Les opinions et les croyances

Part 2

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Méthode adoptée dans cet ouvrage pour l’étude des opinions et des croyances.--L’énumération précédente permet de pressentir qu’aucune des méthodes psychologiques classiques, ni les enquêtes, ni la psychophysique, ni les localisations, ni la psychopathologie même ne peuvent rien apprendre de la genèse et de l’évolution des opinions et des croyances. Nous devions donc recourir à d’autres méthodes.

Après avoir étudié le terrain réceptif des croyances: intelligence, sentiments, subconscience, etc., nous avons analysé les diverses croyances religieuses, politiques, morales, etc., et examiné le rôle de chacun de leurs facteurs déterminants. L’histoire pour le passé, les faits de chaque jour pour le présent, fournissent les éléments de cette étude.

Mais la généralité des grandes croyances appartiennent au passé. Le point le plus frappant de leur histoire, est l’absurdité évidente des dogmes au point de vue de la raison pure. Nous expliquerons leur adoption en montrant que dans le champ de la croyance, l’homme le plus éclairé, le savant le mieux familiarisé avec les méthodes rigoureuses de laboratoire, perd tout esprit critique et admet sans difficulté des miracles merveilleux. L’étude des phénomènes occultistes fournira sur ce point des démonstrations catégoriques. Nous verrons des physiciens illustres prétendre avoir dédoublé des êtres vivants et vécu avec des fantômes matérialisés, un professeur de physiologie célèbre évoquer les morts et s’entretenir avec eux, un autre, non moins éminent, assurer avoir vu un guerrier casqué sortir du corps d’une jeune fille avec des organes complets, comme le prouvait l’état de sa circulation et l’examen des produits de sa respiration.

Tous ces phénomènes et d’autres de même ordre nous prouveront que la raison est impuissante contre les croyances les plus erronées.

Mais pourquoi l’esprit qui pénètre dans le champ de la croyance y manifeste-t-il, quelle que soit sa culture, une crédulité illimitée?

Pour le découvrir, nous avons été conduits à élargir le problème et à rechercher l’origine des actes des divers êtres vivants, de l’animal le plus inférieur à l’homme.

Il nous est alors apparu clairement que les explications classiques n’étaient si insuffisantes ou si nulles que par l’obstination des auteurs à vouloir appliquer les méthodes de la logique rationnelle à des phénomènes qu’elle ne régit pas. Dans les opérations complexes de la vie, comme dans les réflexes inconscients, vraie source de notre activité, apparaissent des enchaînements particuliers indépendants de la raison et que ne sauraient définir des termes aussi imprécis que celui d’instinct.

Continuant à creuser ces questions, nous avons été amenés à reconnaître diverses formes de logiques, inférieures ou supérieures, suivant les cas, à la logique rationnelle, mais toujours différentes d’elle.

Et c’est ainsi qu’à la logique rationnelle, connue de tout temps, à la logique affective, étudiée depuis quelques années, nous avons ajouté plusieurs formes nouvelles de logiques qui peuvent se superposer ou entrer en conflit et donner à notre mentalité des impulsions différentes. Celle régissant le domaine de la connaissance n’a aucun rapport avec celle qui engendre les croyances. C’est pourquoi le savant le plus éclairé pourra manifester des opinions contradictoires, rationnelles ou irrationnelles, suivant qu’il sera dans le cycle de la connaissance ou dans celui de la croyance.

Ce n’est pas à la psychologie classique qu’il était possible de demander des explications sur toutes ces questions. Les plus éminents psychologues modernes, William James notamment, en sont réduits à constater: «la fragilité d’une science qui suinte la critique métaphysique à toutes ses articulations»... «Nous en sommes encore, écrit-il, à attendre la première lueur qui doit pénétrer l’obscurité des réalités psychologiques fondamentales». Sans admettre tout à fait avec l’illustre penseur que les livres de psychologie contiennent uniquement: «une enfilade de faits grossièrement observés, quelques discussions querelleuses et bavardes de théories», il faut bien reconnaître après lui que la psychologie classique ne renferme pas: «une seule loi, une seule formule dont nous puissions déduire une conséquence, comme on déduit un effet de sa cause».

C’est donc sur un terrain très encombré en apparence, très vierge en réalité, que nous allons tenter de construire une théorie de la formation et de l’évolution des opinions et des croyances.

LIVRE II

LE TERRAIN PSYCHOLOGIQUE DES OPINIONS ET DES CROYANCES

CHAPITRE I

LES GRANDS RESSORTS DE L’ACTIVITÉ DES ÊTRES. LE PLAISIR ET LA DOULEUR.

§ 1.--Rôles du plaisir et de la douleur.

Le plaisir et la douleur sont le langage de la vie organique et affective, l’expression d’équilibres satisfaits ou troublés de l’organisme. Ils représentent les moyens employés par la nature pour obliger les êtres à certains actes sans lesquels le maintien de l’existence serait impossible.

Plaisir et douleur sont donc les indices d’un état affectif antérieur. Ce sont des effets, comme les symptômes pathologiques sont les conséquences d’une maladie.

La faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur constitue la sensibilité. La vie affective et psychique des êtres dépend tout entière de cette sensibilité.

Le langage des organes, traduit par le plaisir et la douleur, est plus ou moins impérieux, suivant les nécessités à satisfaire. Il en existe, comme la faim, qui n’attendent pas.

La faim est la douleur la plus redoutée; l’amour, le plaisir le plus recherché, et l’on peut répéter, avec le grand poète Schiller, que la machine du monde se soutient par la faim et l’amour.

Les autres variétés du plaisir et de la douleur sont des mobiles, moins puissants parce que moins intenses. C’est bien à tort que Schopenhauer soutenait: «qu’on peut ramener à trois tous les principes qui font agir l’homme, l’égoïsme, la méchanceté et la pitié».

Dans ces dernières années, quelques philosophes, William James notamment, ont contesté le rôle du plaisir et de la douleur comme mobiles de notre activité. «Ils n’interviennent aucunement, par exemple, dit ce dernier, dans les manifestations de nos émotions. Qui fronce le sourcil pour le plaisir de froncer le sourcil? On ne respire pas pour le plaisir.»

Cette argumentation n’est pas heureuse. Certes, on ne respire pas pour le plaisir, mais la douleur qu’entraînerait la cessation de respirer oblige rigoureusement à cette fonction. On ne fronce pas les sourcils par plaisir, mais par suite d’un mécontentement qui constitue déjà une forme de la douleur.

§ 2.--Caractères discontinus du plaisir et de la douleur.

Le plaisir et la douleur ne connaissent pas la durée. Leur nature est de s’user rapidement, et par conséquent de n’exister qu’à la condition d’être intermittents. Un plaisir prolongé cesse vite d’être un plaisir et une douleur continue s’atténue vite. Sa diminution peut même, par comparaison, devenir un plaisir.

Le plaisir n’est donc plaisir qu’à condition d’être discontinu. Le seul plaisir un peu durable est le plaisir non réalisé, ou désir.

Le plaisir n’est guère connaissable que par sa comparaison avec la douleur. Parler de plaisir éternel est un non-sens, comme l’avait justement observé Platon. Les dieux ignorant la douleur ne peuvent pas, suivant lui, éprouver de plaisir.

La discontinuité du plaisir et de la douleur représente la conséquence de cette loi physiologique que le changement est la condition de la sensation. Nous ne percevons pas des états continus, mais des différences entre des états simultanés ou successifs. Le tic tac de la plus bruyante horloge finit à la longue par ne plus être entendu et le meunier ne sera pas réveillé par le bruit des roues de son moulin, mais par leur arrêt.

C’est en raison de cette discontinuité nécessaire que le plaisir prolongé n’est bientôt plus du plaisir, mais quelque chose de neutre ne pouvant redevenir vivace qu’après avoir été perdu. Le bonheur paradisiaque rêvé par les croyants serait bientôt sans attrait pour eux, à moins de passer alternativement du paradis à l’enfer.

Le plaisir est toujours relatif et lié aux circonstances. La douleur d’aujourd’hui devient le plaisir de demain et inversement. Douleur, pour un homme ayant abondamment dîné, d’être condamné à manger des croûtes de pain desséché; plaisir, pour le même individu abandonné plusieurs jours sans aliments dans une île déserte.

La sagesse populaire dit avec raison que chacun prend son plaisir où il le trouve. Le plaisir de l’ouvrier buvant et vociférant au cabaret diffère sensiblement de celui de l’artiste, du savant, de l’inventeur, du poète composant leurs œuvres. Le plaisir de Newton découvrant les lois de la gravitation, fut sans doute plus vif que s’il avait hérité des nombreuses femmes du roi Salomon.

L’importance du rôle de la sensibilité au plaisir et à la douleur apparaît nettement si l’on essaie d’imaginer ce que pourrait être l’existence d’un de ces purs esprits, tels que les sectateurs de plusieurs religions les supposent.

Dépourvus de sens et, par conséquent, de sensations et de sentiments, ils resteraient indifférents au plaisir et à la douleur et ne connaîtraient aucun de nos mobiles d’action. Les plus angoissantes souffrances d’individus jadis chéris par eux, ne sauraient les émouvoir. Ils n’éprouveraient donc nul besoin de communiquer avec eux. L’existence de tels êtres, on ne la conçoit même pas.

§ 3.--Le désir comme conséquence du plaisir et de la douleur.

Le plaisir et la douleur engendrent le désir. Désir d’atteindre le plaisir et d’éviter la douleur.

Le désir est le principal mobile de notre volonté et, par suite, de nos actes. Du polype à l’homme, tous les êtres sont mus par le désir.

Il inspire la volonté, qui ne peut exister sans lui, et dépend de son intensité. Le désir faible engendre naturellement une volonté faible.

Il ne faut pas cependant confondre volonté et désir, comme le firent plusieurs philosophes, tels que Condillac et Schopenhauer. Tout ce qui est voulu est évidemment désiré, mais on désire bien des choses qu’on sait ne pouvoir vouloir.

La volonté implique délibération, détermination et exécution, états de conscience qui ne s’observent pas dans le désir.

Le désir établit l’échelle de nos valeurs, variable d’ailleurs, avec le temps et les races. L’idéal de chaque peuple est la formule de son désir.

Un désir qui envahit tout l’entendement transforme notre conception des choses, nos opinions et nos croyances. Spinoza l’a dit justement: nous jugeons une chose bonne, non par jugement, mais parce que nous la désirons.

La valeur des choses n’existant pas en elle-même, est déterminée par le seul désir et proportionnellement à l’intensité de ce désir. L’estimation variable des objets d’art en fournit la preuve journalière.

Père de tout effort, maître, souverain des hommes, générateur des dieux, créateur de tout idéal, le désir ne figure pourtant pas aux Panthéons antiques. Seul, le grand réformateur Bouddha comprit que le désir est le vrai dominateur des choses, le ressort de l’activité des êtres. Pour délivrer l’humanité de ses misères et la conduire au perpétuel repos, il tenta de supprimer ce grand mobile de nos actions. Sa loi soumit des millions d’hommes, mais ne triompha pas du désir.

C’est, en effet, que l’homme ne saurait vivre sans lui. Le monde des idées pures de Platon pourrait posséder la beauté sereine qu’il rêvait, contenir les modèles éternels des choses: n’étant pas vivifié par le souffle du désir, il ne nous intéresserait pas.

§ 4.--Le plaisir en perspective. L’espérance.

L’espérance est fille du désir, mais n’est pas le désir. Elle constitue une aptitude mentale qui nous fait croire à la réalisation d’un désir. On peut désirer une chose sans l’espérer. Tout le monde désire la fortune, très peu l’espèrent. Les savants désirent découvrir la cause première des phénomènes, ils n’ont aucun espoir d’y arriver.

Le désir se rapproche quelquefois de l’espérance au point de se confondre avec elle. A la roulette, je désire et j’espère gagner.

L’espérance est une forme de plaisir en expectative qui, dans sa phase actuelle d’attente, constitue une satisfaction souvent plus grande que celle produite par sa réalisation.

La raison en est évidente. Le plaisir réalisé est limité en quantité et en durée, alors que rien ne borne la grandeur du rêve créé par l’espérance. La puissance et le charme de l’espérance est de contenir toutes les possibilités de plaisir.

Elle constitue une sorte de baguette magique transformant toute chose. Les réformateurs ne firent jamais que substituer une espérance à une autre.

§ 5.--Le régulateur du plaisir et de la douleur. L’habitude.

L’habitude est le grand régulateur de la sensibilité, elle engendre la continuité de nos actes, émousse le plaisir et la douleur et nous familiarise avec les fatigues et les plus durs efforts. Le mineur s’habitue si bien à sa pénible existence, qu’il la regrette quand l’âge de la retraite le condamne à vivre au soleil.

L’habitude, régulateur de la vie individuelle, est aussi le vrai soutien de la vie sociale. On peut la comparer à l’inertie qui s’oppose, en mécanique, aux variations de mouvement. Le difficile pour un peuple est d’abord de se créer des habitudes sociales, puis de ne pas trop s’y attarder. Quand le joug des habitudes s’est appesanti longtemps sur lui, il n’en peut plus sortir que par des révolutions violentes. Le repos dans l’adaptation que constitue l’habitude ne doit pas se prolonger. Peuples vieillis, civilisations avancées, individus âgés tendent à trop subir le joug de la coutume, c’est-à-dire de l’habitude.

Inutile de disserter longuement sur son rôle. Il a frappé tous les philosophes et est devenu un dogme de la sagesse populaire.

«Qu’est-ce que nos principes naturels, dit Pascal, sinon nos principes accoutumés? Et dans les enfants; ceux qu’ils ont reçus de la coutume de leurs pères... une différente coutume donnera d’autres principes naturels.

La coutume est une seconde nature qui détruit la première.

La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues; elle incline l’automate qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense... C’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. Enfin, il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu où est la vérité.

... Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l’habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire les choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction... ce n’est pas assez.»

L’existence d’un individu ou d’un peuple serait instantanément paralysée si, par un pouvoir surnaturel, il était soustrait à l’influence de l’habitude. C’est elle qui nous dicte chaque jour ce que nous devons dire, faire et penser.

§ 6.--Le plaisir et la douleur considérés comme les certitudes psychologiques fondamentales.

Les philosophes ont tenté d’ébranler toutes nos certitudes et de montrer que nous ne connaissions du monde que des apparences.

Mais nous posséderons toujours deux grandes certitudes, que rien ne saurait détruire: le plaisir et la douleur. Toute notre activité dérive d’elles. Les récompenses sociales, les paradis et les enfers créés par les codes religieux ou civils se basent sur l’action de ces certitudes dont la réalité évidente ne peut être contestée.

Dès que se manifeste la vie, apparaissent le plaisir et la douleur. Ce n’est pas la pensée, mais la sensibilité qui nous révèle notre moi. En disant: «Je sens, donc je suis», au lieu de: «Je pense, donc je suis,» Descartes eût été plus près de la vérité. Sa formule, ainsi modifiée, s’applique à tous les êtres et non plus seulement à une fraction de l’humanité.

De ces deux certitudes on pourrait tirer toute une philosophie pratique de la vie. Elles fournissent une réponse sûre à l’éternelle question si répétée depuis l’_Ecclésiaste_: pourquoi tant de travail et tant d’efforts, puisque la mort nous attend, et que notre planète se refroidira un jour?

Pourquoi? Parce que le présent ignore l’avenir et que dans le présent la Nature nous condamne à rechercher le plaisir et fuir la douleur.

L’ouvrier courbé sur son labeur, la sœur de charité qu’aucune plaie ne révolte, le missionnaire torturé par les sauvages, le savant poursuivant la solution d’un problème, l’obscur microbe s’agitant au fond d’une goutte d’eau, tous obéissent aux mêmes stimulants d’activité: l’attrait du plaisir, la crainte de la douleur.

Aucune activité n’a d’autre mobile. On ne saurait même en imaginer de différents. Seuls les noms peuvent varier. Plaisirs esthétiques, guerriers, religieux, sexuels, etc., sont des formes diverses du même ressort physiologique. L’activité des êtres s’évanouirait si disparaissaient les deux certitudes qui sont leurs grands mobiles: le plaisir et la douleur.

CHAPITRE II

LES VARIATIONS DE LA SENSIBILITÉ COMME ÉLÉMENTS DE LA VIE INDIVIDUELLE ET SOCIALE.

§ 1.--Limites des variations de la sensibilité au plaisir et à la douleur.

L’introduction du quantitatif dans l’étude des phénomènes physiques est la première étape de leurs progrès. Tant que nous n’avions pas de thermomètre pour mesurer la température, il fallait se contenter d’appréciations individuelles variables d’un sujet à l’autre.

Les progrès réalisés dans le domaine du rationnel ne l’ont pas encore été dans celui de l’affectif. Nous ignorons le thermomètre capable de mesurer exactement les variations de la sensibilité ou la grandeur d’un sentiment.

Il semble pourtant, malgré les apparences, que notre sensibilité au plaisir et à la douleur ne puisse osciller que dans d’assez étroites limites. Cette assertion n’est pas d’ailleurs une simple hypothèse dénuée de preuves.

Elle a pour soutiens, outre des observations psychologiques faiblement contestables, les expériences des physiologistes. Ces dernières ont montré que les sensations ne peuvent grandir indéfiniment, et possèdent une limite supérieure au-dessus de laquelle l’augmentation d’une excitation reste sans effet. Il y a aussi une limite inférieure au-dessous de laquelle l’excitation n’est plus produite.

Dans le champ où les excitations sont perceptibles, la sensation ne croît pas proportionnellement à l’intensité de l’excitation qui la provoque. Pour que la sensation augmente en progression arithmétique, il faut que l’excitation croisse en proportion géométrique.

D’après Fechner, la sensation grandit suivant le logarithme de l’excitation. Ainsi, pour doubler la sensation produite par une excitation, celle d’un instrument de musique, par exemple, il faudrait décupler le nombre des instruments; pour la tripler, on devrait centupler ce nombre.

Soit un orchestre de dix exécutants jouant du même instrument. Pour doubler l’intensité sonore, il faudra élever à cent (chiffre dont le logarithme est 2) le nombre des instruments. Pour tripler la même sensation, il faudrait le porter à mille (dont le logarithme est 3).

Appliquées au plaisir et à la douleur, ces notions montrent que l’excitation doit être considérablement augmentée pour accroître un peu l’effet produit.

Les chiffres précédents ne sauraient évidemment avoir rien d’absolu et ils n’indiquent que le sens général du phénomène. Dans un sentiment entrent des éléments beaucoup plus complexes que dans une sensation. Notre seul but a été de montrer combien est limitée l’étendue des oscillations possibles de notre sensibilité au plaisir et à la douleur.

Et comment pourrait-il en être autrement? Les organismes subissent avec lenteur toutes les adaptations, mais sont incapables de supporter de brusques variations. Aussi possèdent-ils des agents régulateurs destinés à éviter ces variations. A l’état normal, la température du corps ne varie que de quelques dixièmes de degré, si intense que soit le froid ou la chaleur extérieure. Des oscillations atteignant 2 ou 3 degrés ne s’observent que dans des maladies graves et ne se maintiennent jamais longtemps sans entraîner la mort. Chaque organisme possède un niveau d’équilibre dont il ne peut guère s’écarter.

Il est aussi une autre loi, celle de la non-accumulation des sensations, qui joue, dans notre vie sensitive, un rôle considérable, bien que souvent oublié.

On sait que certains corps, telle une plaque photographique, jouissent de la propriété d’accumuler les petites impressions successives qui les frappent. Des impressions faibles, mais suffisamment répétées, produisent sur eux, à la longue, le même résultat qu’une impression forte, mais courte. La plaque photographique peut, avec une pose suffisante, reproduire des étoiles à jamais invisibles pour l’œil, précisément parce que la rétine ne possède pas la propriété d’accumuler les petites impressions.

Ce qui est vrai pour l’œil l’est également pour les formes diverses de notre sensibilité. D’une façon générale, mais comportant cependant des exceptions, elle ne peut accumuler les impressions. Ces dernières, disséminées dans le temps, ne s’additionnent pas.

Supposons, pour fixer les idées, qu’un accident de chemin de fer fasse périr trois cents personnes. Notre sensibilité sera très vivement affectée. Les colonnes des journaux abonderont en détails terrifiants. Les souverains échangeront des télégrammes de condoléances.

Imaginons au contraire la mort de ces trois cents personnes produite par une série de petits accidents répartis dans l’espace d’une année. Notre sensibilité n’ayant pas accumulé les émotions légères produites par chaque accident, l’effet final sera à peu près nul.

Il est heureux qu’il en soit ainsi. Si l’organisme se trouvait construit de façon à accumuler les petites douleurs, la vie deviendrait vite insupportable.

§ 2.--Les oscillations de la sensibilité individuelle et leur rôle dans la vie sociale.

Nous venons de voir que les variations possibles de la sensibilité n’ont ni grande étendue, ni longue durée. Mais l’observation journalière montre que, dans ces limites restreintes, elle oscille perpétuellement. Santé, maladie, milieu, événements, etc., la modifient sans cesse. Elle peut être comparée au lac dont un vent léger ride la surface, sans soulever des vagues bien hautes.

Ces variations constantes expliquent pourquoi nos goûts, nos idées et nos opinions changent fréquemment. Elles s’exagèrent encore lorsque les coutumes et croyances ancestrales qui limitent les oscillations de la sensibilité tendent à s’évanouir. L’instabilité devient alors la règle.

Certains facteurs des opinions peuvent également limiter les oscillations de la sensibilité. Telle la contagion mentale, créatrice de modes capables de stabiliser un peu notre mobilité. Les sensibilités collectives, momentanément fixées, se traduisent alors en œuvres diverses qui sont le miroir d’une époque.

Très affinée par certaines excitations répétées, la sensibilité finit par s’intellectualiser un peu. L’esprit complète ce que devait autrefois préciser une accumulation de détails. Comparez, par exemple, les lourds dessins de Daumier à ces sobres esquisses modernes, où n’a été gardé que le trait saillant des personnages, laissant à l’œil le soin de les compléter. De même, en littérature, les longues descriptions de paysages sont remplacées aujourd’hui par quelques lignes brèves, mais évocatrices.

En s’affinant, la sensibilité s’émousse aussi. La musique simple de Lulli, qui charmait nos pères, nous ennuie. La plupart des opéras, d’il y a seulement cinquante ans, paraissent démodés. L’harmonie a de plus en plus dominé la mélodie, et il faut maintenant, pour exciter des sensibilités fatiguées, certaines dissonances que les anciens compositeurs auraient considérées comme des fautes.

Les œuvres d’une époque, artistiques et littéraires surtout, permettent seules de connaître la sensibilité de cette époque et ses variations.