Part 4
Leur analyse montre que ces créations de sentiments nouveaux sont de simples apparences. En réalité, ils existaient, sans se manifester; les variations de milieux ou les circonstances n’ont fait que modifier leur équilibre. Tel sentiment d’abord refréné devient prépondérant à une époque et domine d’une façon plus ou moins durable les autres états affectifs. L’homme en société est bien forcé de plier ses sentiments aux nécessités successives que les circonstances et surtout l’ambiance sociale lui imposent. Des exemples de ces transformations apparentes seront donnés dans un prochain chapitre.
Les sentiments semblent parfois changer alors qu’ils n’ont fait que s’appliquer à des sujets différents. L’espérance mystique guidant l’ouvrier moderne vers les fumeuses tavernes où des apôtres d’un évangile nouveau lui promettent un paradis prochain est le même sentiment qui conduisait ses pères dans les vieilles cathédrales où, derrière les vapeurs de l’encens, s’ouvraient les portes d’or de lumineuses régions pleines d’une félicité éternelle.
§ 2.--Les diverses manifestations de la vie affective. Émotions, sentiments, passions.
Les manifestations de la vie affective sont indifféremment désignées par les auteurs sous les noms d’émotions ou de sentiments. Je crois plus commode pour leur description de les répartir en trois classes: émotions, sentiments, passions.
L’émotion est un sentiment instantané plus ou moins éphémère. Elle naît d’un phénomène brusque: accident, annonce d’une catastrophe, menace, injure. La colère, la peur, la terreur, etc., en sont des exemples.
Le sentiment représente un état affectif durable, tel que l’avarice, la bienveillance, etc.
La passion est constituée par des sentiments ayant acquis une grande intensité et pouvant momentanément en annuler d’autres: haine, amour, etc.
Tous ces états affectifs correspondent à des variations physiologiques de notre organisme. Nous n’en connaissons que certains effets généraux: rougeur du visage, altération de la circulation, etc.
Une modification physique ou chimique des cellules nerveuses et les sentiments qu’elle engendre représentent une relation dont les termes ultimes seuls sont connus. La transformation en sentiment ou en pensée d’un processus chimique organique est complètement inexplicable maintenant.
Sentiments et émotions varient suivant l’état physiologique du sujet ou l’influence de divers excitants: café, alcool, etc...
Le sentiment le plus simple est toujours très complexe, mais dès qu’il devient irréductible à un autre par l’analyse, nous devons, pour la facilité du langage, le traiter comme s’il était simple. Le chimiste lui aussi, qualifie de corps simples ceux qu’il ne sait pas décomposer.
Les psychologues parlent quelquefois de sentiments intellectuels. Ce terme, dit Ribot: «désigne des états affectifs agréables ou mixtes qui accompagnent l’exercice des opérations de l’intelligence».
Je ne saurais admettre cette théorie qui confond une cause avec son effet. Un sentiment peut être produit par des influences aussi diverses que l’action d’un aliment agréable, ou celle d’une découverte scientifique, mais il reste toujours un sentiment. Tout au plus peut-on dire que nos idées ont un équivalent émotionnel. Les chiffres eux-mêmes en auraient un, comme le fait justement observer Bergson: «Les marchands, dit-il, le savent bien, et au lieu d’indiquer le prix d’un objet par un nombre rond de francs, ils marqueront le chiffre immédiatement inférieur, quittes à intercaler ensuite un nombre suffisant de centimes».
Le sentiment devenu prépondérant et persistant prend, nous l’avons dit, le nom de passion. Les psychologues n’ont réussi encore ni à les définir, ni à les classer. Spinoza en admettait trois: le désir, la joie et la tristesse, d’où il déduisait toutes les autres. Descartes en admettait six primitives: l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. Ce sont là évidemment pures formes de langage, impuissantes à rien expliquer et ne résistant pas à la discussion.
Une passion peut naître brusquement, comme un coup de foudre, ou par une lente incubation. Constituée, elle domine toute la vie affective, et aussi la vie intellectuelle. La raison est généralement sans action sur elle et ne fait que se mettre à son service.
On sait à quel point les passions transforment nos opinions et nos croyances, nous aurons à y revenir bientôt.
Les grandes passions sont d’ailleurs rares. Éphémères le plus souvent, elles disparaissent aussitôt atteint l’objet convoité. Dans la passion amoureuse, cette règle est assez constante. Les amours célèbres ont généralement eu pour héros des êtres que les circonstances empêchaient de trop se rencontrer.
Les passions qui durent longtemps sont des passions constamment ravivées, les haines politiques par exemple.
