Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 2

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--Cardinal, voici l'heure d'agir... Voyez cet homme sur qui reposent d'immenses espérances. Croyez-vous qu'il pense à ce trône qu'il touche grâce à nous? Depuis trois mois, depuis qu'à Orléans il a vu une pauvre fille de Bohème dont il porte partout l'image, Guise hésite: il nous échappe et il est perdu pour nous... si je ne lui arrache du coeur la racine même de cette passion!

Le cardinal regarda l'adorable enfant, et murmura:

--Pauvre innocente!

--La pitié est un crime souvent, une faiblesse toujours, dit la princesse Fausta, glaciale. Descendez, cardinal, et faites en sorte que le bohème Belgodère m'amène cette petite en mon palais de la Cité...

Sans doute, le cardinal savait quelle effroyable sentence cachait cet ordre, car il baissa la tête, et balbutia:

--Frappez donc, puisque la mort de cette infortunée créature est nécessaire! Mais épargnez-moi l'affreuse besogne de vous la livrer!

--Cardinal, reprit-elle avec une terrible froideur, vous préviendrez maître Claude.

--Le bourreau! haleta le cardinal. Ne me condamnez pas au hideux supplice de revoir l'homme qui m'arracha l'âme en me volant et en laissant mourir ma...

--Silence, cardinal Farnèse!...

Il y eut cette fois un tel grondement de tonnerre dans l'accent de la princesse que l'homme chancela, haletant, ébloui, dompté. Alors, calmée, soudainement paisible:

--Ce sera pour ce soir dix heures. Allez, cardinal. Agissez. Et faites tenir cette lettre au duc de Guise.

Le gentilhomme saisit le pli, puis, plus morne encore, il sortit et descendit en râlant au fond de son coeur:

--Ah! la malédiction pèse sur moi, toujours!...

Sur la Grève, à travers la foule qui formait cercle, le visage redevenu rigide, il marcha vers Belgodère, Sur l'avant de la voiture attendait Violetta, tremblante. A ce moment, le duc de Guise se penchait vers le sacripant et murmurait:

--Tout à l'heure, un gentilhomme t'apportera mes ordres. Exécute-les, si tu ne veux avoir les os rompus!

--Je suis prêt, monseigneur. Ordonnez!

--Alors, à toi les ducats... à moi la fille!... Et maintenant fais-la chanter afin que ma présence ait ici un prétexte.

--A l'instant même, Violetta! Violetta!

La jeune fille tressaillit, arrachée à un rêve d'extase. Au loin, du fond de la place, un jeune seigneur s'avançait, les yeux fixés sur elle. Leur double regard se cherchait, se croisait. Et ce gentilhomme, tout radieux, de sa jeunesse et de son amour, c'était le fils du roi Charles IX, le duc d'Angoulême!

--Violetta! vociféra Belgodère.

Un cri terrible l'interrompit... Un cri d'agonie ou d'épouvanté, qui jaillissait de la roulotte.

--Ma mère! ma mère se meurt!

L'agonisante, celle que Violetta appelait sa mère, les mains crispées, tenait son visage collé à la petite fenêtre, comme fascinée par une effroyable apparition...

--Ma mère! ma mère! sanglota Violetta.

--Messeigneurs! criait dehors Belgodère, un instant de patience, et je vous ramène la chanteuse. En attendant, la célèbre Saïzuma va vous dire la bonne aventure!

Saïzuma demeurait immobile. Ses yeux flamboyants, du masque rouge, se rivaient sur le cardinal Farnèse...

Le cardinal avait vu cette femme... Et tous les deux se regardaient.

La femme agonisante tourna vers Violetta, que Belgodère injuriait, un visage empreint d'une immense pitié:

--Violetta, je vais mourir. Il faut que tu saches... Je ne suis pas ta mère...

--Oh! sanglota la jeune fille éperdue, c'est un affreux vertige qui vous saisit. Revenez à vous, mère!

--Je ne suis pas ta mère!... Et ton père, Violetta, tu crois que ce fut maître Claude? Eh bien, maître Claude n'est pas ton père!... Ta mère, je ne sais où elle est... Mais ton père. Violetta?... ton père!... veux-tu le connaître?... Veux-tu le voir?... Eh bien... tiens.... regarde!...

Dans une effrayante convulsion, la mourante essaya de désigner l'homme sur qui elle dardait son regard...

--Saints et anges! balbutia Violetta éperdue, prenez pitié de ma mère!

