Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta
Chapter 3
--Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le reprendre, ou c'en est fait de vos espérances, dit froidement le chevalier.
Le roi approuva d'un signe de tête, et, fixant le chevalier comme s'il eût voulu lui suggérer la réponse qu'il souhaitait, il murmura:
--Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, assez subtil, pour mener à bien une telle entreprise?
D'un commun accord, comme s'ils se fussent donné le mot, Rosny, Sancy, du Bartas, d'Aubigné, se tournèrent vers Pardaillan. Et cet hommage muet fut si spontané, si sincère que le chevalier se sentit doucement ému.
--Je serai donc celui-là, dit-il avec simplicité.
--Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'écria le Béarnais, si jamais je suis roi... roi de France... je vous devrai ma couronne!
--Eh! sire, vous ne me devrez rien...
Le roi réfléchit un instant, et:
--Pour faciliter autant que possible l'exécution de cette mission forcément occulte, mais qui doit aboutir coûte que coûte, il est nécessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle, celle-là. En conséquence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne, et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu'il entretient dans Paris.
Et, se tournant vers son secrétaire:
--Rusé, préparez des lettrés accréditant M. le chevalier de Pardaillan comme notre ambassadeur extraordinaire auprès de S. M. Philippe d'Espagne. Préparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M. l'ambassadeur. Combien d'hommes désirez-vous que je mette à votre disposition? demanda-t-il alors à Pardaillan.
--Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, avec son air naïvement étonné.
--Comment, pour quoi faire?... s'écria le roi stupéfait. Vous ne prétendez pourtant pas entreprendre cette affaire-là seul?
--Ma foi, sire, répondit le chevalier avec un flegme imperturbable, je ne prétends rien!... Mais il est de fait que, si je dois réussir dans cette affaire, c'est seul que je réussirai... C'est donc seul que je l'entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur le roi un oeil étincelant.
--Ventre-saint-gris! s'écria le roi suffoqué. Puis, considérant Pardaillan un moment avec une admiration qu'il ne chercha pas à cacher, il lui demanda, très calme:
--Quand comptez-vous partir?
--A l'instant, sire.
--Ouf!... Voilà un homme, au moins!... Touchez là, monsieur.
Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitôt, suivi de près par Sancy. Au moment où le chevalier se disposait à monter à cheval, Sancy lui remit ses lettres de créance et son pouvoir, et:
--Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majesté m'a chargé de vous remettre ces mille pistoles pour vos frais de route.
Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et, toujours gouailleur:
--Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy?
Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond de son portemanteau.
Lorsque cette opération importante fut terminée, il sauta en selle, et, en serrant la main de Sancy:
--Dites au roi qu'il se montre, à l'avenir, plus ménager de ses pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez réduit à engager jusqu'aux aiguillettes de votre pourpoint.
Et il rendit la main, laissant de Sancy ébahi, ne sachant ce qu'il devait le plus admirer: ou son audace intrépide, ou sa folle insouciance.
VII
BUSSI-LECLERC
Vers le moment où le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du Béarnais.
L'abbesse s'en fut droit à la muraille, déplaça un petit guichet dissimulé dans la tapisserie, et par cette étroite ouverture, écouta, sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet.
Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers referma le guichet et sortit à son tour.
L'instant d'après, elle était en tête-à-tête avec le roi, qui, remarquant l'expression sérieuse de sa physionomie habituellement enjouée, s'écria galamment:
--Hé là! ma douce maîtresse, d'où vient ce nuage qui assombrit votre beauté?
--Hélas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge écrasent nos faibles épaules.
Ayant ainsi aiguillé la conversation dans le sens où elle le voulait, Claudine se lança dans un long exposé des devoirs de sa charge d'abbesse et des embarras financiers dans lesquels elle se débattait.
--Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la ruine. Me les refuserez-vous?
L'humeur galante du Béarnais se refroidit considérablement à l'énoncé de cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait:
--Hélas! ma vie, où voulez-vous que je prenne cette somme énorme?... Ah! si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'étais roi de France!...
--S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-être pourrai-je m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus importante... celle de Fontevrault, par exemple...
--Hé! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la première du royaume. Il faut être de sang royal pour prétendre à la diriger.
Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant, n'ayant obtenu que des promesses très vagues. Aussi, en rentrant dans ses appartements, elle murmurait:
--Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du côté de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnaître les services qu'on lui rend.
L'abbesse réfléchit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur converse, à qui elle donna des instructions minutieuses, et la congédia par ces mots:
--Allez, soeur Mariange, et faites vite.
Une heure n'était pas écoulée encore, que soeur Mariange introduisait auprès de l'abbesse un cavalier soigneusement enveloppé dans un vaste manteau.
--Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous êtes ici en sûreté.
Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche:
--Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi de prononcer devant lui un nom...
--Pardaillan...
--Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au travers des armées réunies du Béarnais et de Mayenne...
--Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire.
M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avisée du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous défaire de celui que vous haïssez et vous assurer en même temps un puissant protecteur?
--Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui réfléchissait.
--Fausta!
--Fausta!... Elle n'est donc pas morte?
--Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci!
--Mais... excusez-moi, madame... quel intérêt avez-vous, vous, à aviser Fausta du danger qu'elle court?
--Monsieur, de la réussite des projets de la princesse dépend l'avenir de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appelée ma souveraine saura reconnaître royalement le service que je lui aurai rendu...
--Bon! gronda Bussi, voilà une raison que je comprends!... Il s'agit donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est à ses trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais quels sont, au juste, ces projets?
--Placer la couronne de France sur la tête de Philippe d'Espagne.
Bussi-Leclerc bondit, et, stupéfait:
--Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous?
Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement choquée.
--Monsieur, j'ai sondé les intentions du roi Henri. S'il devient roi de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus riches. Alors...
--Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends admirablement. J'accepte donc d'être votre messager. Veuillez, maintenant, me mettre au courant.
--En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une déclaration de Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul héritier... Cette déclaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous devez avertir Fausta, l'aider et la défendre... Et ceci me fait penser qu'il serait peut-être utile que... vous fussiez secondé par quelques bonnes épées.
--J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant.
Je vais donc partir et tâcherai de recruter quelques solides compagnons. Que devrai-je dire à la princesse de votre part?
--Simplement que c'est moi qui vous ai envoyé à elle et que je suis toujours son humble servante.
--Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant.
Au point du jour, il trottait sur la route d'Orléans et, tout en trottant, songeait:
«Bussi, vous avez été un des piliers de la Ligue... un des plus fermes soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille où vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez été en correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un des premiers à accueillir et soutenir les prétentions de ce souverain au trône de France... Pour tout dire, vous avez été un personnage avec lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La déconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le gouvernement de la Bastille, quitter précipitamment Paris, se cacher, se terrer, tête et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'être pendu si je tombe aux mains de Mayenne, écartelé si je suis pris par le Béarnais!
«Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est vrai que j'ai la consolation d'avoir sauvé une partie de ma fortune que j'avais eu la prévoyante idée de mettre à l'abri. Et voilà que, au moment précis où tout croule sous moi, au moment où je n'ai plus d'autre solution que de me retirer à l'étranger et d'y vivre obscur et oublié, à ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse qui me remet le pied à l'étrier, qui me donne le moyen de me refaire une situation magnifique auprès de Philippe, car je n'aurai pas la naïveté de m'attacher à Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroît, cette sainte abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous les bonheurs à la fois, et, du coup, ma fortune est assurée, si je ne suis pas un niais...»
VIII
TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES
L'auberge solitaire dressait son perron délabré au bord de la route défoncée. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, était si engageant que le voyageur aisé doublait le pas en passant devant lui.
Ils étaient trois compagnons, surgis d'on ne sait où. Jeunes tous les trois--l'aîné paraissait avoir vingt-cinq ans à peine--mais dans quel état! Dépenaillés, fripés, râpés. Et, cependant, il y avait comme une sorte d'élégance native dans la manière de porter le manteau, et ils gardaient une allure dégagée, une aisance de manières qui n'étaient pas celles de malandrins vulgaires. Ils s'arrêtaient, hésitants, devant le perron.
--Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune.
--Toujours délicat, ce Montsery! dit le plus âgé.
--Ma foi! dit le troisième, nous sommes exténués de fatigue, nos estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches--nos ressources d'ailleurs ne nous le permettent pas--entrons! Passez, Chalabre!
Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouvèrent dans une vaste salle déserte.
--Du feu! cria Montsery en montrant l'immense cheminée au fond de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez, Sainte-Maline!
Et, saisissant une poignée de sarments secs, posés à terre, il la jeta dans l'âtre, et, bientôt, une flamme claire s'éleva en ronflant.
--Holà! hé! l'hôte! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de sa rapière.
