Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue
Chapter 27
--Madame, dit Pardaillan lorsqu'il fut en présence de Fausta, je vous dois une explication aussi franche que celles que nous avons eues déjà à diverses reprises. Je commence par vous dire ceci: demain matin, je reprendrai la route de France. Maintenant, j'ajoute: pendant ces trois jours, je me suis interrogé en toute conscience à l'égard des offres que vous avez bien voulu me faire, et à toutes mes questions je me suis répondu: non. Je suis venu à vous parce qu'il m'avait semblé sur le pont de Blois, d'abord, et ensuite chez ces pêcheurs de la Loire à qui vous fîtes un si magnifique présent, il m'avait semblé, dis-je, qu'un bouleversement s'était fait en vous, et qu'un rayon de lumière avait enfin pénétré les ténèbres de cette âme que je ne comprends pas. J'ai mal vu. J'ai mal pensé. J'ai conclu à tort que j'avais sans doute une influence sur votre esprit, et que, vous ramenant fraternellement à la bonté, je pouvais éviter bien des malheurs à vous-même et à d'autres. Non, je n'irai pas au château de Saint-Ange pour m'emparer de Sixte. Non, je ne commanderai pas vos deux mille reîtres pour tenir Rome sous votre pouvoir. Non, je ne serai pas le chef de l'armée que vous comptez rassembler. Et, les raisons, les voici: j'ai horreur, madame, de ces gens qui se mettent à la tête de cinquante ou soixante mille hommes pour piller, tuer, ravager, incendier, traverser des contrées comme des météores après le passage desquels il n'y a plus que dévastation.
--Ce sont là de pauvres raisons qu'un esprit politique tel que le vôtre doit tenir en piètre estime. Ce sont pourtant mes raisons. J'en ai d'autres. Et, si je passe du général au simple, si j'envisage le fait d'armes que vous me proposez, j'ai horreur de préparer un guet-apens contre un vieillard qui ne gêne en rien ma vie et ma liberté. Sa querelle avec vous ne me regarde pas. Lorsque j'ai eu à me venger de Guise, je l'ai guetté, je l'ai attendu, et je lui ai dit: «Défends-toi...» Et Guise, madame, comme Maurevert, savait tenir une épée. Mais Sixte! Pourquoi, de quel droit, pour quelle injure, pour quel attentat contre moi lui voudrais-je du mal? Il me reste deux choses à ajouter: c'est que je partirai heureux si je sais que nous nous séparons amis; et ensuite, c'est que, si ma franchise me vaut vôtre haine. Je ne serai jamais, moi, votre ennemi, résolu que je suis à oublier, et la nasse de fer, et les hommes de Guise lancés à mes trousses, et tout le reste, pour me souvenir seulement du pont de Blois.
Pardaillan s'arrêta et respira, soulagé; la sueur perlait à son front.
Fausta avait écouté Pardaillan les yeux fermés. Pas un frémissement n'avait agité le marbre de ce front pur, demeuré aussi serein que si elle eût entendu quelque flatterie de courtisan et de poète. Seulement, lorsque Pardaillan eut fini de parler, elle ouvrit les yeux, et, d'un geste nonchalant, frappa sur un timbre. Myrthis apparut aussitôt.
--Fais ce que je t'ai ordonné, dit Fausta.
Pardaillan remarqua que Myrthis pâlissait, et que ses lèvres s'agitaient comme pour une réponse: un regard, foudroyant de Fausta arrêta cette réponse, prête à sortir. Myrthis jeta un coup d'oeil étrange sur le chevalier, puis elle s'éloigna.
Pardaillan assura son épée, sa dague, et se tint prêt à tout événement. Une pensée rapide comme l'éclair venait d'illuminer son cerveau, et il se disait que Fausta venait de donner l'ordre de le tuer; sans aucun doute, il allait voir entrer une douzaine de spadassins chargés de le dépêcher...
Fausta, l'oreille aux aguets, parut écouter un bruit lointain.
--Madame, dit Pardaillan d'une voix assurée, mais basse et menaçante, quel est cet ordre que doit exécuter votre servante?
Fausta, en ce moment, cessait d'écouter. Elle tourna vers le chevalier un visage qu'il ne reconnut pas...
