Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue
Chapter 28
L'officier jeta un regard d'étonnement sur Pardaillan et sortit. Bientôt, un soldat entra, déposa sur la table une bouteille et deux verres, puis disparut. Le Béarnais saisit lui-même la bouteille et, remplit les deux verres.
--Que pensez-vous, monsieur? demanda le roi.
--Que, si Votre Majesté est coutumière de cette simplicité royale, votre fortune est assurée, sire.
--Il serait temps que je fisse fortune, ventre-saint-gris! A votre santé, monsieur!
--A la vôtre, sire! dit Pardaillan.
--Fameux! dit le roi en claquant la langue, mais nous avons mieux aux environs de Nérac.
--J'en doute, sire, dit Pardaillan avec flegme; les vins de votre Midi sont jaunes, épais, et de lourde fumée au cerveau; ce petit Saumur tout pétillant et mousseux est une merveille... le vrai vin de France, sire!
--Ah! oui... un vin français! fit le Béarnais avec un sourire. Un vin qui ne sera jamais à moi!
--Il ne tient qu'à vous, sire!
--Et comment?... Voyons, vous êtes un hardi compère, à tel point que vous pouvez vous vanter d'avoir étonné le Béarnais. Parlez donc franchement. Si loin qu'aille votre franchise, ajouta-t-il, l'ombre de Jeanne d'Albret vous couvrirait. Ainsi donc, quelle est cette proposition?
--Sire, dit Pardaillan, je vous apporte la couronne de France et le droit d'attacher à vos domaines les vignobles de Saumur qui sont bien supérieurs à ceux de Nérac.
XLIII
DEUX DYNASTIES EN PRÉSENCE
--Expliquez-vous, monsieur, dit le Béarnais lorsqu'il fut un peu revenu de la stupeur que les derniers mots de Pardaillan lui avaient causée.
--Sire, dit Pardaillan, l'explication sera courte. Vous avez une armée assez forte par le nombre et par l'enthousiasme de vos soldats. Sûrement, ces officiers et ces soldats déguenillés sont capables de se faire tuer jusqu'au dernier à cause de votre panache blanc. Mais ils ne sont pas capables de vous conquérir le royaume de France, ou, l'ayant conquis, de vous le garder.
--Pourquoi, monsieur?...
--Parce qu'une armée telle que la vôtre peut détruire une armée, celle de Henri III, par exemple, puis une autre armée, celle de M. de Mayenne, puis d'autres armées encore. Mais, plus elle en détruira, plus il y en aura à détruire. Si bien qu'à la fin il ne vous restera plus de soldats, à moins que vous ne détruisiez jusqu'au dernier paysan de France, et, alors, sur quoi régnerez-vous?
--Mais pourquoi? Pourquoi, monsieur?
--Parce que vous vous heurtez à une passion, à la plus terrible, à la plus irréductible des passions: la passion religieuse.
Le Béarnais poussa un soupir et baissa la tête.
--Je crois, reprit Pardaillan, que Votre Majesté m'a compris.
--C'est d'une politique simple et large comme toute politique de vérité. Jamais je ne régnerai en France.
--Si fait, sire, vous régnerez, mais à deux conditions. La première: Henri de Valois représente en France un principe. On pourra tuer le roi, mais le principe a encore la vie dure. Même si on le découronne, la parole du roi de France aura force de loi pour une foule de seigneurs et de bourgeois disséminés un peu partout sur la surface du royaume. Si Henri III déclare que vous êtes apte à lui succéder, s'il vous désigne, demain, sire, la moitié de la France sera pour vous.
--Monsieur, dit le Béarnais qui se leva et se promena avec agitation, vous m'expliquez avec une aveuglante clarté des choses que je me suis dites mille fois avec des réticences. Mais enfin, pour que Valois me désigne, que faudrait-il faire?
--Profiter de sa situation embarrassée pour lui offrir une aide spontanée: aller le trouver et lui dire: «Mon frère, vous êtes malheureux, je viens à votre secours; vous n'avez pas de soldats, je vous amène les miens.
--Et vous croyez que le roi de France accueillerait une telle ouverture? Monsieur, soyez franc. Oui ou non, venez-vous de la part de Henri III?
