Part 16
Sous Louis XIV, on ne brûla qu’exceptionnellement les sorciers, mais personne ne doutait de leur puissance. Le procès de la sorcière la Voisin, révéla que les plus grands personnages du temps, le maréchal de Luxembourg, l’évêque de Langres premier aumônier de la reine, etc., avaient eu recours à la puissance magique qu’ils lui supposaient. L’évêque Simiane de Gorges s’était adressé à elle pour obtenir, par l’influence du diable, le cordon bleu du Saint-Esprit!
Si les tireuses de cartes et les pythonisses modernes racontaient les visites qu’elles reçoivent, on constaterait que la crédulité moderne n’a pas diminué. Je pourrais citer un ancien ministre, connu par son anticléricalisme rigide, qui ne sort jamais sans avoir dans sa poche de la corde de pendu. Un de nos plus éminents ambassadeurs quitte immédiatement une table où se trouvent treize convives. Le fétichisme de ces illustres hommes d’État est-il vraiment supérieur aux croyances religieuses qu’ils proscrivent avec tant de vigueur? J’en doute un peu.
Les croyants, si convaincus soient-ils, ont toujours senti la nécessité, au moins pour convertir les incrédules, de trouver à leur foi des raisons justificatives. Les nombreuses élucubrations des théologiens prouvent avec quelle persévérance cette tâche fut poursuivie.
L’argument auquel ils se sont le plus attachés en dehors des miracles et des assertions de leurs livres sacrés, a été l’assentiment universel.
Des hommes comme Bossuet n’hésitèrent pas à utiliser une telle preuve. Considérant les opinions particulières méprisables et dangereuses, l’illustre prélat leur opposait la conscience générale comme beaucoup plus sûre. Une doctrine doit être, suivant lui, tenue pour vérité, dès que tous les hommes la jugent telle. Aux yeux de Bossuet, un seul être ne pouvait avoir raison contre la totalité des autres. Il fallut les progrès des sciences modernes pour prouver, que beaucoup de découvertes se sont réalisées, précisément parce qu’un seul homme eut raison contre tous les autres.
Les théologiens se sont donné, en vérité, un mal bien inutile pour combattre une incrédulité appliquée en général à des points accessoires de doctrine. La crédulité intense est au contraire un sentiment universel.
§ 3.--Le point irréductible du conflit de la science et de la croyance.
Nous avons montré que les domaines régis par les diverses formes de logiques étaient trop différents pour pouvoir se pénétrer, et par conséquent entrer utilement en lutte.
Il est cependant un point sur lequel la science et la croyance semblent destinées à se trouver souvent en conflit irréductible parce qu’il touche un principe fondamental.
De toutes les révolutions effectuées dans la pensée humaine, la plus considérable, peut-être, fut réalisée lorsqu’après de longs tâtonnements, la science réussit à prouver que tous les phénomènes sont déterminés par des lois rigoureuses, et non par les volontés capricieuses d’êtres supérieurs. Nos conceptions de l’univers changèrent du même coup.
Cette découverte capitale, qui pour la première fois sortait l’humanité du cycle de la croyance, pour la faire pénétrer dans celui de la connaissance, est loin d’être généralisée encore. Beaucoup d’hommes admettent toujours que des puissances surnaturelles conduisent les évènements et peuvent, quand on les sollicite avec ardeur, en modifier le cours.
Une telle conception étant l’expression d’espoirs qui ne meurent jamais, la science et la croyance seront toujours antagonistes sur ce terrain.
Le conflit menace d’être éternel, car si les dieux se retirent des régions défrichées par la science, on ne peut démontrer aux croyants qu’il n’existe rien dans les vastes domaines non explorés encore. C’est dans ces régions impénétrées que se maintiendront toujours les fantômes créés par la foi.
Abandonner la notion de nécessité dans l’enchaînement d’un seul phénomène, c’est retourner à l’idée détruite avec tant de peines, d’événements dépendant des volontés particulières d’êtres capricieux. Peu importe que leurs caprices soient accidentels. Il suffit qu’ils se produisent une seule fois pour pouvoir se répéter toujours.
