Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 1
MICHEL ZÉVACO
LES PARDAILLAN
La Fausta
PROLOGUE
DÉCOR: une nuit de printemps parfumée, mystérieuse et pure. Le parvis de Notre-Dame. La cathédrale accroupie dans l'ombre comme un sphinx et, à l'autre bout, un seigneurial hôtel à façade sévère. Au balcon gothique, sous la caresse des clartés astrales, une blanche apparition de charme et de grâce.
Palpitante et radieuse, elle suit des yeux, dans l'obscurité bleuâtre, un élégant et fier gentilhomme qui s'éloigne.
Cette jeune fille, c'est Léonore, l'unique enfant du baron de Montaigues qui, depuis la tragique journée de la Saint-Barthélémy où le vieux huguenot fut supplicié,--aveuglé des deux yeux!--lui prodigue d'inépuisables consolations.
Et ce seigneur, à qui elle jette l'adieu passionné de ses baisers, c'est le fastueux et noble duc Jean de Kervilliers.
Son amant! Lentement, à regret, lorsqu'il a disparu, elle rentre dans cette chambre où ses rendez-vous nocturnes s'écoulent aussi rapides que les irréelles minutes d'un songe éblouissant et où, il y a une heure, ici même, suspendue au cou de Jean, elle a murmuré le plus émouvant et le plus redoutable des aveux... Elle va être mère!
Comme elle a tremblé alors! car pour le baron de Montaigues, ce père qu'elle adore, quelle agonie de honte!
A son premier mot, Kervilliers est devenu livide de bonheur sans doute; car il l'a enlacée d'une plus ardente étreinte et a balbutié de formelles assurances; le vieillard ne saura pas. La faute réparée à temps sera ignorée de tous. Demain, lui, Jean, parlera! Demain, elle sera sa fiancée! Dans peu de jours sa femme!
Tout à coup, un fracas retentit! Une vitre du balcon a sauté, une pierre enveloppée d'un papier roule sur le tapis!
Léonore demeure d'abord immobile de stupeur et d'effroi...
Ce papier alors, la fascine et l'attire. Un billet? Elle se baisse, le saisit, hésite et... elle le déplie C'en est fait d'un trait elle l'a parcouru! Alors elle pâlit.
Son coeur se serre, une plainte d'infinie détresse expire sur ses lèvres. Qu'a-t-elle lu?... Voici:
_Monseigneur l'évêque prince Farnèse, qui demain célébrera la Pâque dans Notre-Dame, est le seul qui puisse vous dire pourquoi Jean, duc de Kervilliers, ne vous épousera jamais... jamais!_
Qui a jeté la pierre? Un jaloux d'amour? Un ennemi de race? Qu'importe! Et pendant que cet être, quel qu'il soit, écoute et regarde, pendant que la fille de Montaigues se débat, aux prises avec le désespoir le duc de Kervilliers rentre chez lui, tombe à genoux devant un portrait de Léonore et sanglote:
«Qu'a-t-elle dit? qu'elle va être mère? J'ai bien entendu?... Perdue! oh! perdue!... Et moi! Ah! misérable! pourquoi n'ai-je pas fui quand cette passion m'a mordu au coeur? Que faire?... Fuir! Fuir honteusement...»
Au coup de la grand-messe de ce dimanche de Pâques 1573, Léonore entre dans cette cathédrale dont, fille de huguenots, elle n'a jamais franchi le seuil.
Ce sont des heures d'inoubliables tortures qu'elle vient de vivre. Mille suppositions affolantes ont traversé son esprit. Jean est-il marié à une autre? L'évêque va lui répondre!
Dans l'église, elle s'arrête, défaillante, consciente à peine de ce qu'elle fait. Là-bas, tout au fond, dans la splendeur des cierges, couvert d'or, le prince Farnèse, légat du pape, entonné le _Kyrie_.
Léonore se met en marche. Par de lents efforts, elle se fraie un passage. Mais, quand enfin elle atteint le choeur, elle est sans forces. Dix pas, au plus, la séparent du prince-évêque. Tourné vers le tabernacle, il officie, en des poses empreintes d'une solennelle dignité.
Et, maintenant, Léonore a peur. L'approche de l'horrible réalité l'épouvante. Elle se raccroche à son rêve d'amour, elle veut garder une illusion quelques minutes encore... Soudain la sonnette résonne pour l'élévation!