--Sire, dit Pardaillan, je viens de ma part, et c'est bien assez. Mais je réponds que le roi de France vous accueillera, et que, dans sa joie, il vous désignera pour son successeur... et Henri III, sire, est bien malade.
--Oh! si j'en étais sûr, murmura le Béarnais.
--Sire, je m'engage à vous accompagner jusqu'auprès de Henri III. Si vos offres sont repoussées, je consens à être passé par les armes!
--Soit!... Eh bien, supposons la chose faite. Me voici l'allié du roi de France. Il me désigne. Il meurt. J'ai pour moi la moitié de la France, comme vous disiez. Mais l'autre moitié! Devrai-je donc passer ma vie à faire la guerre civile?
--La guerre civile cessera quand l'autre moitié de la France vous acceptera; et cette deuxième moitié vous acceptera quand vous voudrez, fit tranquille ment le chevalier.
--Comment! comment! s'écria le Béarnais avec impétuosité.
--Sire, quand vous aurez été proclamé roi de France, quand vous aurez la moitié de la France pour vous, quand vous aurez bien constaté que la guerre civile n'avance pas vos affaires, alors, sire, vous vous ferez catholique.
--Jamais! dit le Béarnais, avec plus de force apparente que de conviction réelle: Renoncer à la religion de mes pères!...
--Pour assurer une couronne à vos enfants!
--Capituler ainsi devant ces Parisiens!...
--Eh! sire! Paris vaut bien une messe!
--Ventre-saint-gris! fit le Béarnais en éclatant de rire. Je répéterai le mot!...
--Quand vous irez à Notre-Dame!...
--Chut!... Ne parlons pas de cela... Parlons des secours que je puis porter à Henri III.
«Bon! pensa Pardaillan. Il est déjà converti. Et dire que le dernier garde d'écurie de ce roi se ferait hacher menu plutôt que de renoncer à la religion de ses pères, comme il disait!»
--Monsieur, reprit le roi, vous êtes mon hôte pour quelques jours. Je vais expédier M. d'Aubigné au camp du roi de France.
--Bon!... Il me garde prisonnier. Mais je m'en irai si je veux... Oui, mais je veux voir la fin de la comédie. Sire, ajouta tout haut Pardaillan, j'accepte l'hospitalité que Votre Majesté veut bien m'offrir jusqu'au moment où elle se sera entendue avec l'autre Majesté...
Une heure plus tard. Agrippa d'Aubigné partait pour le camp de Henri III, porteur des propositions d'alliance du Béarnais. Le lendemain soir, il était de retour et apportait la réponse de Valois: le roi de France donnait rendez-vous au roi de Navarre au château de Plessy-lès-Tours.
La nouvelle se répandit aussitôt dans le camp huguenot. Le Béarnais prit immédiatement ses dispositions. Il annonça qu'il partirait avec vingt officiers et cent hommes d'armes. Le reste de l'armée suivrait sans se hâter. Le roi, le lendemain, partit avec la faible escorte qu'il avait indiquée, tandis que son armée s'ébranlait lentement. Pardaillan trottait parmi les officiers du roi. Le roi, parfois, l'appelait près de lui et l'interrogeait.
Lorsqu'on arriva devant le château de Plessis, on vit que toute l'armée de Henri III était campée là.
Henri III attendait dans le jardin, vêtu d'un magnifique costume de satin blanc, portant au cou le grand collier de l'ordre dont il était le fondateur, appuyant sa main sur une poignée d'épée toute constellée de diamants, et les épaules couvertes d'un court manteau de soie cerise. Derrière lui, sur quinze ou vingt rangs de profondeur, ses courtisans et ses officiers, revêtus de leurs habits de cérémonie, lui formaient un cadre d'une splendeur étrange. En arrière de cette masse de costumes chatoyants, à gauche et à droite, un double rang de hallebardiers en costume de cour, majestueux et imposants, fermaient trois côtés d'un grand carre dont un seul était ouvert. Enfin, derrière les hallebardiers, trois régiments en tenue de campagne: au fond, les arquebusiers; à droite et à gauche, les pertuisaniers. Au milieu de cette énorme mise en scène que contemplait la foule, Henri III, seul dans un espace vide, attendait immobile.
Le Béarnais s'avança, suivi de son escorte de trois hommes poussiéreux de la route qu'ils venaient de faire. D'un geste, il arrêta ses trois compagnons, et s'avança seul.
