Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 13

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Enfin, sa tête en feu un peu rafraîchie par l'air frais du soir--la nuit commençait à tomber--ayant retrouvé un peu de sang-froid, il escalada lestement la fosse et, à pas rudes et allongés, avec cette foudroyante rapidité de décision qu'il avait dans l'action, il se dirigea droit vers une porte dérobée située juste en face de lui.

Arrivé devant la porte, il tira sa rapière et brusquement il ouvrit. La porte donnait sur une cour occupée militairement par une compagnie d'hommes d'armes...

Pardaillan fit résolument deux pas en avant. Tout de suite il se heurta à l'officier de garde commandant la troupe, lequel, en le voyant, s'écria d'un air étonné:

--Monsieur de Pardaillan! D'où sortez-vous donc?

Pardaillan entendit-il ou n'entendit-il pas? Il ne comprit qu'une chose: c'est que l'officier ne cherchait pas à lui barrer le passage.

--Par où sort-on? répondit-il.

Au reste, sans attendre la réponse, il tourna à droite, au hasard, sans savoir, et s'éloigna à grands pas.

L'officier cria à son tour:

--Eh! monsieur de Pardaillan! pas par là!

Et, comme le chevalier continuait son chemin sans se tourner, sans se détourner d'un pouce, l'officier courut après lui, le saisit par le bras et dit, très poliment:

--Vous vous trompez, monsieur de Pardaillan, ce n'est pas par là qu'on sort... c'est par ici.

-Et, du doigt, il désignait la direction opposée.

--Vous dites, monsieur? hoqueta Pardaillan stupide d'effarement, ne sachant s'il rêvait où s'il était éveillé.

L'officier répondit paisiblement:

--Vous m'avez fait l'honneur de me demander où était la sortie. Je vous fais remarquer que vous vous trompez... La sortie est à gauche et non à droite.

--Ah! ça, monsieur, gronda Pardaillan qui se sentait devenir fou, vous n'êtes donc pas là pour m'arrêter?

--Quelle plaisanterie, monsieur, fit l'officier en souriant. J'ai, il est vrai, reçu l'ordre d'arrêter quiconque se présentera devant moi. Mais cet ordre ne concerne pas M. de Pardaillan!

Le chevalier regarda l'officier jusqu'au fond des yeux. Il vit qu'il était de bonne foi. Il rengaina aussitôt et, saluant à son tour l'homme qui lui parlait:

--Excusez-moi, monsieur, fit-il doucement, je crois que j'ai pris la fièvre... là... dans ces couloirs.

--Cela se voit, dit l'officier toujours souriant.

A ce moment, une voix, qu'il reconnut aussitôt, dit avec calme:

--Ne vous avais-je pas donné ma parole que vous pourriez sortir comme vous étiez entré?

--Espinosa! gronda Pardaillan. Mais d'où sort-il?

Le grand inquisiteur, en effet, paraissait avoir surgi de terre. Pardaillan s'approcha d'Espinosa jusqu'à le toucher et, les yeux flamboyants, avec ce calme glacial qui, chez lui, était l'indice d'une colère blanche réfrénée à force de volonté, il lui dit en plein visage:

--Vous arrivez à propos, monsieur! Il me semble que nous avons un compte à régler!

Espinosa ne broncha pas. Avec ce calme imperturbable qui lui était particulier, il reprit paisiblement:

--Si vous ne m'aviez pas fait l'injure de douter de cette parole, si vous aviez passé avec confiance au milieu des troupes, vous n'auriez pas vécu ces quelques heures de transes mortelles. C'est une leçon que j'ai voulu vous donner, monsieur. En même temps, c'est un avertissement. Rappelez-vous que, quoi que vous fassiez, quelles que soient les apparences, vous serez, dans cette ville immense, en mon pouvoir et dans ma main, comme vous l'avez été dans ce palais.

Et, avec un accent où perçait, comme malgré lui, une sorte d'intérêt:

--Croyez-moi, monsieur de Pardaillan, vous êtes l'homme des luttes épiques sous le soleil éclatant, face à face et les yeux dans les yeux. Rentrez chez vous, en France, monsieur de Pardaillan; ici vous serez broyé, et vraiment j'en aurais du regret, car vous êtes un brave.

Pardaillan allait répliquer vertement. Déjà Espinosa avait disparu sans qu'il eût discerné par où ni comment.

