Les nouvelles leçons d'amour dans un parc
Part 2
Nul n’est troublé par Alcindor. Un bon poète est toujours flanqué d’un collaborateur vieux et grincheux, qui est le Temps. Il faut avoir peiné pour qu’on vous goûte, car les hommes sont ainsi faits qu’ils apprécient davantage les maux communs comme la boue, que le génie qui brille comme le soleil, et ils estiment un sort ordinaire beaucoup plus qu’une merveilleuse exception. Et Jacquette a une immense pitié pour ces gens qui viennent là, brimballer et bâfrer, reluquer son corsage, aspirer son haleine et qui, les misérables, n’ont pas lu Alcindor!
III
Un personnage a le don d’irriter Jacquette en ces journées et ces nuits de liesse. C’est un garçon qui n’a pas lu Alcindor, et qui émet la prétention de posséder, sur la poésie, des lumières. De fait, il sait par cœur les grands maîtres du genre et, récitant leurs plus fameux passages, il y met une telle intonation que l’on est bien contraint de se persuader qu’il apporte en matière d’art quelque goût. Le pis est que ce damné amateur de vers s’accorde avec le baron de Chemillé de qui la compétence ne fait doute pour personne, mais qui, lui non plus,--notons le détail:--n’a jamais lu Alcindor...
Ce personnage est un certain M. de Fontcombes, nullement mal fait de sa personne à vrai dire, mais de qui les relations avec Jacquette ont commencé par les mots suivants, aussitôt faite la présentation:
--Vous aimez les poètes, m’a-t-on dit, monsieur. Et quel est, à votre sens, le plus grand parmi eux, s’il vous plaît?
--C’est celui, dit M. de Fontcombes, qui saura convenablement vous chanter, mademoiselle...
Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait immédiatement compagnie.
Délicieuse Jacquette! Elle n’eut jamais, peut-être, de génie féminin plus pur que dans le moment où elle attendit qu’un homme un peu informé de la poésie, lui dît que le plus grand poète était Alcindor!...
Oui, il y eut un court instant durant lequel cette fraîche âme attendit cela. Une foi si complète et si jeune ne vous touche-t-elle point?
Quant à moi, je ne saurais rien vous dire de Jacquette qui pût la peindre plus complaisamment.
Mais, par exemple, M. de Fontcombes en eut pour sa platitude. Il ne rencontra plus Jacquette sur ses pas, de la nuit entière.
Depuis lors, quand elle le voyait de loin, elle n’eût pas su dire si elle avait envie de pouffer ou de prendre la fuite. Elle ne faisait ni l’un ni l’autre, mais il lui perlait entre les cils ces sortes de larmes qui sont des pleurs de rage.
Elle évitait M. de Fontcombes dans la mesure du possible, ce qui n’était pas assez, à son gré. Et cela n’empêche qu’il lui demeurait un dépit précisément de cette répugnance, car enfin M. de Fontcombes connaissait et aimait les poètes, ce par quoi il se différenciait de la plupart et, s’il n’avait pas, d’emblée, cité Alcindor comme le plus grand des poètes, après tout, n’en avait-il nommé aucun autre...
En vérité, ceci était à considérer.
Et M. de Fontcombes qui venait là, lui, assidûment, dans l’unique but de faire sa cour à Jacquette, se demandait avec angoisse en quoi il avait pu tant lui déplaire par un compliment banal, un peu niais peut-être, mais en somme pareil à la plupart des compliments.
Rien ne se perd, dans le monde comme dans la nature; et il va de soi que l’éloignement éprouvé par Mlle de Chamarande pour le jeune Fontcombes devint thème à conversations et à papotages.
Le fait eut pour Jacquette un inconvénient imprévu d’elle; c’est qu’il jeta contre ses jupes une quantité de petits sots et pieds plats qui ne valaient pas Fontcombes et qui, eux, n’avaient lu ni Alcindor ni aucun poète, et à qui il était évident qu’on ne ferait jamais lire ni un poète pour le comparer à Alcindor, ni Alcindor.
Ninon s’émut. Mlle de Quinconas fut en butte à de sévères remontrances: elle qui avait élevé Jacquette, que diable! ne devait-elle pas pénétrer ses secrets? La vénérable et encore aimable gouvernante reçut semonces sur semonces, non seulement de Ninon, mais du marquis Foulques qui commençait lui-même à s’agiter.