Un silence de plomb s'abattit sur toute cette cour et sur le peuple attentif, lorsque le Béarnais s'arrêta à trois pas de Henri III, tout seul, avec son vieux pourpoint usé, son chapeau gris orné d'une médaille, ses bottes aux semelles éculées, aux éperons rouillés.
Brusquement, le Béarnais ouvrit ses bras. Henri de Valois, la poitrine oppressée, fit trois pas rapides et s'y jeta en murmurant:
--Mon frère! Ah! mon frère!... je suis bien malheureux!...
A ce spectacle, un frémissement prolongé parcourut les rangs de la cour et des soldats, gagna le peuple, s'accentua comme le bruit des feuilles quand vient le coup de vent, monta, gonfla et, soudain, tandis que toutes les têtes se découvraient, éclata une immense acclamation: «Vive le Roi!...» Et alors, à ce cri qu'il n'avait pas entendu depuis bien longtemps, Henri III se mit à pleurer.
--Eh! ventre-saint-gris! fit joyeusement le roi de Navarre, prenez courage, mon frère! Avec l'aide de mes montagnards, je vous ramènerai dans Paris, jusque dans votre Louvre.
L'alliance était consommée; cette alliance devait conduire le Béarnais sur le trône et instaurer la dynastie des Bourbons.
Trois jours plus tard, les deux armées combinées marchaient ensemble, repoussaient à Tours les troupes de Mayenne, marchaient sur Paris, et établissaient leurs quartiers depuis Saint-Cloud jusqu'à Vaugirard. Paris, terrifié de ces succès foudroyants, allait succomber...
XLIV
JACQUES CLÉMENT
Pardaillan avait suivi jusqu'à Saint-Cloud les alliés en spectateur indépendant et curieux d'examiner quelque temps le résultat d'une alliance qui était son oeuvre.
Mais c'est en vain que le Béarnais et Henri III le firent chercher. Le Béarnais, par du Bartas, lui fit offrir un poste dans son conseil intime. Et il le lui offrit, dit du Bartas, comme au plus fin et au plus loyal diplomate qu'il eût connu. Pardaillan se mit à rire et répondit qu'il avait déjà assez de mal à se conseiller lui-même. Henri III lui fit offrir par Crillon une épée de maréchal dans ses armées. Mais Pardaillan répondit qu'il prétendait se contenter de sa bonne rapière.
Le 2 août, après avoir dîné avec Crillon et du Bartas, Pardaillan leur fit ses adieux en leur disant qu'il partait pour un lointain pays. Les deux officiers le pressèrent en vain de rester et, voyant qu'il était inébranlable, le serrèrent dans leurs bras. Pardaillan monta à cheval et, franchissant le pont de Saint-Cloud, se dirigea vers Paris, sans savoir du reste s'il y pourrait rentrer. D'ailleurs, sa pensée n'était pas fixée. S'il parvenait à entrer dans Paris, il comptait simplement se reposer deux ou trois mois à l'auberge de la Devinière. Il était riche grâce à Marie Touchet.
Pardaillan, donc, s'en allait au pas de son cheval, tout pensif, tantôt rêvant à son passé si rempli, et tantôt a cet avenir qui se trouvait si vide.
A ce moment, et comme le soleil déclinait à l'horizon, son cheval fit tout à coup un écart. Jetant les yeux autour de lui, il vit que, ce qui avait effrayé sa bête c'était un homme qui venait de s'arrêter devant lui et lui souriait. Cet homme portait le costume des Jacobins. Pardaillan tressaillit en reconnaissait Jacques Clément.
--Où allez-vous ainsi, cher ami? s'écria Jacques Clément d'une voix si claire, si sonore et joyeuse que Pardaillan en fut stupéfait et songea:
--Allons, il a renoncé! Je vais à paris, fit-il tout haut. Jamais je ne vous ai vu un pareil sourire aux lèvres. Vous êtes donc heureux?
--Au-delà de toute expression, mon ami, mon cher ami...
--Ah! ah! fit le chevalier étourdi, et d'où venez-vous ainsi?
--De l'amour, dit Jacques Clément
--Mort diable, à la bonne heure!... Et où allez-vous de ce pas?
--A la mort, dit Jacques Clément.
