Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 14

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Pardaillan avait un air qui faisait que, généralement, on se hâtait de le servir avec égards. Mais, ce soir-là, il ne put s'empêcher de sourire en voyant avec quelle célérité le personnel de l'auberge de la Tour, patron en tête, s'empressait de prévenir ses moindres désirs.

En un clin d'oeil, la table avait été dressée dans le coin le mieux abrité du patio, abondamment garnie de mets propres à aiguiser l'appétit, tels que: olives vertes, piments rouges, marinades diverses, saucissons et tranches de porc froid, flanqués d'un nombre imposant de flacons vénérables, aux formes diverses, proprement alignés en bataille, le tout d'un aspect fort réjouissant... surtout pour un homme qui, enterré vivant, avait pu penser que jamais plus il ne lui serait donné de se délecter à si appétissant spectacle.

Bien entendu, pendant ce temps, l'hôte, rué à ses fourneaux, s'activait en conscience et se disposait à envoyer l'omelette bien mordorée, les pigeons cuits à l'étouffée, les côtes d'agneau grillées sur des sarments bien secs, plus quelques bagatelles comme pâtés divers, tranches de venaison, truitons frits, arrosés d'un jus de citron. Enfin, pour couronner dignement le tout: le régiment des marmelades, compotes, gelées, confitures, pâtes de fruits divers, accompagnés des flans et tartes, renforcés par les fruits frais de la saison.

Tandis que le personnel de l'hôtellerie s'activait à son service, Pardaillan remplit trois coupes sans mot dire, invita d'un geste Cervantes et don César, vida la sienne, d'un trait, la remplit, et la vida une deuxième fois et, en reposant la coupe sur la table:

--Ah! morbleu! dit-il. Ce vin d'Espagne vous réchauffe le coeur et, par ma foi! j'en avais besoin.

--En effet, dit Cervantes qui l'observait avec une attention soutenue, vous êtes pâle comme un mort et paraissez ému... Je ne pense pourtant pas que ce soit le combat que vous venez de soutenir qui vous ait ainsi frappé... Il y a certainement autre chose.

Pardaillan tressaillit et regarda un instant Cervantes en face, sans répondre. Puis, haussant les épaules:

--Asseyez-vous là, dit-il en s'asseyant lui-même, et vous ici, don César.

Sans se faire autrement prier, Cervantes et don César prirent place sur des sièges. S'adressant à don César et faisant allusion à son intervention qui l'avait préservé du coup de poignard de Bussi:

--Je vous fais mon compliment, dit-il. Vous n'aimez pas, à ce que je vois, laisser traîner longtemps une dette derrière vous.

Le jeune homme rougit de plaisir, plus encore pour le ton et l'air affectueux dont ces paroles furent prononcées, que pour les paroles elles-mêmes. Et, avec cette franchise et cette loyauté qui paraissaient être le fond de son caractère, il répondit vivement:

--Ma bonne étoile m'a fait arriver à point pour vous éviter un mauvais coup, monsieur, mais je ne suis pas quitte envers vous; au contraire, me voici à nouveau votre débiteur.

--Comment cela, monsieur?

--Eh! monsieur, n'avez-vous pas paré pour moi plusieurs coups qui m'eussent indubitablement atteint... si vous n'aviez veillé sur moi!

--Ah! fit Pardaillan, vous avez remarqué cela?

--Nécessairement, monsieur.

--Ceci prouve que vous savez garder tout votre sang-froid dans l'action, ce dont je vous félicite vivement... Maintenant, si vous m'en croyez, attaquons toutes ces victuailles qui doivent être succulentes, si j'en juge par leur mine. Nous causerons en mangeant.

Et les trois amis commencèrent bravement le massacre des provisions accumulées devant eux.

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Pendant que Pardaillan répare ses forces épuisées par un long jeûne, et les émotions d'une journée si bien remplie, il nous faut revenir à un personnage dont les faits et les gestes sollicitèrent notre attention.

Nous voulons parier de cet étrange mendiant qui, en reconnaissance d'une aumône royale que lui avait généreusement faite le chevalier de Pardaillan, n'avait rien trouvé de mieux que de le menacer de son poignard, par-derrière, et s'était soudain évanoui. Le mendiant s'était tout simplement glissé entre les marchandises qui encombraient le quai, avait gagné une des nombreuses ruelles qui aboutissaient au Guadalquivir, et s'était élancé en courant dans la direction de l'Alcazar.

Arrivé à une des portes du palais, le mendiant dit le mot de passe et montra une sorte de médaille. Aussitôt, la sentinelle s'effaça respectueusement. Alors, d'un pas délibéré, il s'engagea dans le dédale des couloirs, qu'il paraissait connaître à fond, et parvint rapidement à la porte d'un appartement à laquelle il frappa d'une manière spéciale. Un laquais vint lui ouvrir aussitôt et, sur quelques mots que le mendiant lui dit à l'oreille, il s'inclina avec déférence, ouvrit une porte et s'effaça.

Le mendiant pénétra dans une chambre à coucher. Cette chambre était celle du dogue de Philippe II, don Inigo de Almaran, plus communément appelé Barba Roja, lequel, présentement, le bras droit entouré de bandes, se promenait rageusement, en proférant d'horribles menaces à l'adresse de ce Français, ce Pardaillan de malheur, qui lui avait presque démis le bras.

Au bruit, Barba Roja s'était retourné. En voyant devant lui une espèce de mendiant sordide, il fronça les sourcils, mais il reconnut le personnage.

--Cristobal! s'exclama Barba Roja. Enfin, te voilà!

Si Pardaillan se fût trouvé là, il eût reconnu dans celui que Barba Roja venait d'appeler Cristobal, le familier qu'il avait délicatement jeté hors du patio le jour de son arrivée à l'hôtellerie de la Tour.

Qu'était-ce donc que ce Cristobal? Le moment nous paraît venu de faire plus ample connaissance avec lui.

Don Cristobal Centurion était un pauvre diable de bachelier comme il y en avait tant à cette époque en Espagne. Jeune, intelligent, instruit, il avait résolu de faire son chemin et d'arriver à une haute situation. C'était plus facile à décider qu'à réaliser. Surtout lorsqu'on ne se connaît plus de père ni de mère et qu'on n'a été instruit et élevé que par la charité d'un vieil oncle, lui-même pauvre curé de campagne, dans un royaume où prêtres et moines sont légion.

Il commença d'abord par se décharger de ces vains scrupules qui sont l'apanage des sots et la pierre d'achoppement de tout ambitieux fermement résolu à réussir. L'opération se fit avec d'autant plus de facilité que les susdits scrupules n'encombraient pas précisément la conscience du jeune Cristobal Centurion. Devenu plus léger, il n'en demeura pas moins ce qu'il était avant, pauvre à faire pitié au Job, de biblique mémoire. Mais, comme les efforts louables qu'il avait faits pour délester sa conscience méritaient somme toute une récompense, le diable la lui donna en lui suggérant l'idée d'alléger son vieux curé d'oncle de quelques doublons que le brave homme avait parcimonieusement économisés en se privant durant de longues années, et qu'il avait précautionneusement enfouis dans une sûre cachette, non pas si sûre pourtant que le jeune drôle ne la découvrît après de longues et patientes recherches.

Muni de ce maigre pécule, subitement emprunté à la prévoyance avunculaire, le bachelier Cristobal, devenu don Cristobal Centurion, se hâta de gagner au large et se mit en quête de quelque puissant protecteur. Ceci était dans les moeurs de l'époque. Il y avait en ce temps un don Centurion que Philippe II venait de créer marquis de Estepa. Don Cristobal Centurion se découvrit incontinent une parenté indéniable--du moins elle lui parut telle--avec ce riche seigneur. Cristobal s'en fut le trouver tout droit et réclama de lui assistance. Le marquis de Estepa était un de ces égoïstes comme il y en a malheureusement trop. Il demeura intraitable. Et non seulement ce mauvais parent ne voulut rien entendre, mais encore il déclara tout net à son infortuné homonyme que, s'il s'avisait encore de se réclamer d'une parenté que lui, marquis de Estepa, s'obstinait à nier contre toute évidence, il ne se gênerait nullement de le faire bâtonner par ses gens.

La menace des coups de bâton produisit une impression pénible sur don Cristobal Centurion, et il s'aperçut alors qu'il s'était trompé et, qu'en effet, le seigneur marquis n'était pas de sa famille.

Durant quelques années, il continua de vivoter.

Il se fit soldat et apprit à manier noblement une épée. Puis il se fit détrousseur de grands chemins et il apprit à manier non moins noblement le poignard. Ayant acquis des notions sérieuses sur la manière de se servir convenablement d'à peu près toutes les-armes en usage à l'époque, il mit généreusement ses talents à la disposition de ceux qui ne les possédaient point; il vous délivrait de quelque ennemi acharné ou vengeait une offense mortelle, un honneur outragé.

Comme il continuait à étudier par plaisir, comme il était merveilleusement doué, il était devenu un vrai savant en philosophie, en théologie et en procédures de toutes sortes. Et, pour varier ses occupations et accroître quelque peu ses maigres ressources, il donnait une leçon à celui-ci, passait une thèse pour le compte de celui-là, écrivait un sermon pour le compte de tel prédicateur, ou encore rédigeait les plaidoiries de tel avocat.

Or, un jour, comme il cherchait dans ses souvenirs d'enfance--ce qu'il appelait: fouiller dans ses papiers de famille--il se rappela qu'une de ses arrière-cousines avait, autrefois, épousé le cousin de l'arrière-cousin de don Inigo de Almaran, personnage considérable, promu à l'honneur de veiller directement sur les jours de Sa Majesté catholique.

Don Centurion se dit que sa parenté était claire, évidente, palpable, et que l'illustre Barba Roja--qui, somme toute, faisait en haut de l'échelle sociale, et pour le compte du roi, ce que, lui, Centurion, faisait en bas, pour le compte de tout le monde--ne pouvait manquer de le comprendre et de le bien accueillir.

Il se trouva qu'en effet Barba Roja comprit admirablement le parti qu'il pourrait tirer d'un sacripant instruit et vigoureux, décidé à tout, capable de tenir tête au casuiste le plus subtil, en même temps capable de diriger et d'exécuter adroitement un coup de main.

Il lui apparut que, pour l'exécution de certaines expéditions mystérieuses qu'il entreprenait de temps en temps, soit pour le compte du roi, soit pour son propre compte, cet homme qui lui tombait du ciel serait le lieutenant idéal qu'il n'aurait jamais osé espérer.

Don Cristobal Centurion eut donc cette bonne fortune de se voir bien accueilli. Sa parenté fut reconnue sans discussion et son nouveau cousin le fit entrer d'emblée à la _General Inquisicion suprema_ avec des appointements qui, pour si modestes qu'ils fussent, n'en parurent pas moins mirifiques au bravo.

Dire que don Centurion était tout dévoué à Barba Roja serait quelque peu exagérer. Une fois pour toutes, il s'était débarrassé de tout sentiment encombrant, et la reconnaissance était au nombre de ceux-là. Mais il était trop intelligent pour n'avoir pas compris que, tant qu'il ne se sentirait pas assez fort pour voler de ses propres ailes, il lui faudrait s'appuyer sur quelqu'un de puissant.

Ah! si quelqu'un de plus puissant s'était offert a l'employer, il n'eût pas hésité à lâcher et, au besoin, à trahir odieusement le confiant Barba Roja. Mais, comme nul ne songeait encore à se l'attacher, il restait momentanément foncièrement attaché à son cousin.

Tel était l'homme qui venait d'entrer chez Barba Roja au moment où le colosse vaincu tournait autour de sa chambre comme un fauve en cage.

--Eh bien? interrogea-t-il anxieusement.

Centurion haussa dédaigneusement les épaules et répondit d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, mais où perçait, malgré lui, une sourde irritation:

--Eh bien, c'était prévu! Monseigneur le grand inquisiteur, pour des raisons que je ne saisis pas, a jugé bon de le laisser échapper.

--Sang du Christ!... Que la fièvre maligne étrangle le damné prêtre qui s'avise de jouer à la générosité!... Si cet homme vit, je reste déshonoré, et je perds la confiance du roi et je n'ai plus qu'à me retirer dans quelque cloître et y crever de honte et de macération!...

Ces paroles jetèrent la consternation dans l'âme du dévoué Centurion. La disgrâce du dogue de Philippe II entraînait sa déconfiture à lui. Aussi, fut-ce très sincèrement qu'il répondit non sans quelque mélancolie:

--J'entends bien, mon cousin. Mais vous exagérez quelque peu, à mon sens. Sa Majesté ne peut raisonnablement vous faire un crime d'avoir trouvé votre maître. A bien considérer les choses, j'estime que, dans votre malheur, vous avez encore du bonheur.

--Comment cela?

--Sans doute. Il aurait pu se faire que vous fussiez tombé sur un Espagnol désireux de vous supplanter auprès du roi, et vous eussiez été irrémissiblement perdu. Au lieu de cela, vous avez eu la bonne fortune de tomber sur un Français, et, qui mieux est, sur un ennemi de Sa Majesté. Vous voilà bien tranquille: celui-là ne cherchera pas à prendre votre place...

--Peut-être as-tu raison, dit Barba Roja. Mais, n'importe, il me faut une vengeance.

--Oh! pour cela, dit Centurion sous le sourcil duquel jaillit une lueur fauve, je suis de votre avis. Et, si vous avez une dent contre le Français, j'en ai une aussi, et d'une belle longueur, je vous en réponds...

--Enfin, l'as-tu vu? Où est-il? Que fait-il?

--Il doit être maintenant rentré à son hôtel où je suppose qu'il se restaure. Je l'ai vu et je lui ai parlé. A telle enseigne qu'il m'a fait l'aumône...

--Tu l'as vu! gronda Barba Roja, et...

--Je vous entends, mon cousin, dit Centurion avec un sourire livide. S'il a échappé, croyez bien que ce n'est pas le fait de ma volonté. Il faut croire qu'une providence veille sur lui, car, comme j'allais lui enfoncer le poignard que voici entre les deux épaules, il s'est retourné à point nommé et, diable! nous connaissons tous deux la force redoutable du sire. Je n'ai pas demandé mon reste, j'ai filé vivement, et me voici.

Et, avec une explosion de joie sauvage, il reprit:

--Nous le tenons, mon cousin! Je cerne l'auberge et je le prends mort ou vif, dusse-je démolir la bicoque.

--Bon! grogna Barba Roja, c'est cela... Prends autant d'hommes qu'il en faudra et cours, je le voudrais déjà voir les tripes au vent... Quel malheur que le scélérat m'ait à moitié désarticulé le bras!... Je n'aurais laissé à personne le soin de mener à bien cette affaire...

--Pour ce qui est de mener à bien la chose, dit Centurion avec une joie frénétique, vous pouvez vous en rapporter à moi.

--Il t'a fort mal accommodé, toi aussi.

Centurion hocha doucement la tête et, avec un calme sinistrement résolu:

--Dieu aidant, j'espère lui rendre avec usure ce qu'il m'a fait, dit-il. Mais la question n'est pas là... Vous m'aviez donné l'ordre de rechercher et de vous amener cette petite Giralda, pour laquelle vous êtes féru d'amour. Je vous ai obéi comme je le devais, et ce n'est certes pas ma faute si je n'ai pas réussi. Or, grâce à l'intervention de ce Pardaillan, qui ne respecte rien, j'ai échoué et j'ai été désavoué par mes supérieurs... mieux, j'ai été puni pour avoir agi sans ordres... L'ordre venait de vous, mais, comme vous n'avez pas jugé à propos de me couvrir, pensant que vous aviez de bonnes raisons pour agir ainsi, je n'ai écouté que mon dévouement pour vous et je me suis tu, et j'ai accepté la punition sans murmurer.

--En effet, dit Barba Roja, plutôt gêné, j'avais des raisons toutes spéciales pour ne pas me mêler à cette affaire. Mais, comme il n'est pas juste que tu aies été puni par ma faute, prends ceci.

Ceci était une bourse qui parut sans doute convenablement garnie au dévoué Centurion, car il eut une grimace de jubilation et, tout en serrant précieusement la bourse sous ses loques de mendiant, il dit en souriant:

--Qui peut m'assurer, mon cousin, qu'il ne m'arrivera pas avec ce Pardaillan ce qui m'est arrivé avec la Giralda? Que je réussisse, comme je l'espère, ou que j'échoue, qui me dit que Mgr d'Espinosa ne se fâchera pas? Si mon action contrarie ses projets, c'en est fait de moi.

--Enfin, fit Barba Roja impatienté, explique-toi clairement. Que veux-tu?

