheval sur la place du marché; des badauds complaisants lui maintinrent la tête et la queue pendant que je l’enfourchais. A peine étais-je assis qu’il rassembla ses quatre pieds sous lui, céda du rein, puis soudain arqua le dos et m’envoya en l’air à 3 ou 4 pieds de hauteur! Je retombai droit dans ma selle; malheureusement il recommença son coup de raquette; je repartis en l’air et retombai sur le pommeau d’abord, puis sur le cou du cheval (tout cela en l’espace de trois ou quatre secondes); à ce moment il pointa et se tint presque debout sur ses jambes de derrière; saisissant désespérément le cou de ma monture, je me retrouvai en selle et tint bon. L’animal se reçut sur ses jambes de devant et levant sa croupe en l’air, il décocha vers le ciel une formidable ruade et resta en équilibre sur ses pieds de devant. Sa croupe s’abaissa de nouveau et il continua cet étrange exercice qui consistait à m’envoyer en l’air pour me faire redescendre ensuite. Lorsque pour la troisième fois je repartis en l’air, j’entendis un étranger qui disait: Oh! quel merveilleux sauteur!
Sur ces entrefaites, quelqu’un administra au cheval un bruyant coup de chambrière; lorsque je me ramassai par terre, mon fameux sauteur américain avait disparu. Un jeune Californien lui donna la chasse, le rattrapa et me demanda la permission de le monter. Je lui accordai cette faveur spéciale. Il enfourcha mon pur-sang, partit en l’air une première fois, mais quand il redescendit il planta ses éperons dans les flancs de l’animal qui partit comme un dard, droit devant lui. Léger comme un oiseau, il vola par-dessus trois barrières consécutives et descendit à toute allure la route qui conduisait à la vallée de Washoe.
Je m’assis sur une borne en poussant un soupir, et machinalement je portai une main à mon front et l’autre au creux de mon estomac. Pour la première fois de ma vie, je constatai la pauvreté de la machine humaine, car, cette fois, il m’aurait fallu deux ou trois mains supplémentaires pour contenir les autres points douloureux de mon corps. Je n’essaierai pas de vous décrire combien je me sentais meurtri, courbaturé, quel désordre général interne et externe j’éprouvais après cette navrante équipée. Une foule plutôt sympathique m’entourait; un homme d’un certain âge me prodigua ses bonnes paroles de consolation.
--Etranger, on vous a mis dedans. Tout le monde dans ce camp connaît ce cheval; le premier enfant venu vous aurait dit que c’est un rueur de profession, l’animal le plus vicieux et le plus infernal de tout le continent américain. Je m’appelle Curry; je suis le vieux Curry, le vieil Abel Curry; entendez-moi bien, votre cheval est un sauteur mexicain pur-sang peu ordinaire dans son genre, je vous assure. Maladroit que vous êtes, par votre manque de sang-froid et de clairvoyance vous avez raté l’occasion d’acheter un cheval «américain» pour presque le même prix que cette satanée vieille relique étrangère.
Je n’accusai pas le coup, mais je pensai en moi-même que si l’enterrement du frère du commissaire aux enchères avait lieu pendant que je me trouvais sur le territoire, je sacrifierais tout au plaisir d’y assister.
Après un temps de galop de seize lieues, le jeune Californien et le sauteur mexicain pur-sang revinrent à la ville, jetant autour d’eux des flocons d’écume semblables aux embruns qu’un typhon chasse devant lui; finalement, l’animal et son cavalier sautèrent par-dessus un Chinois qui poussait une brouette et ils s’arrêtèrent en plein devant le parlement.
Pantelant, soufflant le feu par ses naseaux embrasés, l’animal jetait autour de lui des yeux hagards! Vous croyez peut-être que cette bête infernale était réduite! Nullement. Le président du parlement le croyait lui aussi et il l’enfourcha pour aller au Capitole; mais le premier obstacle que l’animal heurta fut une pile de poteaux télégraphiques presque aussi haute qu’une église; il franchit les deux lieues qui le séparaient du Capitole en battant le record de la vitesse obtenue jusqu’à ce jour; à vrai dire, il ne parcourut réellement qu’une lieue et préféra manger l’autre en sautant par-dessus les barrières et les fossés pour couper au plus court et éviter les sinuosités de la route. Lorsque le président arriva au Capitole, il déclara qu’il venait de voyager dans les airs comme s’il avait fait son excursion sur le dos d’une comète.
Le soir, le président rentra chez lui à pied pour prendre de l’exercice et il fit attacher le sauteur mexicain derrière une voiture de pierres. Le jour suivant, je prêtai mon animal au secrétaire du parlement pour se rendre à la mine argentifère de Dana, éloignée de six lieues; il revint lui aussi à pied pour prendre l’exercice et fit remorquer sa monture. Toutes les personnes auxquelles je le prêtai revenaient toutes à pied; il leur fallait à tout prix prendre de l’exercice. Je n’en continuai pas moins à le prêter à quiconque désirait s’en servir; j’espérais qu’un beau jour on me l’estropierait ou même qu’on le tuerait et qu’ainsi je pourrais me faire rembourser le prix de mon sauteur mexicain.
