Chapter 14
Lioura lui jeta un coup d'oeil fauve, plein d'animosité. Mais il ne le vit pas et se leva pour aller sur-le-champ consulter les jongleurs de la tribu.
C'est que, comme la plupart des rites indiens, la liemola, ou jeu de la balle, est sacrée, et les jeesukaïns en sont les ordonnateurs et les juges.
Molodun se les était attachés depuis longues années. Ils lui étaient entièrement dévoués et n'hésitèrent pas à servir ses projets. Séance tenante, il fut décidé que la liemola serait annoncée le jour même, qu'elle aurait lieu le surlendemain, et que Molodun commanderait un parti de joueurs, tandis que Maxmaxpeopeo commanderait l'autre.
Tous les hommes choisis à cet effet étaient tenus de jeûner pendant vingt-quatre heures avant le commencement de la partie et tout le temps qu'elle durerait ensuite.
La nouvelle de la fête fut accueillie avec des transports d'allégresse dans l'ienhus et dans les villages nez-percés circonvoisins.
Deux cents jeunes gens se réunirent pour y prendre part.
Dans une vaste plaine, parfaitement unie, près du ruisseau qui longeait l'ienhus, on planta, à cinq cents mètres de distance, quatre perches, deux de chaque côté, séparées par un intervalle de vingt pieds, supportant une pièce de bois transversale.
C'étaient les buts, ou _lonosi_, pour me servir du terme local.
Ensuite les enjeux, composés d'instruments de chasse, de pêche, ustensiles de ménage, pièces d'habillement, provisions de bouche, furent étalés sur des couvertes, dans un espace réservé entre les _lonosi_, mais un peu sur le côté.
Auprès de ces objets, on rangea plusieurs captifs garrottés, parmi lesquels figurait Merellum, fière, pensive, quoique non abattue.
Elle avait confiance dans l'avenir.
Les enjeux, êtres et choses, étaient gardés par les femmes parées de leurs plus beaux ornements.
La nuit du jour qui précéda la partie de balle, il y eut une procession aux flambeaux.
Les jouteurs, le corps huilé, entièrement nu et strié de peintures, celles-ci rouges, celles-là blanches,--étaient tous admirablement, faits. Ils offraient, comme on l'a dit avec justesse, au sculpteur des types égaux à ceux qui ont inspiré l'âme et le ciseau de l'artiste dans ses représentations des jeux olympiques sur le forum grec.
Chaque bande marchait, distincte de l'autre, et sous les ordres de son chef immédiat.
Après avoir fait le tour de leurs lonosi respectifs, elles s'avancèrent l'une vers l'autre au son du tambourin et en entonnant des chants de provocation.
Entre les deux buts, s'élevait un monceau de _nirens_.
Ce sont des bâtons longs de quatre pieds, recourbés à une extrémité, de manière à former un ovale ayant huit à dix pouces de circonférence, et enserrant un petit filet en nerf d'animal.
Les nirens servent à attraper et à rejeter la balle: le jeu a quelque analogie avec celui de la raquette, mais il ressemble davantage à celui que nos gamins appellent, je crois, la _truotte_.
Chacun des joueurs prit sur le tas un niren, et les deux troupes revinrent près de leurs lonosi.
Là, elles dansèrent durant un quart d'heure, en décrivant des cercles concentriques, tous les hommes ayant le visage tourné vers le centre.
Après, ils s'assirent en rond et fumèrent; puis se remirent à la danse pendant un quart d'heure, fumèrent encore et ainsi de suite, jusqu'au lendemain matin.
Tandis que, par ces exercices, ils préludaient au jeu, les femmes priaient le Grand-Esprit en faveur des gens de leur parti [22], et les jongleurs, barbouillés de rouge et de blanc, suivant qu'ils appartenaient à la bande de Molodun ou à celle de Maxmaxpeopeo, pétunaient autour d'un feu sacré, qu'ils avaient allumé sur un petit tertre, à moitié de la distance séparant les lonosi.
[Note 22: Je me sers souvent de ce terme, parce qu'il est le seul usité pour signifier troupe, détachement, par les trappeurs canadiens-français.]
Au premier rayon du soleil, l'un d'eux prit une balle de bois, grosse comme un oeuf, et la lança entre les poteaux.
Alors, des deux côtés des buts, tous les joueurs à l'envi se précipitèrent, leur niren à la main, cherchant à saisir la balle, à la jeter ou à la pousser au delà des poteaux qui appartenaient à leur propre camp.