Si les phénomènes annoncés par les thaumaturges modernes étaient possibles, la science devrait retourner docilement aux âges où les Dieux décidaient du sort des batailles, et où des légions d’esprits, de fées et de démons intervenaient sans cesse dans la vie journalière. Les conjurations, les prières, les sacrifices, les formules magiques, constitueraient alors, aujourd’hui comme jadis, les seuls moyens de s’assurer la faveur de ces capricieuses puissances.
Cette régression n’est pas à redouter beaucoup. Une mentalité religieuse indestructible nous fera éternellement retourner au surnaturel, mais l’étude attentive des faits miraculeux montrera toujours aussi qu’ils sont des hallucinations créées par notre esprit.
C’est ce que nous expliquerons dans une autre partie de cet ouvrage en essayant d’éclairer, au moyen de l’expérience, la genèse de quelques nouvelles croyances.
CHAPITRE III
RÔLE ATTRIBUÉ A LA RAISON ET A LA VOLONTÉ DANS LA GENÈSE D’UNE CROYANCE.
§ 1.--Indépendance de la raison et de la croyance.
Les rares études, publiées sur la formation des croyances, proclament généralement qu’elles sont volontaires et rationnelles. Cette persistante erreur provient de la vieille illusion du rôle de l’intelligence en psychologie.
Nous avons séparé nettement, dans cet ouvrage, le moi affectif du moi intellectuel et montré qu’ils sont gouvernés par des formes de logiques très différentes. Il s’en suivait, naturellement, que la raison, expression de l’intelligence, était indépendante de la croyance, expression des sentiments et du mysticisme qui en dérive. La preuve de cette indépendance s’est accentuée encore quand nous avons constaté que la croyance et la connaissance s’édifiaient par des méthodes entièrement dissemblables.
La plupart de nos luttes politiques et religieuses tiennent à cette prétention illusoire de vouloir faire agir l’une sur l’autre des choses aussi incapables de se pénétrer que la croyance et la connaissance.
On ne comprend bien la force des croyances qu’en reconnaissant qu’elles échappent à toute influence rationnelle.
Il pourrait sembler inutile de revenir encore sur ce sujet, mais pour combattre des préjugés tenaces, les arguments ne sauraient être trop nombreux.
Si les croyances étaient accessibles à l’influence de la raison, on aurait vu disparaître depuis longtemps toutes celles qui sont absurdes. Or, l’observation démontre leur persistance. On est donc bien obligé d’admettre qu’il n’y a pas d’absurdités pour un croyant et que l’homme ne reste guère libre de croire ou de ne pas croire.
Les influences affectives et mystiques déterminant la croyance sont, nous l’avons plusieurs fois répété, fort différentes des enchaînements rationnels qui déterminent la connaissance. En matière de croyance, il n’existe pas de vérification possible. En matière de connaissance, la possibilité d’une vérification est au contraire la règle et détruit, dès lors, toute objection. Personne n’a jamais songé à contester les propriétés d’un triangle ou d’une section conique. Pour le savant, la vérité en deçà des Pyrénées est la même qu’au delà. Pour les croyants, elle change au contraire, en franchissant les frontières ou le temps.
Les croyances possèdent la faculté merveilleuse de créer des chimères, puis d’y soumettre les esprits. On se soustrait parfois à la domination des tyrans mais jamais à celle des croyances. Des milliers d’hommes sont toujours prêts à se faire tuer pour les défendre. Aucun d’eux n’exposerait sa vie pour le triomphe d’une vérité rationnelle.
L’âge de la raison où les progrès des sciences ont fait entrer l’humanité n’a nullement détruit la puissance des croyances, ni la faculté d’en forger de nouvelles. Aucune époque, peut-être, n’en vit éclore d’aussi nombreuses: politiques, religieuses ou sociales. L’Amérique et la Russie, notamment, en voient naître chaque jour.
