Part 5
§ 3.--Les éléments fixateurs de la personnalité.
Les résidus ancestraux forment la couche la plus profonde et la plus stable du caractère des individus et des peuples. C’est par leur moi ancestral qu’un Anglais, un Français, un Chinois diffèrent si profondément.
Mais à ces lointains atavismes se superposent des éléments engendrés par le milieu social (caste, classe, profession, etc.), par l’éducation et par bien d’autres influences encore. Ils impriment à notre personnalité une orientation assez constante. C’est le moi un peu artificiel ainsi formé que nous extériorisons chaque jour.
De tous les éléments formateurs de la personnalité, le plus actif, après la race, est celui que détermine le groupement social auquel nous appartenons. Coulées dans un même moule par les idées, les opinions, la conduite semblables qui leur sont imposées, les individualités d’un groupe: militaires, magistrats, prêtres, ouvriers, marins, etc., présentent nombre de caractères identiques.
Leurs opinions et leurs jugements sont généralement voisins, parce que chaque groupe social étant très niveleur, l’originalité n’y est pas tolérée. Quiconque veut se différencier de son groupe l’a tout entier pour ennemi.
Cette tyrannie des groupes sociaux, sur laquelle nous reviendrons, n’est pas inutile. Si les hommes n’avaient pas les opinions et la conduite de leur entourage pour guide, où trouveraient-ils la direction mentale nécessaire à la plupart? Grâce au groupe qui les encastre, ils possèdent une façon d’agir et de réagir assez constante. Grâce à lui encore, les natures un peu amorphes sont orientées et soutenues dans la vie.
Ainsi canalisés, les membres d’un groupe social quelconque possèdent, avec une personnalité momentanée, ou durable, mais bien définie, une puissance d’action que ne rêverait jamais aucun des individus qui le composent. Les grands massacres de la Révolution ne furent pas des œuvres individuelles. Leurs auteurs agissaient en groupes: Girondins, Dantonistes, Hébertistes, Robespierristes, Thermidoriens, etc. Ces groupes beaucoup plus que des individus se combattaient alors. Ils devaient donc apporter dans leurs luttes la férocité furieuse et le fanatisme borné, caractéristiques des manifestations collectives violentes.
§ 4.--Difficulté de prévoir la conduite résultant d’un caractère déterminé.
Notre moi étant variable, et dépendant des circonstances, jamais un homme ne doit prétendre en connaître un autre. Il peut seulement affirmer que les circonstances ne variant pas, la conduite de l’individu observé ne changera guère. Le chef de bureau, rédigeant d’honnêtes rapports depuis vingt ans, continuera sans doute à les rédiger avec la même honnêteté, mais il ne faut pas trop l’affirmer. Des circonstances nouvelles venant à surgir, une passion forte envahissant son entendement, un danger menaçant son foyer, l’insignifiant bureaucrate pourra devenir un scélérat ou un héros.
Les grandes oscillations de la personnalité s’observent presque exclusivement dans la sphère des sentiments. Dans celle de l’intelligence, elles sont très faibles. Un imbécile restera tel toujours.
Les variations possibles de la personnalité, qui empêchent de connaître à fond nos semblables, empêchent aussi de se connaître soi-même. L’adage «_Nosce te ipsum_» des anciens philosophes constitue un irréalisable conseil. Le moi extériorisé représente habituellement un personnage d’emprunt mensonger. Il l’est, non pas seulement parce que nous nous supposons beaucoup de qualités et ne reconnaissons guère nos défauts, mais encore parce que si le moi contient une petite portion d’éléments conscients, à la rigueur connaissables, il est, en grande partie, formé d’éléments inconscients presque inaccessibles à l’observation.
Le seul moyen de découvrir son moi réel est, nous l’avons dit, l’action. On ne se connaît un peu qu’après avoir observé sa conduite, dans des circonstances déterminées. Prétendre savoir d’avance comment nous agirons dans une situation donnée est fort chimérique. Le maréchal Ney jurant à Louis XVIII de lui amener Napoléon dans une cage de fer était de très bonne foi, mais il ne se connaissait pas. Un simple regard du maître suffit à dissoudre sa résolution. L’infortuné maréchal paya de sa vie l’ignorance de sa propre personnalité. Plus familier avec les lois de la psychologie, Louis XVIII lui eût probablement pardonné.
Les théories exposées dans cet ouvrage relativement au caractère peuvent parfois sembler contradictoires. D’une part, en effet, nous avons insisté sur la fixité des sentiments qui forment le caractère, et de l’autre montré les variations possibles de la personnalité.
