Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 2

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Pendant qu'il se courbait, elle l'étudiait d'un coup d'oeil prompt et sûr, et, tout de suite, pour bien marquer, dès le début, la distance infranchissable qu'elle entendait établir entre eux, cette femme étrange, qui semblait échapper à toutes les faiblesses, à toutes les fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d'une voix qui ne tremblait pas:

--Vous avez à me parler, cardinal? Je vous écoute.

En même temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte, étrangement dominateurs et pourtant graves et doux.

Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui annonça qu'elle était libre.

--Sixte-Quint me fait donc grâce?

Montalte secoua la tête:

--Le pape n'a pas fait grâce, madame. Le pape a cédé devant une volonté plus forte que la sienne.

--La vôtre... n'est-ce pas?

Montalte s'inclina.

--Alors Sixte-Quint révoquera la grâce qu'il a signée par contrainte.

--Non, madame, car, en même temps, j'ai obtenu de Sa Sainteté un document qui sera votre égide. Le voici.

Fausta prit le parchemin et lut:

«Nous, Henri, par la grâce de Dieu, roi de France, inspiré de notre Seigneur Dieu, par la voix de Son Vicaire, notre Très Saint Père le Pape; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a plu au Seigneur, en expiation de nos péchés, de nous priver d'un héritier direct; considérant Henri de Navarre incapable de régner sur le royaume de France, comme hérétique et fauteur d'hérésie; à tous nos bons et loyaux sujets: Sa Majesté Philippe II, roi d'Espagne, est seule apte à nous succéder au trône de France, comme époux d'Elisabeth de France, notre soeur bien-aimée, décédée, mandons à tous nos sujets le reconnaître comme notre successeur et unique héritier.»

--Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta avait terminé sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi, cette proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiers de la France. De ce fait, Henri de Béarn, abandonné par tous les catholiques, voit ses espérances à jamais détruites. Son armée réduite à une poignée de huguenots, il n'a d'autre ressource que de regagner promptement son royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe consent à le lui laisser. Celui qui apportera ce parchemin à Philippe lui apportera donc en même temps la couronne de France... Celui-là, madame, si c'est un esprit supérieur comme le vôtre, peut traiter avec le roi d'Espagne et se réserver sa large part... Votre puissance est ruinée en Italie, votre existence y est en péril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez vous créer une souveraineté qui, pour n'être pas celle que vous avez rêvée, n'en sera pas moins de nature à satisfaire une vaste ambition... Ce parchemin, je vous le livre et je vous demande de consentir à le porter à Philippe...

Aussitôt la résolution de Fausta fut prise et, s'adressant au cardinal, elle dit:

--Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez d'ambition pour agir pour son propre compte... Pourquoi avez-vous imposé ma grâce à Sixte?... Pourquoi m'avez-vous empêchée de mourir?... Pourquoi me faites-vous entrevoir ce nouvel avenir de splendeur? Je vais vous le dire: parce que vous m'aimez, cardinal.

Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un geste d'imploration.

--Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irréparables paroles... Mais, moi, je ne vous aimerai jamais.

--Pourquoi? Pourquoi? bégaya Montalte.

--Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime, et que Fausta ne peut concevoir deux amours.

Montalte se redressa, écumant:

--Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le dites?...

--Oui, dit simplement Fausta.

--Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce pas?...

Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague.

Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil très calme, et, d'une voix qui glaça Montalte, elle dit:

--Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi, cardinal Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un doit tuer Pardaillan, ce n'est pas vous, c'est moi...

--Pourquoi? hurla Montalte.

--Parce que je l'aime, répondit froidement Fausta.

V

LA DERNIÈRE PENSÉE DE SIXTE-QUINT

Après le départ de son neveu, Sixte-Quint, assis devant sa table de travail, demeura longtemps songeur.

Il fut tiré de sa rêverie par l'entrée d'un secrétaire qui vint, à voix basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance la faveur d'une audience particulière, ajoutant que le comte paraissait violemment ému.

Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jeté dans sa méditation, fut comme un trait de lumière pour le pape qui murmura:

--Voilà l'homme que je cherchais! Faites entrer le comte Sfondrato, ajouta-t-il à haute voix.