A cet instant, une sauvage imprécation éclata sur cette scène poignante, et Belgodère apparut, ramassé sur lui-même. Il se jeta sur la jeune fille, l'empoigna par les deux épaules, et, d'un geste furieux, la remit debout.

--Dehors! gronda-t-il. Au travail, la chanteuse!

--Regarde! cria l'agonisante. Et souviens-toi!...

--Enfer! vociféra le bohémien. Voici la Simonne qui s'en mêle maintenant! Attends un peu, toi!

Alors, il se rua sur celle qu'il appelait la Simonne: sur la mourante! Il la renversa sur la couchette et lui plaqua une de ses formidables mains sur la bouche, l'autre sur la gorge...

La Simonne se débattit deux secondes... Soudain, elle eut un bref soupir et elle se tint immobile, tandis que son bras décharné, tendu vers la fenêtre, semblait montrer encore l'homme dans la foule... L'envoyé de Fausta! Le prince Farnèse! L'amant de Léonore de Montaigues!... Le père de Violetta!

L'enfant, rudement poussée, était tombée; elle n'avait rien vu de la hideuse tragédie. Lorsqu'elle se releva, déjà, le sacripant, debout, sombre, étonné de son crime, grommelait:

--J'ai serré un peu fort, peut-être! Et puis, je n'ai rien tué, moi! La mort était là, qui rôdait, je l'ai aidée...

Le premier regard de Violetta fut pour la Simonne, blanche comme cire.

--Morte! râla-t-elle. Ma mère est morte!...

--Et moi, je te dis qu'elle dort! ricana Belgodère. Dehors, la chanteuse, dehors! Au travail.

Violetta s'abattit sur ses genoux et se prit à sangloter:

--O pauvre, pauvre maman Simonne, vous n'êtes donc plus! Vous abandonnez donc votre petite Violetta! Mère, vous ne me prendrez donc plus dans vos bras?

A ce moment, la bohémienne Saïzuma apparut a l'entrée de la roulotte et, sans paraître voir Belgodère, ni Violetta, ni la morte, alla s'asseoir dans le fond. Alors, un long frisson l'agita, et elle murmura:

--Pourquoi cet homme m'a-t-il regardée?... Pourquoi l'ai-je regardé, moi?... Au fond de quel enfer ai-je déjà éprouvé la brûlure de ses yeux noirs? Oh! déchirer ce voile funèbre qui recouvre ma pensée!

D'un geste de folie, elle pressa son front à deux mains; et, comme si son masque lui eût pesé, elle le dénoua, son visage fut visible! Étrange, avec ses traits qui paraissaient pétrifiés, ses yeux sans vie ou brûlait seulement la flamme d'un insondable désespoir, ce visage gardait une beauté avec on ne savait quoi de tragique, de mystérieux, d'infiniment doux et d'inconcevable...

Violetta sanglotait doucement, les lèvres collées sur la main glacée de celle qu'elle nommait sa mère. Belgodère allait et venait, mâchonnait de sourds jurons, stupéfait de sa propre hésitation. Brusquement, il décrocha la guitare dont Violetta s'accompagnait d'habitude et grommela:

--En voilà assez! Si tu pleures tant, tu ne pourras plus chanter. Allons, la chanteuse, on t'attend! Des seigneurs, des ducs, des princes: noble compagnie, bonne récolte!

Violetta se releva, et, révoltée:

--Chanter! râla-t-elle. Chanter quand ma mère morte est là encore! Oh! tuez-moi plutôt!

--Ecoute bien, la chanteuse! Je ne te tuerai pas... car on t'attend... des princes, des ducs, te dis-je! Seulement choisis: ou tu vas prendre ta guitare et faire entendre ta jolie voix, ou je me mets à fouetter... ta mère!...

En même temps, le bandit saisit un fouet à chien... Violetta jeta un cri d'épouvanté. Elle jeta autour d'elle un regard de douleur et de désespoir... et ce regard s'arrêta sur la morte!... La jeune fille courut à la bohémienne, lui saisit les deux mains, et, d'une voix étranglée:

--Madame! Madame! Défendez-la, protégez-la, souvenez-vous qu'elle vous a soignée! Oh! elle ne m'entend pas! allez-vous laisser frapper une morte?... Ma mère...

--Qui parle ici de mère? dit la bohémienne, hagarde. Est-ce qu'il y a des mères! Est-ce qu'il y a des enfants!...

--Pitié, madame! Cet homme vous écoute et vous craint! Un mot! dites un mot!

--Attention! hurla Belgodère. Décide-toi!

