Les opinions et les croyances

Part 1

Chapter 13,480 wordsPublic domain

Bibliothèque de Philosophie scientifique

Dr GUSTAVE LE BON

Les Opinions et les Croyances

GENÈSE--ÉVOLUTION

Trois ordres de vérités nous guident. Les vérités affectives, les vérités mystiques, les vérités rationnelles. Issues de logiques différentes elles n’ont pas de commune mesure.

PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, 26

1911

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

PRINCIPALES PUBLICATIONS DU Dr GUSTAVE LE BON

1º VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPHIE

Voyage aux monts Tatras, avec une carte et un panorama dressés par l’auteur (publié par la _Société géographique de Paris_).

Voyage au Népal, avec nombreuses illustrations, d’après les photographies et dessins exécutés par l’auteur pendant son exploration (publié par le _Tour du Monde_).

L’Homme et les Sociétés.--Leurs origines et leur histoire. Tome Ier: Développement physique et intellectuel de l’homme.--Tome II: Développement des sociétés. (_Épuisé._)

Les Premières Civilisations de l’Orient (Égypte, Assyrie, Judée, etc.). Grand in-4º, illustré de 430 gravures, 2 cartes et 9 photographies. (Flammarion.)

La Civilisation des Arabes. Grand in-4º, illustré de 366 gravures, 4 cartes et 11 planches en couleurs, d’après les photographies et aquarelles de l’auteur. (Firmin-Didot.) (_Épuisé._)

Les Civilisations de l’Inde. Grand in-4º, illustré de 352 photogravures et 2 cartes, d’après les photographies exécutées par l’auteur. 2e édition. (_Épuisé._)

Les Monuments de l’Inde. In-folio, illustré de 400 planches d’après les documents, photographies, plans et dessins de l’auteur. (Firmin-Didot.) (_Épuisé._)

Lois psychologiques de l’évolution des peuples. In-18. 9e édition.

Psychologie des foules. 1 vol. in-18. 15e édition.

Psychologie du Socialisme. 1 vol. in-8º. 6e édition.

Psychologie de l’Éducation. 1 vol. in-18. 13e mille.

Psychologie politique. 1 vol. in-18. 6e mille.

Les Opinions et les Croyances. 1 vol. in-18.

2º RECHERCHES EXPÉRIMENTALES

La Fumée du Tabac. 2e édition augmentée de recherches sur divers alcaloïdes nouveaux que la fumée du tabac contient. (_Épuisé._)

La Vie.--Traité de physiologie humaine.--1 volume in-8º illustré de 300 gravures. (_Épuisé._)

Recherches expérimentales sur l’Asphyxie. (Comptes rendus de l’Académie des sciences.)

Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du volume du crâne. (Mémoire couronné par l’_Académie des sciences_ et par la _Société d’Anthropologie_ de Paris.) In-8º. (_Épuisé._)

La Méthode graphique et les Appareils Enregistreurs, contenant la description de nouveaux instruments de l’auteur. 1 vol. in-8º, avec 63 figures dessinées au laboratoire de l’auteur. (_Épuisé._)

Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers de cartes et de plans employées par l’auteur pendant ses voyages. 2 vol. in-18. (Gauthier-Villars.)

L’équitation actuelle et ses principes.--Recherches expérimentales. 3e édition. 1 vol. in-8º, avec 73 figures et un atlas de 200 photographies instantanées. (_Épuisé._)

Mémoires de Physique. Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (_Revue scientifique._)

L’Évolution de la Matière, avec 63 figures. 21e mille.

L’Évolution des Forces, avec 40 figures. 10e mille.

L’Évanouissement de la Matière. 1 brochure in-18. (Librairie du _Mercure de France_.)

Il existe des traductions en Anglais, Allemand, Espagnol, Italien, Danois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1911,

by ERNEST FLAMMARION.

A mon cher Ami

GABRIEL HANOTAUX

ANCIEN MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

A l’historien éminent dont la pénétrante sagacité sait découvrir sous la trame des faits visibles les forces invisibles qui les déterminent.

