Les nouvelles leçons d'amour dans un parc
Part 1
RENÉ BOYLESVE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
LES NOUVELLES LEÇONS D’AMOUR DANS UN PARC
“LE LIVRE” 9, RUE COËTLOGON, PARIS 1924
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE 40 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN DE CUVE DES PAPETERIES DU MARAIS “_Violettes de Parme_” AU FILIGRANE “_LE LIVRE_”, NUMÉROTÉS DE 1 A 40; 110 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, NUMÉROTÉS DE 41 A 150 ET 1100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE PUR CHIFFON BRIGHT WHITE CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 151 A 1250, PLUS 50 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE I A L, CONTENANT CHACUN UN AUTOGRAPHE DE L’AUTEUR, SOUSCRITS PAR M. EDOUARD CHAMPION POUR LA “_Société des Médecins Bibliophiles_” ET “_Les Bibliophiles du Palais_”. IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE 20 EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS, HORS COMMERCE, SUR DIVERS PAPIERS, MARQUÉS DE A A T.
Exemplaire Nº
TOUS DROITS DE REPRODUCTIONS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS
COPYRIGHT BY “LE LIVRE” 1924.
PRÉFACE
_Voici une petite suite à celui de mes livres qui m’a fait le plus grand tort. Je la crois d’autant moins destinée à l’atténuer qu’elle est écrite et publiée vingt-deux ans après le coupable ouvrage, et conçue dans le même esprit: exemple d’entêtement dans l’impénitence._
_Dans ce livre-ci comme dans celui qu’il complète--sans l’achever, j’espère--comme dans tous les autres que j’ai rendus publics, je n’ai jamais considéré l’opportunité. J’ai donné mes fruits comme un pommier ses pommes et avec la même placide insouciance. Ils se sont nui entre eux et ils ont nui à l’arbre, parce qu’ils sont au premier aspect, très différents les uns des autres. Si celui-ci me fut plus néfaste qu’aucun de ses frères, c’est qu’un hasard a voulu qu’il plût mieux qu’eux, et probablement par son impertinence. Beaucoup n’ont lu que lui parce qu’il se trouvait être le plus répandu. Qu’ils aient arrêté, d’après lui, leur jugement sur l’auteur, c’est un fait psychologique bien ordinaire et qui ne me choque pas plus que ne m’émeut l’opinion qui taxe ce livre d’immoralité. C’est un accident trop ordinaire mais que je dois déplorer au nom de tous les écrivains qui ont des goûts divers à satisfaire et qui les satisfont coûte que coûte. J’ai le goût de moraliser sous la forme du badinage et j’ai le goût non moins vif de le faire sous la forme la plus grave: sous ces deux aspects différents un lecteur un peu fin aurait tôt fait de reconnaître le même homme. En attendant ce lecteur, je continue à m’habiller de sombre ou de clair, selon la couleur du temps._
LES NOUVELLES LEÇONS D’AMOUR DANS UN PARC
Lorsqu’un auteur a écrit un livre qui, par le caprice des dieux, parvient à toucher des lecteurs, il arrive qu’on interroge ce mortel privilégié, au sujet de ses personnages, et lui demande de leurs nouvelles.
Que de gens se sont informés près de moi d’une petite fille nommée Jacquette, que j’avais présentée,--il y a quelque vingt ans de cela,--dans un beau parc situé dans la région d’Anjou, et dans un château appelé Chamarande! J’avais pris soin, à la fin de mon conte, de fournir quelques faits rassurants quant à l’avenir de Jacquette, et même de dire qu’elle fit, en temps convenable, un excellent mariage. Ce n’était pas assez, paraît-il. Certains d’abord y croyaient peu, eu égard à l’éducation fort agitée de l’enfant; d’autres exigeaient des précisions et des détails; mais ceux-ci sont gens qui n’ont rien à faire et voudraient qu’on leur racontât indéfiniment des histoires.
Des histoires, et sur Jacquette de Chamarande, j’en possède, à la vérité. Je vais essayer de vous en dire au moins quelques unes.