Les squaws, qui ce jour-là ont pleine liberté, se mêlaient aux hommes, les excitaient de la voix, du geste et même du bâton. Je vous laisse à penser si elles s'en donnent à coeur que veux-tu. C'était pour elles ce qu'était autrefois la fête des esclaves à Rome. Elles pouvaient largement user de représailles, car un mari qui se fut fâché aurait été hué par ses compagnons.
Aussi les horions pleuvaient-ils drus comme grêle sur les épaules des joueurs. Les Indiennes faisaient assaut d'insultes et de coups. Et sous prétexte de le stimuler à remporter la victoire, plus d'une assommait littéralement son époux.
Lioura n'était pas la moins active, pas la moins acharnée. Sans s'inquiéter de la confusion, des bousculades, elle ne quittait pas d'un pouce Molodun, et, armée d'un nerf de buffle, elle ne lui laissait ni trêve ni repos.
Le tumulte, la cohue, le mélange de ces corps rouges et blancs, les chutes des maladroits, les disputes, le mouvement de tous ces bâtons, allant à droite, à gauche, en avant, en arrière, en tous sens, et cette balle qui bondissait, tantôt ici, tantôt là, poursuivie à la course par une foule compacte, haletante, hurlante, sanglante, omnicolore, formaient un spectacle inénarrable.
Il avait été résolu que le jeu serait terminé après cent parties, c'est-à-dire après que la balle aurait été ramenée cent fois au delà des lonosi.
Quand une des bandes avait réussi à l'entraîner dans son camp, elle la renvoyait aux juges, qui faisaient alors une marque au profit de cette bande, puis relançaient le projectile.
La lutte recommençait aussitôt avec un redoublement d'ardeur.
Le soir vint, on continua le jeu aux flambeaux.
La troupe de Molodun avait remporté quarante-cinq parties, et celle de Maxmaxpeopeo quarante.
A chaque moment, les gens du premier lâchaient un houp triomphal, signal ordinaire d'une victoire; ceux du second faiblissaient visiblement, malgré les efforts inouïs de leur chef pour les ranimer, et Merellum sentait son courage l'abandonner, quand une kyrielle d'aboiements lugubres domina le vacarme des Nez-Percés.
Et bientôt les squaws se mirent à crier en fuyant à toutes jambes.
--Le Chien-Flamboyant! le Chien-Flamboyant!
CHAPITRE XVIII
ATTAQUE DU FORT COLVILLE
Le coup destiné à assommer Cherrier ne lui avait causé qu'un étourdissement momentané, et le courant l'avait poussé sur la grève d'un îlot voisin, où il reprit ses sens au bout d'une heure.
Il essaya de rappeler ses souvenirs; mais ils ne lui disaient rien, et il attribua à sa chute, soit sur le bord du canot, soit contre quelque rocher, la douleur aiguë qu'il éprouvait à la tête.
Qu'étaient devenus ses compagnons de voyage? Il se leva, fit à tâtons le tour de l'îlot, sorte de môle de sable échoué au milieu de la Colombie, mais ne trouva personne. Il appela; point de réponse. Une pensée plus cuisante encore que sa blessure traversa le cerveau du jeune homme: si Louise avait péri! Cependant il se rassura.--Merellum, se dit-il, nage très-bien. Elle aura gagné une île ou le rivage, et le bruit de la cataracte empêche ma voix de porter.
Comme il faisait cette consolante réflexion, il lui sembla qu'une lumière apparaissait en amont du fleuve. Mais elle était si faible, si fugitive, et l'obscurité était si profonde, que d'abord il la prit pour une étoile filante.
--Bah! exclama-t-il, mes yeux sont le jouet d'une illusion. Il faudra coucher ici. Ce n'est pas que la place soit plus mauvaise qu'une autre; maintenant, Dieu merci, je sais dormir partout où je me trouve. Mais cette incertitude au sujet de Louise...
Il s'arrêta. La lueur approchait. Elle était distincte. Ses vacillations de côté et d'autre et le cercle rougeâtre, frangé de fumée, qui s'irradiait autour d'elle, annonçaient qu'elle provenait d'une torche de résine.
Bientôt Xavier entendit crier. Il prêta l'oreille; on appelait:
--Massa! massa! massa Cherrier!
--Baptiste! Ah! mon brave et fidèle nègre! murmura le chasseur avec un éclair de joie.
Et il répondit de toute la force de ses poumons:
--Ici! ici, Baptiste!