GUSTAVE LE BON.

Les Opinions et les Croyances

Genèse. Évolution

LIVRE I

LES PROBLÈMES DE LA CROYANCE ET DE LA CONNAISSANCE

CHAPITRE I

LES CYCLES DE LA CROYANCE ET DE LA CONNAISSANCE.

§ 1.--Les difficultés du problème de la croyance.

Le problème de la croyance, parfois confondu avec celui de la connaissance, en est cependant fort distinct. Savoir et croire sont choses différentes n’ayant pas même genèse.

Des opinions et des croyances, dérivent, avec la conception de la vie, notre conduite, et par conséquent la plupart des événements de l’histoire. Elles sont comme tous les phénomènes régies par certaines lois, mais ces lois ne sont pas déterminées encore.

Le domaine de la croyance a toujours semblé hérissé de mystères. C’est pourquoi les livres sur la croyance sont si peu nombreux alors que ceux sur la connaissance sont innombrables.

Les rares tentatives faites pour élucider le problème de la croyance suffisent d’ailleurs à montrer combien il a été peu compris. Acceptant la vieille opinion de Descartes, les auteurs répètent que la croyance est rationnelle et volontaire. Un des buts de cet ouvrage sera précisément de montrer qu’elle n’est ni volontaire, ni rationnelle.

La difficulté du problème de la croyance n’avait pas échappé au grand Pascal. Dans un chapitre sur l’art de persuader, il remarque justement que les hommes: «sont presque toujours emportés à croire, non par la preuve mais par l’agrément.» «Mais, ajoute-t-il: la manière d’agréer est bien sans comparaison plus difficile, plus subtile, plus utile et plus admirable; aussi, si je n’en traite pas, c’est parce que je n’en suis pas capable; et je m’y sens tellement disproportionné que je crois la chose absolument impossible.»

Grâce aux découvertes de la science moderne, il nous a semblé possible d’aborder le problème devant lequel avait reculé Pascal.

Sa solution donne la clef de bien des questions importantes. Comment, par exemple, s’établissent les opinions et les croyances religieuses ou politiques, pourquoi rencontre-t-on simultanément chez certains esprits, avec une intelligence très haute des superstitions très naïves? Pourquoi la raison est-elle si impuissante à modifier nos convictions sentimentales? Sans une théorie de la croyance, ces questions et beaucoup d’autres restent insolubles. La raison seule ne pourrait les expliquer.

Si le problème de la croyance a été si mal compris des psychologues et des historiens, c’est parce qu’ils ont tenté d’interpréter avec les ressources de la logique rationnelle des phénomènes qu’elle n’a jamais régis. Nous verrons que tous les éléments de la croyance obéissent à des règles logiques, très sûres, mais absolument étrangères à celles employées par le savant dans ses recherches.

* * * * *

Dès mes premières études historiques, ce problème m’avait hanté. La croyance m’apparaissait bien le principal facteur de l’histoire, mais comment expliquer des faits aussi extraordinaires que les fondations de croyances déterminant la création ou la chute de puissantes civilisations?

Des tribus nomades, perdues au fond de l’Arabie, adoptent une religion qu’un illuminé leur enseigne, et grâce à elle fondent en moins de cinquante ans un empire aussi vaste que celui d’Alexandre, illustré par une splendide éclosion de monuments merveilleux.

Peu de siècles auparavant, des peuples demi-barbares se convertissaient à la foi prêchée par des apôtres venus d’un coin obscur de la Galilée et sous les feux régénérateurs de cette croyance, le vieux monde s’écroulait pour faire place à une civilisation entièrement nouvelle, dont chaque élément demeure imprégné du souvenir du Dieu qui l’a fait naître.

Près de vingt siècles plus tard, l’antique foi est ébranlée, des étoiles inconnues surgissent au ciel de la pensée, un grand peuple se soulève, prétendant briser les liens du passé. Sa foi destructrice, mais puissante, lui confère, malgré l’anarchie où cette grande Révolution le plonge, la force nécessaire pour dominer l’Europe en armes et traverser victorieusement toutes ses capitales.