Ces oppositions disparaissent en se remémorant les points suivants:
1º Les caractères sont formés d’un agrégat d’éléments affectifs fondamentaux à peu près invariables, auxquels s’ajoutent des éléments accessoires changeant facilement. Ces derniers correspondent aux modifications que l’art de l’éleveur fait subir à une espèce sans modifier pour cela ses caractères essentiels.
2º Les espèces psychologiques sont, comme les espèces anatomiques, sous l’étroite dépendance de leur milieu. Elles doivent s’adapter à tous les changements de ce milieu et s’y adaptent en effet quand ils ne sont ni trop considérables, ni trop brusques.
3º Les mêmes sentiments peuvent paraître changer quand ils s’appliquent à des sujets différents, et cependant leur nature réelle n’a subi aucune modification. L’amour humain devenant amour divin dans certaines conversions est un sentiment qui a changé de nom, mais pas de nature.
Toutes ces constatations ont un intérêt très pratique, puisqu’elles sont à la base même de plusieurs problèmes modernes importants, celui de l’éducation notamment.
Observant que cette dernière modifie l’intelligence, ou du moins la somme des connaissances individuelles, on en a conclu qu’elle pouvait modifier également les sentiments. C’était oublier entièrement que les états affectifs et intellectuels n’ont pas une évolution parallèle.
Plus on approfondit le sujet, plus on est obligé de reconnaître que l’éducation et les institutions politiques jouent un rôle assez faible dans la destinée des individus et des peuples.
Cette doctrine, contraire d’ailleurs à nos croyances démocratiques, semble parfois contredite aussi par les faits observés chez certains peuples modernes et c’est ce qui l’empêchera toujours d’être admise facilement.
Dans l’introduction qu’il a bien voulu écrire pour la traduction japonaise[3] de mes ouvrages, un des plus éminents hommes d’État de l’Extrême-Orient, le baron Motono, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, m’objecte plusieurs changements produits dans la mentalité japonaise par l’influence des idées européennes. Je ne crois pas cependant qu’ils prouvent une modification réelle de cette mentalité. Les idées européennes sont simplement entrées dans l’armature ancestrale de l’âme japonaise, sans modifier ses parties essentielles. La substitution de la fronde au canon changerait complètement la destinée d’un peuple, sans transformer pour cela ses caractères nationaux.
[3] Publiée par la Société qu’a fondée le comte Okuma, ministre des affaires étrangères pour la traduction des plus célèbres ouvrages classiques parus en Europe.
Il semble résulter de ce chapitre que les opinions et la conduite étant déterminées par des causes assez étrangères à la volonté, notre liberté serait très restreinte. Elle l’est en effet. Nous verrons cependant qu’il est possible de lutter utilement contre les fatalités qui pèsent sur nos sentiments et nos pensées.
LIVRE III
LES FORMES DIVERSES DE LOGIQUES RÉGISSANT LES OPINIONS ET LES CROYANCES
CHAPITRE I
CLASSIFICATION DES DIVERSES FORMES DE LOGIQUES.
§ 1.--Existe-t-il diverses formes de logiques?
La logique a été considérée jusqu’ici comme l’art de raisonner et de démontrer. Mais, vivre c’est agir et ce n’est pas le plus souvent la démonstration qui fait agir.
Nous montrerons dans ce chapitre et les suivants que les diverses sphères d’activités vitale et psychologique, précédemment énumérées, sont gouvernées par des formes de logiques différentes.
L’action constituant d’après nous le seul critérium d’une logique, nous considérerons comme diverses les logiques conduisant à des résultats dissemblables.
Dans un acte quelconque le psychologue ne doit rechercher isolément ni le but poursuivi, ni les moyens employés, ni le succès ni l’insuccès. Les seuls éléments l’intéressant sont les mobiles générateurs de cet acte. Il y a des actions vertueuses ou criminelles, habiles ou malhabiles, il n’y en a pas d’illogiques. Elles sont simplement issues de logiques différentes et nulle ne peut servir exclusivement à juger les autres.
La logique rationnelle, par exemple, est trop différente des logiques mystique et affective pour pouvoir les interpréter ni même les comprendre. Conduisant à des actes souvent opposés, elles doivent être séparées. De même pour la logique collective et la logique affective.
Considérer comme diverses des logiques génératrices de résultats dissemblables, est simplement appliquer la règle de classification qui fait placer dans des catégories différentes les phénomènes trop distincts pour être confondus.