Mlle de Quinconas, bien qu’elle eût fait l’éducation de Jacquette, ne surprenait pas la plus légère esquisse des mouvements de son élève. A son avis, Jacquette était encore une enfant; on lui devait faire plus de plaisir, disait-elle, au lieu de lui présenter des Fontcombes, en lui donnant une belle poupée ou quelque chatte noire, telle qu’était, par exemple, jadis, la «Belle Zébutte».
On voit que si l’innocence se trouve parfois au cœur d’une jeune fille, sous quelque forme insoupçonnée, elle s’épanouit plus sûrement et majestueusement chez une personne quadragénaire, fût-elle munie de tous ses brevets.
Seulement, le marquis, lui, se fâcha rouge. Il se fâcha d’abord contre la gouvernante--c’était dans l’ordre;--et si elle n’eût possédé encore de ces appas qui toujours firent fléchir les hommes autour d’elle, je crois qu’il l’eût renvoyée à son vénérable oncle l’évêque. Mais il fit comparaître Jacquette. Et, l’attendant dans une petite pièce où il lui avait donné rendez-vous, il ne se contenait pas; il pestait, et disait tout haut qu’il en avait assez de ces sauteries et festoiements nocturnes et d’ailleurs coûteux, où l’on conviait plus de freluquets que de femmes, et que, par ailleurs, cette austérité hypocrite qui avait envahi la maison, par le fait de la présence d’une jeune fille, commençait à lui peser aux épaules, et qu’enfin M. de Fontcombes était d’âge, de tournure, de famille et de fortune convenables en tous points. Au surplus, c’était ce jeune homme qu’il avait choisi pour son gendre et il le voulait comme tel.
Et ce fut, Dieu me pardonne, à peu de chose près, ce qu’il répéta à sa fille, lorsque celle-ci eut pénétré, fort décente et la mine soumise, dans la petite pièce où M. son père l’attendait en marchant de long en large, faisant trembler les girandoles.
Cette histoire se passait en un temps où les enfants ne répliquaient pas. Aussi Jacquette ne fit pas entendre sa voix dans le lieu où le marquis Foulques avait cru devoir la sermonner. Elle ne versa pas même une larme, car elle savait que l’attendrissement n’était pas le propre de son papa et qu’il était bien sot de se meurtrir les yeux en pure perte. Elle sortit dès qu’elle jugea que la harangue paternelle était terminée; et, ayant descendu les degrés qui vous déposent sur la terrasse, elle fit là quelques pas et s’enfonça non dans l’allée qui conduit au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans une autre, symétriquement opposée et beaucoup plus longue et conduisant en droite ligne jusqu’à la balustrade qui domine d’un peu haut la large coulée de la Loire.
Ce n’était pas pour prendre un bateau et se faire conduire à Saumur! La rébellion n’était point en son cœur, car son cœur était tout rempli d’autre chose. L’amour a une telle vertu, qu’en vérité il adoucit tout. Celui qui l’a ne se perd point en pensées attristantes touchant l’avenir; et la menace des pires maux, fût-ce de celui d’être privée de l’amour, ne vous empêche pas de savourer les délices de l’amour présent, qui semble absorber tout l’avenir.
Cette terrasse de Loire était retenue par une balustrade d’au moins un quart de lieue de longueur et qu’avait fait jadis construire, en son temps, M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père de Jacquette, bon amateur de jardins. A des intervalles réguliers, mesurés au souffle de la langoureuse Ninon en sa jeunesse, des lieux de repos étaient là ménagés, où il était loisible de s’asseoir à l’ombre arrondie d’un laurier. Et la délectation de la vue était alors sans pareille: d’une part, la haute futaie du parc dense et moutonneuse comme une forêt; de l’autre, les rives si molles du fleuve à chevelure de roseaux, les îles et leurs saulaies argentées, les barques à grandes voiles rectangulaires que gonfle un air attiédi, les grèves sablonneuses semblant inviter des déesses au bain; par-delà les clochers de villages, la bleuâtre silhouette du château de Montsoreau, vaporeuse; et, lorsque l’atmosphère était bien purgée de brouillard, en sens inverse et plus loin encore, les tours et tourelles de la ville qui contenait Alcindor...