Un joyeux aboiement lui apprit qu'il avait été reconnu.
Cinq minutes après, le bon serviteur baisait en pleurant les mains de son maître.
Il lui expliqua en son patois qu'inquiet de ne pas le voir revenir, il avait chargé un canot sur son épaule et l'avait descendu au pied de la chute, où il s'était embarqué pour le chercher.
--Et tu n'a pas vu Louise? demanda Cherrier.
--Petite demoiselle! non, massa, non!
--Elle n'était pas rentrée au fort quand tu en es sorti?
Le nègre secoua négativement la tête.
Des appréhensions poignantes s'emparèrent encore de l'esprit du jeune homme.
--Il faut la retrouver! il le faut! s'écria-t-il d'une voix vibrante.
--Tard, dit le nègre, ben tard! Massa froid, massa faim. Petite demoiselle revenir demain, cette nuit, bientôt.
--Non, non, il n'est pas trop tard. Sautons dans ton canot et mettons-nous en quête.
--Plus de flambeau, massa; plus. Moi prendre une torche, rien qu'une; elle presque éteinte. Vous voir.
En effet, sa torche expirante ne répandait plus autour d'eux que des clartés indécises.
Les ténèbres étaient profondes; Cherrier dut, malgré toute sa bonne volonté, se résigner à renoncer à son projet; car essayer d'explorer sans lumière la Colombie à pareille heure, c'eût été s'exposer à la mort.
Merellum avait pu, du reste, retourner au fort pendant l'absence de Baptiste.
Ce raisonnement acheva de convaincre Xavier que ce qu'il avait de mieux à faire était de se diriger sur la factorerie.
Ils s'embarquèrent, allèrent aborder au bas des Chaudières et prirent la route du village des Quiurlapi. En passant devant l'ienhus, ils furent surpris de remarquer que les habitants étaient encore debout et paraissaient fort affairés. On les voyait circuler sans bruit de côté et d'autre.
Au surplus, cette circonstance n'inquiéta pas Cherrier. Il s'imagina que les Indiens poursuivaient leur fête de la pêche du saumon. Mais Baptiste connaissait mieux les moeurs des Peaux-Rouges, et dès qu'il eut observé le mouvement qui se faisait dans le village, il dit au jeune chasseur:
--Baissez-vous! baissez-vous, massa!
--Pourquoi ça?
--Pour vous pas être aperçu; non, pas en tout, répliqua Baptiste d'un ton bas.
L'expérience avait déjà enseigné à Xavier que les moindres incidents ont souvent, dans le désert, une signification terrible, et que là surtout il faut obéir sans mot dire et sur-le-champ à plus expérimenté que soi. Il écouta donc le conseil donné par le nègre.
Tous deux longèrent le village en rampant, et parvinrent heureusement à l'autre extrémité sans avoir attiré l'attention des sauvages.
Une fois hors de vue, Baptiste se releva en disant:
--Debout, debout, massa! et vite courir au poste. Pas de temps à perdre.
--Dis-moi au moins...
--Indiens s'armer! Indiens s'armer! répliqua le noir d'une voix haletante et en arpentant de terrain avec tant de rapidité que Cherrier avait bien de la peine à le suivre.
Ils arrivèrent promptement au fort.
Nombreuse et bruyante était la réunion dans la grande salle. Les assistants, blancs, rouges, cuivrés et noirs entouraient un trappeur de haute taille, à la barbe et aux cheveux ardents, qui contait une bien drôle d'histoire, s'il fallait en juger, aux éclats de rire de l'assemblée à chaque parole du narrateur.
Mais, sans s'arrêter pour écouler cet intéressant personnage, Cherrier demanda si la jeune fille était de retour. On lui répondit que non.
--Et le chef facteur? reprit-il.
La réponse fut la même.
Xavier se rendit au bureau du sous-chef. Mais quel fut son étonnement en entrant de trouver Poignet-d'Acier chez celui-ci!
--Eh! bonsoir, jeune homme; bonsoir! Que je vous serre la main, car vous êtes un intrépide garçon! s'écria d'un ton affable le capitaine en s'avançant au-devant de lui.
--Bonsoir, monsieur, balbutia Cherrier.