§ 2.--Les cinq formes de logiques.
On peut, croyons-nous, établir cinq formes de logiques: 1º logique biologique; 2º logique affective; 3º logique collective; 4º logique mystique; 5º logique rationnelle. Nous nous bornerons maintenant à en résumer brièvement les caractères, devant consacrer des chapitres spéciaux à chacune d’elles.
Logique biologique.--Les motifs qui nous ont fait établir cette forme de logique seraient trop longs à énumérer ici. Nous les donnerons dans le chapitre consacré à son étude. Disons simplement maintenant que la logique biologique, qui préside à l’entretien des êtres et à la création de leurs formes, ne porte nulle trace d’influence de nos volontés, mais produit des adaptations, dirigées dans un sens déterminé, par des forces que nous ne connaissons pas. Elles semblent agir, ces forces, comme si elles possédaient une raison supérieure à la nôtre et n’ont rien de mécanique puisque leur action varie à chaque instant suivant le but à remplir.
L’adjonction aux autres formes de logiques de la logique biologique, qui domine de très haut la plupart des autres, ne fera que combler une lacune dissimulée par les vieilles théories métaphysiques.
Logique affective.--Les psychologues connaissaient uniquement jadis la logique rationnelle. Ils commencent à y ajouter la logique affective ou des sentiments, absolument distincte de la logique rationnelle. Ces deux formes de logiques diffèrent surtout en ceci que, les associations intellectuelles peuvent être conscientes, tandis que celles des états affectifs restent inconscientes. La logique affective dirige la plupart de nos actions.
Logique collective.--Cette forme de logique ne doit pas être confondue avec la précédente. Nous avons montré, voici bien des années déjà, que l’homme en foule se conduit différemment de l’homme isolé. Il est donc guidé par une logique spéciale, puisqu’elle implique l’existence d’éléments observables seulement dans les foules.
Logique mystique.--Cette forme de logique est le résultat d’un état particulier de l’esprit, dit mystique. Universel aux premiers temps de l’humanité il paraît fort répandu encore. Pour les mentalités mystiques l’enchaînement des choses n’a rien de régulier; il dépend d’êtres ou de forces supérieures dont nous subissons simplement les volontés.
La logique mystique a déterminé et détermine toujours un grand nombre des actes de l’immense majorité des hommes. Elle diffère, nous le verrons, de la logique inconsciente des sentiments, non seulement parce qu’elle est consciente et comporte une délibération, mais surtout parce que son influence peut engendrer des actions diamétralement contraires à celles que dicterait la logique affective.
Logique rationnelle.--Cette logique est l’art d’associer volontairement des représentations mentales et de percevoir leurs analogies et leurs différences, c’est-à-dire leurs rapports. Elle est à peu près la seule dont se soient occupés les psychologues. Depuis Aristote, d’innombrables livres lui ont été consacrés.
§ 3.--Coexistence des diverses formes de logiques.
Toutes les formes de logiques qui précèdent peuvent se superposer, se fusionner ou se combattre chez les mêmes êtres. Suivant le temps et les races, l’une d’elles arrive parfois à prédominer, mais sans jamais éliminer entièrement les autres.
La logique affective conduisait un général athénien, jaloux de ses rivaux, à leur déclarer la guerre. La logique mystique lui faisait consulter les oracles sur la date utile des opérations à entreprendre. La logique rationnelle guidait sa tactique. Pendant tous ces actes, la logique biologique le faisait vivre.
L’étude qui va suivre, des diverses formes de logiques précédemment énumérées, en fera mieux comprendre les caractères. Le lecteur ne devra pas s’attendre à voir révéler leur mécanisme. Il est fort peu connu, aussi bien d’ailleurs pour la logique rationnelle, la plus étudiée cependant, que pour les autres.
L’existence des diverses formes de logiques n’est démontrée que par leurs résultats. Elles représentent des postulats vérifiés seulement par les conséquences qui en découlent. Les sciences les plus exactes, la physique par exemple, sont obligées également de mettre à leur base de pures hypothèses transformées en vérités probables quand leur nécessité est démontrée.
Toutes les explications de la lumière, de la chaleur, de l’électricité, c’est-à-dire la physique presque entière, reposent sur l’hypothèse de l’éther. A cette substance totalement inconnue, il a fallu attribuer des propriétés incompréhensibles et même inconciliables, telle par exemple une rigidité supérieure à celle de l’acier, bien que les corps matériels s’y meuvent sans difficulté. Un phénomène nouveau oblige les physiciens à donner à l’éther des propriétés nouvelles souvent contraires à celles déjà admises. C’est ainsi qu’après lui avoir supposé une densité infiniment plus faible que celle des gaz, on lui en accorde maintenant une des millions de fois supérieure à celle des plus lourds métaux.