Malheureusement aucun accroc ne lui arriva; à sa place tous les chevaux auraient péri, lui s’en tira toujours sain et sauf. Il faisait tous les jours des escapades impossibles et n’y laissait jamais sa peau. Quelquefois il calculait mal son coup et endommageait fortement son cavalier, mais à lui il n’arrivait jamais rien.
J’essayai de le vendre par tous les moyens possibles; mes efforts me valurent une réputation de naïveté bien établie. Le commissaire aux enchères parcourut les rues bride abattue pendant quatre jours sur le dos de mon animal, bousculant la populace, interrompant les conversations, écrasant les enfants; jamais il ne reçut une offre sérieuse. Les gens souriaient avec malice et rengaînaient instantanément leur désir de l’acheter.
D’accord avec le commissaire aux ventes, je retirai mon cheval du marché. Nous essayâmes de le faire passer dans une vente privée et de l’échanger à perte contre des tombes d’occasion, de la ferraille, des traités de tempérance, bref contre toutes sortes d’objets. Mais aucun propriétaire ne se prêta à notre combinaison et nous dûmes encore retirer l’animal du marché.
A partir de ce jour je renonçai à monter mon cheval; la marche était un exercice bien suffisant pour un homme comme moi, criblé de blessures, de fractures et de contusions. De guerre lasse j’essayai de me débarrasser de lui, mais ce fut en vain; en dernier ressort, je l’offris au gouverneur pour l’usage de sa brigade; il parut d’abord bien accueillir ma proposition, mais son visage se renfrogna et il me répondit que «cela ferait un effet déplorable». A ce moment-là le patron de la pension de mon cheval m’apporta sa note pour les six semaines de soins donnés à l’animal: écurie pour le cheval, 15 dollars; foin pour le cheval, 250 dollars! Mon sauteur mexicain avait mangé une tonne de foin et l’homme ajouta qu’il en aurait mangé plus de cent s’il ne lui avait pas coupé les vivres.
Je dois vous faire remarquer ici judicieusement que le prix courant du foin pendant cette même année et une partie de l’année suivante fut réellement de 250 dollars la tonne. Pendant l’année précédente le foin s’était vendu 500 dollars or, et pendant l’hiver précédent il y avait eu en certains endroits telle pénurie de ce produit que sa valeur avait atteint jusqu’à 800 dollars la tonne!
La conclusion de cet état de choses est facile à tirer: les gens épuisèrent leur provision de foin, la disette s’en suivit pour le bétail et avant l’arrivée du printemps, les vallées de Carson et d’Eagle se trouvèrent littéralement jonchées de carcasses. Ce que j’affirme est d’ailleurs facile à vérifier.
Je me débrouillai pour payer la pension de mon cheval, et le même jour, je donnai mon sauteur mexicain pur sang à un émigrant de l’Arkansas que le sort me fit rencontrer. Si mon récit lui tombe jamais sous les yeux il se souviendra certainement de ma donation.
Quiconque a eu jamais la bonne fortune de monter un véritable sauteur mexicain reconnaîtra l’exactitude de la description que je fais de cet animal dans ce chapitre. Il ne la trouvera pas exagérée; mais quiconque ne connaît pas ce genre d’animal très spécial me reprochera sans doute d’en faire un portrait grotesque et fantasque.
L’HOMME LE PLUS MÉCHANT ET LE PLUS STUPIDE DE TURQUIE
(D’APRÈS SAMUEL COX)
Il y a quelques années de cela, le drogman de la légation américaine à Constantinople fut appelé à servir d’arbitre dans une contestation entre un étranger et un vieux Turc, docteur en droit et en théologie. Après plusieurs tentatives de conciliation, le drogman conclut que le docteur était un individu méchant et rébarbatif. Ce dernier avait précédemment exercé les fonctions de cadi au tribunal civil de Smyrne. Le drogman lui conta une histoire pour son instruction. Le fait se passe dans le vieux Stamboul, peu importe l’époque, la morale qui en découle peut s’appliquer à n’importe quelle région et à n’importe quel temps.
Nous dirons que l’histoire remonte à la fin du XVIᵉ siècle, époque à laquelle l’empire turc était florissant et en pleine prospérité, sous le règne d’Amurath III, sixième empereur ottoman, petit fils de Suliman le Magnifique.
Comme cette histoire le prouvera, ce sultan n’était pas le plus médiocre des empereurs ottomans: grand, l’air viril, plutôt gros de constitution, très pâle de figure, il portait une longue barbe effilée. Il n’avait pas l’air aussi féroce que les autres sultans; beaucoup moins débauché et pas du tout viveur, il châtiait les ivrognes et s’accordait à peine chaque jour un petit verre d’absinthe.