§ 2.--Impuissance de la raison sur la croyance.
Lorsque, obéissant à l’évolution naturelle des choses, la croyance arrive au degré d’usure qui précède son déclin, la raison a quelquefois prise sur elle. Dans sa période de triomphe, la croyance ne tente même pas de lutter contre la raison puisque cette dernière ne la conteste pas.
Rien n’est plus rare, en effet, que de voir aux siècles de foi, des esprits assez indépendants pour discuter rationnellement leur croyance. L’exemple de Pascal montre ce que peuvent être les résultats de cette lutte entre la logique affective et mystique d’une part et la logique rationnelle de l’autre.
L’illustre penseur écrivait à une époque où les vérités religieuses étaient acceptées sans contestation, et seul un génie comme le sien pouvait oser soumettre ses certitudes à une discussion rationnelle. L’insuccès complet de sa tentative démontre une fois de plus l’impuissance de la raison contre la croyance.
Pascal avait une sagacité trop grande pour ne pas apercevoir l’illogisme rationnel d’une légende supposant un Dieu se vengeant sur son fils d’une injure commise à l’origine du monde par une de ses créatures et il n’hésite pas à la qualifier de «sottise».
Mais bientôt, sa logique rationnelle est obligée de s’incliner devant les impulsions de sa logique mystique. Hanté par la crainte de l’enfer que lui suggère cette dernière, et voulant cependant défendre sa croyance par des raisons acceptables, il en arrive à considérer la vie future comme l’enjeu d’un pari redoutable. Redoutable en effet, puisqu’il s’agit de châtiments éternels si réellement l’enfer existe. «Dans cette incertitude, assure-t-il, il faut parier pour une vie future et se conduire, par conséquent, comme si elle existait.»
Modérément satisfait, cependant, de cet argument, Pascal essaie d’utiliser encore sa logique rationnelle pour appuyer sa croyance, mais il n’y réussit guère.
Parmi les preuves avec lesquelles le grand penseur tente de rationaliser un peu sa foi, il cite, naturellement, les prophéties et les miracles. Ces arguments s’appliquant à toutes les religions qui, elles aussi, sont pleines de miracles, il se trouve conduit à rejeter simplement ceux des autres croyances:
«Tout homme, assure-t-il, peut faire ce qu’a fait Mahomet, car il n’a point fait de miracles, il n’a point été prédit. Nul homme ne peut faire ce qu’a fait Jésus-Christ».
Pascal ne recherche pas, et sa logique mystique ne le lui eût pas permis, sans doute, pourquoi l’islamisme, le bouddhisme finirent par compter autant de sectateurs que le christianisme.
Malgré toutes les subtilités de sa dialectique, l’illustre philosophe sentait bien qu’aucune raison sérieuse ne permettait d’étayer sa foi. D’un autre côté, cette dernière est nécessaire pour éviter l’enfer s’il existe. Comment y parvenir? Voici ses conseils:
Vous voulez aller à la foi et vous n’en savez pas le chemin... apprenez de ceux qui ont été liés comme vous... suivez la manière par où ils ont commencé, c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc... cela vous fera croire et vous abêtira.--Mais c’est ce que je crains.--Et pourquoi? Qu’avez-vous à perdre?
La discussion de Pascal montre une fois de plus l’impuissance de la raison à lutter contre la croyance, surtout quand cette dernière est devenue collective.
Cette impuissance donne la clef de certains événements historiques en apparence inexplicables, tels que l’aventure de Port-Royal, qui troubla profondément une partie du règne de Louis XIV. A son origine, on voit simplement quelques religieux très vertueux, acceptant une théorie particulière de la prédestination que sa rebutante iniquité semblait condamner à n’avoir aucune influence. Jugées uniquement au point de vue rationnel, les dissertations sur la grâce efficiente, la fréquence de la communion, les cinq propositions de Jansénius, etc., semblent de vulgaires divagations. Elles excitèrent pourtant de si furieuses passions que Port-Royal fut rasé, ses moines dispersés, bien qu’ils fussent des modèles de vertu. De pareils événements resteraient, je le répète, inexplicables si la raison avait eu la moindre part dans leur genèse.
Toutes ces croyances, étant élaborées dans l’inconscient, échappent non seulement à notre raison, mais nécessairement aussi à la volonté. Elles sont le résultat de suggestions analogues à celles que savent maintenant produire tous les hypnotiseurs.
Sans doute, la raison peut donner le désir de croire, mais elle n’aura jamais la puissance de faire croire. L’on n’y parviendrait pas davantage en suivant le conseil de Pascal, agir comme si l’on croyait. Si puissante que soit la volonté, elle ne saurait créer la foi et peut tout au plus en donner le simulacre.
La croyance étant indépendante de la raison, on ne peut s’étonner, comme le remarque Ribot, «de voir un esprit supérieur rompu aux méthodes sévères des sciences, admettre en religion, en politique, en morale, des opinions d’enfant qu’il ne daignerait pas discuter un seul instant si elles n’étaient pas les siennes».
Aussi, le plus souvent, se borne-t-on à subir les croyances sans les discuter. Conduite très sage. Le monde vieillira longtemps, sans doute, avant que la raison fasse équilibre à la foi.
CHAPITRE IV
COMMENT SE MAINTIENNENT ET SE TRANSFORMENT LES CROYANCES.
§ 1.--Comment se maintiennent les croyances.
Une vérité rationnelle est impersonnelle et les faits qui la soutiennent restent acquis pour toujours.
Étant au contraire personnelles et basées sur des conceptions sentimentales ou mystiques, les croyances sont soumises à tous les facteurs susceptibles d’impressionner la sensibilité. Elles devraient donc, semble-t-il, se modifier sans cesse.
Leurs parties essentielles se maintiennent cependant, mais à la condition d’être constamment entretenues. Quelle que soit sa force au moment de son triomphe, une croyance qui n’est pas continuellement défendue se désagrège bientôt. L’histoire est jonchée des débris de croyances n’ayant eu, pour cette raison, qu’une existence éphémère.
La codification des croyances en dogmes constitue un élément de durée que ne saurait suffire. L’écriture ralentit seulement l’action destructive du temps.
Une croyance quelconque, religieuse, politique, morale ou sociale se maintient surtout par la contagion mentale et des suggestions répétées. Images, statues, reliques, pèlerinages, cérémonies, chants, musique, prédications, etc., sont les éléments nécessaires de cette contagion et de ces suggestions.
Confiné dans un désert, privé de tout symbole, le croyant le plus convaincu verrait rapidement sa foi s’affaiblir. Si des anachorètes et des missionnaires la conservent cependant, c’est qu’ils relisent sans cesse leurs livres religieux et surtout s’astreignent à une foule de rites et de prières. L’obligation pour le prêtre de réciter chaque jour son bréviaire fut imaginée par des psychologues, connaissant bien la vertu suggestive de la répétition.
Aucune foi n’est durable si on la dépouille des éléments fixes qui lui servent de soutien. Un Dieu sans temples, sans images, sans statues, perdrait bientôt ses adorateurs. Les iconoclastes étaient guidés par un instinct très sûr en brisant les statues et les temples des divinités qu’ils voulaient détruire.
Les hommes de la Révolution, cherchant à annuler l’influence du passé, avaient également raison, à leur point de vue, de saccager les églises, les statues et les châteaux. Mais cette destruction ne fut pas assez prolongée pour agir sur des sentiments fixés par une hérédité séculaire. Leur durée est plus longue que celle des pierres qui les symbolisent.
§ 2.--Comment évoluent les croyances.
Une croyance maintenue par le mécanisme que nous venons de dire n’est pas, pour cela, immobilisée définitivement. Elle évolue, au contraire, quoique ses sectateurs la supposent invariable. Leur illusion tient à ce que les livres sacrés prétendant fixer les contours d’un dogme sont conservés avec respect, alors même que la pratique s’en écarte chaque jour.
Une croyance quelconque, politique, religieuse, artistique ou morale n’a de réellement fixe que son nom. Elle est un organisme en voie d’évolution incessante. J’ai déjà expliqué dans les _Lois psychologiques de l’évolution des peuples_, comment se transforment les institutions, les langues, les croyances et les arts. J’ai fait voir aussi que ces éléments ne passent jamais d’un peuple à l’autre sans subir des modifications considérables.
Donc, malgré la stabilité apparente des croyances formulées en dogmes, elles sont cependant obligées d’évoluer pour s’adapter aux variations de mentalité de leurs sectateurs et des milieux où ils se meuvent.
Ces transformations sont lentes, mais quand elles ont été longtemps accumulées, on constate qu’il n’existe plus guère de parenté entre les livres écrits à l’époque de la fondation d’une croyance et sa pratique actuelle. Le brahmanisme, par exemple, n’a plus que des rapports très vagues avec les livres védiques qui l’ont inspiré. De même pour le bouddhisme.
Les lois régissant l’évolution des croyances sont loin d’être nettement déterminées. On peut cependant formuler, je crois, les indications suivantes:
1º Plusieurs croyances conciliables mises en présence tendent à se fusionner, ou au moins à se superposer. Ainsi en arriva-t-il pour les dieux et les croyances du monde païen.
2º Si les croyances sont très différentes, la plus forte--ce qui signifie souvent la plus simple--tend à éliminer les autres. L’islamisme convertit pour cette raison non seulement les tribus sauvages de l’Afrique, mais des peuples très civilisés de l’Inde.
3º Une croyance triomphante finit toujours par se diviser en sectes ne conservant chacune que les éléments fondamentaux de la croyance mère.
Sur cette dernière loi seule il est utile d’insister maintenant. Elle suffit en effet à montrer le mécanisme de l’évolution des croyances.
Leur division en sectes s’est observée toujours au lendemain même du triomphe des grandes religions telles que le Christianisme et l’Islamisme. La première étant la plus compliquée, enfanta le plus grand nombre de sectes et de schismes: Manichéens, Ariens, Nestoriens, Pélagiens, etc., ne cessèrent de se disputer furieusement durant des siècles. Ces luttes recommencèrent plus violentes encore avec la Réforme. Le protestantisme, à peine formulé, se ramifia bientôt, lui aussi, en sectes nombreuses: anglicans, luthériens, calvinistes, libéraux, etc.
Chacune des sectes issues d’une grande croyance étant naturellement avide de dominer à son tour, devient vite aussi intolérante que la religion d’où elle est sortie. Considérer la Réforme ainsi qu’on le fait si souvent, comme un triomphe de la libre pensée, est ne rien comprendre à la nature d’une croyance. Le protestantisme fut d’abord plus rigide que le catholicisme, et s’il évolua ensuite vers des formes parfois un peu libérales, il n’en est pas moins resté très intolérant. Luther et ses successeurs professaient des doctrines fort arrêtées, dépouillées de tout esprit philosophique et imprégnées d’une intransigeance farouche. Calvin ayant divisé les hommes en élus et réprouvés, considérait que les premiers n’ont aucun ménagement à garder envers les derniers. Devenu maître de Genève, il fit peser sur la ville la plus effroyable tyrannie et organisa un tribunal aussi sanguinaire que le Saint-Office. Son contradicteur Michel Servet fut brûlé à petit feu.
A l’époque de la Saint-Barthélemy, aboutissement de toutes ces querelles en France, les protestants furent les massacrés, mais dans tous les pays où ils étaient les plus forts ils devinrent massacreurs. Des deux côtés l’intolérance était la même.
La perpétuelle subdivision des croyances tient à ce que chacun en adopte les éléments qui l’impressionnent avec force et n’est pas influencé par les autres. Certains fidèles possédant des tempéraments d’apôtres essaient bientôt de former une petite église. S’ils y réussissent, un schisme ou une hérésie se trouve fondé et bientôt la contagion mentale intervient pour le propager.
La division d’une croyance en sectes fut toujours favorisée par l’imprécision extrême des livres sacrés. Chaque théologien peut dès lors les interpréter à son gré.
Il est utile de parcourir des ouvrages, comme ceux consacrés aux discussions sur la grâce, entre Thomistes et Congruistes, Jansénistes et Jésuites, etc., pourvoir à quel degré d’aberration peuvent descendre des mentalités illusionnées par la foi.
Les esprits les plus éminents eux-mêmes semblent frappés de vertige dès qu’ils pénètrent dans le champ de la croyance. On peut en donner comme exemple les _Méditations_ du célèbre Malebranche. Le succès de ce livre fut tel au moment de sa publication, en 1684, que 4.000 exemplaires furent vendus en une semaine.
On y apprend, d’ailleurs, de bien stupéfiantes choses. Suivant lui, «Dieu sent, pense et agit en nous, il remue même notre bras lorsque nous nous en servons contre ses ordres. Ce n’est pas ma volonté qui soulève mon bras, mais Dieu qui le remue à l’occasion de ma volonté. L’homme ne peut se détacher de Dieu, qui lui permet cependant un peu de liberté. Quand nous faisons le bien, c’est Dieu qui le fait en nous. L’homme n’est pas responsable de ses bonnes actions, mais de ses mauvaises. S’il y a du mal dans le monde, c’est que Dieu a un peu négligé son ouvrage; il le fallait d’ailleurs, puisqu’il est la demeure des pécheurs.»
De telles affirmations semblent aujourd’hui enfantines. N’oublions pas, cependant, que des conceptions analogues ébranlèrent le monde.
Ces aberrations théologiques n’appartiennent pas exclusivement à un passé disparu, mais encore au présent et bien probablement aussi à l’avenir. Les croyances politiques actuelles, qui nous rongent, sont d’un ordre aussi inférieur et seront placées par nos descendants au même niveau que les précédentes. Les vues très courtes de leurs défenseurs sont souvent soutenues par une foi identique à celle des théologiens, dont ils sont les continuateurs. Des impulsions sentimentales et mystiques, seules, les guident, et de ce fait les rendent redoutables. Un pays peut vivre malgré eux mais non pas grâce à eux.
Les croyants de tous les âges ont prétendu rationaliser leur foi, sans comprendre que sa force tenait justement à ce qu’aucun raisonnement n’exerçait de prise sur elle. La seule action possible de la raison sur la croyance religieuse est de lui faire considérer comme de simples symboles les récits des livres saints, en contradiction trop flagrante avec la science moderne. Moins enfermés que les catholiques dans des dogmes rigides, beaucoup de protestants y sont assez facilement parvenus. On sait au contraire que la tentative, dite moderniste, de certains théologiens catholiques a complètement échoué. Les vrais croyants ne doivent pas le regretter. Rien n’est absurde pour la foi et quand un ensemble de croyances forme un bloc, il n’y faut pas trop toucher.
La désagrégation d’une croyance en sectes rivales, perpétuellement aux prises, ne saurait se produire dans les religions polythéistes. Elles aussi ont évolué, mais par simple annexion puis fusion de dieux nouveaux, tous considérés comme très puissants et par conséquent respectés. Voilà pourquoi les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe demeurèrent à peu près inconnues dans l’antiquité païenne.
Ce fut donc un grand bienfait pour les peuples d’avoir débuté par le polythéisme. Je considère, contrairement à une opinion assez universelle, qu’ils auraient beaucoup gagné à y demeurer. Loin de favoriser le progrès, le monothéisme les retarda par les luttes sanglantes dont il remplit le monde. Il ralentit pendant des siècles l’évolution des arts, de la philosophie et des lettres, développés par les Grecs polythéistes à un point qui les fait regarder comme nos maîtres.