Comment expliquer cet étrange pouvoir des croyances? Pourquoi l’homme se soumet-il soudainement à une foi qu’il ignorait hier, et pourquoi l’élève-t-elle si prodigieusement au-dessus de lui-même? De quels éléments psychologiques surgissent ces mystères? Nous essaierons de le dire.

Le problème de l’établissement et de la propagation des opinions, et surtout des croyances, a des côtés si merveilleux que les sectateurs de chaque religion invoquent sa création et sa diffusion comme preuve d’une divine origine. Ils font remarquer aussi que ces croyances sont adoptées malgré l’intérêt le plus évident de ceux qui les acceptent. On comprend aisément, par exemple, le christianisme se propageant facilement chez les esclaves et tous les déshérités auxquels il promettait un bonheur éternel. Mais quelles forces secrètes pouvaient déterminer un chevalier romain, un personnage consulaire, à se dépouiller de leurs biens et risquer de honteux supplices, pour adopter une religion nouvelle repoussée par les coutumes, méprisée par la raison et interdite par les lois?

Impossible d’invoquer la faiblesse intellectuelle des hommes qui se soumettaient volontairement à un tel joug puisque, de l’antiquité à nos jours, les mêmes phénomènes s’observent chez les esprits les plus cultivés.

Une théorie de la croyance ne peut être valable qu’en apportant l’explication de toutes ces choses. Elle doit surtout faire comprendre comment des savants illustres et réputés par leur esprit critique acceptent des légendes dont l’enfantine naïveté fait sourire. Nous concevons facilement qu’un Newton, un Pascal, un Descartes, vivant dans une ambiance saturée de certaines convictions, les aient admises sans discussion, de même qu’ils admettaient les lois inéluctables de la nature. Mais comment, de nos jours, dans des milieux où la science projette tant de lumière, les mêmes croyances ne se sont-elles pas désagrégées entièrement? Pourquoi les voyons-nous, quand par hasard elles se désagrègent, donner immédiatement naissance à d’autres fictions, tout aussi merveilleuses, ainsi que le prouve la propagation des doctrines occultistes, spirites, etc., parmi d’éminents savants? A toutes ces questions nous devrons également répondre.

§ 2.--En quoi la croyance diffère de la connaissance.

Essayons d’abord de préciser ce qui constitue la croyance et en quoi elle se distingue de la connaissance.

Une croyance est un acte de foi d’origine inconsciente qui nous force à admettre en bloc une idée, une opinion, une explication, une doctrine. La raison est étrangère, nous le verrons, à sa formation. Lorsqu’elle essaie de justifier la croyance, celle-ci est déjà formée.

Tout ce qui est accepté par un simple acte de foi doit être qualifié de croyance. Si l’exactitude de la croyance est vérifiée plus tard par l’observation et l’expérience, elle cesse d’être une croyance et devient une connaissance.

Croyance et connaissance constituent deux modes d’activité mentale fort distincts et d’origines très différentes. La première est une intuition inconsciente qu’engendrent certaines causes indépendantes de notre volonté, la seconde représente une acquisition consciente édifiée par des méthodes exclusivement rationnelles, telles que l’expérience et l’observation.

Ce fut seulement à une époque avancée de son histoire, que l’humanité plongée dans le monde de la croyance découvrit celui de la connaissance. En y pénétrant, on reconnut que tous les phénomènes attribués jadis aux volontés d’êtres supérieurs se déroulaient sous l’influence de lois inflexibles.

Par le fait seul que l’homme abordait le cycle de la connaissance, toutes ses conceptions de l’univers furent changées.

Mais dans cette sphère nouvelle il n’a pas encore été possible de pénétrer bien loin. La science constate chaque jour que ses découvertes restent imprégnées d’inconnu. Les réalités les plus précises recouvrent des mystères. Un mystère, c’est l’âme ignorée des choses.

De telles ténèbres la science est encore pleine et, derrière les horizons atteints par elle, d’autres apparaissent, perdus dans un infini qui semble reculer toujours.

Ce grand domaine, qu’aucune philosophie n’a pu éclairer encore, est le royaume des rêves. Ils sont chargés d’espérances que nul raisonnement ne saurait détruire. Croyances religieuses, croyances politiques, croyances de tout ordre y trouvent une puissance illimitée. Les fantômes redoutés qui l’habitent sont créés par la foi.

Savoir et croire resteront toujours choses distinctes. Alors que l’acquisition de la moindre vérité scientifique exige un énorme labeur, la possession d’une certitude n’ayant que la foi pour soutien n’en demande aucun. Tous les hommes possèdent des croyances, très peu s’élèvent jusqu’à la connaissance.

Le monde de la croyance possède sa logique et ses lois. Le savant a toujours vainement tenté d’y pénétrer avec ses méthodes. On verra dans cet ouvrage pourquoi il perd tout esprit critique en pénétrant dans le cycle de la croyance et n’y rencontre que les plus décevantes illusions.

§ 3.--Rôles respectifs de la croyance et de la connaissance.

La connaissance constitue un élément essentiel de la civilisation, le grand facteur de ses progrès matériels. La croyance oriente les pensées, les opinions et par conséquent la conduite.

Jadis supposées d’origine divine, les croyances étaient acceptées sans discussion. Nous les savons aujourd’hui issues de nous-mêmes et cependant elles s’imposent encore. Le raisonnement a généralement aussi peu de prise sur elles que sur la faim ou la soif. Élaborée dans les régions subconscientes que l’intelligence ne saurait atteindre, une croyance se subit et ne se discute pas.

Cette origine inconsciente et par suite involontaire des croyances les rend très fortes. Religieuses, politiques ou sociales, elles ont toujours joué un rôle prépondérant dans l’histoire.

Devenues générales, elles constituent des pôles attractifs autour desquels gravite l’existence des peuples et impriment alors leur marque sur tous les éléments d’une civilisation. On qualifie clairement cette dernière en lui donnant le nom de la foi qui l’a inspirée. Civilisation bouddhique, civilisation musulmane, civilisation chrétienne, sont des appellations très justes.

C’est qu’en devenant centre d’attraction, la croyance devient aussi centre de déformation. Les éléments divers de la vie sociale: philosophie, arts, littérature, se modifient pour s’y adapter.

Les seules vraies révolutions sont celles qui renouvellent les croyances fondamentales d’un peuple. Elles ont toujours été fort rares. Seul, ordinairement, le nom des convictions se transforme. La foi change d’objet, mais ne meurt jamais.

Elle ne pourrait mourir, car le besoin de croire constitue un élément psychologique aussi irréductible que le plaisir ou la douleur. L’âme humaine a horreur du doute et de l’incertitude. L’homme traverse parfois des phases de scepticisme, mais n’y séjourne jamais. Il a besoin d’être guidé par un _credo_ religieux, politique ou moral qui le domine et lui évite l’effort de penser. Les dogmes détruits sont toujours remplacés. Sur ces nécessités indestructibles, la raison est sans prise.

L’âge moderne contient autant de foi que les siècles qui l’ont précédé. Dans les temples nouveaux, se prêchent des dogmes aussi despotiques que ceux du passé et comptant d’aussi nombreux fidèles. Les vieux _credo_ religieux qui asservissaient jadis la foule sont remplacés par des _credo_ socialistes ou anarchistes aussi impérieux et aussi peu rationnels, mais qui ne dominent pas moins les âmes. L’église est remplacée souvent par le cabaret, mais les sermons des meneurs mystiques qui s’y font entendre sont l’objet de la même foi.

Et si la mentalité des fidèles n’a pas beaucoup évolué depuis l’époque lointaine où, sur les rives du Nil, Isis et Hathor attiraient dans leurs temples des milliers de fervents pèlerins, c’est qu’au cours des âges les sentiments, vrais fondements de l’âme, gardent leur fixité. L’intelligence progresse, les sentiments ne changent pas.

Sans doute la foi en un dogme quelconque n’est généralement qu’une illusion. Il ne faut pas la dédaigner pourtant. Grâce à sa magique puissance, l’irréel devient plus fort que le réel. Une croyance acceptée donne à un peuple une communauté de pensée génératrice de son unité et de sa force.

Le domaine de la connaissance étant très différent de celui de la croyance, les opposer l’un à l’autre est une tâche vaine, bien que journellement tentée.

Dégagée de plus en plus de la croyance, la science en demeure cependant très imprégnée encore. Elle lui est soumise dans tous les sujets mal connus, les mystères de la vie ou de l’origine des espèces par exemple. Les théories qu’on y accepte sont de simples articles de foi, n’ayant pour eux que l’autorité des maîtres qui les formulèrent.

* * * * *

Les lois régissant la psychologie de la croyance ne s’appliquent pas seulement aux grandes convictions fondamentales laissant une marque indélébile sur la trame de l’histoire. Elles sont applicables aussi à la plupart de nos opinions journalières sur les êtres et les choses qui nous entourent.

L’observation montre facilement que la majorité de ces opinions n’ont pas pour soutiens des éléments rationnels, mais des éléments affectifs ou mystiques, généralement d’origine inconsciente. Si on les voit discutées avec tant d’ardeur, c’est précisément parce qu’elles sont du domaine de la croyance et formées de la même façon. Les opinions représentent généralement de petites croyances plus ou moins transitoires.

Ce serait donc une erreur de croire qu’on sort du champ de la croyance en renonçant à des convictions ancestrales. Nous aurons occasion de montrer que le plus souvent on s’y est enlizé davantage.

Les questions soulevées par la genèse des opinions étant du même ordre que celles relatives à la croyance doivent être étudiées de la même façon. Souvent distinctes dans leurs effets, croyances et opinions appartiennent cependant à la même famille, alors que la connaissance fait partie d’un monde complètement différent.

* * * * *

On voit la grandeur et la difficulté des problèmes abordés dans cet ouvrage. J’y ai rêvé bien des années sous des cieux divers. Tantôt en contemplant ces milliers de statues élevées depuis 80 siècles à la gloire de tous les dieux qui incarnèrent nos rêves. Tantôt perdu parmi les piliers gigantesques des temples aux architectures étranges, reflétés dans les eaux majestueuses du Nil ou édifiés sur les rives tourmentées du Gange. Comment admirer ces merveilles sans songer aux forces secrètes qui les firent surgir d’un néant d’où aucune pensée rationnelle n’aurait pu les faire éclore?

Les hasards de la vie m’ayant conduit à explorer des branches assez variées de la science pure, de la psychologie et de l’histoire, j’ai pu étudier les méthodes scientifiques qui engendrent la connaissance et les facteurs psychologiques générateurs des croyances. La connaissance et la croyance, c’est toute notre civilisation et toute notre histoire.

CHAPITRE II

LES MÉTHODES D’ÉTUDE DE LA PSYCHOLOGIE.

Pour se constituer, la psychologie recourut successivement à plusieurs méthodes. Nous n’aurons pas à les utiliser dans l’étude des opinions et des croyances. Leur simple résumé montrera qu’elles ne pouvaient fournir que bien peu d’éléments d’information à nos recherches.

Méthode d’introspection.--La plus ancienne méthode psychologique, la seule pratiquée pendant longtemps, fut celle dite de l’introspection. Enfermé dans son cabinet d’études et ignorant volontairement le monde extérieur, le penseur réfléchissait sur lui-même et avec les résultats de ses méditations fabriquait de gros livres. Ils ne trouvent plus de lecteurs aujourd’hui.

Le dernier siècle vit naître des méthodes plus scientifiques sans doute, mais non pas plus fécondes. En voici l’énumération.

Méthode psychophysique.--A ses débuts, cette méthode qui introduisait des mesures physiques en psychologie semblait posséder un grand avenir, mais on découvrit rapidement combien son champ était limité. Ces mesures ne portaient que sur des phénomènes élémentaires: vitesse de l’agent nerveux, temps nécessaire pour les mouvements réflexes, relation logarithmique entre l’excitation et la sensation, etc. Il s’agissait, en réalité, d’opérations physiologiques dont la psychologie ne put tirer qu’un très faible parti.

Méthode des localisations cérébrales.--Elle consistait à chercher l’altération des fonctions psychologiques correspondantes à certaines lésions nerveuses artificiellement provoquées. On crut pouvoir établir ainsi une foule de localisations. Elles sont presque entièrement abandonnées aujourd’hui, même celles qui parurent d’abord les mieux établies, telles que les centres du langage et de l’écriture.

Méthode des tests et des questionnaires.--Cette méthode obtint longtemps un grand succès et les laboratoires, dits de psychologie, sont encore remplis des instruments destinés à mesurer toutes les opérations supposées être en relation avec l’intelligence. On édita même quantité de questionnaires auxquels voulurent bien se soumettre quelques hommes illustres. Celui publié sur Henri Poincaré, par un des derniers adeptes de cette méthode, suffirait à montrer quel minime appoint la psychologie en peut tirer. Elle est actuellement complètement délaissée.

Méthode basée sur l’étude des altérations pathologiques de l’intelligence.--Cette méthode, la dernière, est certainement celle qui a fourni le plus de documents sur l’activité psychologique inconsciente, le mysticisme, l’imitation, les désagrégations de la personnalité, etc. Quoique très restreinte, elle a été féconde.

Bien que nouvelle dans son application, la psychologie pathologique ne demeura pas ignorée des grands dramaturges comme Shakespeare. Leur puissant génie d’observation les amenèrent à découvrir des phénomènes que la science ne devait préciser que plus tard. Lady Macbeth est une hallucinée, Othello un hystéro-épileptique, Hamlet un alcoolique hanté par des phobies, le roi Lear un maniaque mélancolique, victime de folie intermittente. Il faut reconnaître d’ailleurs que si tous ces illustres personnages avaient été des sujets normaux au lieu de posséder une psychologie altérée et instable, la littérature et l’art n’auraient pas eu à s’occuper d’eux.

Méthode basée sur la psychologie comparée.--Très récente encore, cette méthode s’est bornée jusqu’ici à l’étude des instincts et de certaines réactions élémentaires qualifiées de tropismes. Elle paraît cependant devoir constituer une des méthodes de l’avenir.

Pour comprendre les phénomènes psychiques des êtres supérieurs, il faut étudier d’abord ceux des créatures les plus inférieures. Cette évidence n’apparaît pourtant pas encore aux psychologues qui prétendent établir une distinction irréductible entre la raison de l’homme et celle des êtres placés au-dessous de lui. La nature ne connaît pas de telles discontinuités et nous avons dépassé l’époque où Descartes considérait les animaux comme de purs automates.

Cette étude est d’ailleurs hérissée de difficultés. On constate chaque jour davantage que les sens des animaux et, par suite, leurs sensations, diffèrent des nôtres. Les éléments qu’ils associent, la façon dont ils les associent, doivent aussi sans doute être distincts.

La psychologie des animaux, même supérieurs, est encore à ses débuts. Pour les comprendre, il faut les regarder de très près, et c’est une peine qu’on ne prend guère.

Nous apprendrions vite à les deviner, cependant, par un examen attentif. J’ai jadis consacré plusieurs années à leur observation. Les résultats en ont été exposés dans un mémoire sur la psychologie du cheval, publié dans la _Revue philosophique_. J’en déduisis des règles nouvelles pour son dressage. Ces recherches me furent très utiles pour la rédaction de mon livre sur la Psychologie de l’éducation.