Mgr Farnèse a saisi l'ostensoir, et, flamboyant de sa majesté, il se retourne... Une terrible secousse ébranle Léonore des pieds à la tête. Cet évêque!... Cette flamme des yeux!... Cette éclatante beauté!... Elle les connaît!...
Cet évêque!... Non! l'hallucination est par trop insensée! Il faut qu'elle s'assure, qu'elle voie de près! Hagarde, rapide, elle franchit la grille, s'élance... et alors!... Pantelante, elle monte les degrés de l'autel! Ses deux mains convulsives s'abattent sur les épaules de l'évêque foudroyé, et un lamentable cri déchire le silence:
«Puissances du Ciel! Jean! mon amant! C'est toi!»
Et Léonore inanimée tombe en travers des marches, aux pieds de l'évêque pétrifié, blanc comme un marbre.
Une tempête de rumeurs se déchaîne. Sacrilège! On accourt. On se précipite sur Léonore, on la saisit.
Et, tandis qu'on l'entraîne, qu'on l'emporte, qu'on la jette au fond d'un cachot, le prince Farnèse, duc de Kervilliers, l'évêque, l'amant, rugit dans sa conscience:
«Damné! Maudit! Je suis maudit!»
Sur la place de Grève, dans la brumeuse matinée de novembre, un flot humain houle et roule autour d'un échafaudage de poutres grossières. Contre le poteau central est assis un géant silencieux: c'est maître Claude... le bourreau! Ce sinistre squelette de madriers, c'est le gibet! Et ce peuple accouru des quatre horizons de Paris est là pour voir mourir Léonore, condamnée pour mensonge diabolique et calomnie hérésiarque envers l'évêque.
Le jour même où Léonore a été arrêtée dans Notre-Dame, le baron de Montaigues, son père, s'est tué d'un coup de dague au coeur. Quant à l'accusée, à toutes les questions elle a répondu par des regards sans vie.
Neuf heures sonnent. Le glas tinte. On entend le _De Profundis_: c'est le cortège.
Les moines, les confréries, les pénitents qui psalmodient, le médecin-juré, les gens du guet, le grand prévôt...
Puis, soutenue par deux prêtres, les cheveux épars, les pieds nus, la tête renversée sur l'épaule, c'est Léonore!
Et, derrière elle, entouré d'inquisiteurs qui le surveillent, morne, vieilli, décomposé, marchant tout éveillé dans un rêve funèbre lui! l'amant!... Ordre implacable venu du Saint-Office de Rome: il faut que sa présence et son indifférence prouvent au monde que l'hérétique a menti en accusant un évêque au pied même du trône de Dieu!
Soudain, tout s'immobilise dans un effrayant silence: le grand prévôt fait le signe fatal!
Le bourreau s'avance. Sa large main tombe sur l'épaule nue de la condamnée. L'instant est atroce...
A cette suprême seconde, Léonore a un spasme qui l'arrache à la monstrueuse étreinte... Et, coup sur coup, deux clameurs brèves, stridentes, font explosion sur ses lèvres crispées!...
Cette femme qui va mourir, là, sous la corde qui se balance, elle se débat dans les douleurs de l'enfantement!
Le bourreau recule! Le médecin-juré s'élance, tandis qu'une rafale de frémissements balaie la Grève! Et, lorsqu'il se relève enfin, le peuple, aux côtés de Léonore prostrée, inerte, évanouie, aperçoit un tout petit être qui vagit...
«Une fille! c'est une fille!» crie une femme.
La foule, tout autour de cette nouvelle-née si faible, si seule, demeure un instant pantelante. Puis, brusquement, la pitié déborde, éclate et gronde. On supplie, on menace, on crie grâce et miséricorde pour la mère! Le grand prévôt hésite... puis, convaincu par l'immense compassion du peuple, il jette un ordre: la condamnée a vie sauve. Léonore, sans connaissance, est emportée sur une civière, et l'enfant...
L'enfant demeure! La condamnée n'a pas le droit de nourrir sa fille en prison! L'innocente créature est abandonnée à la merci publique: une heure durant, elle sera exposée où elle est née: sous le gibet! Pauvre toute-petite qui attend qu'on lui fasse la charité d'une mère.