ALCINDOR
I
Vous souvient-il que cette petite était la fille unique du marquis Foulques de Chamarande et de Ninon, sa gracieuse et trop légère épouse, tous deux, en somme, d’assez bonnes gens, pareils à beaucoup, de qui la conduite était ordinaire, c’est à dire nullement édifiante, mais de qui le souci, exactement semblable à celui de tous les parents, était que leur enfant fût néanmoins fort bien élevée? Dirai-je, pour vous faire plaisir, qu’ils avaient atteint une fin si ambitieuse et que Jacquette avait été tenue à l’abri, par miracle, des exemples fâcheux que la vie offre en abondance aux créatures? Tant d’autres narrateurs, bien plus prisés que moi, se trouveront pour vous endormir avec ces sornettes! Pour moi, je n’accorde aucune foi à cela, et je vous déclare le résultat modeste d’une éducation due à une excellente gouvernante, propre nièce d’un évêque, nommée Mlle de Quinconas, et aux conseils d’un parrain très avisé, M. le baron de Chemillé.
Mais, non moins crûment, je vous dirai que, si éloignée qu’elle fût de la perfection, notre Jacquette, qui était née avec un bon naturel, faisait une digne et aimable jeune fille, aussi étrangère que possible, comme vous allez vous en assurer aussitôt, à toute méchante inclination.
*
* *
Nous l’accompagnerons, si vous le voulez bien, avant son mariage, un beau matin de sa seizième année, dans une des allées du parc dont je ne crois pas avoir eu l’occasion de vous parler. C’en est une qui, partant de la terrasse, au pied du château, s’éloigne, par un biais, de l’allée qui conduit aux fontaines. Elle s’engage aussitôt sous bois, et aboutit, après douze cents pas environ, à un bassin où se reflète la figure moussue du dieu Pan. Celui-ci a le menton velu, le front cornu à peine, et sa lèvre épaisse se durcit pour laisser passer le souffle qui irrite infatigablement un des sept tuyaux de la flûte. Quand la jeune fille a atteint le banc de marbre très usé qui fait face à la divinité de la solitude et des bois, elle s’y assied, contemple le lieu et le dieu avec complaisance, car ils sont beaux; elle entend siffler le merle qui, sous les ombrages, court comme un rat, ou bien chuchoter le vent dans les ramures touffues; puis, avec une avidité qui laisse à penser qu’elle n’est venue ici ni pour le joueur de flûte, ni pour l’endroit enchanteur, elle entame une certaine lecture.
C’est la lecture d’un petit livre qu’elle a tiré de son sac à main. L’ouvrage à peine entr’ouvert, en vérité, l’on fait bien peu de cas et de Pan et du bassin, et du merle, et du parc matinal. Tout a fui. Que demeure-t-il? Quelques feuillets de hollande où s’étale une pensée rythmée, et l’âme d’un être charmé qui s’enivre,--on le jurerait,--de poésie.
En effet, par la complicité du vieux baron de Chemillé, son parrain, esprit qui juge toutes choses au rebours du commun, Jacquette a appris à lire la pensée harmonieusement exprimée. Toutefois, la vérité oblige à reconnaître que ce n’est point du bonhomme Chemillé que Jacquette a reçu le goût exclusif, en fait de poésie, pour l’œuvre, figurez-vous, d’un poète nommé Alcindor.
Alcindor! Nom flatteur à une oreille de ce temps-là, mais que nulle gloire n’apporta jusqu’à nous... Il faut nous bien garder de conclure que cet Alcindor fût, de ce fait, sans mérite et indigne de l’admiration de Mlle de Chamarande! Je prends sur moi de vous affirmer que c’était un homme inspiré, maître parfait du beau langage français par lui assoupli au rythme de Malherbe et du grand Ronsard, ses ancêtres; plus habile que Racine en la science amoureuse et ayant trouvé le moyen d’ajouter à la grâce, à la fantaisie, à la raison de La Fontaine ce quelque chose qui ne s’est reproduit que des siècles plus tard et qui descend au fond de nos cœurs, comme le font le souvenir nostalgique, la chimère de l’espérance, le parfum des sous-bois ou des blés mûrs, la vue de la mer mouvante, des crépuscules et de ces belles nuits où toutes choses semblent immobilisées dans une extase sans fin... Voilà quel était Alcindor et quelle était sa vertu. Regardez Jacquette inclinée sur son livre et vous ne douterez pas plus que moi de ce que j’avance ici avec la foi d’un illuminé.