XVII

OU BUSSI-LECLERC VERSE DES LARMES

Pardaillan était entré dans le palais à neuf heures du matin. Quand il sortit, la nuit était venue.

Comme on était en été, à une époque où les jours sont encore longs, il calcula mentalement qu'il avait dû passer de huit à neuf heures à errer dans les couloirs et les souterrains dont trois ou quatre dans le cercueil.

«Je voudrais bien voir la figure que ferait M. Espinosa si on lui infligeait pareil supplice, maugréa-t-il en s'éloignant. La nasse métallique où m'enferma, l'an passé, la douce Fausta, comparée au se jour que je viens de faire, était un lieu de délices. Cordieu! l'horrible invention! Comment ne suis-je pas devenu fou?»

Il était livide, avec quelque chose de hagard au fond des prunelles, et il marchait en titubant comme un homme ivre.

Et, tout en se hâtant par les rues désertes et obscures, car la nuit était tout à fait venue, il bougonnait:

«C'est la faim qui m'affaiblit et me fait tituber ainsi. Maître Manuel, la perle des hôteliers d'Espagne, n'aura, je crois, jamais assez de provisions dans son auberge de la Tour pour apaiser ma fringale.»

Et il rédigeait mentalement un de ces menus à faire reculer Gargantua lui-même.

Si Pardaillan eût été moins affamé, moins déprimé physiquement, il se fût sans doute aperçu que, depuis sa sortie du palais, quatre ombres s'étaient attachées à ses pas et le suivaient à distance respectueuse avec une patience inlassable. Mais il ne rêvait pour le moment que ripaille et beuverie.

Si le chevalier ne remarqua rien, nous qui savons, nous avons pour devoir de renseigner le lecteur, et c'est pourquoi nous le prions de revenir quelques heures en arrière, au moment où Bussi-Leclerc quittait Fausta, bien décidé à occire Pardaillan.

Bussi-Leclerc était un maître en fait d'armes dont la réputation était solidement établie par plus de vingt duels où il avait toujours blessé ou tué son homme...

Cette réputation de maître invincible, c'était l'orgueil, la gloire, l'honneur de Bussi-Leclerc. Il y tenait plus qu'à tout. Pour maintenir intacte cette réputation, il eût sans hésiter sacrifié sa fortune, sa situation politique, sa vie et son honneur même. Or, cette réputation avait lamentablement sombré le jour où Pardaillan l'avait, comme en se jouant, désarmé devant témoins.

Désarmé! lui! Bussi-Leclerc l'invincible! Désarmé à plusieurs reprises! Il en avait pleuré de rage.

Cette mésaventure lui avait été d'autant plus douloureuse qu'à la suite de cette rencontre--la quatrième--qu'il était venu chercher si loin, il avait dû s'avouer à lui-même que jamais il n'arriverait à toucher ce diable d'homme qui, par surcroît, se faisait un malin plaisir de le ménager.

Pardaillan, c'était donc le déshonneur vivant de Bussi lui-même.

«Or, puisque Pardaillan--et que la foudre m'écrase à l'instant même si je sais pourquoi!--s'obstine à ne pas me meurtrir, il faut bien que ce soit moi qui le meurtrisse! rageait Bussi-Leclerc, en arpentant à grands pas sa chambre. Tête et ventre! mort du diable! il faudra que j'en arrive là, moi, Bussi!»

Bussi-Leclerc était un bretteur, un spadassin, un homme sans foi ni loi... mais il n'était pas un assassin!

Et c'était la pensée d'un assassinat qu'il traduisait par ces mots: «en arriver là», c'était cela qui l'enrageait, qui le faisait verdir de honte.

«Et pourtant, songeait-il en sacrant, pourtant je ne vois pas d'autre moyen.»

Et, peu à peu, cette idée d'un assassinat, contre laquelle il se révoltait, s'insinuait en lui. Il avait beau la chasser, elle revenait, tenace, tant et si bien qu'il finit par s'écrier:

«Eh bien, soit! descendons jusque-là s'il le faut!... Aussi bien, il ne m'est plus possible de continuer à vivre ainsi, et, tant que cet homme vivra, la pensée de mon déshonneur m'assassinera de rage! Allons!...»

En maugréant toutes sortes de jurons et de malédictions, il s'en fut chercher les trois ordinaires qu'il emmena incontinent.

Il était environ sept heures du soir lorsqu'ils arrivèrent à l'Alcazar, où Bussi s'informa.

--Je ne crois pas que M. l'ambassadeur de S. M. le roi de Navarre soit sorti, lui répondit l'officier qu'il interrogeait.

Bussi eut un tressaillement de joie, et il songea.

«Aurais-je cette bonne fortune de trouver la besogne faite. Si pourtant le maudit Pardaillan était proprement occis dans quelque recoin du palais!... Je n'en serais pas réduit à un assassinat, moi, Bussi!»

Frémissant d'espoir, il entraîna ses trois compagnons. Tous quatre se blottirent dans une encoignure de la place qu'on appelle aujourd'hui «plaza del Triumfo», et ils attendirent. Leur attente ne fut pas longue. Un peu avant huit heures, Bussi-Leclerc eut le chagrin de voir Pardaillan bien vivant traverser la place en titubant, ce qui arracha une imprécation à Bussi qui grinça.

«Par les tripes de messire Satan! non seulement ce papelard d'Espinosa l'a laissé échapper, mais encore il me semble qu'il l'a traité magnifiquement, car l'infernal Pardaillan me paraît avoir bu copieusement!»

Ils lui laissèrent prudemment prendre une certaine avance, puis ils se lancèrent à sa poursuite, se glissant le long des maisons, se faufilant sous les arcades.

Cependant, sans se douter de la poursuite dont il était l'objet, le chevalier s'était engagé sur les quais, lieu propice, s'il en fût, à l'exécution d'un mauvais coup. On eût pu croire qu'il cherchait à faciliter la besogne des assassins. La vérité est que, nouveau venu dans la ville, ne connaissant que ce chemin, Pardaillan, avec son habituelle insouciance du danger, n'avait pas cru devoir se mettre à la recherche d'un chemin plus sûr.

Or, comme il allait d'un pas qui se faisait plus ferme et plus assuré le long des quais encombres et déserts, une ombre, surgie d'un coin d'ombre, se dressa devant lui, et une voix glapit lamentablement:

--_Por Christo crucificado, une limosna!_ (La charité, au nom du Christ crucifié!)

Tout autre que Pardaillan, à pareille heure et en pareil lieu, se fût prudemment écarté. Mais Pardaillan, en général, n'avait pas les idées préconçues de tout le monde. Il se fouilla donc vivement. Mais, ce faisant, par une habitude devenue chez lui comme une seconde nature, il étudiait d'un coup d'oeil pénétrant la physionomie du mendiant nocturne.

Ce mendiant, quoiqu'il se tînt courbé humblement, paraissait taillé en athlète. Il était couvert de haillons sordides. Une rude tignasse lui couvrait le front, cependant que le bas du visage était enfoui sous une épaisse barbe noire, inculte.

Il sembla au chevalier qu'il avait déjà vu quelque part ces yeux fuyants. Mais ce ne fut qu'une impression vague et fugitive. Cette physionomie rébarbative lui parut complètement inconnue de lui et il tendit une pièce d'or au mendiant ébloui qui se courba jusqu'à terre en égrenant tout son chapelet de bénédictions.

Pardaillan, son obole donnée, passa avec un geste de vague compassion. Dès que le chevalier eut tourné le dos, le mendiant se redressa brusquement.

Sa face humble et implorante, l'instant d'avant, paraissait maintenant terrible. Ses yeux étincelaient d'une joie sauvage et ses lèvres avaient ce rictus d'un fauve couvant sa proie. Son bras se leva dans un geste foudroyant, et une lame courte jeta dans la nuit une lueur blafarde.

Les quatre assassins à la piste virent le geste imprévu--geste mortel--du mendiant. Ils s'immobilisèrent, se tapirent dans l'ombre, témoins muets et haletants du meurtre qui allait s'accomplir sous leurs yeux. Et Bussi-Leclerc, dans un accès de joie délirante, hoqueta:

--Mort du diable! s'il nous débarrasse du Pardaillan, la fortune de ce mendiant est faite!

Au même instant, le chevalier pensait:

«Où diable ai-je vu ces yeux-là?... Et cette voix!... Il me semble l'avoir entendue déjà...»

Et, machinalement, il se retourna.

Le bras armé du mendiant ne retomba pas, il se courba plus bas que jamais et nasilla éperdument:

--Muchas gracias señor! (Grand merci, seigneur!)

Pardaillan n'avait rien remarqué. Il reprit sa route en haussant les épaules et murmura à part lui:

«Bah! tous ces mendiants se ressemblent ici!»

Bussi-Leclerc, lui, eut un juron furieux et gronda:

«Brute!... Il le laisse échapper!»

Et, toujours suivi des trois ordinaires, il reprit sa chasse, résolu à faire payer la déconvenue qu'il venait d'éprouver par une magistrale correction appliquée en passant au trop maladroit mendiant.

Mais il eut beau regarder et chercher dans l'ombre, le mendiant avait disparu comme par enchantement.

Pendant ce temps, Pardaillan avait dépassé la Tour de l'Or et s'était engagé dans la rue étroite et sombre où était située l'auberge de la Tour, dont il apercevait, non loin de là, le perron, faiblement éclairé.

«Il faut en finir!» grogna Bussi-Leclerc au paroxysme de la rage.

Pardaillan avançait insoucieusement. Derrière lui, Bussi, la dague au poing, allait d'un pas souple et silencieux. Quelques pas encore le séparaient de l'homme qu'il haïssait. Il se ramassa sur lui-même et, la dague levée, il franchit d'un bond la distance en rugissant:

--Enfin! je te tiens!

A cet instant précis, une voix jeune et vibrante cria dans le silence de la nuit:

--A vous, monsieur de Pardaillan! Prenez garde!.

Au même moment Bussi-Leclerc reçut une violente bourrade qui le fit trébucher dans son élan. Quant à Pardaillan, il s'était jeté brusquement de côté, en sorte que le coup, au lieu de l'atteindre entre les épaules, ne fit que l'effleurer au bras.

En même temps, un homme jeune se plaçait au côté du chevalier et le couvrait de sa rapière. Pardaillan reconnut aussitôt cet intrépide défenseur. Il eut un sourire moitié attendri et moitié railleur, et murmura en dégainant, sans se presser:

--Don César!

El Torero, car c'était bien lui qui venait d'arriver si fort à propos pour détourner le coup de poignard de Bussi, demanda avec une anxiété qui toucha profondément le chevalier:

--Vous n'êtes pas blessé, monsieur?

--Non, mon enfant, rassurez-vous!

Pendant ce bref dialogue, Montsery, Chalabre et Sainte-Maline, qui s'étaient laissé distancer par Bussi, accouraient l'épée haute. Bussi-Leclerc lui-même qui, emporté par son élan, était allé rouler sur les cailloux, se relevait en sacrant comme un païen et tous quatre, ils chargèrent avec ensemble.

Pardaillan avait, du premier coup d'oeil, reconnu à qui il avait affaire, et, en voyant les quatre charger, il dit tranquillement à don César:

--Adossons-nous contre cette maison... Ces braves ne seront pas tentés de nous prendre par-derrière.

La manoeuvre s'accomplit avec promptitude et décision et, lorsque les quatre foncèrent, ils trouvèrent deux pointes longues et acérées qui les reçurent sans faiblir.

Les choses se trouvaient changées, tout au désavantage des trois ordinaires et de Bussi, écumant. L'intervention soudaine et imprévue de don César faisait avorter piteusement leur coup.

En effet, les séides de Fausta n'ignoraient pas que Pardaillan, à lui seul, était parfaitement de force à les battre tous les quatre réunis. Ils savaient qu'ils ne pouvaient l'avoir que par coup de traîtrise.

Or, non seulement Pardaillan était maintenant sur ses gardes et leur faisait face avec sa vigueur accoutumée, mais encore, pour comble, voici qu'un inconnu venait bravement seconder les efforts de celui qu'ils croyaient tenir. Et le pis est que cet inconnu paraissait manier son épée avec une maîtrise incontestable.

Ces réflexions, plutôt mélancoliques, traversèrent comme un éclair le cerveau des quatre compagnons. Néanmoins, comme ils étaient braves, pas un instant la pensée ne leur vint d'abandonner la partie et ils attaquèrent fougueusement, résolus à se tirer très honorablement de ce mauvais pas ou à y laisser leur peau.

Cependant, de sa voix railleuse, Pardaillan disait:

--Bonsoir, messieurs!... Vous voulez donc me meurtrir un peu?

--Monsieur, fit Sainte-Maline en lui portant un coup droit, d'ailleurs paré avec une remarquable aisance, nous vous avons averti ce matin.

--C'est juste, monsieur, reprit Pardaillan, cette fois sans nulle raillerie, je me souviens... Je me souviens même si bien que, vous le voyez, je ne peux me résoudre à toucher des gentilshommes qui se sont comportés si galamment avec moi ce matin même.