Tout ce que la passion déchaînée dans le coeur d'une femme peut avoir de splendide et d'affolant, de radieux et de terrible, éclatait, flamboyait sur ce visage; le sourire des lèvres pourpres, desséchées par la fièvre, tremblait comme un frisson d'amour surhumain; la lave du regard brûlait; la vierge pure, la vierge dédaigneuse et hautaine, par une transformation effrayante de soudaineté, devenait la plus impure et la plus rutilante des ribaudes... D'un seul geste, elle fit tomber sa robe de lin toute blanche, et sa miraculeuse nudité apparut aux yeux de Pardaillan ébloui, fasciné, éperdu, comme la sublime création de quelque Michel-Ange en délire...
Elle parla alors... Elle parla d'une voix de douceur étrange, rauque d'amour, haletante, brûlante...
--Je t'aime, dit-elle, je t'aime, et tu me repousses... Je t'aime, et tu m'as repoussée... Je t'aime, moi, la Vierge qui portait dans son âme orgueilleuse le souverain mépris de l'homme... je t'aime et je me donne à toi... prends-moi, je t'appartiens... je suis à toi tout entière, et j'ai juré que, pour une heure, tu serais à moi tout entier.
Elle jeta ses bras autour de son cou, l'enlaça étroitement...
«Fausta!...» bégaya Pardaillan insensé de cette passion qui le pénétrait comme le plus subtil des Poisons.
Elle approcha ses lèvres de ses lèvres... Un instant, dans un sinistre éclair de sa raison, le chevalier entrevit qu'il courait un effroyable danger... Mais, plus étroitement, avec une sorte de rudesse farouche, elle l'enlaça, et son étreinte se fit plus furieuse. Alors le chevalier haleta... Sa tête se perdit. Il oublia tout au monde. L'amour, pour une minute, l'amour pareil à une fleur monstrueuse qu'un soleil inconnu ferait éclore en un instant, l'amour, plein d'angoisse ef de vertige, s'empara de sa pensée, de son coeur, de son âme et de son corps...
--Vaincue! murmurait la vierge, vaincue par toi, j'obtiens dans ma défaite la plus éclatante victoire... écoute... Sais-tu ce que j'ai fait pour te posséder?...
--Oh! balbutia le chevalier, qu'importe! Ce rêve qui s'ouvre à mes yeux éblouis efface tous les rêves...
--Il faut que tu saches... j'ai voulu, ta mort... oui, ta mort dans le premier baiser de passion que la vierge immaculée offre à un homme... Hier... oh! écoute... hier, des fascines ont été entassées dans la salle de ce palais... Myrthis a mis le feu, tu comprends?... Et, maintenant, ce palais brûle!... Myrthis est sortie en fermant toutes les portes... conçois-tu?... et, maintenant, nous sommes seuls... seuls au-dessus d'un immense brasier d'incendie... seuls dans un somptueux brasier d'amour!... Pardaillan! Pardaillan!... Tu m'aimes?...
--Je t'aime! bégaya Pardaillan. La mort!... Un brasier!... Soit!... Mourir ainsi, ce n'est pas mourir, c'est passer d'un rêve à des rêves inconnus...
Leurs lèvres s'unirent. Le temps s'écoula... une heure, peut-être... Pardaillan n'en eut pas conscience.
Lorsqu'il sortit de ce délire, lorsqu'il revint à lui, Pardaillan jeta des yeux hagards dans la chambre et il vit qu'une acre fumée l'emplissait en pénétrant par les fissures des portes. Il chercha Fausta près de lui et, avec un rire étrange, murmura:
--Mourir dans tes bras, mourir dans l'amour et les flammes!... Ce sera une belle fin de ma vie tourmentée!...
Et, près de lui, il ne trouva pas Fausta!... A son rire étouffé répondit un éclat de rire strident. Alors la raison rentra à flots pressés dans son esprit et, avec la raison, la terreur.
Pardaillan se souleva d'un bond. Il entendit les sifflements de l'incendie, les craquements des poutres, le grondement des rumeurs lointaines; et, dans le palais même, sous ces bruits énormes, le silence de toute créature vivante...
La hideuse vérité se présenta à lui tout entière... Il était enfermé avec Fausta dans le Palais Riant! Et le palais brûlait!... Il était seul avec elle! Et ils allaient mourir!...
Et, dans cette minute d'horreur, alors que déjà il suffoquait, ce fut une pensée de pitié, une pensée de pardon et et de dévouement qui se fit jour en lui et éclata dans ce cri:
--Fausta!... Fausta!...
La sauver!... Sauver la vierge qui avait voulu sa mort, qui le tuait, mais qui s'était donnée à lui!...
Ce même éclat de rire infernal lui répondit... et tout à coup il la vit... Il la vit dans la fumée, au fond d'une vapeur rousse et noire, pareille à un être de mystère, qui rentre dans le mystère; il la vit comme dans un éloignement, avec des lignes imprécises, un visage à peine deviné où flamboyaient les deux diamants noirs, les deux diamants funèbres de ses yeux, fantôme qui s'éteint, créature indéchiffrable, enveloppée d'énigme... Pardaillan s'avança, titubant, à demi aveuglé, et râla:
--Viens!... Fuyons!... Oh! je te sauverai!... Tu vivras!...
Et, du nuage de fumée, en même temps que l'éclair de ses yeux, sortit la voix de Fausta, la voix calme, glaciale, impérieuse, douce et rude, la voix souveraine:
--Je vivrai!... Oui, Pardaillan!... Mais, toi, tu meurs!... Vaincue tout à l'heure encore une dernière fois, je prends ma revanche, et c'est mon baiser d'amour qui t'assassine, puisque tu es invulnérable à l'acier!... Adieu, Pardaillan!...
A mesure qu'elle parlait, Fausta semblait s'éloigner, se confondre avec la fumée, se fondre dans le nuage, et sa voix elle-même s'affaiblissait... Au dernier mot, elle disparut tout à fait.
Pardaillan comprit qu'il allait mourir seul!... Mourir! oui! Car la fumée le suffoquait, les flammes rampaient sous la porte par laquelle il était rentré, et toute issue lui était fermée puisqu'une porte de fer le séparait dû chemin qu'avait pris Fausta. Pardaillan marcha résolument vers les flammes. Au moment où il allait atteindre la porte par où il avait pénétré dans cette chambre, cette porte s'écroula... Il recula...
Devant lui c'était le brasier immense, la fournaise rouge d'un escalier qui brûlait...
A cet instant, c'est-à-dire moins de dix secondes après la disparition de Fausta, à cet instant où Pardaillan comprenait qu'il allait sombrer, à cet instant un bruit effroyable domina tous les tumultes, dans ce choc énorme de bruits qu'était l'incendie... L'escalier s'écroulait!...
Et, à ce moment où Pardaillan vacillait, où il sentait sa tête tourner et où le vertige de la mort s'emparait de lui, tout à coup il respira plus facilement, comme si un grand coup de vent eût dissipé la fumée... et il vit... oui, de l'autre côté de cet abîme de l'escalier écroulé, sur un pan de mur noirci, il vit une fenêtre dont les vitraux venaient de sauter, dont les châssis venaient de tomber en même temps que l'escalier... Pardaillan se pencha davantage: il calcula l'espace qui le séparait de cette fenêtre...
Ce fut un instant d'horreur indescriptible.
Pardaillan se défit de son épée, de son pourpoint et recula jusqu'à la porte de fer... Et il s'élança!... Il s'élança au moment où le jet des flammes montait en se tordant en spirales pourpres...
L'instant d'après, il se trouva accroché au rebord intérieur de la fenêtre...
Il avait franchi l'abîme! Il avait sauté! Comment? par quelle prodigieuse détente de ses muscles prodigieusement tendus, par quel élan de folie admirablement calculée?...
Il était sur la fenêtre...
Au dehors, à ses pieds, très loin, une foule énorme grouillait, et ce fut, à ses yeux, dans cette tragique seconde, le panorama sublime, exorbitant, mystérieux et flamboyant de Rome, des clochers, des coupoles, des colonnes, des temples aux arêtes de pourpre dans la nuit noire... En dedans, c'était la cage de l'escalier, la fournaise, le palais qui flambait, les torrents de fumée noire et rouge, les crépitements les tumultes de l'effroyable bataille du feu, les grondements de tonnerre des pans de murs qui s'abattaient... la fin, la destruction de ce qui avait été le Palais Riant!...
Pardaillan posa les pieds sur une large corniche qui régnait le long des fenêtres à l'extérieur. Il respirait à pleins poumons.
Adossé au mur brûlant, la face tournée vers le vide, il avançait de côté... il allait... il s'écartait du foyer central... de plus en plus, le sang-froid lui revenait... il ne regardait pas le vide, il ne regardait rien. Brusquement, il atteignit le tournant de la corniche, et, ayant jeté les yeux un instant à ses pieds, il vit qu'il dominait le Tibre...
--Je suis sauvé, murmura-t-il.
Il était sauvé, en effet!... Cette partie du Palais Riant n'était pas encore atteinte par les flammes; à la première fenêtre qu'il rencontra, Pardaillan fit sauter les vitraux, sauta dans un escalier qu'il descendit en quelques bonds et se trouva dans une vaste salle dallée dont la porte du fond donnait sur le Tibre...
Il se jeta à la nage... Dix minutes plus tard, il abordait à une sorte de petit quai, et, un quart d'heure après, il rentrait à l'hostellerie du Franc-Parisien: tout le monde avait été voir l'incendie. Pardaillan put se glisser jusqu'à sa chambre, sans être vu...
Il se mit au lit et, presque aussitôt, s'endormit d'un sommeil de plomb.
Pardaillan fut réveillé par l'hôte en personne. Le chevalier l'envoya lui procurer un pourpoint, une rapière, un chapeau et lui demanda sa note. Le Parisien s'acquitta des commissions et revint avec une cargaison dans laquelle Pardaillan put faire son choix, tout en expliquant qu'il avait, dans la nuit, perdu ces objets de nécessité en se défendant contre une troupe de malandrins.
--Monsieur n'a pas vu le feu? demanda l'hôte, qui assistait au grand lever du chevalier.
--Non, dit Pardaillan, mais voici les dix écus et trois livres que porte votre note. Et, maintenant, voici un noble d'or pour que vous me racontiez l'incendie, car vous contez à merveille.
L'hôte se lança dans un pittoresque récit que Pardaillan écouta très attentivement.
--Mais figurez-vous, mon gentilhomme, dit-il en terminant, figurez-vous que ce palais qu'on croyait désert depuis Lucrèce Borgia, était habité... et, qui plus est, habité par une femme... une femme, monsieur, sur laquelle courent toutes sortes de bruits et qui était une façon de rebelle, en révolte ouverte contre l'autorité de notre Saint-Père...
--Vous dites «qui était»...
--C'est que cette femme a péri dans les flammes monsieur, à ce que tout le monde assure.
Pardaillan se détourna vivement, tandis que l'hôte continuait son élégante narration.
Le chevalier avait senti qu'il devenait tout pâle. Ainsi, Fausta était morte!... Morte de cette mort effrayante dans le brasier allumé par elle pour lui!...
Il secoua la tête en murmurant:
«Morte Fausta, mort le passé... tâchons de regarder dans l'avenir!»
Lorsqu'il fut à cheval, l'hôte lui offrit lui-même le coup de l'étrier, un verre d'un certain vin de Bourgogne qu'il gardait pour les grandes circonstances. Une demi-heure plus tard, Pardaillan trottait sur le chemin du retour.
Non, Fausta n'était pas morte. Au moment où Pardaillan s'éloignait de Rome, elle était enfermée et gardée à vue dans une chambre du château Saint-Ange avec sa suivante Myrthis. Myrthis, après avoir mis le feu aux fascines accumulées au rez-de-chaussée, était sortie en fermant les portes, selon les instructions qu'elle avait reçues, et avait attendu sa maîtresse, devant une porte basse à l'aile gauche que le feu ne pouvait que difficilement gagner. L'incendie se déclara, et Myrthis se désespérait lorsque la porte basse s'ouvrit. Fausta parut...
A ce moment, des gens, qui avaient rôdé autour de la suivante, s'approchèrent vivement, enveloppèrent les deux femmes, et l'un d'eux, passant sa main sur l'épaule de Fausta, lui dit à voix basse:
--Vous êtes la princesse Fausta! Depuis huit jours nous surveillons le palais. Au nom de Sa Sainteté, madame, je vous arrête. Veuillez nous suivre sans scandale, si vous voulez garder quelque chance de vous entendre avec le Saint-Père.
Fausta leva un regard flamboyant vers le ciel menaçant où l'incendie mettait l'effroyable splendeur de son immense lueur de brasier... en même temps, elle fut entraînée.
XLII
VENTRE SAINT-GRIS
Plus il s'éloignait de Rome, plus Pardaillan reprenait cet esprit d'insouciance raisonnée qui le faisait si fort dans la vie. Lorsqu'il rentra en France, la scène du Palais Riant ne vivait plus en lui que comme un rêve lointain. D'ailleurs, les étranges nouvelles qu'il recueillait en route, à mesure qu'il avançait, suffisaient à elles seules à donner un nouveau cours à ses pensées.