Regardez Jacquette de Chamarande et vous ne douterez guère non plus qu’un si pur poète ne fût, d’abord jeune et de la plus aimable figure, qu’il n’eût la plus jolie bouche d’homme, les dents les plus éclatantes et le regard le plus profond. Accordons qu’il eût le nez ou trop court légèrement, ou trop long, afin de ne pas peindre un portrait de mortel par trop voisin de l’invraisemblable. Mais, en revanche, imaginez, je vous prie, le timbre de la voix d’un garçon qui eut l’honneur de plaire à Mlle de Chamarande au milieu des fêtes de Saumur, au bal des échevins, sous les lustres, à moins que ce ne fût près de telle fenêtre percée dans la muraille épaisse du château, en un recoin ombreux d’où l’on apercevait la Loire, fleuve incomparable, ses longs bateaux plats et ses sables étirés en fuseaux caressés par la lune...
Quels mots furent prononcés en ce lieu, à cette heure, aux oreilles d’une jeune fille qui n’avait jusqu’alors rien entendu de tout à fait tendre adressé exclusivement à elle?
Le fait certain est que, sous les strophes que parcourt Jacquette, assise et absorbée, elle entend aujourd’hui encore la voix du jeune homme, et que sonnets, stances, épigrammes, lais, virelais ou madrigaux, qui lui paraissent tous également exquis, ont pour elle un sens identique, jamais monotone et jamais épuisé. Ah! reconnaissons-le: qu’Alcindor avait de talent!
Lorsque Jacquette a lu un certain nombre de pages, que d’ailleurs elle sait de mémoire, elle repose son regard sur le dieu moussu, qui, lui, jamais ne se lasse de baiser ses chalumeaux, et Jacquette se prend à rêver. Rêve d’amour d’une jeune fille de ce temps là, par un matin de mai, dans la rotonde d’un beau sous-bois, vis-à-vis de Pan, près du bassin d’eau dormante!...
O lecteurs! Dans sa rotonde qui peut-être vous plaît parce qu’elle est d’une époque révolue, Jacquette, elle, ne trouve d’agrément qu’à songer au temps qui n’est plus... Elle songe à la soirée saumuroise... Elle revoit en pensée Alcindor qu’elle n’a pas vu, cela semble probable, depuis de longs mois. En admirant les strophes qu’il écrivit, elle souffre, la pauvre petite! Et n’ayant pas atteint dix-sept ans, elle se dit: «Mon bonheur a été!» Est-ce assez triste, je vous le demande?
Dans dix années, ou bien dans vingt, Jacquette, sondant le temps passé, reconnaîtra que c’est sur son banc, dans la rotonde, en se remémorant l’heure trop brève de Saumur, qu’elle a été la plus heureuse, car, dans le moment même que son poète lui parlait, si beau que fût son timbre, elle n’avait nulle notion de félicité. Ainsi, hélas! notre meilleur temps est celui que nous passons à regretter...
Au château, dans l’entourage de Jacquette, il n’y a guère que son vieux parrain qui pourrait l’entretenir d’un tel sujet, car c’est un fureteur acharné, mais il n’est plus à l’âge où le souvenir des choses de l’amour est encore fait de cendres assez tièdes pour qu’on les puisse ranimer. Allez donc, petite Jacquette, dénicher le confident dont je sens si bien que vous avez le plus pressant besoin! Ce ne sera pas Mlle de Quinconas qui, votre éducation accomplie, mûrit comme une belle pêche d’espalier au soleil! Ce ne sera pas non plus Mme votre mère, la marquise de Chamarande: la toujours belle mais trop légère Ninon. Les filles ont toujours l’air d’être plus avancées et compliquées que leur maman; si ce progrès était véritable, les siècles écoulés seraient pure sauvagerie auprès de nous; il doit y avoir quelque erreur en cette apparence et je pencherais vers l’opinion que tandis qu’une jeune fille fait trois pas en avant, une autre, celle qui la suit, en fait quatre plus grands en arrière... Allons, Jacquette, demeurez seule!--aussi bien c’est le sort commun--et tirez-vous d’affaire néanmoins.
II
Suivons-la, je vous prie, afin de voir d’un peu près comment elle s’y prend.
Avez-vous cru, sérieusement, qu’une jeune fille ait contracté l’habitude de s’engager le matin en une allée qui s’éloigne, par biais, de l’allée d’eau et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt qu’en aucune autre allée, sans meilleur motif que d’y lire un petit livre, et de rêver sur l’eau stagnante? Moi, je vous ai dit cela, mais pour essayer mon récit: car un conteur tâtonne avant de découvrir le vrai. Mais voyons... Ce serait une jeune fille d’une nature bien extraordinaire! Ces demoiselles ont de coutume des mobiles plus concrets, et le moindre de leurs gestes aboutit à quelque fin moins auguste et moins froide qu’un dieu de marbre, fût-il antique et bon flutiste!
Il serait orgueilleux de ma part de présumer que vous ayez quelque mémoire d’un homme rural nommé Cornebille, singulier personnage attaché par un lien secret à la marquise de Chamarande, bien que celle-ci l’eût fait chasser de son parc, il y a de cela fort longtemps. Mais le souvenir de ces faits n’est pas indispensable: ce ne vous sera pas chose incroyable qu’un serviteur aille s’aviser de reporter sur la fille le dévouement auparavant témoigné à la mère.
Cela étant entendu, voici comment se comporte Jacquette. Ayant vu le soleil, à travers les rameaux épais, darder un rayon par une trouée bien connue d’elle, elle ferme le petit livre de poésies d’Alcindor, quitte le banc, et, preste comme le merle, se jette sous bois, en un sentier invisible, qui, côtoyant mille arbustes, zigzaguant, tournoyant, descendant, montant, se heurte enfin au mur tout verdi de lichens, dont est ceinturé le grand parc. Elle poursuit sa course clandestine jusqu’au pied de ce mur. Là croissent force ronces et orties, mais aussi quelques framboisiers dont les fruits mûriront et se dessécheront sur la tige, car qui donc connaît cet endroit? Elle voit parfois le sol herbeux se soulever en un monticule non loin d’elle. C’est une taupinière qui élève son petit dôme aux pentes granulées; tout à coup, un mulot, petite tache dans le champ de la vue mouvante, vous laisse incertain s’il fut réel ou imaginaire; ou bien s’enfuient, comme papiers au vent, des paires d’oreilles et de blanches queues de lapins.
C’est là, enfin, que cinq ou six crampons de fer rouillé, fixés au mur, permettent à Mlle de Chamarande de se hisser, tel un acrobate, quitte à blesser ou salir ses mains blanches. L’opération n’est pas aisée; mais à en juger par l’agilité qu’elle possède, il y a à parier que notre Jacquette n’en est pas à son coup d’essai. Il y a à parier également que vous êtes là tous à croire que Jacquette va rencontrer sur la crête de ce mur un beau jeune homme... Et pourquoi celui-ci ne serait-il pas le poète Alcindor?
Vous errez. Sur la crête du mur où Jacquette se jucherait très bien à califourchon, si elle n’était formée aux gestes de la plus pure décence, elle se contente de se montrer: son visage au teint animé, ses cheveux blonds, son buste plein et gracieux. Qui donc la voit? Et qui voit-elle? Je vous le donne en cent. Elle voit une espèce de monstre, lequel la voit, elle ne cherche ici que ce monstre, et ce monstre n’attend qu’elle!
Non loin de là, dans la campagne, s’élève un moulin à vent ruiné, dont les ailes semblent être la carcasse d’un gigantesque oiseau mort. C’est dans ces décombres que gîte aujourd’hui un être chenu, difforme et affreux, en qui les seuls lecteurs attentifs ont déjà reconnu Cornebille. Il est pauvre et vivrait misérablement si Mlle de Chamarande ne lui apportait, par le chemin que j’ai dit, tantôt un petit panier de provisions, tantôt un écu.
Oh! point d’attendrissement trop précipité. Mlle de Chamarande n’est nullement une Providence désintéressée. Si elle vient avec difficulté au secours d’un infortuné, tout me porte à croire qu’elle le fait de bon cœur, mais rien jusqu’ici ne nous autorise à dire qu’elle le ferait au cas où aucun service ne lui serait rendu en échange. Or, je puis bien vous le déclarer à présent: elle attend de Cornebille un service en échange.
Aussitôt que ce misérable homme, déshérité de la nature, a aperçu le buste virginal au-dessus du mur, il sort de la tanière que lui composent les restes du moulin, et il est pareil à un cancrelat privé de quelques pattes et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant de sa nourriture. Cornebille approche: il tient à la main une courte échelle; au pied du mur, il l’applique, et, d’échelon en échelon, il se hausse... Ciel! allons-nous assister au plus monstrueux des rendez-vous d’amour? Cette appréhension vous glace? Eh bien, cependant, oui: un rendez-vous, et d’amour, c’en est un. Soyez fermes et considérez le magot disloqué, malpropre, hirsute, fils de guenuche, assurément: ne voilà-t-il pas qu’il porte la main à sa poitrine? Serait-ce son cœur qu’il touche là? Ne fait-il pas, par une dernière dérision, le geste d’un page charmant qui s’avance vers sa maîtresse bien-aimée?...
L’extrémité prenante du gorille s’est enfoncée sous la veste sordide et elle en a retiré un pli. Ah! respirons. Ce n’est donc qu’un message que porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette tend la main. Ah! qu’elle aimerait saisir le poulet avant que cette brute, respectueuse et dévouée à l’excès, n’en eût baisé le vélin! Mais elle a beau dire: «Je t’en supplie, Cornebille, ne le baise pas, c’est à moi!» Elle veut dire: «C’est à moi de toucher cette chère écriture...» le balourd se fait un devoir d’appuyer sa lippe sur... ah! sur quoi, mon Dieu!... sur l’écriture d’Alcindor.
Et cela serait la cause d’un véritable chagrin pour Jacquette si, d’un tour de main, ayant fait sauter la cire, elle n’effleurait déjà, du pied, les cimes des framboisiers, si elle ne foulait bientôt les taupinées, si elle ne s’engouffrait sous bois afin de dévorer la lettre de son poète. Et les termes de celle-ci sont tels qu’elle oublie par où le papier maculé a passé. Et il lui arrive--vous le concevez--de s’égarer dans le parc, tant le contenu de la lettre est séduisant!
Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il pas que la rêverie où nous avons vu d’abord Jacquette plongée ne se reportait pas dans le passé aussi loin que nous l’avons cru? Ni une grande distance, ni un temps très long ne la séparaient donc du cher poète? Ah! cela, je me l’étais imaginé, je le confesse, parce que je ne suis pas plus habile que les autres hommes, et nous sommes enclins à croire aux sentiments non payés de retour, à la passion qui se consume... C’est un préjugé vieux comme le monde. Il nous plaît, à nous qui regardons les choses en spectateurs, d’édifier de toutes pièces un amour malheureux: il touche plus sûrement et inspire mieux troubadours et musiciens. Cependant, méfions-nous! La jeunesse, et déjà au temps de Jacquette, était ardente et industrieuse; elle s’accommodait peu des songeries vaines; elle était douée à merveille pour susciter des réalités palpables.
De sorte que, ne vous en déplaise, voilà le poète Alcindor non plus personnage romanesque, jongleur de cour apparu un soir, aussitôt envolé, pour retourner charmer dans les capitales les loisirs des princesses. Désormais non: Alcindor cultive tout simplement la poésie à Saumur! La lettre est datée de cette ville qui est la plus proche du château. Et Mlle de Chamarande le rencontre peut-être à la messe, les jours de grande fête tout au moins. En tout cas, une fois la semaine, ponctuellement, Mlle de Chamarande peut recevoir--nous en avons été témoins--une marque tangible d’amour émanant du singulier personnage. Mlle de Chamarande reçoit des billets tendres! Ah çà, seriez-vous d’avis qu’elle allât jusqu’à leur donner réponse? Je le croirais difficilement d’une jeune personne de sa qualité.
Le fait serait, en même temps qu’un acte de témérité grande, un bien grave manquement aux règles qui régissent la tenue d’une jeune fille noble et qui de plus, est l’élève de Mlle de Quinconas, propre nièce de Mgr de Trélazé. Cependant, Jacquette, me dira-t-on, fut élevée aussi, hélas! non seulement par une vertueuse gouvernante, mais dans un parc où l’amour régna tyranniquement...
Si l’amour fit des siennes au parc de Chamarande, comme en maint autre endroit, il ne s’ensuit pas, cela va de soi, que la liberté y ait été maîtresse exclusive. L’étiquette, comme partout, y commandait au contraire les gestes, et principalement depuis que Jacquette était en âge d’être épousée.
Désirez-vous savoir comment les choses se passaient?
Une certaine année, un certain mois, un certain jour, tout à coup, sans que cela puisse être expliqué autrement que par une occulte influence, c’en avait été fait de ce relâchement dont nous avons été les confidents scandalisés au temps de la jeunesse de Ninon. Instantanément, par la vertu d’une baguette magique, tout le monde, du petit au grand, s’était trouvé à l’unisson. C’est un des cas très rares où les mortels s’entendent. Il y a au logis une jeune fille à marier. On oublie qu’on n’a pris, durant l’enfance de celle-ci, aucune précaution et qu’on n’a pas gardé plus de tenue que si l’enfant eût été aveugle, sourde, imbécile ou muette. La jeune fille devient respectable au point qu’elle redresse les mœurs de toute la maisonnée. Le marquis ne jure plus, ne poursuit plus les servantes. Ninon, demeurée pourtant désirable en sa maturité, se conduit comme une nonne et professe l’intransigeance d’un prédicateur de carême. Tous les amis de la famille s’ingénient à inventer d’honnêtes et prudes divertissements. Il n’est guère que le vieux baron de Chemillé, le parrain, qui sourie,--c’est un pyrrhonien--car il observe les hommes, note leurs usages et ne peut se retenir parfois de les moquer un peu. Mais il se tient d’accord avec le reste du monde, en la circonstance, et même il a de celle-ci pris prétexte pour réviser sa bibliothèque et enfermer en une armoire soigneusement close, les livres à images immodestes et les auteurs dits licencieux. La Pudeur en personne peut séjourner chez lui sans risquer d’y être offensée. Il s’agit de marier Jacquette.
Cependant, à des intervalles à peu près réguliers, le château s’agite; tout y entre en branle; et l’on croirait revenus, voire dépassés, par l’effervescence, les beaux jours d’autrefois: l’on reçoit, l’on donne des matinées, des bals, des soupers où la Province d’Anjou convoquée, danse jusqu’à l’aurore. Il s’agit de marier Jacquette.
La singulière figure que fait Jacquette en ces parties de plaisir destinées à fixer sa vie! Ce n’est certes pas qu’elle répugne aux divertissements, à la danse, à la compagnie; mais elle boude. Elle aspire de toutes ses forces à la fin de chacune des fêtes, parce qu’un seul être n’y assiste pas parmi ses connaissances, le seul précisément qu’elle souhaiterait de voir auprès d’elle.
Non, Alcindor n’est point des fêtes de Chamarande; Alcindor n’est pas convié à venir éprouver les charmes de la jeune fille à marier. Il nous faut en conclure qu’Alcindor n’est pas gentilhomme. Alcindor est poète et n’est que poète, ce qui est peu de chose en une société. En quelle redoutable aventure une fille aussi sage que Jacquette a-t-elle pu s’engager?
Jacquette connaît trop son monde pour faire part de ce qu’elle éprouve à tout venant, et elle est trop soumise au bon usage pour commettre, à ce propos, le moindre esclandre. Aussi croit-elle sincèrement observer la plus parfaite discrétion et ne rien dévoiler des secrets de son cœur quand elle s’en va à chacun demander:
--Avez-vous lu Alcindor?
Rien de plus ingénu que sa question ni que le ton employé par elle pour la poser. Elle vous attire à part, comme pour vous confier que votre jabot est retourné ou votre bas entr’ouvert, ou encore--quelques uns le croient--pour vous dire, sous forme voilée, que c’est vous qu’elle préfère... et elle vous demande anxieusement:
--Avez-vous lu Alcindor?
D’autres fois, sans avoir l’air de rien, souriant, batifolant, dansant le menuet, Jacquette entr’ouvre sa lèvre charmante; un sourire ingénu s’y dessine et deux fossettes se creusent à ses joues: quel mot divin va voler? Quelle grâce va s’ajouter aux plaisirs de la fête? Jacquette vous murmure:
--Avez-vous lu Alcindor?
Quelques uns ont lu Alcindor.
Non qu’il ait une renommée grande, mais parce qu’il habite le pays.
La plupart ne l’ont pas lu.