--On m'apprend, jeune homme, continua Poignet-d'Acier, que vous avez arraché ma Petite-Hirondelle aux griffes des Nez-Percés. C'est beau, cela. Je vous en félicite et je vous en remercie. Ah! il y a de bon sang dans vos veines. Vous chassez de race. Votre grand-père a laissé ici des souvenirs impérissables. On parlera longtemps de Decoigne dans le Nord-Ouest. Je vois avec plaisir que vous marchez sur ses traces. Mais où donc est la fillette? j'ai hâte de l'embrasser. Vous ne serez pas jaloux? ajouta-t-il en souriant bienveillamment.
--Louise, monsieur, commença Xavier...
--Louise! qu'est-ce que cela?
--Je veux dire ma cousine, Merellum.
--Bien, bien, fit Poignet-d'Acier, souriant toujours, vous lui avez donné le nom de sa mère.
--Oui, monsieur.
--Vous allez vite en besogne, jeune homme. Je parie que vous en êtes amoureux?
Xavier rougit.
--Oh! il n'y a pas de mal, mon ami. C'est de votre âge, l'amour. Et Merellum est une noble créature qui ne trompera jamais son mari. Les femmes de cette espèce sont rares. Peut-être n'en trouve-t-on qu'au désert... et encore!
Il prononça ces dernières paroles avec une expression d'indicible amertume et en pressant convulsivement son front dans sa main droite [23].
[Note 23: Voir la _Huronne_ et la _Tête-Plate_.]
Alors le sous-chef s'adressa à Cherrier.
--Avez-vous fait bonne pêche et pris beaucoup de plaisir, monsieur? lui dit-il.
--La pêche n'était pas mauvaise, mais notre canot a chaviré, répliqua Xavier.
--Votre canot a chaviré?
--Oui, monsieur.
--J'espère qu'il ne vous est pas arrivé d'autre malheur?
--A moi personnellement, non, répondit le jeune homme d'une voix altérée; mais je ne sais pas ce qu'est devenue ma cousine.
--Comment! s'écria Poignet-d'Acier, Merellum n'est pas rentrée avec vous?
--Ni elle, ni le chef facteur.
--Mais de quelle manière ce naufrage a-t-il eu lieu? poursuivit le capitaine.
Cherrier raconta ce qui s'était passé, sans toutefois parler du coup qui lui avait été asséné sur la tête, parce qu'il croyait l'avoir reçu en tombant.
--C'est singulier, singulier! dirent Poignet-d'Acier et le sous-chef quand il eut fini.
--Mais, reprit le premier, il est étrange que vous n'ayez pas vu ou nageaient vos compagnons après l'accident?
--Je vous l'ai dit, monsieur, repartit le jeune homme les larmes aux yeux, j'ai été étourdi et j'ai même perdu connaissance. Sans doute je me serai heurté la tête contre un récif.
--Vous étiez cinq dans le canot?
--Cinq, monsieur: le chef facteur, ma cousine, les deux rameurs et moi.
--Ces rameurs, les connaissiez-vous? s'enquit le sous-chef.
--Non, monsieur. Ils m'ont paru être des Quiurlapi, car ils causaient avec le sachem avant notre embarquement.
Ils causaient avec le sachem avant votre embarquement? répéta l'autre en fronçant le sourcil.
--Je les ai vus comme je vous vois, monsieur.
--Ah! ah! dit Poignet-d'Acier, ça devient grave. Reconnaîtriez-vous ces Indiens?
--Ce serait difficile. Ils étaient masqués.
--Masqués?
--Cela se peut et n'a pas d'importance, intervint le sous-chef; durant les fêtes de la pêche du saumon, les Quiurlapi ont l'habitude de se déguiser. Cependant, l'entretien préalable qu'ils ont eu avec le sagamo me donne beaucoup à penser. Je vais l'envoyer quérir [24].
[Note 24: Une fois pour toutes, je déclare que mon intention est de toujours mettre, autant que possible, dans la bouche de mes personnages le langage qui leur est propre, et de ne point faire parler les Canadiens comme les Français du dix-neuvième siècle, les gens du désert américain comme les gens des salons parisiens.]
--Ah! s'écria alors Xavier, j'ai oublié de vous dire, monsieur, qu'en revenant avec mon nègre, j'ai découvert une certaine animation dans le village. Baptiste m'a dit alors qu'il supposait que les Indiens se préparaient à une expédition.
Le front du sous-chef se rembrunit. Son regard chercha celui de Poignet-d'Acier.
--Est-ce que ces coquins voudraient nous attaquer? dit celui-ci.