Voilà le lieu où vint se réfugier Jacquette après l’algarade. Elle y tire de son sein les billets du poète. Elle a dans sa pochette le livre des poésies. Elle relit ce qu’elle a lu cent fois, et puis ses yeux se portent sur la surface des eaux courantes, à tel endroit où, certain jour, prévenue à temps, elle a vu paraître Alcindor sur un bateau qui, faute de vent, se faisait tirer par des chevaux allant le pas, à la queue-leu-leu, sur le chemin de halage.
Jour béni! Oasis dans son histoire d’amour! Une demi-heure durant, elle a vu Alcindor...
Il était à l’avant du bateau, tout de noir vêtu, comme un petit abbé,... à la distance de cent toises, il a tiré respectueusement son chapeau. Elle a vu, peu à peu, sa taille grandir; il lui a paru et plus haut et plus beau aussi que tout le monde; et quand le bateau a passé devant elle, le poète a salué de nouveau, puis salué encore au moment où il allait la perdre de vue.
Il a aperçu qu’elle portait la main à son cœur, d’une quasi imperceptible manière, et même, un court instant, le doigt à sa lèvre...
Il a vu cela, car il le lui a dit plus tard dans une épître; et il a fait sur ce sujet une pièce de vers tout à fait digne du pathétique et muet passage.
O puériles, divines joies de l’amour, souvent composées de la plus cruelle privation!...
Dans ces conditions, qu’importe, je vous le demande, que Jacquette soit obligée, de par les plus sacrées autorités, à faire bon visage à M. de Fontcombes? Qu’importe qu’elle soit avertie qu’une fête exceptionnellement belle va être donnée la semaine prochaine au château, où tout le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs sera convoqué et où il est souhaitable, sinon commandé, que Mlle de Chamarande fasse mine, aux yeux de tous, non seulement de se réconcilier avec ledit seigneur de Fontcombes, mais de distinguer celui-ci parmi tous les autres hommes?
Jacquette fera ce qu’on voudra. Son corps, sa parure, ses manières, ses paroles même ne lui appartiennent plus; tout cela est féal et serf du marquis et de la marquise de Chamarande; mais Jacquette pense qu’il y a quelque chose en elle qui ne relève, comme le Roi, que de Dieu: c’est son cœur.
Et, avec le plus grand calme du monde, serrant en sa petite main féminine les feuillets et le livre du poète Alcindor, Jacquette, à la balustrade, entre le divin paysage d’une part et le parc enchanté de l’autre, fait avec fermeté, avec une inquiétante gravité aussi, dans la mesure où les puissances de ce monde sont en droit de l’exiger d’elle, l’entier hommage de ce qui ne lui appartient pas en propre.
J’avoue que je tremble pour la chère petite, en la voyant si docile et si résolue, car, sûrement, elle ne connaît pas, bien qu’élevée en ces jardins d’amour, l’importance de ce qu’elle abandonne et de ce qu’elle retient...
IV
On atteignait les débuts de l’été lorsque la grande fête fut donnée. Le château que je ne vous ai jamais décrit, afin que vous le voyiez mieux à votre guise, mais qui étale, vous le savez, sa belle masse vis-à-vis de la grande allée d’eau, est alors environné des plus magnifiques ombrages que rêve, probablement dans le même temps, l’immortel peintre et poète Watteau; tous les communs environnant la grande cour où vous avez connu jadis la nourrice Marie Cocquelière, jusques et y compris cette tour du Nord où se passa--vous en souvenez-vous seulement?--l’épisode de Châteaubedeau; tout l’arrière-train, en un mot, de la demeure seigneuriale présente l’agitation d’une fourmilière dérangée; on voit aller, venir, courir et se culbuter des légions de marmitons; entrer, sortir chars et charrettes garnis de denrées de toute sorte; on entend mugir la voix impérieuse des majordomes et rire ou crier dans les couloirs les soubrettes pincées; les cuisines regorgent de victuailles; un feu d’enfer flamboie dans les cheminées à hotte, et les grasses oies et les chapons rôtis, arrosés de beurre, y tournent lentement comme des astres devant un soleil, mus, les uns par un mouvement d’horlogerie, les autres par une gamine aux joues cuites, d’autres même par un chien habile à courir sans fin dans une grande roue à rigole intérieure, qu’il anime, essoufflé et tirant la langue.
Par un contraste singulier, tout ce qui est de la façade du château demeure désert et en expectative. Les volets sont rabattus encore contre la chaleur du jour; les fleurs aspirent par la tige l’eau des vases et exhalent d’excessifs parfums; les grosses mouches, heureuses ou ivres, se balancent en bourdonnant dans l’atmosphère et vont heurter les glaces comme de petites balles de sureau projetées par une sarbacane.
Que c’est joli, que c’est émouvant,--y avez-vous pensé?--une bergère ou un sofa qui attendent et qui se demandent quelles formes ce soir ils s’en vont épouser? Vit-on jamais réunion plus piquante que celle qui est composée par l’ensemble des sièges d’une pièce vide, ornés et bien vêtus, les bras accueillants, tous destinés à la commodité des humains, résignés au pire comme à l’exquis, complaisants à l’imbécile qui pérore, à la femme qui, sans rien dire, séduit, et collaborateurs si modestes de l’homme d’esprit qui se sert d’eux pour ses attitudes et ne leur en est jamais reconnaissant?
La marquise est passée là tantôt, distraite et ne laissant qu’un parfum. Mlle de Quinconas s’y est risquée à la recherche de Jacquette. Jacquette s’y est arrêtée un quart d’heure, fuyant Mlle de Quinconas; elle s’est assise sur un tabouret comme il convient à une jeune fille et comme s’il y eût eu là du monde; et, tout de même qu’elle eût fait si il y eût là du monde, elle a songé à son amour. Un beau rais de soleil traversait la persienne; on entendait de loin les pommes d’arrosoir épandre la pluie sur les pelouses; on entendait aussi un petit cœur battre;... il faisait à la fois chaud et frais. Une corde de clavecin se brisa... Et Jacquette, retrouvant de l’enfance malicieuse en elle, ne put s’empêcher de rire à la pensée qu’une personne, tantôt, appuierait son doigt sur quelque touche d’ivoire ou d’ébène aussi vaine que l’objet d’un songe.
Elle nourrissait un projet un peu puéril aussi. Il n’y avait dans cette pièce aucun livre. Jacquette en avait apporté un qu’elle tenait à la main. Après réflexion, elle se leva et alla poser, parfaitement en vue, sur un pupitre de bois doré, les Poésies d’Alcindor.
Après quoi, elle s’en fut, rapide, malicieuse et mélancolique.
Sur la fin de l’après-midi, arrivèrent les violons; ils étaient nombreux et choisis parmi les meilleurs. Après qu’une collation leur eût été servie, Jacquette les vit prendre place dans le lieu réservé à eux, et, comme la plupart étant d’Angers, ville renommée pour son goût musical, quelques uns étaient de Saumur, Jacquette les regarda longtemps, tous, sans rien dire, parce qu’il s’en pouvait trouver un qui connût Alcindor. Et elle brûlait de les interroger.
Le loisir lui manqua, car la compagnie commençait de gravir les degrés et l’on entendait les carrosses écraser de leurs grandes roues le gravier, et les chevaux fatigués hennir.
La marquise, le marquis et le baron de Chemillé, parrain de Jacquette, se tenaient à l’entrée du premier salon, et elle-même, en grand tralala, entre ses parents et le vieux philosophe qu’elle harcelait de questions, étant un peu agitée et nerveuse, mais étant surtout en veine de plaisanteries touchant M. de Fontcombes, car avec son parrain seul elle osait se moquer du jeune homme qu’on lui destinait pour époux.
C’est alors qu’on revit de vieilles connaissances et, entre autres, Mme de Châteaubedeau, puissante matrone à présent, flanquée de son gros fils, aujourd’hui rangé, marié à une jeune femme peu belle, et déjà père de quatre enfants; les La Vallée-Chourie, les La Vallée Malitourne, aussi insignifiants que jadis, et même l’antique Mme de Matefelon, fort modifiée, celle-ci, car on se souvient qu’elle était rabat-joie à l’excès; or, depuis que l’air de la Cour du Régent avait envahi la province, c’est à dire depuis que l’aimable Régent n’était plus, l’acariâtre vieille dame se piquait d’être indulgente et même fort libre en ses propos; et elle n’avait point eu à apprendre ceux du jour, mais à se rappeler seulement ceux de sa jeunesse.
Je ne vous énumérerai pas tous les nouveaux venus, qui n’ont rien à faire en cette aventure, mais je suis obligé de remarquer en passant combien il faut peu d’années pour que change complètement de visage l’assemblée des familiers d’une maison. Les uns sont dispersés, d’autres disparus à jamais. Ne manquons pas de donner une larme au pauvre chevalier Dieutegard qui eut de la grâce en ses tendres années; mais n’allons pas, un jour de fête, rappeler les affreuses circonstances de sa fin... Et tous les absents infailliblement sont remplacés, on ne sait en vertu de quel procédé. Le Temps passe avec sa faux impitoyable. Il a passé. Et cependant, mes lecteurs, n’est-il pas vrai? un salon est toujours rempli.
J’allais oublier de vous dire qu’un de nos personnages d’autrefois était encore là, et c’était la poupée Pomme-d’Api, que M. de Chemillé avait un jour donnée à sa filleule afin que celle-ci s’exerçât à parler librement.
Pomme-d’Api étant de bonne qualité, n’avait ni la figure, ni l’échine, ni aucun membre rompus, à peine le bout du nez décoloré. Le vermillon de ses joues ballonnées était vif et ses yeux perpétuellement émerveillés devant le spectacle du monde. On l’avait mise sous verre, le derrière piqué sur une tige acérée,--étrange façon!--afin qu’elle parût, sa carrière accomplie, se reposer pour l’éternité. Et elle reposait, témoin indifférent du temps qui fuit et d’une jeunesse écoulée.
Lorsque M. de Fontcombes se présenta--ah pardieu, qu’il était bien mis!--il fut certainement très stupéfait de voir Mlle de Chamarande lui faire le plus bienveillant accueil.
Que l’on me laisse ajouter qu’une chose me confond plus encore que le remplacement précipité des hommes par les hommes, c’est la substitution, chez la femme la plus pure, d’un sentiment feint à un sentiment vrai. Je ne m’accommoderai, pour ma part, jamais, de ce miracle qui s’opère sans l’intervention d’aucun saint, et je ne serais pas plus confondu de voir ressusciter un mort.
Ce n’est pas un bel habit qui eût eu le pouvoir magique d’influencer une fille comme Mlle de Chamarande! Cependant elle fit, je vous le garantis, un tout à fait tendre sourire à M. de Fontcombes. Le marquis Foulques et Ninon qui, ni l’un ni l’autre, n’enfermaient une âme compliquée, en furent aussitôt pleins de joie et virent les noces pour la Saint-Jean prochaine. M. le baron de Chemillé, dont l’œil ne perdait aucun détail de l’action, sourit aussi, mais d’une autre manière.
Et le beau M. de Fontcombes n’eut pas plutôt aperçu la complaisance de Jacquette, qu’il donna aussitôt dans le panneau. Tous les hommes sont ainsi dupés très aisément. Leur fatuité en est la cause première et, après, vient un manque surprenant de finesse. Et toutefois, n’imaginez pas que ce garçon fût un sot: pour un homme de sa qualité, avoir les goûts qu’il manifestait ne me semble pas chose commune. Au lieu de parler de la pluie et du beau temps, d’un potin imbécile, ou de ces mille et une niaiseries dont une bonne compagnie s’entretient, il trouvait, à propos de tout, des pentes insoupçonnables par où glisser à ce merveilleux sujet de la poésie qui, à son gré, faisait le plus noble ornement de la création. Il disait communément, quitte à se faire maltraiter, que les gens de la meilleure naissance ne sont pas capables de discerner le ton de l’horizon ni de dire si un pays est beau, si la rivière est sinueuse et le temps seulement chaud ou froid, pour peu que tel sensible génie n’ait pas pris la peine de naître avant eux et d’attirer leur attention sur ces points en en fixant la valeur dans une langue excellente.
--Vous ne parleriez point d’aurore et point de la lune, point des îles et point de la mer redoutable, point des prairies ni des ruisseaux, que dis-je? vous ne sauriez même pas parler d’amour, mesdames, affirmait-il devant Jacquette, si, avant nous, n’avaient pas su chanter Homère et Virgile, le Grec sicilien Théocrite aussi, et notre Racine...
On voulait qu’il se moquât et jetât à poignées des paradoxes pour séduire: et s’il ne venait à personne de se fâcher, c’est qu’on avait l’assurance que de ce qu’il disait il ne croyait rien. Jacquette à part soi, le trouvait fat. Les prétendus poètes qu’il nommait, elle les détestait, sans qu’elle les connût d’ailleurs le moins du monde, et elle eût préféré, affirmait-elle, entendre parler engrais, vignobles ou fenaison. Mais elle souriait agréablement, ne fuyait point le disert Fontcombes et semblait même prendre un plaisir assez vif à l’écouter dialoguer sur ses sujets favoris avec M. de Chemillé qui, lui, se déclarait aux anges, pour avoir trouvé un homme érudit et de bon goût.
On mangea et l’on but, puis l’on s’éparpilla afin de contempler les splendeurs du couchant sur les coteaux et sur la rivière, M. de Fontcombes quittant peu la jeune fille et l’abreuvant de sujets sublimes. Quand on remonta vers le château, les chandelles étaient allumées: cela faisait un spectacle féérique dans la nuit; et, de loin, on discernait les violons venus de Saumur et d’Angers, qui préludaient à la danse par des airs italiens ou des compositions du maître de chapelle.
Alors le bal commença, ouvert par M. de Fontcombes avec Mlle de Chamarande.
Au beau milieu d’un pas, pinçant sa jupe d’une main, agitant de l’autre son éventail, et souriant à ravir, Jacquette dit à son cavalier:
--Monsieur, je vous déteste.
--Pourquoi? demanda Fontcombes, sans manquer un de ses effets.
--Parce que vous parlez poètes comme ferait un maître d’école, un ignorant, sinon un âne bâté.
--Oui-da! fit M. de Fontcombes, tendant à cet instant le jarret; l’opinion, mademoiselle, est plaisante!...
--Si elle vous plaît, monsieur, ce n’est pas que j’y tienne, car j’ai peu souci de cela, bien au contraire.
--Encore, de grâce, veuillez vous expliquer, mademoiselle. Je ne me pique pas d’être savant; je dis qui j’aime et ce que j’aime. Enseignez-moi, je vous prie.
--Je le ferai, monsieur. Il n’est besoin de posséder des légions de poètes: un seul les contient tous.
--Ah bah! mademoiselle, et lequel, s’il vous plaît?
--Monsieur, vous avez la bouche pleine d’Homère et de Virgile et de maints autres barbons très antiques; dites-moi: avez-vous lu Alcindor?
--Alcindor?... répéta M. de Fontcombes.
--Alcindor.
--Je n’entendis jamais prononcer un tel nom.
--C’est enrageant, monsieur! Et comment ne vous détesterais-je point, avec votre fausse science et votre goût prétendu? Alcindor, sachez-le, est le plus grand des poètes. Voilà ce qu’il vous eût fallu me dire, avant toute chose, monsieur, s’il entrait en vos desseins de me plaire...
--Pour vous plaire, mademoiselle, que ne suis-je prêt à dire!
--Il faut penser ce que vous me direz.
--Ah! que j’ai grande envie d’être du même sentiment que vous! Et comment ne pas l’être? Mais voilà... Où dénicher, je vous prie, les œuvres complètes d’Alcindor?... En quel siècle vivait ce génie?
--Mais, au vôtre, monsieur!
--Il est vivant! s’écria M. de Fontcombes. Diable!... Et vous le connaissez peut-être?
--Ces hommes-là sont toujours trop loin de nous... Les connaît-on?
--Serait-il du pays?
--Son œuvre seule importe. Elle est là...
--Où?
--Là, sur la cheminée... C’est un tout petit livre. Je vous le prête... à une condition...
--Laquelle?
--C’est que vous me le rendiez vite et m’en parliez doctement.
Car une idée était venue à Jacquette, malgré son humeur contre M. de Fontcombes, c’était que, puisque--comme tant d’autres, hélas!--ce connaisseur en poètes ignorait le meilleur poète, après tout, peut-être que, le connaissant, il l’admirerait... Aventure à tenter! Et, pour peu que celle-ci fût heureuse, voilà que tout à coup Jacquette se prendrait à désirer de revoir M. de Fontcombes, ce qui ferait bien grand plaisir à la famille.