--Je veux, dit froidement Centurion, un ordre écrit de votre main, à seule fin d'être complètement couvert en cas où ce que je vais entreprendre ne serait pas du goût de Mgr le grand inquisiteur.

--N'est-ce que cela? Que ne le disais-tu plus tôt! fit Barba Roja en se dirigeant vers un cabinet d'ébène.

Mais, après avoir ouvert le meuble, il s'arrêta et, considérant piteusement son bras en écharpe:

--Au fait, dit-il, comment veux-tu que je m'y prenne pour écrire avec mon bras malade?

--Ventre de veau! murmura Centurion désappointé, c'est vrai, j'avais oublié le bras malade. Et pourtant, reprit-il avec froideur, pourtant, je n'agirai pas sans un ordre écrit.

--Diable! fit Barba Roja perplexe, comment faire en ce cas?

Centurion parut réfléchir un instant et soudain:

--Ne pourriez-vous faire signer cet ordre au roi?

Barba Roja haussa ses larges épaules.

--Me vois-tu, fit-il du bout des lèvres, allant dire au roi: «Sire, vous plairait-il de signer l'ordre de meurtrir le sire de Pardaillan?»

Tout à coup, en coulant en dessous un coup d'oeil sur Barba Roja, Centurion dit d'un air détaché:

--Il y aurait bien un moyen... Un blanc-seing!...

--Oh! fit-il, comme tu y vas! Sais-tu que ceux que j'ai ici portent la signature du roi?

--Je le sais... C'est justement ce qu'il faut.

--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins on peut tuer?

--Cela n'en vaut que mieux.

--Sais-tu qu'avec un de ces parchemins, on peut échapper à toute sanction, on peut exiger main forte de toutes les autorités civiles ou religieuses?

L'oeil de Centurion eut une lueur aussitôt éteinte.

--Mon cousin, fit-il froidement, je vous ferai remarquer que le temps passe et qu'en tardant davantage nous courons le risque de trouver l'oiseau déniché.

Barba Roja eut un geste de fureur concentrée et, toujours hésitant, il murmura:

--Diable! un blanc-seing...

Alors, le voyant ébranlé. Centurion, de son air le plus indifférent:

--Au fait, vous avez peut-être raison. Somme toute, je ne suis pas pressé, moi. J'attendrai que vous soyez en état de me signer l'ordre...

--Barba Roja se décida brusquement...

--Me jures-tu de ne pas faire un mauvais usage de ce parchemin? fit-il.

--Eh! quel profit illicite voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi puisse tirer de ce méchant carré de parchemin? Si encore c'était un bon sur le Trésor, je comprendrais... Mais ça!...

Barba Roja ouvrit un tiroir secret du cabinet. Il y prit un des blancs-seings dont il disposait pour l'exécution des ordres secrets du roi et le tendit à Centurion en disant:

--Tiens! tu me rendras ceci après l'expédition.

Centurion prit le parchemin d'un air très détaché, mais, si Barba Roja avait pu discerner l'éclair de triomphe qui s'alluma dans l'oeil du familier, nul doute qu'il ne lui eût arraché le redoutable papier.

Centurion enfouit le précieux parchemin sous ses loques et, se dirigeant vers la porte, il s'écria:

--A bientôt, mon cousin. Je n'ai pas un instant à perdre et cependant il me faut aller changer ce costume.

Déjà, Centurion avait ouvert la porte, lorsque Barba Roja, avec une timidité étrange chez ce colosse, murmura:

--Cristobal!...

Centurion repoussa la porte et attendit. Mais, voyant que Barba Roja, très embarrassé, ne pouvait se résoudre à parler, il lui dit avec cette brusque familiarité qu'il ne se permettait que dans le tête-à-tête:

--Les moments sont précieux, l'homme peut nous échapper. Voyons, videz votre sac une bonne fois.

--Cette jeune fille, fit le colosse en rougissant.

--La Giralda?... Voilà donc où le bât vous blesse, railla Centurion narquois.

--Ne pourrais-tu... si l'occasion se présente... faire d'une pierre deux coups?... reprit Barba Roja.

--Cela se peut faire, dit Centurion avec un mince sourire, si toutefois la jeune fille est à l'auberge...