--Je le crains, répliqua le premier d'un ton soucieux; et je crains aussi que notre chef n'ait payé de sa vie un acte de justice qu'il a fait exécuter ces jours derniers. Un Quiurlapi avait, sans motif, tué un de nos hommes. On l'a pris, jugé et pendu; vous comprenez?
--Oh! s'il en est ainsi!... fit Poignet-d'Acier.
Il fut interrompu par Xavier, qui s'écria dans un transport de douleur inexprimable:
--Et vous penseriez, monsieur, que c'était un guet-apens; que Louise, ma cousine...
Les sanglots lui coupèrent la voix.
--Il faudrait faire venir le nègre, dit le capitaine au sous-chef.
--J'y songeais, répliqua-t-il.
Puis à Xavier:
--Allons, monsieur Cherrier, un peu de courage! Que diable! vous n'êtes pas une femmelette. Vous l'avez prouvé. Rien n'est désespéré, du reste. Il se peut que nos conjectures soient fausses. Soyez assez bon pour nous amener votre engagé.
Comme il terminait, un commis se précipita brusquement dans la pièce.
--Chef, dit-il, les Quiurlapi, sont en armes. Deux trappeurs, arrivant de la chute, assurent qu'ils marchent sur le fort.
--Qu'on ferme la porte d'enceinte! répondit le commandant.
--Monsieur, lui dit Poignet-d'Acier, quoique je ne sois pas un partisan de votre compagnie, j'espère qu'en cette occasion vous ne refuserez pas l'aide de mon bras.
--Je l'accepte au contraire avec reconnaissance, capitaine, répliqua le sous-chef; car j'apprécie à leur valeur vos éminentes qualités, et si la Compagnie avait suivi mes avis, elle aurait, fait de vous un allié, au lieu d'en faire un...
--Un ennemi, achevez, monsieur Boyer, repartit Poignet-d'Acier en riant.
Et à Cherrier:
--Allons, mon ami, ce n'est pas l'heure de se lamenter. Nous retrouverons Merellum. Soyez persuadé qu'elle me tient au coeur autant qu'à vous. Maintenant, il faut apprêter vos armes et nous prouver que les exploits que l'on rapporte de vous ne sont pas exagérés.
--Vous espérez donc, monsieur...
--Il faut toujours espérer quand on manque de certitude, répondit sentencieusement Villefranche.
--Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya une voix joviale derrière eux.
--Ah! Nick Whiffles! dit Poignet-d'Acier; je suis aise de vous voir. Qu'y a-t-il donc? On prétend que les Peaux-Rouges veulent assaillir le fort.
--Oh! Dieu, oui! Et je vous apportais votre carabine, capitaine.
--Merci, Nick, merci! Descendez à la cour avec ce jeune homme, dont vous prendrez soin comme de vous-même; j'ai à causer avec le sous-chef.
Le vieux trappeur et Cherrier sortirent aussitôt.
--Eh bien! qu'allez-vous faire, monsieur Boyer? demanda le capitaine au commandant du fort dès qu'ils furent seuls.
--Moi, répondit-il froidement, je vais les attendre après avoir éteint toutes les lumières; et quand ils seront sous la palissade, ne se doutant pas que nous sommes avertis de leur tentative, je les ferai mitrailler par mes coulevrines.
--Mauvais moyen, d'autant plus qu'il n'est pas humain, dit Poignet-d'Acier. Mon opinion est qu'il vaut mieux tâcher de s'emparer de leur sagamo par la ruse, en feignant de parlementer, afin de savoir ce qu'il a fait de votre chef.
--Heu! heu! nous n'obtiendrons rien par la douceur; mais voyons ce qui se passe en bas.
Ils se rendirent dans la cour, où une soixantaine de trappeurs blancs et d'Indiens apprêtaient leurs armes en attendant des ordres.
Il commença par faire faire silence et barricader la porte, et se transporta avec Poignet-d'Acier sur un petit bastion en bois, qui regardait le village quiurlapi.
D'abord, ils n'aperçurent rien et n'entendirent d'autres sons que les mugissements lointains de la cataracte. Mais, peu à peu, leurs yeux s'habituant à l'obscurité, ils distinguèrent une longue file d'ombres noires qui glissaient le long de la côte. Ils en comptèrent plus de trois cents. Elles avançaient une à une, munies de longues échelles, pour se ranger sans bruit autour de l'enceinte fortifiée.
Le sous-chef-facteur, après s'être concerté à voix basse avec Poignet-d'Acier, alla retrouver ses hommes et les fit monter sur une galerie circulaire qui régnait le long de la palissade. Puis il ordonna aux principaux commis de se placer, mèche allumée, près des pièces d'artillerie qui étaient braquées derrière des parapets couverts.
Alors, soit que les Peaux-Rouges eussent aperçu le feu des mèches à travers les créneaux, soit qu'ils jugeassent le moment favorable pour attaquer, ils lancèrent tumultueusement leur cri de guerre et se ruèrent sur le fort.
Le sous-chef essaya de les apostropher. Sa voix fut étouffée par d'épouvantables clameurs, et des centaines de flèches situèrent au-dessus du rempart.
--Vous voyez bien que nous ne pourrons jamais nous en débarrasser sans l'aide du canon, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier.
--Laissez-moi leur parler, répliqua le capitaine.
--Non, non! Ils seraient dans le fort avant que vous eussiez achevé.
Et d'un ton perçant il cria:
--Feu!
Dix éclairs illuminèrent la scène et l'on vit sous l'enceinte une masse compacte de sauvages essayant de l'escalader. Dix détonations terrifiantes suivirent instantanément.
Et tout retomba dans les ténèbres.
Mais les cris redoublèrent plus furibonds, plus stridents, et bientôt une fusillade nourrie vint porter l'effroi dans les rangs des assaillante, qui, comptant surprendre leurs ennemis au milieu du sommeil, étaient loin de s'attendre à pareille réception.
Ils s'enfuirent en abandonnant leurs morts et leurs blessés sur le champ de bataille.
--Les voilà pour longtemps guéris de l'envie de nous faire peur! dit en riant M. Boyer à Poignet-d'Acier. Maintenant nous allons faire transférer les victimes dans la factorerie et tâcher de savoir ce que signifie cette attaque.
Les coulevrines furent rechargées, des sentinelles postées sur la galerie; on ouvrit ensuite les portes du fort et, à la lueur des torches, on procéda à l'inspection des pertes essuyées par les Quiurlapi.
Derrière eux, ils laissaient trente guerriers: dix morts et vingt blessés plus ou moins grièvement.
Parmi les premiers, qui furent jetés dans la Colombie, se trouvait le corps du sachem des eaux.
--C'est là un grand malheur, dit M. Boyer à Poignet-d'Acier. Si notre chef facteur a péri dans le naufrage du canot, et qui paraît plus que probable après cet acte d'hostilité, nous aurons maintenant bien de la peine à savoir quels sont les auteurs de ce crime.
CHAPITRE XIX
RETOUR AU CAP DE LA ROCHE-ROUGE
--Oui, mon jeune monsieur, nous avons rencontré au fort William, sur le Lac-Supérieur, la brigade qui arrivait de Montréal; j'allais quitter le capitaine, bien à regret, je vous assure, car c'est un homme comme il n'y en a pas deux au monde que Poignet-d'Acier, ô Dieu, non! Mais, que voulez-vous? Nick Whiffles a des idées à lui. On ne l'en fera pas changer pour tout l'or de la terre. Je n'aime pas les établissements, moi. Ils me sentent mauvais! Les gens, les animaux, les maisons, les usages n'y ont rien de naturel. Est-ce que j'aurais jamais pu me coucher sur la plume, me lever, boire, manger, marcher, dormir à une heure plutôt qu'à une autre? Ma foi, non! Aussi je disais à Poignet-d'Acier: A la revue, capitaine! Mais, par bonheur, la brigade de Montréal nous apportait des lettres, j'entends au capitaine. Ses amis du Canada lui annonçaient, à ce qu'il paraît, qu'ils lui avaient envoyé un navire, et nous avons fait demi-tour, oui bien, je le jure, votre serviteur!
--Un navire! et pourquoi faire? demanda Cherrier.
--Oh! répliqua Nick, ça ne se dit pas à tout un chacun, mais vous n'êtes pas tout un chacun, vous. Le capitaine est votre ami, et vous pouvez en être fier, mon jeune monsieur; car il ne la prodigue pas son amitié, le capitaine! Je vous dirai donc tout bas que ce navire, on le lui expédie pour charger des trésors qu'il a dans la Colombie. L'année dernière, il voulait déjà les emmener. Mais les vermines de Nez-Percés ont pris son vaisseau par surprise et l'ont fait sauter, sans le vouloir, comme de raison. Oui les nègres rouges ont dansé ce jour-là une fameuse danse, allez! Surtout n'allez pas jaser...