Sans se presser, l'hôte apparut. C'était un colosse qui les toisa d'un coup d'oeil exercé et qui, sans empressement, sans aménité, grogna:
--Que voulez-vous?
--A boire!... à boire et à manger.
L'hôte tendit une patte large et velue.
--On paie d'avance...
--Maroufle! s'écria Montsery.
En même temps, son poing se détendit et s'abattit sur la face du colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitôt d'ailleurs, et, dompté, sortit, l'échiné basse, après avoir murmuré:
--Je vais vous servir, messeigneurs!
L'instant d'après, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un pain et un pâté. Les trois contemplèrent silencieusement la maigre pitance, puis se regardèrent tristement.
--Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-être...
Mélancoliques et résignés, ils attaquèrent les provisions trop maigres pour leurs estomacs affamés.
--Ah! soupira Montsery, où est le temps où, logés et nourris au Louvre, nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chrétien qui se respecte!
--C'était le bon temps! dit Chalabre. Nous étions gentilshommes de Sa Majesté.
--Et notre service?... Toujours auprès du roi, chargés de veiller sur sa personne...
--Enfin, mort diable! ce jour-là, le jour où nous avons occis Guise, nous avons sauvé la royauté.
--Notre fortune était assurée du coup.
--Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi à mort, anéantit en même temps toutes nos espérances, murmura Sainte-Maline rêveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour lui.
--De tous côtés, on nous tournait le dos, grinça Montsery.
--J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippées n'est plus et ne reviendra peut-être jamais!
--Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque voyageur isolé qui consentirait à nous venir en aide, de bon gré... ou de force...
A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit entendre. Les trois compagnons se regardèrent sans prononcer une parole. Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'épée hors des fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit.
--Allons! dit résolument Chalabre.
Sainte-Maline en tête, Montsery fermant la marche, les anciens «ordinaires» de Henri III se défilèrent sous les grands peupliers qui bordaient la route. Le voyageur avançait au trot cadencé de son cheval, sans soupçonner le danger qui le menaçait, et même, quand les trois spadassins, le jugeant assez près, occupèrent la chaussée, il mit son cheval au pas.
Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, dissimulant les armes sous les manteaux, les trois s'arrêtèrent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau à la main, dit très poliment du reste:
--Halte! monsieur, s'il vous plaît!
Le voyageur s'arrêta docilement.
Les trois essayèrent de le dévisager, mais le voyageur avait le visage enfoui dans les plis de son manteau. Néanmoins, Sainte-Maline prit la parole:
--Monsieur, je vois à votre équipage que vous êtes un gentilhomme fortuné. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et n'ignorons rien des égards qu'on se doit entre gens de qualité.
Ici, légère pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger de l'effet produit. Impassibilité et immobilité de celui-ci. Savante révérence de Sainte-Maline et reprise de la harangue:
--Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonnés par des bandes armées qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et même ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu à l'arçon, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je vois là.
Nouvelle pause, et péroraison:
--Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'éviter toute mauvaise rencontre est d'aller en très modeste équipage... De cette façon, on n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose pas à la tentation de vous casser la tête afin de vous dépouiller. Or, monsieur, c'est ce qui vous arriverait inévitablement si votre bonne étoile ne nous avait placés sur votre route à point nommé... En conséquence, par pure bonté d'âme, si vous voulez nous faire l'honneur de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de la dissimuler sous nos hardes et...
--Et, ajouta Chalabre en démasquant son pistolet avec le plus gracieux sourire, soyez assuré, monsieur, qu'avec ceci nous saurons défendre la bourse que vous nous aurez confiée. Et que nous nous ferons un devoir de vous restituer... plus tard.
Comme s'il eût été terrifié, le voyageur laissa tomber quelques pièces d'or que les trois compagnons comptèrent, pour ainsi dire, au sol. Mais ils ne firent pas un geste pour les ramasser.
--Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez.
--Cinq pistoles seulement!...
---Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air féroce, je suis très chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur!
--Tripes et ventre! appuya Montsery en précipitant le moulinet de sa rapière, je ne permettrai pas...
De plus en plus effrayé, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques nouvelles pièces qui, pas plus que les premières, ne furent ramassées.
--Là! là! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous.
Et, se tournant vers le voyageur:
--Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air. Ils se déclareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entière d'où vous les avez extraites.
Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude menaçante.
Mais alors, le voyageur, muet jusque-là, cria:
--Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline!
--Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery.
--Bussi-Leclerc! crièrent les trois.
--Lui-même, messieurs!