Si l’étude de sciences aussi précises que la physique nécessite des hypothèses, on ne saurait s’étonner de nous voir procéder de la même façon dans une science beaucoup plus compliquée, la psychologie.
Le physicien n’affirme pas que l’éther existe. Il dit simplement que les choses se passent comme si l’éther existait et que tout phénomène resterait incompréhensible sans cette existence supposée.
Nous n’affirmons pas davantage qu’il existe des formes de logiques constituant des entités distinctes, nous disons seulement qu’elles sont nécessaires et que les choses se passent comme si elles existaient réellement.
CHAPITRE II
LA LOGIQUE BIOLOGIQUE.
§ 1.--Rôle de la logique biologique.
Les phénomènes vitaux les plus simples en apparence, tels ceux observés chez les êtres vivants constitués par une seule cellule, sont toujours d’une extrême complication. Leurs manifestations dépendent d’enchaînements rigoureux analogues à ceux auxquels on donne le nom de logique, quand ils s’appliquent à des éléments intellectuels. Nul motif de ne pas les désigner par le même terme.
La logique biologique régit tous les phénomènes de la vie organique. Les actes accomplis par les diverses cellules du corps, en dehors de toute participation consciente, n’ont aucun caractère de fatalité mécanique et varient suivant les nécessités journalières. Ils semblent guidés par une raison particulière très différente de la nôtre et souvent beaucoup plus sûre. Pour le montrer, il suffira de rappeler ce que j’ai écrit à ce sujet, dans mon livre sur _l’Évolution de la Matière_:
«Les édifices atomiques qu’arrivent à fabriquer des cellules microscopiques comprennent non seulement les plus savantes opérations de nos laboratoires: éthérification, oxydation, réduction, polymérisation, etc., mais beaucoup d’autres plus difficiles que nous ne saurions imiter. Par des moyens insoupçonnés, les cellules vitales construisent ces composés compliqués et variés: albuminoïdes, cellulose, graisses, amidon, etc., nécessaires à l’entretien de la vie. Elles savent décomposer les corps les plus stables comme le chlorure de sodium, extraire l’azote des sels ammoniacaux, le phosphore des phosphates, etc.
«Toutes ces œuvres si précises, si admirablement adaptées à un but, sont dirigées par des forces dont nous n’avons aucune idée et qui agissent exactement comme si elles possédaient une clairvoyance bien supérieure à notre raison. L’œuvre qu’elles accomplissent à chaque instant de l’existence, plane très au-dessus de ce que peut réaliser la science la plus avancée.
«Le savant capable de résoudre avec son intelligence les problèmes résolus à toute heure par les humbles cellules d’une infime créature, serait tellement supérieur aux autres hommes qu’on pourrait le considérer comme un dieu.»
Les actes de la vie biologique montrent la nécessité où ils se trouvent de varier sans cesse. Qu’un corps inutile ou dangereux soit introduit dans l’organisme, il sera neutralisé ou rejeté. L’élément utile est, au contraire, expédié à des organes différents et subit des transformations physiques très savantes. Ces milliers de petites opérations partielles s’enchevêtrent sans se nuire, parce qu’elles sont orientées avec une précision parfaite. Dès que la rigoureuse logique directrice des centres nerveux s’arrête, c’est la mort.
Ces centres nerveux constituent donc ce que l’on pourrait appeler des centres de raisonnement biologique. Ils dirigent la vie et la protègent en créant suivant les circonstances des éléments de défense variés. Comme le dit très justement le Dr Bonnier: «Mieux qu’aucun physiologiste, aucun médecin, ils savent ce qui convient à l’organe malade. Réveiller leur torpeur quand elle se produit est le seul rôle possible de la science la plus avancée».
Lorsqu’une cellule évolue vers une certaine forme, lorsque l’animal régénère entièrement un organe amputé, avec nerfs, muscles et vaisseaux, nous constatons que la logique biologique crée pour ces accidents imprévus, une série de phénomènes qu’aucun effort de la logique rationnelle ne saurait imiter ni même comprendre.
C’est encore la logique biologique qui enseigne à l’oiseau le mécanisme du vol et comment il doit le modifier suivant les circonstances. De longs siècles furent nécessaires à l’homme pour que sa logique rationnelle lui permît de l’imiter un peu.