Un instant après, le grand juge, les traits bouleversés, entrait d'un pas rude, se campait devant le pape, et attendait dans une attitude de violence.

--Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, qu'avez-vous à nous dire?

Pour toute réponse, Sfondrato dégrafait son pourpoint, écartait la cotte de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de Montalte.

Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement:

--Beau coup, par ma foi! et sans la chemise d'acier...

--En effet, Saint-Père, dit Sfondrato avec un sourire livide.

Puis, réparant hâtivement le désordre de sa tenue, avec un haussement d'épaules dédaigneux, les dents serrées, d'un ton tranchant:

--Le coup n'est rien... J'eusse peut-être pardonné a celui qui l'a porté. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine mortelle, c'est que tous deux, nous aimons la même femme.

--Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela à moi?

--Parce que, Saint-Père, celui-là touche de près à Votre Sainteté, parce que la femme que j'aime s'appelle Fausta et l'homme que je hais s'appelle Montalte!

Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une main calme, se mit à le remplir.

Sfondrato, immobile, songeait:

--Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l'enfer! celui qui osera toucher au grand juge...

Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin.

--Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m'avez demandé le duché de Ponte-Maggiore et Marciano. En voici le brevet...

Stupéfait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le parchemin et gronda:

--Votre Sainteté n'a donc pas entendu?... Celui que je veux tuer, c'est Montalte... votre neveu! celui que vous désignez au conclave pour vous remplacer!

--Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre lui et vous. Mais frappez-le dans ses entreprises, dans son amour en lui enlevant cette femme... cela vaudra mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague!

--Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous, son oncle, vous parliez ainsi?

--Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n'est plus mon neveu, il est mon ennemi! il a arraché de mes mains l'arme qui peut anéantir la puissance de la papauté et, cette arme, Fausta, graciée par moi!... Fausta libre ira la porter à l'Espagnol maudit...

--Fausta graciée! gronda Sfondrato anéanti.

--Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans quelques heures peut-être, quittera Rome et s'en ira, escortée de Montalte, porter à l'Escurial le document qui donne à Philippe le trône de France. Voilà l'oeuvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand inquisiteur!...

--Fausta libre! grinça Sfondrato, Fausta accompagnée de Montalte!

Et, avec une résolution sauvage, posant sur la table le brevet de duc que le pape venait de lui conférer:

--Tenez, Saint-Père, reprenez ce brevet, ôtez-moi les fonctions de grand juge, et, en échange, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure, je vous rapporte ce document, cette arme redoutable... L'échafaud est prêt, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai de douleur peut-être, mais cette femme appartient au bourreau et sa tête tombera!... Montalte, je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilège; quant au grand inquisiteur, un coup de dague vous en délivre... Un mot, Saint-Père, un ordre!

--Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant trois jours, j'aurai, moi, cessé de vivre!

Et comme Sfondrato le considérait avec stupeur:

--Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-même pèsent d'un grand poids dans la main de Sixte-Quint?... Par le sang du Christ, je n'aurais qu'à fermer cette main, pour les broyer! Mais, au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... Et l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce document, l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux pas mourir encore... J'ai besoin de deux ou trois années d'existence pour assurer le triomphe de la papauté!...

Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait écouté avec attention. Quand le pape eut terminé:

--Eh bien, soit, Saint-Père, qu'ils partent... Mais, quand ils seront hors de vos États, moi, je les rejoins, et Je vous jure que, de ce moment, leur voyage est terminé.

--Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et alors... Et puis, duc, êtes-vous sûr de vous?

--Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains pas, gronda le duc.

--Et le grand inquisiteur?

--Un ordre... il meurt!

--Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous tuera!

Et, sur un geste du duc:

--Non, non, reprit Sixte avec autorité, après moi, je ne connais qu'un seul homme au monde capable de tenir tête à Fausta... et de la vaincre... Et, cet homme, c'est le chevalier de Pardaillan!

Le duc tressaillit, rougit et pâlit tour à tour. Mais, surmontant son émotion, il demanda:

--Vous croyez, Saint-Père, que celui-là réussira là où je serais brisé, moi?