Et, avec une ironie féroce:
--Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits détrousseurs de grand chemin?
--Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en guerre?... Vous êtes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons, vous payez rançon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les choses se passent?
--N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le régler sur l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague à la lame de son épée.
--Là! là! ne vous fâchez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que je suis de force à vous embrocher tous les trois!... Causons plutôt d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que vous trouveriez dans ma bourse.
Les trois hommes se regardèrent un moment, visiblement déconcertés. Enfin, Sainte-Maline rengaina et:
Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons.
--Il sera toujours temps de revenir au présent entretien si nous ne nous entendons pas, ajouta Chalabre.
Bussi-Leclerc approuva de la tête, et:
--Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez à vous trouver demain à Orléans, à l'hôtellerie du Coq-Hardy, montés et équipés. Là, je vous ferai connaître quel sera votre service. Mais je vous avertis qu'il y aura des coups à recevoir et à donner. Puis-je compter sur vous?
--Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le service que vous nous proposez ne nous convient pas...
--Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra.
--Mais enfin, monsieur?...
--En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donné vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs?
--C'est dit, foi de gentilshommes.
--Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs; à demain, à Orléans, hôtellerie du Coq-Hardy.
--Soyez tranquille, monsieur, on y sera.
Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III restèrent immobiles.
Lorsque la silhouette de Bussi disparut à un tournant de la route, alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pièces d'or restées à terre.
--Hé! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne à être connu ailleurs qu'à la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches à nouveau, messieurs! Mais qui m'eût dit qu'après avoir été les ennemis de Leclerc, après avoir été ses prisonniers, nous deviendrions compagnons d'armes!...
--Tout arrive, dit sentencieusement Montsery.
Le lendemain, à Orléans, trois cavaliers s'arrêtaient avec grand tapage dans la cour de l'hôtellerie du Coq-Hardy.
--Holà! mort diable! il n'y a donc personne dans cette hôtellerie de malheur! criait le plus jeune.
Déjà, l'hôte apparaissait, criant:
--Voilà! voilà! messeigneurs!
Les trois cavaliers avaient mis pied à terre. L'aîné dit aux valets qui accouraient:
Surtout, maroufles, veillez à ce que ces braves bêtes soient bien traitées et bien pansées.
--Soyez sans inquiétude, monseigneur...
Alors, les trois cavaliers se regardèrent en souriant et se firent des révérences aussi raffinées que s'ils eussent été à la cour et non dans une cour d'auberge.
--Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous ce pourpoint cerise!
--Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme elles font ressortir la finesse de votre jambe!
--Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout à fait grand air dans ce magnifique costume de velours gris souris. Vous êtes un fort galant gentilhomme!
Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons pénétrèrent dans la salle, à moitié pleine, précédés par l'hôte, le bonnet à la main, multipliant les courbettes.
Déjà, les servantes s'empressaient, et l'hôte criait:
--Madelon! Jeanneton! Margoton! holà! coquines, vite! Le couvert pour ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais moi-même chercher à la cave une bouteille de certain vin de Vouvray, bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles...
--Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-là... Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance!
--Mortdiable! ça réchauffe le coeur de se voir traiter avec le respect auquel on a droit.
--C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses.
--Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous proposer soit bien détestable pour qu'on le refuse.
--Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc!
C'était en effet Bussi-Leclerc; il s'avança.
--Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu! vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied mieux que le piteux équipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous.
Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein:
--Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous fassiez connaître à quel service vous nous destinez, fit Montsery.
--Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta?
--Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix étouffée. Celle qui, dit-on, faisait trembler Guise?
--Celle qui était, chuchotait-on, la Papesse.
--Fausta! qui conçut et créa la Ligue... Fausta, qu'on appelait la Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est à son service que j'entends vous faire entrer... Acceptez-vous?
--Avec joie, monsieur! Nous étions au service d'un souverain, nous serons au service d'une souveraine.
--Quel sera notre rôle auprès de la princesse?
--Le même qu'auprès de Henri de Valois... Vous étiez chargés de veiller sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta.
--Nous acceptons ce rôle, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois gardes du corps tels que nous?
--Ne vous ai-je pas prévenus?... Il y aura bataille.
--Il vous reste à nous désigner ces ennemis.
--La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi.
--Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez plaisanter?
--Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgré tous nos efforts réunis, je ne suis pas sûr que nous en viendrons à bout! fit Bussi d'un ton grave.
--C'est donc le diable en personne?