--Oh! cria Violetta, se tordant les bras, vous n'avez pas de coeur, bohémienne!

--Pas de coeur! dit sourdement Saïzuma. Il est perdu, mon coeur... Il est resté là-bas... dans l'immense église... Jeune fille, prends garde à l'évêque voleur de coeurs!...

--Misérable folle! sanglota l'enfant. Tu ne veux rien faire pour ma mère! Eh bien, écoute à ton tour! Moi, la fille, je te maudis! Entends-tu? Maudite sois-tu! par moi!...

Saïzuma éclata de rire!... Et, lentement, elle remit son masque rouge sur son visage... Violetta se tourna vers le bohémien au moment où il laissait retomber le fouet... Elle bondit... Ce fut elle qui reçut le coup sur ses épaules...

--Grâce, Belgodère! Je t'obéirai... J'irai chanter!...

--A la bonne heure! dit froidement le sacripant, qui tendit la guitare à l'enfant.

Elle la saisit lentement, d'un mouvement de désespoir concentré et, le visage ruisselant de larmes, murmura:

«Chanter!... Près du corps de ma mère!... O ma pauvre maman, pardonne-moi ce sacrilège... Obéir!...

Elle s'inclina rapidement, baisa la morte au front, et s'élança au-dehors. Belgodère, lui jetant un regard de terrible joie, grinça entre ses dents:

--Va, fille de bourreau! Guise t'attend! Demain, tu seras infâme! Nul autre que moi ne le dira à ton père!...

Et, alors, il descendit les marches branlantes du petit escalier en hurlant:

--Messeigneurs, voici la chanteuse! Place, manants! Place à l'illustre chanteuse Violetta! Et vous, monsieur Picouic! Et vous, monsieur Croasse! Fainéants!

Deux hercules, qui complétaient la troupe de Belgodère, se mirent à distribuer au menu peuple force horions et bourrades, et, bientôt, un grand cercle se forma, au centre duquel la pauvre créature accordait sa guitare sur laquelle tombaient des larmes silencieuses.

A deux pas de la petite chanteuse, un groupe de gentilshommes, favoris de Guise, et, en avant d'eux, le duc, pâle, agité, l'oeil rivé sur cette enfant qui le faisait trembler... Sur sa gauche, le prince Farnèse, sombre et muet; près de la roulotte à laquelle s'appuyait le duc Charles d'Angoulême, plus tremblant, plus agité peut-être qu'Henri de Guise... Et là-haut, à la fenêtre, à demi cachée dans les rideaux, la princesse Fausta.

Violetta ne voyait rien; son âme était restée près de la morte; ses yeux demeuraient baissés sur l'instrument; et ses doigts fins se mirent à voltiger sur les cordes; une ritournelle d'une grande douceur s'exhala dans l'air embaumé par les éventaires du marché aux fleurs. Et sa voix d'or commença une naïve complainte d'amour... mais, dès la première strophe, elle s'arrêta, brisée par un sanglot... Le duc de Guise s'avança vivement.

--Vous pleurez? demanda-t-il d'une voix altérée.

La chanteuse leva sur lui son regard noyé de douleur.

--Vous, balbutia-t-elle frissonnante. Laissez-moi!

--Tu pleures, reprit le duc, haletant. Si tu voulais... jamais plus tu ne pleurerais... car, tu serais la plus fêtée, la plus choyée dans Paris. Ecoute-moi, gronda-t-il avec plus de menaçante ardeur, ne te recule pas ainsi... Par le Ciel! il faut que tu saches que je t'aime... il faut...

A ce moment, comme Charles d'Angoulême, livide, la main à la garde de l'épée, s'avançait en frémissant, une éclatante fanfare de trompettes résonna sur la place de Grève... Des clameurs furieuses, aussitôt, s'élevèrent de la multitude qui reflua, tourbillonna...

--Les gardes du roi! Les Suisses de Crillon! A mort!... A l'eau!...

Ces gardes, c'étaient ceux qui, la veille, avaient essayé d'enlever les barricades élevées par le peuple!...

Le duc de Guise s'élança en poussant une imprécation. Ses gentilshommes le suivirent, l'épée à demi tirée... Le peuple, à la vue de ses ennemis de la veille, poussait des vociférations de rage... En un instant, la place, si paisible et joyeuse, fut remplie de hurlements, bousculades de bourgeois courant s'armer.

--Aux armes! A mort les suppôts d'Hérode!...

--A l'eau, les gardes! A l'eau, Crillon!...