Et Farnèse! Jean de Kervilliers! Le père. Il est là, haletant, la sueur aux cheveux, dévorant des yeux cette chair de sa chair, courbé, enchaîné par l'effroyable obéissance à d'effroyables ordres supérieurs. Il veut prendre son enfant, l'emporter... il ne doit pas! Il ne peut pas! Quoi! la mère a été graciée... et sa fille va donc mourir là! Non! oh! non... car voici quelqu'un, enfin!... quelqu'un qui s'approche d'elle, se penche, se baisse avec un sourire tout mouillé de pleurs... Et. avec des précautions délicates et tendres, ce quelqu'un enveloppe la frêle abandonnée dans un pan de son manteau. Puis, tandis que l'évêque brisé, contenu par les inquisiteurs, éclate en sanglots et tend les bras, l'homme lentement s'en va... emportant la fille du prince Farnèse...
Et cet homme... c'est le bourreau!...
I
VIOLETTA
Le matin du 12 mai 1588, six gentilshommes montaient à fond de train les hauteurs de Chaillot. Sur le sommet, leur chef s'arrêta. Pâle de désespoir, il se retourna vers Paris qu'il contempla longuement.
Un rauque sanglot déchira sa gorge. Il se raidit, et hurla ces paroles qu'emporta le souffle du vent:
«Ville ingrate! Ville déloyale! Toi que j'ai aimée plus que ma propre femme! Tremble, car je ne rentrerai dans tes murs que par la brèche!»
A cet instant, deux cavaliers apparurent: l'un paraissant avoir dépassé la trentaine, admirable de vigueur, avec une de ces, physionomies audacieuses et railleuses, glaciales et géniales, qui laissent d'ineffaçables impressions; l'autre dix-huit ans, svelte, gracieux, merveilleux de beauté.
Les cinq fidèles qui entouraient le fugitif, voyant s'arrêter ces deux inconnus, cherchèrent à l'entraîner. Mais lui, levant les bras au ciel, cria:
--Malédiction sur moi! Tout m'abandonne. Oh! qui donc à présent voudra me prendre en pitié?
--Moi! répondit une voix sonore.
Le fugitif vit le plus jeune des deux étrangers qui s'avançait... Alors une terreur subite s'empara de lui:
--Toi! Toi! Charles! Mon frère, es-tu donc sorti du tombeau pour m'accabler?
--Vous vous trompez, répondit l'inconnu. Je ne suis pas celui qu'évoque votre remords, je ne suis pas Charles IX. Je suis son fils. Je suis Charles, duc d'Angoulême.
--Ah! gronda le fugitif, c'est toi l'enfant de Marie Touchet et de Charles! C'est toi le bâtard d'Angoulême! Que viens-tu demander à Henri III, roi de France?
--Je vais vous le dire. J'ai quitté Orléans pour vous parler en face! Il y a huit jours, Sire, j'ai atteint ma majorité. Ce jour-là, ma mère m'a conduit dans sa chambre et a découvert un portrait que j'avais toujours vu voilé d'un crêpe: j'ai reconnu Charles IX. Alors ma mère s'est agenouillée. Elle m'a raconté comment était mort l'homme qu'elle avait adoré. J'ai su l'effroyable agonie de mon père! Et je suis parti pour dire au duc de Guise: Traître et rebelle, qu'as-tu fait de ton roi? Je suis parti pour crier à Catherine de Médicis: Mère infâme! mère sans entrailles, qu'as-tu fait de ton fils? Je suis parti pour trouver Henri de Valois, roi de France, et lui crier: Qu'as-tu fait de ton frère?...
A cette dernière apostrophe, le roi, d'une violente saccade, fit reculer son cheval; puis il s'affaissa sur lui-même, secoué d'un tremblement mortel.
Une clameur alors éclata parmi les cinq gentilshommes. En même temps, ils dégainèrent... A cet instant, le compagnon du duc d'Angoulême bondit au milieu du groupe furieux, tira une longue rapière et, très calme:
--Messieurs, dit-il, ceci est une affaire intime. Laissez l'oncle et le neveu s'expliquer, ou bien je croirai que vous êtes de la famille. Et, dans ce cas, je serai forcé de croire que j'en suis aussi, moi!
Les épées allaient s'entrechoquer, lorsque le roi fit un signe impérieux. Les gentilshommes s'arrêtèrent:
--On se retrouvera!... si toutefois monsieur ne cache pas son nom! grondèrent-ils.
--Messieurs, dit froidement l'étranger, je m'appelle le chevalier de Pardaillan!
Le chevalier ne parut pas avoir remarqué le prodigieux effet produit par son nom. Il se retira à l'écart, comme si cette scène violente eût cessé de l'intéresser. Il se mit à examiner une troupe de cavalerie qui, sortant de Paris, s'approchait de Chaillot, sans trop de hâte, d'ailleurs.
Le duc d'Angoulême n'avait pas bougé. Sombre comme une figure de remords, Henri III se tourna vers lui.
--Jeune homme, dit-il, il manquait à mon malheur de vous rencontrer sur le chemin de l'exil. Priez le Ciel qu'au jour où je remonterai sur mon trône je puisse oublier que vous avez insulté à ma misère!
--Ce jour-là, vous me verrez me dresser sur les marches de ce trône! Je vous arracherai votre manteau royal! Jusque-là, je ne puis vous haïr; vous n'avez droit qu'à ma pitié! Paris vous chasse; vous n'êtes plus qu'un fantôme de roi que hante le fantôme d'une victime. Allez donc, Sire! car voici qu'on se met à votre poursuite... Regardez!... Jusqu'à ce que vous soyez redevenu roi de France, le fils de Charles IX vous fait grâce!
Henri III, blême de rage, voulut balbutier quelques mots qui se perdirent dans un sanglot. Mais ses fidèles, apercevant le gros des cavaliers qui sortait de Paris, saisirent son cheval et l'entraînèrent.
Charles d'Angoulême demeura songeur, les yeux fixés sur Paris. Que se passait-il dans cette âme? Pourquoi ce jeune homme ne suivait-il pas d'un dernier regard de haine le roi à qui il venait de jeter de tels défis?
Peu à peu, par degré, les derniers reflets de sentiments violents qui venaient de l'agiter s'éteignirent sur son visage qui s'éclaira alors d'un sourire très doux.
D'une voix d'extase, il murmura:
«Paris!... Oui, je viens y chercher la vengeance... mais je viens y chercher aussi l'amour!... Paris! C'est là que je vais te retrouver, chère inconnue qui emporta mon âme. Violetta... douce violette d'amour.
A ce moment, le chevalier de Pardaillan s'approcha de lui et ïe toucha à l'épaule. D'un geste large, il enveloppa Paris. Et, regardant le fils de Charles IX dans les yeux:
--Un trône à prendre, monseigneur!... prononça-t-il.
Charles d'Angoulême eut le tressaillement du rêveur qu'on arrache au plus doux songe; et il balbutia:
--Pardaillan! Pardaillan! que dites-vous?
--Je dis simplement qu'Henri de Valois n'est plus roi de France, qu'Henri de Guise n'est encore que roi de Paris, qu'Henri de Navarre jette par ici son regard de faucon qui cherche une proie, je dis que cela fait trois hommes pour la même couronne... et que, cette couronne, il serait beau qu'elle puisse me servir en la posant sur votre tête, à payer ma dette de reconnaissance à votre mère!
A ces mots, Pardaillan se lança sur un sentier qui courait autour de Paris et traversait les hameaux du Roule et de Monceaux pour aboutir au village de Montmartre.
«Violetta! murmura le jeune homme, que n'ai-je, en effet un trône à t'offrir!...»
Et palpant ébloui de ce qu'il entrevoyait dès lors, Charles d'Angoulême se jeta à la suite de son compagnon au moment où le gros des cavaliers qui étaient sortis de Paris montait les pentes de Chaillot. Celui qui marchait en tête de ces poursuivants était un homme de trente-huit ans, magnifique de costume et de taille, beau de visage, hautain de geste, sombre de physionomie, le front balafre par l'entaille d'une ancienne blessure: c'était Henri de Lorraine duc de Guise.
--Messieurs, dit-il en s'arrêtant, le roi est déjà loin. Il nous faut renoncer à l'espoir de le ramener à ses sujets...
--Dites un mot, fit un gentilhomme près de lui, donnez-moi dix bons chevaux, et je le ramène vif... ou mort!
--Maurevert, es-tu fou? dit le duc sur le même ton. Laissons fuir! Holà, quelle est cette figure d'enfer?
A ce moment, en effet, débouchait sur la hauteur une longue et lourde voiture à demi détraquée, poussiéreuse, traînée par un squelette de cheval...
Et, près de la bête poussive, marchait d'un pas de spectre une bohémienne masquée de rouge, portant avec une étrange noblesse son costume bariolé sur lequel retombaient ses cheveux d'un blond magnifique.
--Qui es-tu? demanda le duc de Guise en poussant vers elle son cheval.
La bohémienne s'arrêta. Mais elle ne dit pas un mot.
--Par le Ciel! s'écria le duc, je crois que cette gitane se moque...
Il n'acheva pas: à cette seconde, de l'intérieur de cette chose innommable qu'était la voiture, s'échappait une mélodie: une voix d'une incomparable pureté chantait doucement. Le duc de Guise, soudain pâli, frémissant, écoutait à demi penché, sous le charme:
--Oh! cette voix! C'est la sienne! C'est elle!...
Un homme, à cet instant, s'élança de la voiture et se courba en une pose de respect exorbitant et ironique.
--Le bohémien Belgodère! murmura Henri de Guise.
Et cherchant à cacher la violente émotion qui l'étreignait:
--Dis-moi, bohème: quelle est cette femme masquée, plus silencieuse que la nuit, plus mystérieuse que la tombe?...
--Excusez-la, monseigneur! C'est Saïzuma, une pauvre folle que j'ai recueillie un jour quelle sortait de prison; sa folie, c'est d'avoir le visage toujours couvert, afin, dit-elle, qu'on ne puisse voir sa honte... quant à moi, d'où je viens, monseigneur? Du bout du monde! Où je vais? A Paris, centre du monde! Qui je suis? Belgodère, premier et dernier du nom bateleur, jongleur, avaleur de sabre et bon à tout métier Vous faut-il le spectacle?
--Il suffit, bohème!... Dis-moi, n'étais-tu pas à Orléans il v a trois mois?
--J'y étais, monseigneur! fit Belgodère qui dissimula un sourire. J'y étais avec toute ma troupe y compris la merveille des merveilles, la chanteuse Violetta qui charme jusqu'aux princes! Monseigneur va la voir! Violetta! Violetta mia! Ah! la voila.
Une jeune fille de quinze ans apparut, toute tremblante, sur le devant de la voiture:
--Me voici, maître... me voici!...
Un murmure d'admiration parcourut les cinquante cavaliers. Le duc demeura ébloui.
«Oui, c'est elle! fit-il en lui-même. J'éprouve le même trouble que lorsque je la vis pour la première fois. Par les saints! Qu'ai-je donc à m'émouvoir ainsi!... Cette fille de bohème sera à moi, je le veux!»
Ah! C'est que cette fille de bohème était vraiment une merveille.
Voyant ces étrangers qui fixaient sur elle des yeux étincelants, elle baissa la tête. Alors son regard rencontra celui du duc de Guise, et un geste de terreur lui échappa. Elle se recula, s'effaça derrière les rideaux de cuir et courut à une femme qui, étendue sur un matelas, la tête près d'une petite fenêtre ouverte au ras du plancher, livide comme une mourante, respirait péniblement.
--Mère! Mère! murmura Violetta, l'homme d'Orléans! Il est là! Oh! j'ai peur! Le malheur rôde autour de moi!
Et ce mot de mère semblait inexact, de cette fille exquise à cette femme aux traits communs quoique pleins de bonté, à peine affinés par la phtisie.
--Pauvre enfant! râla-t-elle... bientôt... je n'y serai plus... Puisse le Ciel... te faire rencontrer... un sauveur... Espère, Violetta... ce jeune homme... qui n'osa jamais t'adresser la parole... je crois avoir lu dans son âme... il t'aime!...
--Violetta! Violetta! hurlait le bohémien. Attends! je vais te chercher...
--Laisse cette enfant tranquille, ordonna le duc de Guise en se baissant vers Belgodère. Et écoute-moi. Prends cette bourse, elle contient dix ducats d'or. Dix bourses pareilles, tu entends, si tu exécutes fidèlement tout ce que quelqu'un viendra te dire de ma part.
Belgodère s'inclina jusqu'à terre. Quand il se releva, il vit le duc qui, s'étant mis à la tête de ses cavaliers, reprenait au grand trot le chemin de Paris... Alors, il se redressa de toute sa hauteur, jeta un coup d'oeil oblique sur la voiture où avait disparu Violetta, et gronda:
«Je tiens ma vengeance!»
II
LA PLACE DE GRÈVE
Au fond d'une vaste salle aux majestueuses tentures, aux meubles solennels, dans l'ombre d'un dais de soie brochée d'or, immobile en un fauteuil d'ébène précieusement sculpté, se tenait une femme. Un être de beauté prodigieuse, éblouissante et fatale: peut-être une sainte extatique, ou peut-être une étincelante magicienne, ou peut-être une somptueuse courtisane orientale.