Pardaillan demeura soudain glacé. Il regarda mieux le moine. Et dans ses yeux brillants, il entrevit un abîme. Sous cette coloration du visage, il vit la pâleur spectrale d'un homme qui fait le sacrifice de sa vie.
--Mais, reprit Jacques Clément en clignant des yeux d'un air malicieux, comment entrerez-vous à Paris? Allons, laissez-moi vous rendre un tout petit service Prenez cette médaille; avec cela, non seulement vous pourrez franchir les portes, mais passer partout dans Paris.
Pardaillan prit la médaille. Il posa sa main sur l'épaule du moine;
--Écoutez-moi, dit-il.
--Taisez-vous! interrompit sourdement Jacques Clément dont les yeux s'éteignirent soudain et devinrent vitreux. Rien au monde, rien, entendez-vous, ne peut m'empêcher d'aller où je vais!
Pardaillan jeta un coup d'oeil sur le moine et, sur ce visage enflammé, lut une si implacable résolution qu'il comprit qu'en effet toute parole serait vaine. Il fit donc en peu de mots ses adieux à Jacques Clément, remonta sur son cheval et se mit en route vers Paris, où ce fut en effet grâce à la médaille du moine qu'il put entrer sans difficulté.
Il faut savoir que le Parlement de Paris avait été arrêté en masse un mois environ après la mort du duc de Guise.
Or, pendant les mois qui suivirent, les malheureux conseillers, n'ayant plus d'espoir d'être mis en liberté par le roi, passèrent leur temps a essayer de correspondre avec lui. Mais ils étaient étroitement surveillés. Enfin, à la fin de juillet, un conseiller malade demanda un confesseur. Ce confesseur fut un capucin que le conseiller sonda adroitement. Le capucin avoua qu'il était au roi dans l'âme. Le conseiller avoua alors qu'il n'était pas malade, et demanda au confesseur s'il voulait se charger de faire parvenir au roi un certain nombre de lettres.
Le capucin accepta avec enthousiasme, partit en cachant les lettres sous son froc et... les porta tout droit chez Mayenne où se tenait un conseil auquel assistait la duchesse de Montpensier. Ceci se passait le 31 juillet. Le duc de Mayenne lut tout haut les lettres, et ajouta qu'il fallait les brûler.
--Il faut les envoyer à Valois! s'écria la duchesse de Montpensier. Messieurs, je réponds que nous sommes sauvés, que dans trois jours Paris ne sera plus assiégé, et que demain nous pourrons prier le diable pour l'âme d'Hérode!
Dans la soirée même, Jacques Clément avait les lettres. Marie de Montpensier resta avec lui cette nuit-là et une partie de la journée du lendemain, et sans doute elle employa activement ces heures à développer un plan de meurtre que le jeune moine finit par comprendre, car il se mit en route...
Ce sont ces lettres des conseillers toujours enfermés à la Bastille que Jacques Clément portait à Saint-Cloud. Mais il portait aussi le poignard que, sur le coup de minuit, dans la chapelle des Jacobins, un ange avait jeté à ses pieds.
Arrivé à Saint-Cloud, le premier soin de Jacques Clément fut de s'enquérir du roi. Le roi était à Meudon ou le Béarnais avait établi son quartier Le moine se fit montrer la maison qu'habitait Henri de Valois. L'entrée en était gardée par cinquante hommes.
Jacques Clément attendit non loin de cette porte jusqu'à onze heures du soir, heure à laquelle il vit déboucher dans la rue une nombreuse troupe de cavalerie précédée et flanquée de porteurs de torches Cette troupe s'avança au grand trot, dans un grand bruit de sabots et d'armes... Jacques Clément vit tout à coup le roi qui mettait pied à terre; sa figure fardée lui apparut dans la lumière des torches, tandis que les gens de l'escorte se rangeaient en demi-cercle et rendaient les honneurs.
Le moine, tout fiévreux, coucha cette nuit-là dans une grange voisine.
A l'aube, comme les trompettes sonnaient, comme tout s'ébrouait et s'éveillait dans le vaste camp Jacques Clément se leva. Il grelottait et claquait des dents. Il s'aperçut alors que cette grange où il venait de passer la nuit attenait à une auberge. Il entra dans la salle de l'auberge, où une servante allumait le feu, et se fit servir une bouteille dont il but la moitié. Puis, ayant payé, il sortit et se mit à errer dans Saint-Cloud.