Et ce fut dans ce tumulte de prise d'armes, à cette minute où les arquebusades allaient peut-être recommencer, qu'eut lieu la première rencontre de Charles d'Angoulême et de Violetta...

En voyant Guise se précipiter sur Crillon, Charles avait renfoncé son épée et s'était arrêté près de l'enfant... Ils étaient l'un devant l'autre, tous deux d'un charme intense dans la grande rumeur d'orage qui se déchaînait.

--De grâce, dit-il doucement, ne craignez rien... Vous pleuriez... Est-ce que cet insolent gentilhomme...

--Non! oh! non, dit-elle avec effroi. Je pleurais... voyez-vous... parce que... ma mère est morte!... Elle est là... toute seule!... Et nul ne se penche sur ce pauvre corps pour lui faire l'aumône d'une prière...

--Votre mère est là... morte! fit Charles en pâlissant de pitié, comme il avait pâli d'amour. Et vous, pauvre enfant, on vous forçait à chanter!... cela est horrible!...

--Non! non! dit-elle en jetant un regard de terreur sur Belgodère qui rôdait autour d'eux, en grondant. Je chantais... pour acheter des fleurs à ma mère...

Charles prit une main de Violetta qui, à ce contact, tressaillit... Il la conduisit à la roulotte, la fit monter et entra lui-même. Alors, il aperçut le corps de la Simonne étendu sur sa couchette, et il s'inclina, la tête nue.

--Veillez votre mère, dit-il avec une expression d'immense pitié. Et, quant à son cercueil, c'est moi qui le fleurirai, si vous daignez le permettre... Violetta leva sur lui un regard éperdu de reconnaissance...

--Ce n'est ni le lieu ni l'heure de vous parler, dit alors Charles d'Angoulême. Mais, dès maintenant, cessez de craindre quoi que ce soit... Il est impossible que vous demeuriez avec ces bohémiens... Demain matin, je viendrai parler au maître de cette voiture...

--Qui est tout prêt à vous entendre, monseigneur, et à vous répondre, dit près de Charles une voix ironique.

Le jeune duc toisa le sacripant courbé devant lui.

--Où pourrai-je te parler, mon maître? demanda-t-il.

--Ici près, monseigneur: rue de la Tissanderie, à l'auberge de l'Espérance.

--C'est bien. Attends-moi donc dès demain matin.

Charles d'Angoulême jeta un dernier regard sur Violetta, prosternée, le visage dans les deux mains.

A la vengeance, maintenant! murmura-t-il. O mon père, regarde ce que va faire ton fils!

Et il sortit, se dirigeant droit vers le duc de Guise!... Belgodère, les bras croisés, ricanait:

--Viens demain, oui, je t'attendrai de pied ferme, imbécile!... Demain!... Où sera demain Violetta?

Il haussa les épaules et descendit en grognant:

--Il faut pourtant que j'aille prévenir qu'on me débarrasse du cadavre. Le plus tôt sera le mieux. Aujourd'hui même, tu seras partie, la Simonne. Bon voyage!...

Et il allait s'élancer, lorsque au bas des marches il vit se dresser devant lui un homme vêtu de velours noir, dont le visage livide semblait celui d'un mort.

--C'est toi, demanda-t-il, qui es Belgodère, maître de cette voiture?

--Voilà une infernale figure, songea le bohémien qui frémit malgré lui. Oui, mon gentilhomme, ajouta-t-il tout haut, je suis celui que vous dites.

--C'est donc toi, reprit-il lentement, qui es le maître de cette jeune chanteuse... Violetta?

Belgodère. tressaillit, s'inclina plus profondément.

--J'y suis! songea-t-il. C'est le gentilhomme que le duc de Guise devait m'envoyer pour me transmettre ses décisions! Ah! ah! je te tiens enfin, Claude! Tu vas savoir de mes nouvelles! Et des nouvelles de ta fille!

Il se redressa, se drapa, et dit brusquement:

--J'attends ce que vous avez à me communiquer.

--Je te suis envoyé par un puissant personnage. Cette enfant... cette Violetta... dit le gentilhomme sourdement.

--Violetta et moi, nous sommes au service de celui qui vous envoie, dit Belgodère. Vos ordres?

--Ecoute, il y a dans la Cité une maison délabrée, presque en ruine. La porte est en fer, avec un marteau de bronze; c'est là... C'est là que ce soir, à neuf heures, tu devras amener cette jeune fille.

--Ce soir! A neuf heures! On y sera, par l'enfer!

Le gentilhomme noir demeura un instant abîmé dans une lointaine rêverie. Puis, avec un tressaillement:

--Cette femme masquée de rouge... qui était là tout à l'heure... dis-moi, qui est-ce?...

--Une bohémienne de ma tribu. Elle s'appelle Saïzuma.

Celui que le bohémien appelait une infernale figure se redressa. Il parut soulagé de quelque secrète épouvante. Alors, il fit un signe d'adieu au bohémien. Puis tirant de son pourpoint la lettre que Fausta lui avait remise pour le duc de Guise, le prince Farnèse se glissa parmi la multitude où il disparut sans bruit.

III

PARDAILLAN

Tandis que se décidait ainsi la destinée de Violetta dans ce rapide et sinistre entretien de Belgodère et du prince Farnèse, Charles d'Angoulême marchait au duc de Guise.

Le fils du roi Charles IX était bouleversé d'une terrible colère. Lorsque Guise avait parlé à voix basse à la jeune fille, il avait senti se lever dans son coeur un sentiment qui n'y était pas encore: la haine d'amour, la plus implacable des haines... Ce fut les poings serrés qu'il fonça dans les rangs pressés de la multitude silencieuse, attentive aux gestes et aux paroles de Guise, son héros, son idole!

Tout à coup, il se sentit saisi par le bras. Il se retourna vivement:

--Le chevalier de Pardaillan! fit-il avec joie.

--Oui, j'arrive à temps pour vous empêcher de faire une folie! fit Pardaillan. Où courez-vous de ce pas? Insulter monseigneur le duc?... Peste! vous êtes gourmand... Ils sont ici une armée de guisards!... Il n'y avait qu'un homme au monde capable de tenir tête à dix mille bourgeois qui enragent du désir de massacrer n'importe quoi... Cet homme est mort, mon prince: c'était mon père.

Tout en cherchant à étourdir Charles de ses paroles, Pardaillan essayait de l'entraîner hors de la foule.

--Pardaillan, gronda le jeune duc d'un ton de désespoir concentré, je veux parler à cet homme.

--Eh! par Pilate, la vie est bonne, au bout du compte! Je ne veux pas me faire égorger, moi!... Du moins, pas avant d'avoir dit ma façon, de penser à ce digne sire de Maurevert! Allons, venez, mordieu!...

--Allez donc, Pardaillan! murmura Charles, des larmes de rage aux paupières. Allez! Moi, je vais à Guise!

Le chevalier jeta sur le jeune homme un regard ou il y avait comme une tendresse de grand frère.

--Vous le voulez absolument! dit-il en saisissant une main de Charles.

--Je hais Guise! Malheur à lui, puisque je le trouve sur mon chemin!

--Amour! Amour! Folie et misère! grommela le chevalier. Tâchons de sauver ce jeune fou! Allons donc, ajouta-t-il tout haut, puisque vous le voulez! Mais, vrai Dieu, la conversation va être drôle! Giboulée, ma bonne vieille rapière, à toi la parole!...

Pardaillan se haussa sur la pointe des pieds, embrassa d'un rapide regard circulaire la foule énorme qui les enveloppait et se mit en marche!... A coups de coude, il se fraya un passage. En quelques instants, le chevalier et son jeune compagnon atteignirent le premier rang, et ils virent alors le duc de Guise, le roi de Paris, qui, hautain, livide, se tenait devant Grillon, et hurlait quelques mots qui se perdaient dans une furieuse acclamation de la foule...

La minute était tragique... Voici ce qui venait de se passer: Crillon--celui-là même que Charles IX, au siège de Saint-Jean-d'Angély, avait surnommé _le brave_--Crillon, brave et fidèle jusqu'à la mort, venait d'apprendre qu'Henri III avait fui de Paris. Et il était sorti de l'Hôtel de Ville où il était renfermé avec mille gardes et deux mille Suisses, pour rejoindre son roi!

Guise venait d'accourir! D'un signe, il enchaînait la foule idolâtre et la muselait. Et, alors, le duc s'avançait au-devant de Crillon. Le vieux capitaine, trapu, le visage sanglant, arrêta sa troupe, et, d'un geste rude, salua le duc.

--Je vois avec plaisir, dit Guise sur un ton mordant, que Louis de Crillon ramène ses gardes à Sa Majesté... C'est donc au Louvre que vous vous rendez?

--Vous faites erreur! C'est au roi que je me rends! éclata Crillon.

--Prenez garde, capitaine! gronda le Balafré, vous avez déjà commis une folle imprudence en sortant de l'Hôtel de Ville!

--Et vous voudriez m'en faire commettre une autre en m'y faisant rentrer! Le roi est hors de Paris, monsieur le duc: je sortirai de Paris! Le chemin est-il libre?

--Il l'est pour tous les vrais fidèles, éclata Guise. Et le roi...

--Vive le roi! monsieur! hurla Crillon. Prenez garde vous-même, monseigneur! Prenez garde à la forfaiture! Nous avons tous deux l'ordre du Saint-Esprit; en le recevant, nous avons juré fidélité au roi, notre grand maître! Que faites-vous de votre serment?

Un grondement de tonnerre roula sur la place de Grève démontée, agitée de furieuses vagues humaines. Guise, devenu affreusement pâle, jetait autour de lui des ordres rapides. Et ses gentilshommes s'élançaient sur tous les points où les troupes de la Ligue étaient disséminées.

Crillon leva son épée... Ce fut à cet instant que Charles d'Angoulême et le chevalier de Pardaillan parvinrent au premier rang de cette foule tumultueuse.

Guise, l'idole de Paris, Guise eut alors un grand geste large et superbe. Et la foule s'apaisa, écouta, avide de l'entendre, de l'admirer encore.

A ce moment, le colonel des Suisses, qui jusqu'ici s'était tenu en arrière de Crillon, s'avança rapidement vers le duc et dit à haute voix:

--Ni moi ni mes Suisses ne sortirons de Paris!

--Colonel! hurla Crillon, à votre rang! Ou, par le sang du Christ, il faut vous battre avec moi jusqu'à ce qu'un de nous deux tombe!

--Monseigneur, dit le colonel, je me rends à la Ligue!... Suisses! sortez des rangs!...

A ce moment, une voix jeune, sonore, vibrante, éclata.

--Traître! tu te rends à un traître!...

Le colonel gronda une furieuse imprécation. Guise, la figure bouleversée de rage, tira à demi son épée et chercha l'audacieux qui le souffletait de ce nom de traître!

Et il vit alors un jeune homme qui bondissait au milieu du cercle vide, repoussait le colonel des Suisses d'un geste de souverain mépris, et se plantait devant lui.

--Henri de Lorraine, duc de Guise! dit encore ce jeune homme, meurtrier de mon père, deux fois traître! moi, Charles d'Angoulême, fils de Charles IX, roi de France, je te déclare félon et te défie en champ clos, à l'heure, au jour, au lieu qui te plairont!...

A l'instant, vingt gentilshommes se ruèrent sur Charles, le poignard levé. Mais Guise les contint d'un signe. Il haletait. Sa bouche écumait. Il cherchait une insulte avant de faire le geste qui livrerait le jeune homme à sa meute...

--Fils de Charles! dit-il enfin, j'accepte ton défi... Mais, comme la lâcheté est héréditaire dans ta famille, comme tu pourrais essayer de fuir, je vais te faire précieusement garder jusqu'au jour où moi, le Balafré...

--Vous ne vous appelez pas le Balafré, monseigneur! cria un homme qui, à son tour, s'avança, calme, la lèvre ironique, les yeux pétillants de malice, de joie.

C'était Pardaillan!... D'un coup d'oeil, il avait jugé là situation. Il venait de comprendre que Guise allait jeter un ordre d'arrestation.

«Sauvons mon petit louveteau!» grommela-t-il.

Il marcha sur le duc de Guise à qui, d'une voix cinglante, il jeta ces mots:

--Pardon; vous ne vous appelez pas le Balafré!...

--Votre nom, à vous! rugit Guise. Qui êtes-vous?...

--Ce n'est pas mon nom qui importe, c'est le vôtre, monseigneur! Il y a seize ans, dans la cour d'un hôtel de la rue de Béthisy...

--La rue de Béthisy! murmura Guise dont les yeux exorbités se posèrent avec épouvante sur Pardaillan. Oh! si tu es celui que je crois... malheur à toi! continue!...

--Je continue! Donc, vous veniez d'assassiner l'amiral Coligny... Au moment où vous posiez le pied sur la face sanglante du cadavre, cette main que voilà, monseigneur...

Pardaillan ouvrit sa main toute large...

--Cette main s'appesantit sur votre face, à vous, et, depuis lors, vous vous appelez le Souffleté!...

--C'est toi! rugit Guise... A moi! A moi! Arrêtez-les tous deux! Prenez-les! Vivants! Il me les faut vivants!...