Un homme entra: opulent et sévère costume de cavalier tout en velours noir, figure livide, pétrifiée lentement par une douleur qui ne pardonne jamais. 11 s'arrêta devant la splendide inconnue et fléchit le genou.
Elle ne parut pas étonnée de cet hommage royal ou religieux et tendit le bras vers une large fenêtre ouverte. Le gentilhomme se redressa.
L'inconnue, alors, parla. Et aucune épithète ne pourrait traduire la force de sa voix.
--Cardinal, dit-elle, je viens de vous donner un ordre.
Le cavalier frissonna; et, humblement, comme s'il n'y eût rien eu dans ces paroles d'exorbitant, de stupéfiant, de fabuleux, cet homme à cette femme répondit:
--J'obéis à Votre Sainteté...
--Cardinal, reprit-elle sans un tressaillement, vous venez de prononcer un mot terrible. N'oubliez pas que si, dans Rome, je suis celle que vous dites, l'héritière de la souveraineté pontificale de Jeanne, la chevalière de la grande tradition, ici, dans Paris, je ne suis que la descendante de Lucrèce Borgia: la princesse Fausta!...
Le gentilhomme à qui elle donnait le titre de cardinal, bien qu'il ne portât pas l'habit religieux et fut armé d'une épée, cet homme qui pourtant semblait cuirassé par l'orgueil des vieilles races, se courba dans une attitude d'obéissance; puis, avec désespoir, il marcha à la fenêtre, et, glacé par une secrète horreur, s'y appuya, domina la place...
C'était le lendemain de la journée des Barricades. Et Paris, qui venait de chasser son roi, Paris tout hérissé, Paris fumant encore des arquebusades de la veille, fêtait la violette et la rose; car, de tout temps, Paris adora l'émeute et les fleurs, grondement et sourire de sa rue. Ensoleillée, bruyante, la Grève, en cette radieuse matinée du grand marché annuel de mai, présentait un indescriptible mouvement de lignes et de couleurs, fouillis de promeneuses en atours, de mendiants en guenilles.
Sans doute le cardinal, qui planait sur cette féerie de joie, était descendu dans les ténèbres de son passé, évoquant quelques souvenirs effrayants, car il haletait. Mais sous ses yeux, soudain, aux deux extrémités de la place, un double mouvement de foule le fit tressaillir.
Sur sa droite, c'était une fantastique guimbarde que l'imagination surmenée d'une Callot eût donnée pour carrosse à ses équipes de sacripants: le véhicule de Belgodère qui, au pas branlant de sa haridelle fourbue, faisait son entrée sur la Grève. Sur sa gauche, c'était un groupe de jeunes seigneurs cuirassés de buffle, l'épée de guerre aux flancs. Et, au milieu d'eux, les dépassant de la tête, plus magnifique et plus sombre encore que la veille sur le plateau de Chaillot, pensif et formidable, le Balafré, le duc Henri de Guise, le roi de Paris!
Le redoutable capitaine semblait ne rien voir autour de lui, ni ce respect mêlé de terreur qui courbait les têtes sur son passage, ni l'angoisse de cette multitude. Il ne voyait que la bohémienne Saïzuma qui, une main sur la bride du cheval, s'avançait, lentement, énigme vivante; et, près d'elle. Belgodère qui vociférait.
Du haut de la fenêtre, le cardinal avait vu Guise marchant vers Belgodère. Sans quitter son poste, il se tourna alors vers le fauteuil d'ébène, et dit:
--Ils sont venus!...
La mystérieuse inconnue qui s'appelait princesse Fausta se leva et, d'un pas de déesse, s'approcha:
--Violetta! Violetta! clamait à ce moment Belgodère en apercevant le duc de Guise qui venait à lui.
L'enfant, pareille à un rayonnement d'aurore, apparut sur le devant de la charrette, ses longs cheveux blonds épars sur ses épaules de neige, timide, craintive, effarouchée.
La princesse Fausta darda un regard où couvait une flamme d'incendie, sur cette vision de charme intense et pur qu'était Violetta.
--Henri, murmura-t-elle, Henri de Guise, tu m'appartiens! Tu seras roi parce que je veux être reine! Maîtresse de la France et de l'Italie, Henri, périsse donc tout ce qui t'empêche de m'aimer... moi, moi seule! Périsse Catherine de Clèves, ta femme! Périsse cette Violetta que tu adores!
Et d'une voix brève, soudain devenue métallique et dure: