Les opinions et les croyances

Part 17

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On ne peut mettre davantage à l’actif du monothéisme l’unité de sentiments qu’il finit par créer, à force de guerres, de bûchers et de proscriptions. Le culte de la patrie avait suffi pour doter les Romains polythéistes, à l’époque de leur grandeur, d’une communauté de sentiments qui ne fut jamais dépassée.

Si, suivant le dire de tant d’historiens, et de demi-philosophes comme Renan, le monothéisme avait constitué une supériorité, il faudrait mettre au-dessus de toutes les autres religions l’Islamisme, la seule à peu près monothéiste.

Je dis à peu près, car les religions réellement monothéistes n’existèrent que dans les livres. Le Christianisme, par exemple, s’annexa vite des légions d’anges, de saints, de démons, correspondant exactement aux divinités secondaires du monde antique et vénérés ou redoutés comme elles.

Cette multiplicité de dieux secondaires dans les croyances monothéistes et la division rapide de ces dernières en sectes, montrent bien que le monothéisme est un concept théorique, ne correspondant guère à nos besoins affectifs et mystiques.

* * * * *

Les changements de croyances indiqués dans ce chapitre présentent une grande importance historique en raison du rôle qu’ils ont joué; mais au point de vue philosophique, leur récit est sans intérêt. La croyance constitue l’aliment réclamé par notre besoin de croire. L’aliment a changé et changera encore, mais le besoin restera indestructible tant que la nature humaine n’aura pas été transformée.

CHAPITRE V

COMMENT MEURENT LES CROYANCES.

§ 1.--La phase critique des croyances et leur dissolution.

Exact au sens historique, le titre de ce chapitre l’est beaucoup moins au sens philosophique. Semblables à l’énergie de la physique moderne, les croyances se transforment quelquefois, mais ne périssent jamais. Elles changent de nom cependant et c’est ce phénomène qui peut être considéré comme leur mort.

Donc, après avoir lentement vieilli, les dogmes subissent la loi commune. Ils s’estompent et s’éteignent. Leur disparition, ou plutôt en réalité leur transformation, se manifeste d’abord par une phase critique, souvent génératrice de bouleversements.

Les physiciens montrent que lorsqu’un corps se trouve dans le voisinage de son point critique, une insignifiante variation de température le fait brusquement passer de l’état gazeux à l’état liquide, ou inversement.

Ce point critique s’observe également dans beaucoup de phénomènes sociaux. Un pays importateur d’or ou de certaines marchandises peut, par exemple, devenir soudainement exportateur, sous des influences très légères.

Ce phénomène, si général en physique et en économie politique, se manifeste aussi dans la vie des croyances. Après des oscillations diverses et une usure prolongée, elles arrivent parfois à un point critique et peuvent être alors transformées brusquement.

Cette phase, où scepticisme et foi voisinent, se produit lorsque le temps ou d’autres motifs ont ébranlé les croyances, avant que celles qui les remplaceront soient encore nettement formulées.

Les derniers défenseurs des dogmes effrités s’y rattachent désespérément sans trop y croire. Ils semblent redouter «cet incurable ennui, dont parle Bossuet, qui fait le fond de la vie des hommes depuis qu’ils ont perdu le goût de Dieu».

En fait, ils ne l’ont jamais perdu, des dieux nouveaux venant toujours remplacer ceux qui sont morts ou vont mourir.

Mais ce passage d’une divinité à une autre ne s’opère pas sans beaucoup de difficultés. On put le constater, par exemple, au déclin du paganisme.

Nous traversons précisément un de ces âges d’instabilité où les peuples se trouvent tiraillés entre les influences des divinités anciennes et celles en voie de formation. Notre époque constitue un des points critiques de l’histoire des croyances.

En attendant l’adoption d’une grande foi nouvelle, l’âme populaire flotte entre de petits dogmes momentanés, sans durée, mais non pas sans force. Défendus par des groupes, des comités, des partis, ils exercent souvent un pouvoir considérable.

L’action des clubs sous la Révolution, des ligues maçonniques dans la bourgeoisie, des syndicats dans la classe ouvrière, des comités électoraux dans les villes, en fournissent des exemples.

Quoique parfois assez éphémères, ces petites croyances engendrent pendant leur durée une foi robuste. Sur elles se trouve concentré l’irrésistible besoin de croire dont nous avons précédemment montré la puissance.

Elles ne peuvent remplacer définitivement cependant les croyances générales. Alors que les chapelles de groupes sont en rivalité incessante, les grands dogmes ont le pouvoir de faire s’évanouir l’intérêt individuel devant l’intérêt collectif.

Il est visible que nous n’en sommes pas là aujourd’hui. Les impératifs catégoriques généraux de jadis sont devenus de petits impératifs de sectes, n’ayant de commun qu’une haine intense contre l’ordre de choses établi. Les tables de la loi ne sont plus les mêmes pour toutes les tribus d’Israël.

§ 2.--Transformation des croyances religieuses en croyances politiques.

Examiné sommairement, l’âge moderne semble avoir transposé toutes les échelles de valeur. En réalité, il a surtout modifié leurs noms.

Les fidèles des vieux cultes se lamentent du peu de foi des générations nouvelles. Jamais peut-être, cependant, les foules n’ont manifesté un besoin de croyance plus profond qu’à notre époque. En devenant foi politique, la foi religieuse a bien peu changé. La croyance au miracle, la mystique adoration de puissances surnaturelles est restée identique. La providence Étatiste a hérité de l’antique providence divine.

Une croyance ordinaire est un acte de foi. Appliqué à un être supérieur ou à une divinité, il se complique du besoin de soumission et d’adoration. Croire et adorer sont souvent synonymes.

Le croyant tend donc toujours à diviniser l’objet de son adoration. Marat, dont le cadavre devait être jeté peu de temps après à l’égout, fut déifié au lendemain de sa mort, et des litanies pieuses composées en son honneur. Napoléon représentait pour ses soldats un dieu invincible. Les reliques des victimes des répressions anarchistes sont adorées par leurs fidèles.

Une croyance ne devient vraiment populaire qu’une l’ois concrétisée sous forme d’êtres ou d’objets à vénérer. On le vit clairement pendant la Révolution. Une de ses premières préoccupations fut de trouver une divinité pour remplacer les anciennes. La déesse Raison d’abord choisie, eut son culte à Notre-Dame avec des cérémonies très voisines de celles qui s’y célébraient depuis des siècles.

Cette époque, je ne saurais trop le répéter, ne peut être comprise qu’en saisissant le rôle joué alors par le mysticisme du peuple et de ses meneurs. Robespierre, incarnation typique de l’étroite mentalité religieuse de son temps, se croyait un apôtre ayant reçu du ciel la mission d’établir le règne de la vertu. Très déiste, très conservateur et grand-prêtre infaillible d’une théocratie nouvelle, il jugeait un devoir sacré d’immoler impitoyablement «les ennemis de la vertu», et, comme jadis les pontifes de l’Inquisition, n’épargnait personne. Ses discours faisaient sans cesse appel à l’être suprême. Son séide Couthon invoquait aussi à chaque instant le Très-Haut.

Les tribunaux révolutionnaires eurent une parenté étroite avec ceux de l’Inquisition. Ils n’adoraient pas tout à fait les mêmes dieux, mais nourrissaient les mêmes haines et poursuivaient un même but: la suppression des infidèles.

J’ai trop montré dans de précédents ouvrages l’évolution du socialisme vers une forme religieuse pour y revenir longuement ici. S’il possédait quelque divinité précise à adorer, son succès serait beaucoup plus rapide.

Ses apôtres sentent d’instinct cette nécessité, mais n’osant pas offrir à l’adoration populaire la tête du principal théoricien de la doctrine, le juif Karl Marx, ils ont dû se rejeter vers la déesse Raison. J’ai reproduit, dans ma _Psychologie politique_, un passage du journal socialiste _l’Humanité_ nous apprenant qu’à la séance d’inauguration d’une école socialiste, le jeune professeur à la Sorbonne chargé de la première leçon «adressa, comme il convenait, une invocation à la déesse Raison».

Malheureusement, les divinités abstraites n’ont jamais séduit les foules et c’est pourquoi la religion socialiste possède des dogmes, mais attend encore son Dieu.

Il ne saurait être attendu bien longtemps. Les dieux naissent toujours quand le besoin s’en fait sentir.

La force de la croyance nouvelle tient surtout, je l’ai souvent répété, à ce qu’elle est héritière des conceptions chrétiennes. Les dogmes socialistes ont emprunté aux premiers chrétiens, avec leur mysticisme, le besoin d’égalité, l’altruisme et la haine des richesses. La parenté des deux doctrines est telle qu’en Belgique le catholicisme devient l’allié résolu du socialisme. Il favorise ouvertement les grèves et encourage la lutte des classes.

Les apôtres de la foi socialiste ont également le ton enflammé et prophétique des premiers défenseurs du christianisme. Je ne parle pas seulement des publications de vulgaires sectaires, mais de celles d’hommes instruits. J’ai eu occasion de citer, dans mon dernier livre, des fragments caractéristiques d’un écrit de cette nature, publié par un professeur au Collège de France, converti comme jadis Polyeucte, à la foi nouvelle et désireux de détruire les faux dieux. Leur lecture montre bien que le savant lui-même ne peut pénétrer dans le cycle de la croyance sans voir s’évanouir sa modération et son esprit critique. Descendu de plusieurs degrés dans l’échelle mentale, il perd le sens des réalités. Absurdités, violences, impossibilités ne sauraient le choquer puisqu’il cesse de les voir.

Inutile de récriminer. La croyance est un maître irrésistible et son attrait s’exerce dès qu’on approche de sa sphère d’action.

Tenaces ou transitoires, les croyances représentèrent toujours, je le répète encore, les grands facteurs de la vie des nations. On ne gouverne pas un peuple avec des idées vraies, mais avec des croyances tenues pour vraies. Pilate, aujourd’hui, ne poserait sans doute plus la question, à laquelle aucun philosophe n’a jamais définitivement répondu. Il dirait que la vérité étant ce qu’on croit, toute croyance établie constitue une vérité. Vérité provisoire sans doute, mais c’est avec des vérités de cet ordre que le monde fut toujours conduit.

LIVRE IX

RECHERCHES EXPÉRIMENTALES SUR LA FORMATION DES CROYANCES

ET SUR LES PHÉNOMÈNES INCONSCIENTS D’OÙ ELLES DÉRIVENT

CHAPITRE I

INTERVENTION DE LA CROYANCE DANS LE CYCLE DE LA CONNAISSANCE.

GENÈSE DES ILLUSIONS SCIENTIFIQUES.

§ 1.--Pourquoi la connaissance reste toujours mélangée de croyances.

Aucun savant ne peut se vanter d’être sorti pour toujours du cycle de la croyance. Dans les phénomènes incomplètement connus, il est bien obligé de formuler des théories et des hypothèses, c’est-à-dire des croyances que l’autorité seule de leurs auteurs fait accepter.

Même pour les phénomènes très étudiés, nous sommes forcés, ne pouvant les vérifier tous, de les admettre comme croyances. Notre éducation classique n’est qu’un acte de foi à l’égard de doctrines imposées par le prestige d’un maître. Elle doit, pour cette raison, devenir expérimentale quelquefois, afin de montrer à l’élève la possibilité de vérifier les affirmations qu’on lui impose et de lui apprendre que l’observation et l’expérience sont les seules armatures de la véritable certitude.

L’impossibilité de vérifier l’ensemble de nos connaissances rend bien chimérique le conseil donné par Descartes dans son _Discours de la méthode_: «Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment comme telle et rejeter comme fausses toutes celles où nous pouvons imaginer le moindre doute.»

Si Descartes avait tenté d’appliquer ses préceptes, il n’eût pas admis comme évidentes des choses qui nous font sourire aujourd’hui. De même que tous ses contemporains et la généralité de ses successeurs, il était dominé par la croyance. Le scepticisme le plus étendu est en réalité toujours partiel: «Celui, dit Locke, qui, dans les affaires ordinaires de la vie, ne voudrait rien admettre, qui ne fût fondé sur des démonstrations claires et directes, ne pourrait s’assurer d’autre chose que de périr en fort peu de temps. Il ne pourrait trouver aucun mets, ni aucune boisson dont il pût hasarder de se nourrir.»

On peut ajouter également que l’analyse critique de nos opinions et de nos certitudes rendrait l’existence d’une société impossible. Le rôle de la croyance est justement de nous éviter de telles analyses.

Et puisque le savant est obligé d’accepter comme croyances, une grande partie des vérités de la science, ne nous étonnons pas de lui voir manifester parfois autant de crédulité que les ignorants. Sur les sujets étrangers à sa spécialité, il les dépasse peu.

Ces considérations expliquent pourquoi des savants éminents sont parfois victimes des plus énormes illusions. Après l’avoir constaté pour des faits scientifiques ordinaires, dégagés de toute passion, nous serons préparés à comprendre comment certaines croyances occultistes, analogues aux pratiques de l’ancienne sorcellerie, ont pu être acceptées par d’illustres spécialistes.

§ 2.--Genèse des illusions scientifiques.

Toutes les expériences ne pouvant être reproduites, le principe d’autorité reste, je l’ai dit plus haut, notre principal guide. On croit l’auteur auquel sa position confère du prestige, supposant, très justement d’ailleurs, qu’il ne s’exposerait pas à être démenti en émettant des assertions erronées.

Le plus souvent, il en est ainsi. Un savant n’annonce jamais une chose qu’il pense inexacte. Mais l’influence de la suggestion est telle que, même sur des faits très précis, un esprit éminent peut s’illusionner et prendre pour des réalités les visions de son imagination. La retentissante histoire des rayons N, dont d’illustres physiciens mesuraient l’indice de réfraction, alors que plus tard l’existence de ces rayons fut reconnue imaginaire, en constitue un remarquable exemple.

Nous allons insister sur ces faits, car en révélant les erreurs possibles dans l’étude de phénomènes physiques, soumis à de rigoureuses mesures, ils font comprendre combien devient facile l’illusion en face de phénomènes susceptibles seulement d’insuffisantes vérifications.

Pour montrer que le rôle du prestige, de la suggestion et de la contagion peuvent engendrer chez tous les esprits, y compris les plus élevés, des croyances et des opinions erronées, nous choisirons nos exemples uniquement chez des savants.

Un des plus saisissants est l’aventure dont furent victimes, il y a quarante ans environ, la presque totalité des membres de l’Académie des Sciences et qui inspira à Daudet son célèbre roman l’_Immortel_. Sur la foi d’un éminent géomètre, auréolé d’un grand prestige, l’illustre assemblée inséra, comme authentiques dans ses comptes rendus, une centaine de lettres supposées de Newton, Pascal, Galilée, Cassini, etc... Fabriquées de toutes pièces par un faussaire peu lettré, elles fourmillaient de vulgarités et d’erreurs, mais les noms de leurs prétendus auteurs et du savant qui les présentait firent tout accepter. La plupart des académiciens, et notamment le secrétaire perpétuel, ne conçurent aucun doute sur l’authenticité de ces documents jusqu’au jour où le faussaire avoua sa fraude. Le prestige évanoui, on déclara misérable le style des lettres, affirmé d’abord merveilleux et bien digne des écrivains de génie considérés comme leurs auteurs.

Les vérifications, dans l’exemple précédent, étaient difficiles pour des savants non spécialisés, s’en rapportant naturellement à l’autorité d’un confrère. En réalité, les spécialistes de l’Institut furent aussi aisément dupes que les ignorants. Cette objection disparaît d’ailleurs devant d’autres faits plus récents, où les erreurs commises le furent uniquement par des spécialistes.

Une des plus curieuses illusions collectives enfantées par le prestige et la contagion, fut celle imposée, il y a une quinzaine d’années, par un célèbre physicien, M. Becquerel, professeur de physique à l’École polytechnique. Il exposa longuement, et à plusieurs reprises, dans les comptes rendus de l’Académie des Sciences, des expériences minutieuses prouvant catégoriquement, suivant lui, que l’uranium émet des radiations capables de se polariser, de se réfracter, de se réfléchir, et, par conséquent identiques à la lumière issue des corps phosphorescents. Pendant trois ans,--et malgré les affirmations contraires d’un physicien français, que connaissent les lecteurs de cet ouvrage,--le célèbre académicien persista dans son erreur et la fit partager par tous les savants de l’Europe. Elle fut seulement reconnue lorsqu’un observateur américain, mis par la distance à l’abri du prestige, prouva,--vérification des plus faciles,--que ces rayons ne se réfractant pas et ne se réfléchissant pas étaient tout autre chose que de la lumière. Au point de vue de ses conséquences scientifiques, l’erreur était énorme, et le fait qu’elle ait pu être partagée trois ans, par la totalité des physiciens, semblerait incompréhensible, sans les explications de la psychologie.

L’histoire des rayons N, à laquelle je faisais allusion plus haut, est encore plus typique. Elle révèle, non seulement le rôle du prestige, mais encore celui de la suggestion et de la contagion mentale.

Il ne s’agit plus ici, comme dans le cas précédent, d’expériences admises de confiance par tout le monde sans vérification, mais d’observations déclarées exactes par quantité de physiciens s’imaginant les avoir vérifiées. Bien que cette aventure soit très connue, nous la rappellerons sommairement.

Un correspondant distingué de l’Académie des Sciences, professeur de physique réputé, M. Blondlot, avait cru constater qu’un grand nombre de corps émettent des rayons particuliers, qualifiés par lui rayons N. Ils étaient révélables par leur action sur la phosphorescence, et leur longueur d’onde pouvait être mesurée avec exactitude. L’auteur jouissant d’une grande autorité, son assertion fut acceptée sans contestation par la plupart des savants français, _qui répétèrent ses expériences en y voyant exactement ce qu’on leur avait suggéré d’y voir_.

Pendant deux ans, les comptes rendus de l’Académie des Sciences publièrent d’innombrables notes de divers physiciens professionnels: Broca, J. Becquerel, Bichat, etc., sur les propriétés, chaque jour plus merveilleuses, de ces rayons. M. Jean Becquerel annonçait même les avoir chloroformés. Des savants distingués, M. d’Arsonval notamment, faisaient sur eux des conférences enthousiastes.

L’Académie des Sciences, jugeant nécessaire de récompenser une aussi importante découverte, chargea plusieurs de ses membres, dont le physicien Mascart, d’aller vérifier chez l’auteur l’exactitude de ses recherches. Ils revinrent émerveillés, et un prix de 50.000 francs[11] fut décerné à l’inventeur.

[11] Il devait d’abord être décerné exclusivement pour les rayons N, mais, au dernier moment, par un excès de prudence, qui parut excessif à certains membres de la Commission, le rapport déclara attribuer le prix de 50.000 francs à M. B. pour l’ensemble de ses travaux, sans spécifier lesquels.

Durant ce temps, des savants étrangers, sur lesquels les physiciens français n’exercent aucun prestige, répétaient vainement les expériences sans les réussir. Plusieurs se décidèrent alors à aller les observer chez leur inventeur. Ils constatèrent rapidement que ce dernier était victime des plus complètes illusions, continuant à mesurer, par exemple, les déviations des rayons N sous l’influence d’un prisme, bien qu’on eût subrepticement retiré ce prisme dans l’obscurité, etc.

La _Revue scientifique_ ouvrit alors une vaste enquête auprès de tous les physiciens de l’univers. Ses résultats furent désastreux pour les rayons N. On dut reconnaître qu’ils constituaient un pur produit de la suggestion mentale et de la contagion, et n’avaient jamais eu d’existence.

La suggestion détruite, _aucun des physiciens français persuadés d’avoir vu les rayons N ne réussit une seule fois à les apercevoir de nouveau_. Les communications à leur sujet, si abondantes autrefois dans les comptes rendus de l’Académie des Sciences, cessèrent brusquement et totalement.

Ainsi, pendant deux ans, des physiciens professionnels avaient cru, au point de les mesurer avec minutie, en des rayons ne possédant de réalité que dans leur imagination et créés uniquement par la suggestion.

Cette merveilleuse histoire montre, à la fois, la puissance du prestige, de la suggestion et de la contagion. Elle éclaire d’une vive lueur la genèse des croyances, beaucoup d’évènements historiques, et tous les phénomènes occultistes. En cette dernière matière, on peut dire que les observateurs vivent de suggestions, et quand on voit ce qu’elles arrivent à produire sur des sujets scientifiques, on conçoit la prépondérance de leur rôle dans la genèse des phénomènes merveilleux.

Je n’ai voulu examiner ici que les illusions scientifiques célèbres, portant sur des faits d’une importance capitale. S’il fallait relater les erreurs scientifiques de détail, dues à l’influence du prestige, un volume entier ne suffirait pas. Je me bornerai à en citer encore une.

Il y a quelques années, un élève de M. Lippmann crut avoir découvert,--observation d’une portée considérable,--qu’un corps électrisé en mouvement ne déviait pas une aiguille aimantée. L’auteur était totalement inconnu, mais ayant fait ses expériences sous les yeux et avec le concours de M. Lippmann, il bénéficia de la grande autorité de ce dernier et fut écouté par tous les physiciens jusqu’au jour où un savant étranger prouva qu’élève et professeur s’étaient trompés lourdement et pourquoi.

Sauf dans le cas des lettres du faussaire, je n’ai fait allusion, remarquons-le, qu’à des faits scientifiques, susceptibles de mesures précises, soumis à une observation rigoureuse. Pour cette raison, d’ailleurs, les erreurs scientifiques finissent toujours, tôt ou tard, par être reconnues.

Dans les sciences en voie de formation, comme la médecine, où les vérifications sont extrêmement difficiles,--car on ne sait jamais quels résultats attribuer à la suggestion et au remède,--les erreurs se perpétuent bien davantage. Les énumérer serait faire l’histoire de la médecine et montrer que théories, remèdes et raisonnements changent tous les quarts de siècle. Je ne citerai qu’un exemple parmi tant d’autres.

Il y a une cinquantaine d’années, le traitement de la pneumonie par la saignée était considéré comme une des belles conquêtes de l’art médical. Sa valeur semblait surabondamment prouvée par des statistiques, montrant que grâce à lui, on ne perdait que 30 malades sur 100.

L’emploi de ce précieux système continua jusqu’au jour où un médecin sagace, visitant un hôpital homéopathique de Londres, constata que la mortalité des pneumoniques n’y dépassait guère 5 p. 100, au lieu de 30 p. 100 en France. Ce fut un trait de lumière. Puisque, se dit-il, les médicaments homéopathiques sont trop dilués pour agir, le vrai traitement, c’est de ne rien faire. Ce régime appliqué en France fit aussitôt tomber la mortalité au même chiffre qu’en Angleterre. Les médecins tuaient donc par la saignée 25 p. 100 de leurs malades. Aujourd’hui, loin de les affaiblir par une pareille opération, on soutient leurs forces avec de l’alcool.

De cette histoire pourrait être rapprochée celle de l’appendicite dont le traitement fit périr tant de personnes sous le couteau des chirurgiens, alors qu’un simple purgatif les eût guéries le plus souvent, en les débarrassant des parasites intestinaux cause de leur maladie, comme le prouva plus tard le professeur Guiart.