--Tu es un bon parent, Cristobal, fit Barba Roja, dont le visage s'éclaira. Si tu réussis, si tu me livres cette jeune fille, demande-moi tout ce que tu voudras!...

--Je n'aurai garde d'oublier la promesse, fit Centurion entre haut et bas.

Et tout haut:

--Je vais travailler de façon à satisfaire à la fois votre haine et votre amour.

Et, sur ces mots, il s'éclipsa.

XIX

LE SOUPER

Centurion se hâta de sortir du palais. Il exultait, le brave Centurion, et, en caressant sous ses haillons le blanc-seing qu'il venait d'arracher à la naïveté de Barba Roja, il répétait à chaque instant, comme s'il eût voulu se convaincre lui-même d'une chose qui lui paraissait incroyable:

«Je suis riche!... Enfin! je vais donc pouvoir déployer mes ailes et montrer ce dont je suis capable!»

Comme il traversait la place du Palais en faisant des rêves merveilleux, ce qui ne l'empêchait pourtant pas d'avoir l'oeil aux aguets, une ombre, surgie de derrière un pilier, se dressa soudain devant lui. Centurion s'arrêta et demanda à voix basse:

--Eh bien? L'homme?

--Il a été attaqué par quatre gentilshommes, presque à la porte de l'auberge. Il les a mis en fuite.

--A lui tout seul? demanda Centurion sur un ton d'incrédulité.

--Il lui est venu du secours. El Torero.

--Et maintenant?

--Il vient de se mettre à table avec El Torero et un grand diable qu'il a appelé Cervantes.

--Bon! je connais! Retourne à ton poste, et, s'il y a du nouveau, viens m'avertir à la maison des cyprès.

L'ombre s'éclipsa instantanément. Centurion reprit sa course dans la nuit, en se frottant les mains avec une jubilation intense.

A quelques dizaines de toises du Guadalquivir, dans un endroit désert, une maison solitaire se dissimulait, prudemment tapie au centre de massifs de palmiers, d'orangers, de citronniers et de fleurs aux subtils parfums. Tout autour de cette première barrière de fleurs et de verdure, une double rangée de cyprès géants dressaient leur sombre feuillage comme un rideau opaque. Le rideau de cyprès était entouré lui-même d'une muraille assez élevée qui gardait la mystérieuse demeure et la défendait contre toute intrusion intempestive.

Centurion s'en fut droit à une porte bâtarde percée dans la muraille. Il frappa d'une certaine façon et la porte s'ouvrit aussitôt. Il traversa le jardin en homme qui connaît son chemin, contourna la maison et, après avoir franchi les marches du perron monumental, il pénétra dans un vaste et somptueux vestibule.

Quatre laquais, revêtus d'une livrée de nuance discrète et très sobre d'ornements, semblaient monter la garde dans ce vestibule où le bachelier-bravo était sans doute attendu, car, sans qu'une parole fût prononcée, un des laquais souleva une lourde tenture de velours et l'introduisit dans un cabinet meublé avec un luxe d'une richesse inouïe.

Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il pénétrait dans ce cabinet, car le familier jeta à peine un regard distrait sur les splendeurs qui l'environnaient. Il était resté campé au milieu de la pièce.

Une apparition blanche surgit soudain d'une merveilleuse portière de brocart, soulevée par une main invisible, et s'avança d'un pas lent et majestueux.

C'était Fausta. Centurion se courba dans une révérence qui ressemblait à un agenouillement.

--Parlez, maître Centurion, dit Fausta sans paraître remarquer l'étrange costume du personnage.

--Madame, dit Centurion, toujours courbé, j'ai le blanc-seing.

--Donnez, dit Fausta sans manifester la moindre émotion.

Centurion tendit le parchemin que venait de lui confier Barba Roja.

Fausta le prit, l'étudia attentivement et demeura un long moment rêveuse. Enfin, elle plia le parchemin, le mit dans son sein et, toujours impassible, de son pas lent et un peu théâtral, elle alla s'asseoir devant une table et traça quelques lignes de sa fine écriture sur un parchemin qu'elle tendit au familier en disant:

--Quand vous voudrez, vous passerez à ma maison de la ville, et, sur le vu de ce bon, mon intendant vous remettra les vingt mille livres promises.

Centurion saisit le bon d'une main frémissante et le parcourut d'un coup d'oeil.