--Je l'ai vu mener à bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si Pardaillan voulait... si quelqu'un avait assez d'intelligence à la tête, assez de haine au coeur pour aller trouver cet homme, et le décider... oui, ce serait le seul moyen d'arrêter Fausta et Montalte en leur voyage!

--Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, moi! Je consens à m'effacer. Et, puisqu'il y a au monde un dogue de taille à les broyer d'un coup de mâchoire, je vais le chercher, je vous l'amène, et vous le lâchez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.--Quitte à lui briser les crocs après, s'il est nécessaire... ajouta-t-il en lui-même.

--Lâchez! Lâchez... C'est bientôt dit!... Sachez, duc, que Pardaillan n'est pas un homme qu'on peut lâcher sur qui on veut et comme on veut...

--Saint-Père, est-ce d'un homme que vous parlez ainsi?

--Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-être le seul homme qui ait forcé l'admiration de Sixte-Quint... Puisque vous le voulez, allez, duc, essayez de décider Pardaillan.

--Où le trouverai-je?

--Au camp du Béarnais. Vous allez vous rendre auprès de Henri de Navarre. Vous lui ferez connaître la teneur exacte du document que Fausta porte à Philippe. Votre mission se borne à cela. Le reste vous regarde... c'est à vous de trouver Pardaillan. Et, quand vous l'aurez trouvé, vous lui direz simplement ceci:

--Fausta est vivante! Fausta porte à Philippe un document qui lui livre la couronne de France...

--Quand faut-il partir?

--A l'instant.

VI

LE CHEVALIER DE PARDAILLAN

Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lança au galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son coeur. A une demi-lieue de la Ville Éternelle, il s'arrêta court et, longtemps, sombre, muet, le visage convulsé, il contempla la lointaine silhouette du château Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura:

--Montalte, Montalte, prends garde, car, à partir de ce moment, je suis pour toi l'ennemi que rien ne désarmera...

Ponte-Maggiore traversa la France, ayant crevé plusieurs chevaux, et ne s'arrêtant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait. A quelques lieues de Paris, il rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi, vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant si on savait vers quel point de l'Ile-de-France le Béarnais se trouvait alors.

--Monsieur, répondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses logements dans le village de Montmartre, à l'abbaye des Bénédictines de Mme Claudine de Beauvilliers.

Ponte-Maggiore considéra plus attentivement l'étranger qui parlait avec cette sorte d'irrévérence moqueuse et il vit un homme d'une quarantaine d'années, au visage fin, au profil de médaille, vêtu sans aucune recherche, mais avec cette élégance qui tenait à sa manière de porter le pourpoint et le manteau.

--Si vous le désirez, monsieur l'inconnu, je vous conduirai jusqu'au roi, qui m'a donné rendez-vous pour ce soir.

Ponte-Maggiore, étonné, jeta un regard presque dédaigneux sur le costume simple et sans aucun ornement.

--Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez bien plus étonné quand vous verrez le roi qui porte un costume si râpé que vraiment vous lui ferez honte, vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la plume mirifique de votre chapeau, avec vos éperons d'or, avec...

--Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m'accablez pas, ou je vous montrerai que, si je porte de l'argent à mon pourpoint et de l'or aux talons de mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau.

--Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai donc pas et me bornerai à vous tirer mon chapeau, car il serait malséant qu'un illustre cavalier, venu en droite ligne du fond de l'Italie...

--Comment savez-vous cela? interrompit furieusement Ponte-Maggiore.

--Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le sache, vous auriez bien dû laisser votre accent de l'autre côté des monts.

En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste gracieux et reprit paisiblement son chemin.

Ponte-Maggiore porta la main à la poignée de sa dague. Mais, considérant la silhouette vigoureuse de l'inconnu, il se calma.

--Eh! monsieur, fit-il, ne vous fâchez pas, je vous prie, et permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante que vous m'avez faite tout à l'heure.

--En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu du bout des lèvres.

Les deux cavaliers allongèrent le trot, et, vers le soir, au moment où le soleil allait se coucher, ils se trouvèrent sur les hauteurs de Chaillot.

Le gentilhomme français s'arrêta, étendit le bras et prononça:

--Paris!...