Il apprit que le vieux cardinal de Bourbon avait été proclamé roi de France sous le nom de Charles X, que Mayenne tenait Paris, qu'Henri III était aux abois, que le roi de Navarre tenait la campagne vers Saumur avec une forte armée, que Chartres, Le Mans, Angers, Rouen, Evreux, Lisieux, Saint-Lô, Alençon et d'autres villes étaient en état de révolte armée contre le roi légitime: bref, le royaume était à feu et à sang, et la grande bataille, la bataille définitive, commençait pour savoir à qui serait ce royaume.
Vers le 20 juin, il était à Blois. Là, il apprit que le roi, avec une armée bien réduite, campait entre Tours et Amboise. Le lendemain, il se mit donc à descendre la Loire et, au-delà d'Amboise, rencontra un fort détachement de royalistes battant l'estrade. A la tête de ce détachement, il reconnut Crillon à son cimier et piqua vers lui. Le brave capitaine poussa un cri de joie en revoyant le chevalier; il confia sa troupe à l'un de ses officiers et proposa à Pardaillan de le suivre au camp royal, ce qu'accepta le chevalier.
Il me paraît, capitaine, dit Pardaillan, que vous n'êtes pas parfaitement heureux?
--Si fait, mort diable, je suis heureux au contraire. Nous commençons la campagne, il va y avoir des coups à donner et à recevoir!
--Alors, vous soupirez de joie?
--Non, par la mortboeuf!
--Alors, vous êtes amoureux?
Crillon souleva la visière de son casque et montra au chevalier un visage tout couturé d'entailles.
--Avec cette figure-là? fit-il en éclatant de rire. Non, chevalier, je soupire parce que je vois les affaires de mon pauvre Valois en fort vilaine posture. Ah! si vous vouliez, chevalier...
--Si je voulais quoi, capitaine?
--Eh bien, dit Crillon, les hommes de haute bravoure manquent autour du pauvre Valois que tout abandonne. Chevalier, si vous vouliez entrer au service du roi...
--Merci, dit Pardaillan, de la bonne opinion que vous avez de moi, mais je veux rester libre.
--C'est votre dernier mot?...
Pardaillan s'inclina. Crillon demeura tout soucieux.
--Mais, reprit alors le chevalier, puisque tout le royaume est soulevé contre Valois, puisque, avec ses faibles ressources, il ne peut tenir tête à Mayenne, je sais bien ce que je ferais à sa place. Je chercherais des alliances. Henri de Béarn a une solide armée...
--Eh! pardieu! Valois ne le sait que trop, et ce n'est pas l'envie qui lui manque de crier au secours. Mais il a peur. Un refus du Béarnais serait une telle honte!... Chevalier, savez-vous que j'ai pensé à aller trouver moi-même le Béarnais? Mais s'il me refuse... le refus atteindra le roi, car je suis au roi!
--J'irais, moi, si cela peut vous plaire. Vous m'avez rendu service en me faisant accorder l'hospitalité par Ruggieri: mon tour est venu.
--Oh! vous êtes en avance, et je vous dois plus que vous ne me devez, dit Crillon. Mais, enfin, si vous consentiez...
--Je m'en charge, dit Pardaillan avec fermeté. Les propositions viendront du Béarnais à Valois...
--Mortboeuf! Si vous faisiez une chose pareille!... Le roi serait sauvé!...
--Vous croyez? fit Pardaillan avec un étrange sourire. J'y vais de ce pas. A une condition, pourtant: c'est que vous n'en parlerez pas au roi. Je me charge de mettre les deux Majestés en présence, voilà tout.
Dans la même journée, Pardaillan atteignit le camp du Béarnais qui, n'ayant pu entrer dans Saumur, s'était avancé dans la direction de Tours, pour surveiller de plus près les événements. Comme il approchait du camp, il vit deux officiers subalternes à tenue toute râpée et rapiécée qui, venant sans doute de pousser une reconnaissance, regagnaient leurs tentes au pas de leurs chevaux.
L'un d'eux, surtout, paraissait plus minable; il n'avait pas d'armure comme son compagnon; sa jaquette était trouée aux coudes; le pourpoint était usé aux épaules, sans doute par l'usage de la cuirasse; il portait un haut-de-chausses de velours feuille-morte, aussi usé que le reste du costume; seulement, deux détails apparaissaient dans cet ensemble et tranchaient sur le reste: ce cavalier portait, en effet, sur les épaules, un grand manteau écarlate, et, sur la tête, un chapeau gris à panache blanc.
L'autre cavalier portait sur la cuirasse une écharpe blanche, mais n'avait pas de panache à son casque.
Pardaillan s'était approché de ces deux officiers dans l'intention de leur demander le moyen de pénétrer dans le camp et de voir le roi de Béarn. Ils continuaient leur chemin sans faire attention à lui et causaient vivement entre eux avec cet accent pimenté qui ferait reconnaître un Gascon au milieu d'une armée.
--Messieurs, dit le chevalier en mettant sa monture à hauteur des deux hommes et en soulevant son chapeau, je désirerais pénétrer dans le camp.
Le cavalier au panache se retourna vers Pardaillan, qui le reconnut alors...
«Le roi de Béarn!» murmura-t-il en lui-même.
Le futur Henri IV jeta sur Pardaillan un regard plus rusé que profond.
--Pourquoi voulez-vous entrer au camp? fit-il d'un ton bref.
--Pour voir Sa Majesté le roi de Navarre.
--Et que lui voulez-vous, à Sa Majesté? fit le Béarnais d'un ton narquois.
--Lui faire une proposition qui l'intéresse seul.
--De quelle part?
--De ma part, monsieur, dit Pardaillan.
Le roi de Navarre tressaillit et considéra le chevalier avec plus d'attention. Sans doute cette physionomie à la fois étincelante et calme lui produisit une heureuse impression, car il reprit:
--Venez donc. Et je vous présenterai au roi, monsieur?...
--Le chevalier de Pardaillan qui vous rend mille grâces...
Le Béarnais fit un signe de tête et se mit à marcher. Pardaillan suivit. Au bout de dix minutes, le roi s'arrêta devant une grande tente, mit pied à terre et invita le chevalier à entrer avec lui.
--Monsieur, dit le Béarnais lorsqu'ils furent seuls, on ne parle pas ainsi au roi. Mais, si vous voulez me dire quelle est la proposition que vous voulez faire à Sa Majesté, je me charge de la lui transmettre.
--Sire, répondit Pardaillan qui s'inclina avec cette sorte de hautaine politesse qui n'était qu'à lui, je vois que nous sommes seuls. Je crois me connaître en courage. Je me permets donc, sire, de vous faire mon compliment, car, enfin, je pouvais être animé de mauvaises intentions...
--Ainsi, vous m'avez reconnu?
--A ce panache blanc auquel se rallient les braves dans la bataille, oui, sire.
Le roi eut un sourire, déposa le fameux chapeau de feutre gris sur une mauvaise table, s'assit sur une caisse, et reprit:
--Et, maintenant que je n'ai plus le panache, me reconnaissez-vous?
--Oui, sire, à la pauvreté de votre costume, à la richesse des pensées que je lis dans vos yeux.
--Ventre-Saint-Gris! fit le Béarnais, vous me plaisez fort, monsieur de Pardaillan.
--Sire, en 72, voilà de cela seize ans passés, j'ai entendu votre illustre mère, Mme d'Albret, m'honorer d'une bonne parole à peu près semblable à celle que vous venez de prononcer.
Le Béarnais se leva, plus ému qu'on n'eût pu l'attendre de lui.
--Ma mère, fit-il... l'an 1572... Pardaillan... attendez donc... Oh! seriez-vous ce Pardaillan qui, un jour d'émeute, sauva Mme d'Albret et qui...
--Sire, dit Pardaillan en souriant à son tour, je vois que vous m'avez reconnu aussi...
--Touchez là, monsieur! dit le roi de Navarre avec cette familiarité qui, plus tard, devait faire le plus clair de sa popularité.
Pardaillan serra dans la sienne la main que lui tendait le roi de Navarre, qui se mit à crier:
--Agrippa!... Holà!... Aubigné!...
L'officier qui escortait le roi au moment où Pardaillan les avait rencontrés apparut dans la tente.
--Agrippa, dit le Béarnais, fais-moi donc envoyer, s'il te plaît, une bonne bouteille de saumurois, afin que j'aie le plaisir de choquer mon verre contre celui de Monsieur que voici, et qui est un ami à moi, un ami de Madame ma mère...