Cette précision des actes vitaux, leur adaptation journalière à des conditions constamment changeantes, leur aptitude à défendre l’organisme contre les atteintes imprévues du monde extérieur, nous ont fait considérer l’expression, logique biologique, comme nécessaire[4].
[4] L’adaptation constante à des éléments toujours variables, la précision des méthodes employées par les organes agissant sous l’influence de la logique biologique sont nettement marquées dans le tableau du Dr. S. Artault, que je résume un peu, de la lutte de l’organisme contre les microbes.
«Deux armées sont en présence: l’une dans son enceinte fortifiée (_l’organisme_), l’autre qui vient l’investir (_bactéries_, etc.). Dès que les premiers ouvrages de défense sont enlevés, et que l’ennemi a pénétré par quelque brèche dans la place, le général en chef (_centre sympathique_) commence par faire à ses troupes une distribution de stimulants (_opsonines_). Ainsi mises en appétit, les troupes (_leucocytes_) se portent sur le point attaqué; c’est alors le combat corps à corps, la destruction des envahisseurs, dont les cadavres sont dévorés sur place (_phagocytose_). Le général organise alors la défense territoriale, en dispersant ses vétérans aguerris et avertis, qui réduisent à néant toute tentative nouvelle de cet ennemi connu (_immunisation_).
«Mais parfois la lutte se prolonge, les troupes locales plus ou moins fatiguées, se replient ou cantonnent sur place. Alors l’armée d’investissement restée aussi sur ses positions, leur envoie des bordées d’obus asphyxiants (_toxines_, _antigènes_). Le plus souvent, sous cette attaque insidieuse, les tissus ripostent par une décharge de produits qui anéantissent ou neutralisent les premiers (_antitoxines_, _anticorps_).»
La logique biologique règle la durée de l’individu et celle de l’espèce à laquelle il appartient. La vie individuelle est très éphémère; celle de l’espèce beaucoup plus longue, mais non éternelle, puisqu’aucune des espèces géologiques dont nous retrouvons les débris, n’a subsisté jusqu’à nos jours. Elles furent précédées et suivies par d’autres, de durée également limitée.
Les espèces semblent disparaître lorsque, trop stabilisées par un lourd héritage ancestral, elles ne peuvent plus s’adapter aux variations de milieu. Cette histoire du monde végétal et animal fut aussi celle de bien des peuples.
L’enfance d’une espèce, d’un individu ou d’un peuple se caractérise par une plasticité excessive lui permettant de s’adapter à toutes les variations de milieu. Sa vieillesse s’accompagne au contraire d’une rigidité empêchant l’adaptation.
On comprend donc, facilement, que les transformations de milieu capables de faire évoluer un être aux débuts de son existence, le fassent périr à son déclin. Et ceci nous explique pourquoi les peuples trop vieux disparaissent lorsqu’ils ne peuvent plus changer.
Si la logique biologique se bornait à régler les fonctions de la vie, nous pourrions à la rigueur en négliger l’étude. Mais elle tient aussi sous son domaine d’importants facteurs des opinions, des croyances et par conséquent de la conduite.
Les sentiments ayant la vie pour soutien, on conçoit que la logique biologique non seulement influence la logique affective, mais puisse sembler parfois se confondre avec elle. Toutes deux n’en demeurent pas moins nettement séparées, la vie biologique étant simplement le terrain sur lequel la vie affective vient germer.
Il reste donc inexplicable que les psychologues ignorent la logique biologique. Elle est la plus importante de toutes les formes de logiques parce que la plus impérieuse. Quand elle commande, les autres obéissent.
§ 2.--La logique biologique et les instincts.
Les différences des logiques biologique et affective sont révélées encore par l’étude des phénomènes variés, confondus habituellement sous le nom d’instinct. Bergson a raison de séparer l’instinct de l’intelligence, mais il n’a que partiellement raison. Une foule d’instincts sont des habitudes intellectuelles ou affectives accumulées par l’hérédité. Pour les phénomènes biologiques, non seulement les plus simples comme la faim et l’amour, mais encore ceux fort compliqués observés chez les insectes, la séparation avec l’intelligence semble complète.
L’étude de certaines formes d’instincts est extrêmement difficile. Pour y jeter quelque lumière il faut délaisser toutes les idées de la psychologie classique.
On doit admettre, en effet, que par des procédés inconnus mais indéniables puisque nous les constatons, les créatures les plus inférieures peuvent agir dans certains cas comme le ferait l’homme guidé par une raison très haute.