Vers neuf heures du matin, il se trouvait devant la porte du logis royal. A chaque instant, des courriers y arrivaient ou en sortaient. Jacques Clément demeura une heure à considérer ces allées et venues, ce mouvement qui se faisait autour de la maison. Il marcha à la porte du logis.
--Au large! cria la sentinelle en croisant sa pique.
--Je veux voir le roi! cria Jacques.
A ce moment, Henri III passait dans l'entrée de la maison, d'une pièce à l'autre.
--Que veut cet homme? demanda-t-il à un officier.
--Je vais m'en enquérir, sire, répondit l'officier.
--Que voulez-vous, mon digne père? demanda l'officier en s'approchant de Jacques Clément.
--Parler au roi, dit le moine d'une voix ferme.
--On n'entre pas ainsi chez Sa Majesté.
--Je viens de Paris, dit alors Jacques Clément; au péril de ma vie, j'apporte au roi des lettres importantes.
--Des lettres de Paris! Oh! c'est différent!... Donnez, messire, donnez!...
Jacques Clément tira de son froc un paquet de sept ou huit lettres, en prit une au hasard et la tendit à l'officier en lui disant:
--Que le roi lise celle-ci. S'il trouve que cela en vaille la peine, il m'appellera; mais je jure que c'est moi seul qui lui remettrai les autres.
L'officier, persuadé que le moine ne voulait pas manquer une bonne occasion de récompense, approuva d'un signe de tête et porta la lettre à Henri III... Quelques minutes, Jacques Clément demeura devant l'entrée, sous l'oeil des gardes. L'officier reparut et lui fit signe... le moine se redressa.
Dans la pièce où on l'introduisit, il vit Henri III assis dans un fauteuil et entouré d'une dizaine de ses principaux officiers. Le roi jeta à peine un coup d'oeil sur le moine, et, d'un ton nonchalant, demanda:
--Il paraît que vous avez d'autres lettres? Donnez.
--Sire, fit Jacques Clément d'une voix contrainte, basse et rauque, une voix qui fit frissonner les assistants, sire, les lettres ne sont rien, ce que j'ai à vous dire est tout.
--Parlez donc... vous venez de Paris?... vous êtes entré à la Bastille?
--Sire, je ne puis parler que seul à seul avec Votre Majesté. Ce que j'ai à dire est d'une importance mortelle...
Henri III fit un geste. Les officiers hésitèrent. Mais le roi, muet, répéta le geste; ils sortirent Jacques Clément les suivit des yeux... la porte se ferma.
--Voici les lettres, sire, dit Jacques Clément qui tendit un paquet.
Le roi commença à décacheter et à lire la première en disant:
--Bien... très bien... Oh! mais c'est admirable... Et vous, messire, qu'aviez-vous à ajouter?... Je vous...
Un cri terrible jaillit de la gorge du roi, interrompant sa phrase: il venait de voir un poignard dans la main du moine, et le moine, le visage convulsé, effrayant, se penchait sur lui en grondant:
--Hérode! J'ai à te dire de par Dieu que ta dernière heure est venue!...
Au même instant, Henri III sentit comme un froid le pénétrer au ventre. Il voulut se lever et retomba en même temps, il s'aperçut qu'il était inondé de sang et qu'il portait au bas-ventre un poignard enfoncé jusqu'au manche; le moine n'avait fait qu'un geste et s'était reculé, les bras croisés...
Tout cela, depuis la remise des lettres, avait à peine duré trente secondes, et déjà, au cri poussé par le roi, la chambre se remplissait d'officiers et de gardes qui saisissaient le moine.
--Sire! demanda Crillon, qu'y a-t-il? Cet homme vous a-J-il insulté?
Alors tous virent ce qu'ils n'avaient pas aperçu d'abord, le poignard enfoncé dans le ventre du roi qui, d'une voix éteinte, murmura:
--Ah! le méchant moine!... il m'a tué!...
Dans le même moment, Jacques Clément tomba, assommé par un coup de masse que lui porta un garde: un autre lui déchargea son pistolet à bout portant dans l'oreille, trois ou quatre, autres le lardèrent de coups d'épée; en une minute, ce corps ne fut plus qu'une plaie affreuse, et, tout pantelant encore, fût traîné dehors, livré à la foule énorme qui accourait, déchiqueté, démembré, réduit en bouillie.