En effet, chose incroyable, qui stupéfiait don César et faisait hurler Bussi, rouge de honte, Pardaillan ne rendait aucun coup. Il avait l'oeil à tout; son épée, qui paraissait animée d'une vie intelligente, se trouvait partout à la fois, mais c'était pour parer comme en se jouant et non pour attaquer. Et cela ne lui suffisait pas encore; après s'être rendu compte que don César était un second digne de lui, il lui disait de sa voix mordante:

--Cher ami, faites comme moi, ménagez ces messieurs, ce sont de braves gentilshommes.

Et le toréador, maintenant amusé, faisait comme lui, se contentait de parer, couvert d'ailleurs par l'épée étincelante et magique du chevalier qui trouvait moyen de parer même les coups destinés à son second qui, sans lui, eût été touché à deux reprises différentes.

Et Pardaillan ne disait pas un mot à Bussi. Il ne paraissait pas même l'avoir vu.

Ils étaient près du patio de l'auberge. Au bruit, la porte s'était ouverte. Cervantes était apparu dans l'entrebâillement. Il avait mis tout de suite l'épée à la main et avait voulu se ranger auprès de ses deux amis, mais le chevalier l'avait cloué sur place en disant paisiblement:

--Ne bougez pas, cher ami... Ces messieurs seront tôt lassés.

Et Cervantes, qui commençait à connaître Pardaillan, n'avait pas bougé. Mais il gardait l'épée à la main, prêt à intervenir à la moindre défaillance.

Et, à la lueur de la lune. Manuel, l'hôtelier, et des consommateurs accourus derrière Cervantes, assistèrent effarés à ce spectacle fantastique de deux hommes--d'un seul homme eût-on aussi bien pu dire, tant l'épée de Pardaillan se multipliait,--tenant tête à quatre forcenés, hurlant, jurant, sacrant, bondissant, frappant à droite, à gauche, de la pointe, du revers, des coups furieux, imperturbablement parés, jamais rendus.

Et, s'adressant à Chalabre, Sainte-Maline et Montsery:

--Messieurs, disait Pardaillan, de sa voix paisible, quand vous serez fatigués, nous arrêterons. Remarquez que je pourrais en finir tout de suite en vous désarmant l'un après l'autre. Mais ceci est une honte que je ne veux pas infliger à de galants hommes tels que vous.

Il faut dire, pour être juste, que les trois ordinaires, en continuant cet étrange combat, avaient compté que Pardaillan finirait par se piquer au jeu et rendrait enfin coup pour coup. Dès qu'ils virent qu'ils s'étaient trompés et que leurs adversaires s'obstinaient, leur ardeur se refroidit considérablement, et bientôt Montsery, qui, étant le plus jeune, était toujours le plus primesautier dans ses mouvements, abaissa son épée en disant:

--Mortdiable! je ne saurais continuer la lutte dans ces conditions.

Et il rengaina sans attendre l'assentiment de ses compagnons. Comme s'ils n'eussent attendu que ce signe, Chalabre et Sainte-Maline firent de même.

Pardaillan attendait sans doute ce geste, car il répondit gravement:

--C'est bien, messieurs.

Alors, alors seulement, il parut apercevoir Bussi qui ne désarmait pas, lui, et, écartant d'un geste don César, il marcha droit à l'ancien gouverneur de la Bastille. Et, tandis qu'il avançait avec un calme terrible, parant toujours, Bussi reculait. Et, en reculant, Bussi, les yeux exorbités fixés sur les yeux de Pardaillan, y lisait le sort qui l'attendait, et, dans son esprit en délire, il clama:

--Ça y est!... Il va me désarmer encore... toujours!...

Et cela lui parut inéluctable. Il comprit si bien que rien au monde ne saurait lui épargner cette dernière humiliation qu'il sentit son cerveau chavirer. Brusquement, il baissa la pointe de sa rapière et râla dans un sanglot atroce:

--Pas ça! pas ça!... Tout, hormis ça!...

Alors, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, qui n'aimaient pas Bussi-Leclerc, mais du moins rendaient hommage à sa bravoure, virent avec une émotion poignante le spadassin jeter lui-même son épée derrière lui et se ruer tête baissée sur la pointe de la lame de Pardaillan, en hurlant désespérément:

--Tue-moi!... Mais tue-moi donc!

Si Pardaillan n'avait écarté précipitamment son fer, c'en était fait de Bussi-Leclerc.

Alors, voyant que Pardaillan dédaignait de le frapper, Bussi-Leclerc, comme un fou, s'arracha les cheveux, se meurtrit la figure à coups d'ongles en criant:

--Oh! démon! il ne me tuera pas!...

Pardaillan s'approcha de lui et, avec un accent où il y avait plus de tristesse que de colère:

--Je ne vous tuerai pas, Leclerc, et pourtant j'en aurais le droit... A chacune de nos rencontres, vous avez voulu me tuer. Moi, j'ai toujours agi sans haine avec vous... Je me suis contenté de parer vos coups et de vous désarmer, ce que vous ne pouvez me pardonner. Je vous ai connu geôlier et j'ai été votre prisonnier. Je vous ai vu sbire et vous avez voulu me faire arrêter, sachant que ma tête était mise à prix. Aujourd'hui, vous avez descendu un échelon de plus dans l'ignominie et vous avez voulu m'assassiner, lâchement, par-derrière! Oui, certes, j'aurai le droit de vous tuer, Jean Leclerc! Mais ce serait vraiment trop simple... et, au surplus, je ne suis pas un assassin, moi! Mais, pour tant de férocité, unie à tant de félonie contre moi, qui ne vous avais jamais rien fait... si ce n'est d'exercer vos jambes... j'ai droit à plus et à mieux que le coup de dague que vous implorez. Or, ma vengeance, la voici: je vous fais grâce, Leclerc!... Mais, sachez-le bien, si vous aviez eu le courage d'affronter mon fer, si vous m'aviez combattu loyalement, vaillamment, comme un gentilhomme, cette fois-ci, je ne vous eusse pas désarmé et peut-être même vous eusse-je fait la grâce de vous toucher... Mais vous vous êtes désarmé vous-même, Leclerc, vous vous êtes dégradé vous-même... Restez donc ce que vous avez voulu être.

Pardaillan aurait pu continuer longtemps sur ce ton, mais Bussi-Leclerc en avait entendu plus qu'il n'en pouvait supporter. Bussi-Leclerc, qui s'était jeté courageusement sur le fer de Pardaillan, ne put endurer plus longtemps le supplice de ces injures débitées posément, d'une voix presque apitoyée. Il prit sa tête à deux mains, et, se martelant le front à coups de poing furieux, il s'enfuit en hurlant comme un chien qui hurle à la mort.

Quand il eut disparu, Pardaillan, se tournant vers les trois ordinaires, pâles et raides d'émotion, continua:

--Messieurs, parce que, me croyant en fâcheuse posture, vous avez eu, ce matin, la généreuse pensée de m'offrir vos services, je n'ai pas voulu, ce soir, vous traiter en ennemis et vous tuer, ainsi que je pouvais le faire. Mais, ajouta-t-il d'un ton plus rude et en fronçant le sourcil, mais n'oubliez pas que je me crois dégagé envers vous maintenant... Evitez, messieurs, de vous heurter à moi...

Les témoins de cette scène écoutaient avec un ébahissement profond cet homme extraordinaire qui, attaqué à l'improviste par trois braves, lesquels ne paraissaient certes pas manchots, osait leur dire en face, sans forfanterie, qu'il n'avait pas voulu les tuer. Et, ce qui redoubla leur ébahissement, ce fut de voir ces trois braves accepter ces paroles sans protester, car ils se contentèrent de saluer gracieusement.

--Au revoir, monsieur de Pardaillan!

--A vous revoir, messieurs, répondit Pardaillan, toujours grave.

Chalabre, Sainte-Maline et Montsery se prirent par le bras et s'éloignèrent en riant très fort, en plaisantant tout haut, ainsi qu'il était de bon ton pour des mignons.

Pardaillan, demeuré immobile, bientôt n'entendit plus rien. Alors il poussa un soupir mélancolique, haussa les épaules et, prenant le bras de don César:

--Allons souper, dit-il en l'entraînant vers l'auberge. Il me semble que vous devez avoir faim.

XVIII

DON CRISTOBAL CENTURION

Comme bien on pense, Pardaillan trouva l'hôtellerie sens dessus dessous. Manuel, l'hôtelier, Juana, sa fille, les servantes, tout ce monde, au bruit de la bataille, s'était empressé d'accourir et avait assisté à toute la scène.