La passion disparaît le plus souvent par simple extinction, mais quelquefois par voie de transformation, et alors se modifient en même temps les opinions qu’elle avait fait naître.
«L’amour humain, fait observer Ribot, peut se transformer en amour divin ou inversement... L’amour déçu a peuplé les cloîtres... Le fanatisme religieux peut se changer en fanatisme politique et social. Ignace de Loyola était un paladin qui se mit au service de J.-C.».
Quand l’intelligence réussit à exercer une influence inhibitrice sur la passion, cette dernière n’était pas bien forte. L’intelligence ne peut guère agir contre une passion qu’en opposant la représentation mentale d’un sentiment à un autre. La lutte existe alors, non pas entre représentations intellectuelles et représentations affectives, mais uniquement entre des représentations affectives mises en présence par l’intelligence.
§ 3.--La mémoire affective.
La mémoire des sentiments existe comme celle de l’intelligence, mais à un degré beaucoup moindre. Le temps l’affaiblit très vite.
L’infériorité habituelle de la mémoire affective sur la mémoire intellectuelle est généralement considérable. La persistance de cette dernière est telle quand on l’exerce que, pendant des siècles, des ouvrages volumineux tels que les Védas ou les chants d’Homère, furent transmis de génération en génération à l’aide seulement de la mémoire. A l’époque où les livres étaient rares et coûteux, au XIIIe siècle par exemple, les étudiants savaient retenir les cours qui leur étaient dictés. Atkinson assure «que si les classiques chinois venaient à être détruits aujourd’hui, plus d’un million de Chinois pourraient les reconstituer de mémoire».
Si la mémoire des sentiments était aussi tenace que la mémoire intellectuelle, le souvenir persistant de nos douleurs rendrait la vie insupportable.
A la théorie du peu de durée de la mémoire affective, on pourrait objecter la persistance des haines de classes et de races perpétuées durant de longues générations. Cette durée apparente n’est qu’un renouvellement incessant produit par des causes toujours répétées. Une haine non entretenue ne subsiste pas. Celle des Allemands contre les Français aurait disparu depuis longtemps, si les journaux germaniques ne l’attisaient sans cesse. L’aversion des Hollandais pour les Anglais, qui leur prirent jadis leurs colonies, persiste seulement parce que des faits nombreux, notamment la guerre contre les colons hollandais du Transvaal, viennent la raviver et parce que la Hollande se croit toujours menacée.
L’alliance russe et l’entente franco-anglaise montrent avec quelle rapidité des peuples, jadis ennemis, oublient les haines non entretenues. Lorsque l’Angleterre devint notre amie, nous n’étions pourtant pas loin de la terrible humiliation de Fachoda.
Cette notion essentielle du peu de durée de la mémoire affective explique bien des phénomènes de la vie des peuples. Il ne faut guère compter sur leur reconnaissance, mais on ne doit pas non plus trop redouter leur haine.
§ 4.--Les associations affectives et intellectuelles.
Nous étudierons quelques éléments caractéristiques de l’intelligence dans le chapitre de cet ouvrage consacré à l’examen de la logique rationnelle. On ne les mentionne ici que pour montrer comment s’associent et s’influencent les éléments rationnels et affectifs.
L’intelligence est surtout caractérisée par la capacité à réfléchir d’où découle celle de raisonner, c’est-à-dire de saisir, en suivant certaines règles, les rapports visibles ou cachés des choses.
Les enchaînements de la logique affective ont également leurs lois. S’exerçant dans une région inconsciente elles ne parviennent dans le conscient que sous forme de résultats.
Notre vie psychique se composant d’une partie affective et d’une partie intellectuelle, comment ces deux sphères agissent-elles l’une sur l’autre?
Nos représentations mentales peuvent être d’ordre affectif ou d’ordre intellectuel. Il est parfois possible de se représenter des sentiments disparus, mais beaucoup moins que les idées intellectuelles.
On sait que, d’après la théorie associationniste, les idées peuvent s’associer suivant deux procédés différents: 1º associations par ressemblance; 2º associations par contiguïté.
Dans les associations par ressemblance, l’impression actuelle ravive les impressions antérieures analogues. Dans les associations par contiguïté, l’impression nouvelle en fait revivre d’autres éprouvées en même temps, mais sans analogie entre elles.
Les états affectifs paraissent s’associer entre eux comme les états intellectuels. Ils s’associent également à ces derniers, en sorte que l’apparition des uns peut évoquer celle des autres.
La différence entre les associations affectives et les associations intellectuelles est caractérisée par ce fait que les associations affectives se faisant le plus souvent d’une façon inconsciente, échappent à notre action.
Nous verrons bientôt comment, malgré leur distinction de nature, le moi affectif et le moi intellectuel peuvent, grâce aux associations qui viennent d’être indiquées, s’influencer.
CHAPITRE V
LES ÉLÉMENTS DE LA PERSONNALITÉ. COMBINAISONS DE SENTIMENTS FORMANT LE CARACTÈRE.
§ 1.--Les éléments du caractère.
Le caractère est constitué par un agrégat d’éléments affectifs auxquels se superposent, en s’y mêlant fort peu, quelques éléments intellectuels. Ce sont toujours les premiers qui donnent à l’individu sa véritable personnalité.
Les éléments affectifs étant nombreux, leur association formera des caractères variés: actifs, contemplatifs, apathiques, sensitifs, etc. Chacun d’eux agira différemment sous l’action des mêmes excitants.
Les agrégats constitutifs du caractère peuvent être fortement ou, au contraire, faiblement cimentés. Aux agrégats solides correspondent les individualités fortes qui se maintiennent malgré les variations de milieu et de circonstances. Aux agrégats mal cimentés correspondent les mentalités molles, incertaines et changeantes. Elles se modifieraient à chaque instant sous les influences les plus légères, si certaines nécessités de la vie quotidienne ne les orientaient comme les berges d’un fleuve canalisent son cours.
Si stable que soit le caractère, il reste toujours lié cependant à l’état de nos organes. Une névralgie, un rhumatisme, un trouble intestinal, transforment la gaieté en mélancolie, la bonté en méchanceté, la volonté en nonchalance. Napoléon malade à Waterloo n’était plus Napoléon. César dyspeptique n’eût sans doute pas franchi le Rubicon.
Les causes morales agissent aussi sur le caractère ou tout au moins sur son orientation. A la suite d’une conversion, l’amour profane deviendra amour divin. Le clérical fanatique et persécuteur finira parfois en libre penseur tout aussi fanatique et non moins persécuteur.
Les opinions et les croyances étant moulées sur notre caractère, suivent naturellement ses variations.
Il n’existe, je l’ai déjà montré, aucun parallélisme entre le développement du caractère et celui de l’intelligence. Le premier semble, au contraire, tendre à s’affaiblir à mesure que la dernière se développe. De grandes civilisations furent détruites par des éléments intellectuellement inférieurs, doués de volonté forte.
Les esprits hardis et décidés ignorent les obstacles signalés par l’intelligence. La raison ne fonde pas les grandes religions et les puissants empires. Dans les sociétés brillantes par l’intelligence, mais de caractère faible, le pouvoir finit souvent par tomber entre les mains d’hommes bornés et audacieux. J’admets volontiers, avec Faguet, que l’Europe, devenue pacifiste, sera conquise «par le dernier peuple resté militaire et relativement féodal». Ce peuple-là réduira les autres en esclavage et fera travailler à son profit des pacifistes chargés d’intelligence, mais dénués de l’énergie que donne la volonté.
§ 2.--Les caractères collectifs des peuples.
Chaque peuple possède des caractères collectifs, communs à la plupart de ses membres, ce qui fait des diverses nations de véritables espèces psychologiques. Ces caractères créent chez elles, nous le verrons bientôt, des opinions semblables sur un certain nombre de sujets essentiels.
Les caractères fondamentaux d’un peuple n’ont pas besoin d’être nombreux. Bien fixés ils tracent sa destinée. Considérons les Anglais, par exemple. Les éléments orientant leur histoire peuvent être résumés en peu de lignes: culte de l’effort persistant qui empêche de reculer devant l’obstacle et de considérer un malheur comme irrémédiable; respect religieux des coutumes et de tout ce qui est validé par le temps; besoin d’action et dédain des vaines spéculations de la pensée, mépris de la faiblesse, sentiment très intense du devoir, contrôle sur soi-même envisagé comme qualité essentielle et entretenu soigneusement par une éducation spéciale.
Certains défauts de caractère, insupportables chez les individus, deviennent des vertus quand ils sont collectifs, l’orgueil par exemple. Ce sentiment est fort différent de la vanité, simple besoin de briller en public et exigeant des témoins, alors que l’orgueil n’en demande aucun. L’orgueil collectif fut un des grands stimulants de l’activité des peuples. Grâce à lui, le légionnaire romain trouvait une récompense suffisante à faire partie d’un peuple dominant l’univers. L’inébranlable courage des Japonais, dans leur dernière guerre, provenait d’un orgueil semblable.
Ce sentiment est, en outre, une source de progrès. Dès qu’une nation est convaincue de sa supériorité, elle porte à son maximum les efforts nécessaires pour la maintenir.
Le caractère et non l’intelligence différencie les peuples et crée entre eux des sympathies ou des antipathies irréductibles. L’intelligence est de même espèce pour tous. Le caractère offre, au contraire, de fortes dissemblances. Des peuples distincts étant diversement impressionnés par les mêmes choses se conduiront naturellement de façons différentes dans des circonstances paraissant identiques. Qu’il s’agisse, d’ailleurs, de peuples ou d’individus, les hommes sont toujours plus divisés par les oppositions de leur caractère que par celles de leurs intérêts ou de leur intelligence.
§ 3.--Évolution des éléments du caractère.
Les sentiments fondamentaux formant la trame du caractère évoluent très lentement dans le cours des âges, comme le prouve la persistance des caractères nationaux. Les agrégats psychologiques qui les constituent sont aussi stables que les agrégats anatomiques.
Mais, autour des caractères fondamentaux, se trouvent, comme pour toutes les espèces vivantes, des caractères secondaires pouvant varier suivant le moment, le milieu, etc.
Ce sont surtout--je l’ai fait remarquer dans le précédent chapitre--les sujets sur lesquels les sentiments s’exercent qui changent. L’amour de la famille, puis de la tribu, de la cité et enfin de la patrie sont des adaptations d’un sentiment identique à des groupements différents, et non la création de sentiments nouveaux. L’internationalisme et le pacifisme représentent les dernières extensions de ce même sentiment.
Il y a un siècle à peine, le patriotisme allemand était inconnu, l’Allemagne restait divisée en provinces rivales. Si le pangermanisme actuel constitue une vertu, cette vertu n’est que l’extension de sentiments anciens à des catégories d’individus nouvelles.
Les états affectifs sont choses si stables que leur simple adaptation à des sujets nouveaux exige d’immenses efforts. Pour acquérir, par exemple, un peu,--très peu--cette forme d’altruisme, qualifiée de tolérance, il fallut, dit justement M. Lavisse: «que des martyrs mourussent par milliers dans des supplices, et que le sang coulât en fleuve sur des champs de bataille».
C’est un grand danger pour un peuple de vouloir créer, au moyen de la raison, des sentiments contraires à ceux fixés par la nature dans son âme. Semblable erreur pèse sur nous depuis la Révolution. Elle a engendré le développement du socialisme qui prétend changer le cours naturel des choses et refaire l’âme des nations.
N’objectons pas à la fixité des sentiments, les brusques transformations de personnalité observées parfois. Tels la prodigalité devenant avarice, l’amour changé en haine, le fanatisme religieux en fanatisme irréligieux, etc. Ces revirements constituent simplement l’adaptation de mêmes sentiments à des sujets différents.
Bien des causes diverses, les nécessités économiques, par exemple, peuvent aussi déplacer nos sentiments sans pour cela les changer.
Ces influences économiques sont puissantes. La diffusion de la propriété, par exemple, a pour conséquence l’abaissement de la natalité, par suite de l’égoïsme familial du propriétaire, peu soucieux de voir diviser son bien. Si tous les citoyens d’un pays devenaient propriétaires, la population diminuerait probablement dans d’énormes proportions.
Les sentiments constituant le caractère ne peuvent subir de changement d’orientation sans que la vie sociale soit bouleversée. Guerres de religions, croisades, révolutions, etc., résultent de pareils changements.
Et si, actuellement, l’avenir apparaît très sombre, c’est que les sentiments des classes populaires tendent à subir une orientation nouvelle. Sous la poussée des illusions socialistes, chacun, de l’ouvrier au professeur, est devenu mécontent de son sort et persuadé qu’il mérite une autre destinée. Tout travailleur se croit exploité par les classes dirigeantes et rêve de s’emparer de leurs richesses au moyen d’un coup de force. Dans le domaine de l’affectif, les illusions ont une puissance qui les rend fort dangereuses parce que la raison ne les influence pas.
CHAPITRE VI
LA DÉSAGRÉGATION DU CARACTÈRE ET LES OSCILLATIONS DE LA PERSONNALITÉ.
§ 1.--Les équilibres des éléments constitutifs du caractère.
Nous venons de dire que la stabilité des agrégats formant le caractère est aussi grande que celle des agrégats anatomiques. Les premiers peuvent cependant, comme les seconds, subir des troubles morbides divers et même une désagrégation complète.
Ces phénomènes qui ne ressortent pas exclusivement du domaine de la pathologie ont, sur la formation des opinions et des croyances, une influence considérable. La genèse de certains faits historiques est à peu près incompréhensible sans la connaissance des transformations que peut accidentellement subir le caractère.
Nous verrons, dans un autre chapitre, que les mobiles créateurs de nos opinions, de nos croyances et de nos actes, sont comparables à des poids posés sur les deux plateaux d’une balance. Le plus chargé fléchit toujours.
En réalité, les choses ne se passent pas si simplement. Les poids, représentés par les motifs, peuvent s’altérer sous l’influence de troubles divers modifiant les combinaisons qui forment le caractère. Alors, notre sensibilité change, nos échelles de valeurs se déplacent, l’orientation de la vie devient différente. La personnalité est renouvelée.
De telles variations s’observent surtout lorsque, le milieu social venant à changer brusquement, l’équilibre établi entre les éléments affectifs et ce milieu éprouve une perturbation notable.
La notion d’équilibre entre le milieu qui nous enveloppe et les éléments qui nous composent est capitale. Nullement spéciale à la psychologie, elle domine la chimie, la physique et la biologie. Un être quelconque, matière brute ou matière vivante, résulte d’un certain état d’équilibre entre son milieu et lui. Le second ne saurait changer sans que se transforme aussitôt le premier. Une barre d’acier rigide peut, sous l’influence d’une modification de milieu convenable, devenir une légère vapeur.
Le degré d’aptitude à la dissociation des agrégats psychiques formant le caractère dépend de la stabilité de ces derniers comme aussi de l’importance des changements de milieu auxquels ils sont soumis. Elle variera également suivant les impressions antérieurement subies. Les observations faites sur les agrégats anatomiques le sont aussi sur les agrégats psychologiques. La diminution de sensibilité des premiers à l’influence de certaines actions extérieures par des procédés divers s’appelle, on le sait, l’immunisation. L’étude future de la pathologie des caractères comprendra aussi celle de leur immunisation.
Le véritable homme d’État possède l’art, encore mystérieux, de savoir modifier au besoin l’équilibre des éléments du caractère national en faisant prédominer ceux utiles aux nécessités du moment.
§ 2.--Les oscillations de la personnalité.
Les considérations précédentes tendent à montrer que notre personnalité peut devenir assez variable. Elle dépend, en effet, on vient de le voir, de deux facteurs inséparables, l’être lui-même et son milieu.
Prétendre que notre personnalité est mobile et parfois susceptible de grands changements choque un peu les idées traditionnelles sur la stabilité du moi. Son unité fut pendant longtemps un dogme indiscuté. Trop de faits sont venus prouver combien elle était fictive.
Notre moi est un total. Il se compose de l’addition d’innombrables moi cellulaires. Chaque cellule concourt à l’unité du moi comme chaque soldat à l’unité d’une armée. L’homogénéité des milliers d’individualités qui la composent résulte seulement d’une communauté d’action que de nombreuses causes peuvent détruire.
Inutile d’objecter que la personnalité des êtres semble généralement assez stable. Si elle ne varie guère, en effet, c’est que le milieu social reste à peu près constant. Qu’il vienne à se modifier brusquement, comme en temps de révolution, et la personnalité d’un même individu pourra se transformer entièrement. C’est ainsi qu’on vit, pendant la Terreur, de bons bourgeois réputés par leur douceur devenir des fanatiques sanguinaires. La tourmente passée et, par conséquent, l’ancien milieu reprenant son empire, ils retrouvèrent leur personnalité pacifique. Depuis longtemps, j’ai développé cette théorie et montré que la vie des personnages de la Révolution était incompréhensible sans elle.
De quels éléments se compose le moi dont la synthèse constitue notre personnalité? La psychologie reste muette sur ce point. Sans prétendre préciser beaucoup, nous dirons que les éléments du moi résultent d’un résidu de personnalités ancestrales, c’est-à-dire créés par toute la série de nos existences antérieures. Le moi, je le répète, n’est pas une unité, mais le total des millions de vies cellulaires dont l’organisme est formé. Elles peuvent enfanter de nombreuses combinaisons.
Des excitations émotionnelles violentes, certains états pathologiques observables chez les médiums, les extatiques, les sujets hypnotisés, etc., font varier ces combinaisons et, par conséquent, engendrent, au moins momentanément, chez le même individu, une personnalité différente[2], inférieure ou supérieure à la personnalité ordinaire. Nous possédons tous des possibilités d’action dépassant notre capacité habituelle et que certaines circonstances viendront éveiller.
[2] L’action de certaines substances toxiques sur l’organisme peut avoir aussi pour résultat de désagréger la personnalité. J’en ai jadis publié, dans un journal de médecine, un curieux exemple qui fut utilisé en Amérique par un romancier.