Cependant, des courriers partaient dans toutes les directions; une heure plus tard, le roi de Navarre arrivait, ventre à terre, et sautait d'un bond dans la chambre où Henri III, étendu sur un lit de camp, était évanoui, tandis que deux chirurgiens pansaient la blessure...
Alors, un morne silence tomba sur le camp...
Ce ne fut que dans la soirée que Henri III reprit connaissance. Il déclara courageusement à tous ceux qui l'entouraient que ce n'était rien, qu'il avait la vie dure et qu'il en reviendrait. Puis, il ordonna qu'on le laissât seul avec le roi de Navarre et qu'on lui apportât de quoi écrire.
--Sire, dit Henri d'une voix ferme...
--Mon frère! interrompit le Béarnais en pleurant.
--Sire!... écoutez-moi. Je vais mourir. J'ai une heure de vie environ. C'est suffisant pour rédiger l'acte qui vous désigne pour mon unique successeur au trône de France!...
Et, saisissant la plume, il ajouta avec un sourire:
--Le roi va mourir... vive le roi!...
XLV
LA BONNE HÔTESSE
Pardaillan, comme nous l'avons dit, était entré dans Paris, et, grâce à la médaille que lui avait remise Jacques Clément, avait pu circuler. Il put parvenir jusqu'aux Deux-morts-qui-parlent, un cabaret qu'il avait autrefois fréquenté, lorsqu'il était tenu par la digne Catho. C'était une auberge de bas étage et très mal famée. Ribaudes et coupe-jarrets, telle était sa clientèle.
Il demeura deux jours enfermé là, riant et plaisantant avec les hôtes peu recommandables de l'endroit, et réfléchissant parfois à ce qu'il allait devenir.
Au fond, Pardaillan se sentait sollicité par deux résolutions qui ne le satisfaisaient ni l'une ni l'autre; la première, c'était d'accepter l'hospitalité qui lui avait été offerte à Orléans par Charles d'Angoulême et sa mère; la deuxième, c'était, comme il l'avait promis à Huguette, et comme il y songeait lui-même, d'aller se reposer à la Devinière. Il écarta promptement la première solution. Et, quant à la deuxième, il demeura en suspens.
Le matin du troisième jour, Pardaillan sortit à pied et s'en alla à la Devinière. Paris était en rumeur.
Une joie énorme éclatait par les rues. On dansait, on tirait des bombardes; les gens portaient des écharpes vertes, couleur d'espérance, qui avaient été distribuées par Mme de Nemours et sa fille, la duchesse de Montpensier... Cette joie, ces écharpes vertes, ces danses, ces clameurs, cette ivresse de tout un peuple, c'était Paris qui portait le deuil de la dynastie des Valois. Aux premiers cris qu'il entendit, Pardaillan comprit que c'était fait. On vendait des placards où était imprimé le portrait de Jacques Clément, martyr et sauveur du peuple.
--Pauvre malheureux! songea le chevalier, en voilà un qui aura payé cher quelques baisers de la boiteuse... oh! oh! que diable s'est-il passé à la Devinière?
Il était arrivé rue Saint-Denis, devant le perron de la fameuse auberge. La porte de la cuisine était murée. Au lieu de la porte vitrée qui surmontait le perron, c'était une belle porte en chêne plein, ornée de clous. Le perron lui-même était modifié et enrichi d'une belle rampe en fer forgé; l'enseigne avait disparu; la maison repeinte, avec des fenêtres neuves, tout avait un air bourgeois des plus cossus. Pardaillan demeura dix minutes tout étourdi et quelque peu chagrin.
«La Devinière n'est plus! fit-il dans un soupir. Voilà bien la gloire de ce monde!...»
Il allait se retirer, tout triste, lorsque, sur le côté gauche de la belle porte en chêne, il remarqua une plaque de marbre sur laquelle était gravée une inscription. Il s'approcha curieusement et lut ces mots:
LOGIS PARDAILLAN
--Logis Pardaillan! répéta le chevalier avec stupeur. Ah ça! j'ai un logis à Paris, moi? Et je n'en savais rien!
Il escalada le perron et heurta le marteau. Une accorte servante ouvrit aussitôt, l'examina un instant et le pria d'entrer.