Tandis que Ponte-Maggiore considérait le spectacle de la grande ville assiégée, son compagnon semblait rêver à des choses lointaines. Sans doute le lieu même où il se trouvait lui rappelait quelque épisode héroïque ou charmant de sa vie.

--Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis à vous.

L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes et murmura:

--Allons...

Ils descendirent vers Paris en obliquant du côté de Montmartre. Sur les remparts, quelques lansquenets indifférents. Quantité de prêtres et de moines, la robe retroussée, le capuchon renversé; quelques-uns avaient la salade en tête, quelques autres portaient des cuirasses; tous étaient armés de piques, de hallebardes, de dagues, de vieux mousquets, ou tout uniquement de solides gourdins. Tous avaient le crucifix à la main ou pendu à la ceinture.

Autour des religieux, une foule de misérables, déguenillés, se traînaient péniblement et revenaient sans cesse, avec l'obstination du désespoir, occuper les créneaux d'où ils criaient, avec des voix lamentables:

--Du pain!... du pain!...

--Il paraît, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens accepteraient volontiers une invitation à dîner.

--C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres diables!...

--Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore.

--Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les gens qui ont faim et soif.

--C'est ce qui ne m'est jamais arrivé, fit dédaigneusement Ponte-Maggiore.

L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un étrange regard, et, avec un sourire, répondit:

--Cela se voit.

Si simple que fût cette réponse, elle sonna comme une insulte, et Ponte-Maggiore pâlit.

Sans doute, il allait cette fois répondre par une provocation, lorsqu'au loin s'éleva une clameur:

--Le roi!... le roi!... Vive le roi!...

Comme par enchantement, une foule hurlante et délirante envahit les parapets en criant:

--Sire!... sire!... Du pain!...

--Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! pourquoi diable ne m'ouvrez-vous pas vos portes?

Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses émouvantes que l'histoire enregistre.

Henri IV venait de mettre pied à terre. Les deux ou trois cents cavaliers qui l'entouraient l'imitèrent et alors, on vit toute une théorie de mulets chargés de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces pains, le fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affamés des remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partagé.

En même temps, les cavaliers de l'escorte suivaient l'exemple du roi. De tous côtés, par des moyens divers, on faisait passer aux assiégés quantité de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les bénédictions éclataient sur les remparts.

--Bravo, sire! cria l'inconnu.

Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation, et, avec un bon sourire:

--Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan!

--Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore...

--Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je suis bien heureux de vous voir.

--Votre Majesté sait que je lui suis tout acquis.

Henri IV posa un moment son oeil rusé sur la physionomie souriante du chevalier et dit:

--A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur de Pardaillan, veuillez vous placer près de moi.

--Monsieur, dit Pardaillan à Ponte-Maggiore, s'il vous plaît de dire votre nom, j'aurai l'honneur, en arrivant à Montmartre, de vous présenter à Sa Majesté, selon ma promesse...

--Vous voudrez donc bien présenter Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte-Quint auprès de S. M. le roi Henri!

Un léger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et narquois reprenait le dessus:

--Peste, je ne m'attendais pas à un tel honneur!

Lorsque le roi s'éloigna, à la tête de son escorte, une immense acclamation partit du haut des remparts.

Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait à son côté, Henri IV dit avec un soupir:

--Quel dommage que de si braves gens s'entêtent à ne pas m'ouvrir leurs portes!

--Eh! sire, dit le chevalier en haussant les épaules, ces portes tomberont d'elles-mêmes quand vous le voudrez.

--Comment cela, monsieur?

--J'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté: Paris vaut bien une messe!

--Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire.

Bientôt, l'escorte s'arrêtait devant l'abbaye où le roi pénétra, suivi de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, et de quelques gentilshommes.

Le roi ayant mis pied à terre, Pardaillan qui, sans doute, l'avait avisé de la venue d'un envoyé du pape, présenta le duc.

--Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan, quand vous aurez reçu la communication que monsieur le duc est chargé de vous faire, n'oubliez pas que nous vous attendons.

--Hé! Sancy, avez-vous enfin trouvé un acquéreur pour notre merveilleux diamant, et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres vides?

--Sire, j'ai en effet trouvé, non pas un acquéreur, mais un prêteur qui, sur la garantie de ce diamant, a consenti à m'avancer quelques milliers de pistoles que j'apporte à mon roi.

--Merci, mon brave Sancy.

Et, avec une pointe d'émotion:

--Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais ventre-saint-gris! argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi!

Et, à Ponte-Maggiore stupéfait:

--Venez, monsieur.

Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et où travaillaient encore deux de ses secrétaires, Rusé de Beaulieu et Forget de Fresne:

--Parlez, monsieur.

--Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis chargé par Sa Sainteté de remettre à Votre Majesté cette copie d'un document qui l'intéresse au plus haut point.

Henri IV lut avec la plus extrême attention la copie de la proclamation de Henri III que l'on connaît. Quand il eut terminé, impassible:

--Et l'original, monsieur?

--Je suis chargé de dire à Votre Majesté que l'original se trouve entre les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagnée de S. E. le cardinal Montalte, doit être, à l'heure présente, en route vers l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majesté Catholique. Le souverain pontife a cru devoir donner à Votre Majesté ce témoignage de son amitié en l'avertissant. Quant au reste, le Saint-Père connaît trop bien la vaste intelligence de Votre Majesté pour n'être pas assuré que vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles.

Henri IV inclina la tête en signe d'adhésion. Puis, après un léger silence, en fixant Ponte-Maggiore:

--Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa Sainteté? Alors?

--Le cardinal Montalte est en état de rébellion ouverte contre le Saint-Père! dit rudement Ponte-Maggiore.

Et, s'adressant à un des deux secrétaires, le roi dit:

--Rusé, conduisez M. le duc auprès de M. le chevalier de Pardaillan, et faites en sorte qu'ils se puissent entretenir librement. Puis, quand ils auront terminé, vous m'amènerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agréable de vous revoir avant votre départ, ajouta-t-il avec un gracieux sourire.

Quelques instants après, Ponte-Maggiore se trouvait en tête-à-tête avec le chevalier de Pardaillan, assez intrigué au fond, mais dissimulant sa curiosité sous un masque d'ironie et d'insouciance.

--Monsieur, dit le chevalier d'un ton très naturel, vous plairait-il de me dire ce qui me vaut l'honneur de recevoir un personnage illustre tel que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano?

--Monsieur, Sa Sainteté m'a chargé de vous faire savoir que la princesse Fausta est vivante... et libre.

Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et tout aussitôt:

--Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, mais... en quoi cette nouvelle peut-elle m'intéresser?

--Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi.

--Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que Mme Fausta soit vivante? répéta le chevalier, d'un air si ingénument étonné que Ponte-Maggiore murmura:

«Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci change bien des choses!»

Pardaillan reprit:

--Où se trouve la princesse Fausta, en ce moment?

--La princesse est en route pour l'Espagne.

--L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... Le génie ténébreux de Fausta devait se tourner vers cette sombre institution de despotisme...

--La princesse porte à Sa Majesté Catholique un document qui doit assurer le trône de France à Philippe d'Espagne.

--Le trône de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce donc, je vous prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays?

--Une déclaration du feu Henri troisième, reconnaissant Philippe II pour unique héritier.

--Est-ce tout ce que vous aviez à me dire de la part de Sa Sainteté?

--C'est tout, monsieur.

--En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le roi Henri m'attend. Veuillez transmettre à Sa Sainteté l'expression de ma reconnaissance pour le précieux avis qu'elle a bien voulu me faire passer.

Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une impassibilité toute royale, mais, en réalité, le coup était terrible et, à l'instant, il avait entrevu les conséquences funestes qu'il pouvait avoir pour lui.

Il avait aussitôt convoqué en conseil secret ceux de ses fidèles qu'il avait sous la main, et, lorsque le chevalier fut introduit, il trouva auprès du roi Rosny du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigné.

Dès que le chevalier eut pris place, le roi, qui n'attendait que lui, fit un résumé de son entretien avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui savait à quoi s'en tenir, n'avait pas bronché. Mais, chez les quatre conseillers, ce fut un moment de stupeur indicible aussitôt suivi de cette explosion:

--Il faut détruire le parchemin!...

Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne le quittait pas des yeux:

--Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous?