Chapter 13
C'est un appareil en osier, à claire-voie, ayant la figure d'une nasse ou birc, dont l'orifice embrasse plus de cinquante pieds de circonférence.
On le place dans le fleuve, sous la chute, de façon à ce que la nappe d'eau tombe perpendiculairement dans l'ouverture, au-dessus de laquelle on fixe, à sept ou huit pieds, une sorte de charpente en bois.
Quand arrive le saumon, vers le commencement de saantylka [18], c'est-à-dire de juillet, après avoir remonté toute la Colombie depuis l'embouchure, il est excessivement fatigué par sa longue navigation à travers les nombreuses et rapides cascades qu'il a du franchir.
[Note 18: L'année des sauvages de la Colombie est aussi divisée en douze mois, dont voici les noms:
Sustiki (glace). Janvier. Squasus (froid). Février. Skiniramen (sorte d'herbes). Mars. Skaputsi (départ, de la neige). Avril. Staqumanos (racine amère). Mai. Jtzwa (racine de kamassas). Juin. Saantylka (chaud). Juillet. Selamp (orageux). Août. Skalnes (fin du saumon). Septembre. Skàài (lune sèche). Octobre. Kinni-Ayligutin (construction des loges). Novembre. Kumakwala (lune de neige). Décembre.]
La plus rude épreuve l'attend à la Chaudière; car là, il lui faut faire une suite de bonds de soixante pieds de haut pour atteindre le sommet de la chute, d'où il ne redescend plus, dit-on, lorsqu'il a réussi à l'escalader.
«Les saumons remontent en juillet, écrit M. Paul Kane, et pendant deux mois ils affluent en masses incroyables. Ils ressemblent à une bande d'oiseaux au moment où ils font ce saut énorme pour remonter les chutes; le défilé commence à l'aurore et ne cesse qu'à la nuit tombante. Le chef me dit qu'il avait pris, en un jour, jusqu'à dix-sept cents saumons, chacun pesant trente livres en moyenne. L'un dans l'autre, chaque journée de pêche à la trappe du chef est de quatre cents poissons.»
On peut juger par là de la prodigieuse quantité de victimes faites chaque année par les seuls Indiens Quiurlapi, car, après l'expiration de son mois privilégié, le chef abandonne ses droits, le poisson devenant plus maigre et plus chétif. Alors tous ceux qui veulent pêcher le peuvent. Ils font usage de nasses plus étroites que celle du chef ou se servent de harpons qu'ils manient avec beaucoup de dextérité. Ils capturent ainsi jusqu'à deux cents poissons par jour. D'autres tendent dans les rapides de petits filets à main, où les saumons se prennent en foule à la surface de l'eau. Ces filets sont arrangés de façon que le poisson, une fois entre, fasse par ses efforts tomber un petit bâton qui en tenait l'orifice développé avant qu'il ne s'y introduisit. Le poids du saumon suffit alors à faire fermer l'ouverture de l'engin, comme une bourse, et on s'empare aisément du captif.
Le saumon constitue presque le seul aliment des Indiens de la Colombie méridionale: une pêche de deux mois fournit à leur consommation de toute l'année. Pour le préparer et le sécher, on commence par lui fendre le dos, puis on fend encore chaque moitié séparément, ce qui rend les fractions assez minces pour sécher en quatre ou cinq jours. On enveloppe ensuite les poissons dans des nattes de jonc ou d'herbes de façon à former des paquets de quatre-vingt-dix à cent livres chacun, lesquels sont cousus et placés sur des échafauds afin de les mettre à l'abri de la voracité des chiens.
«Les Chualpais [19], ajoute Paul Kane dans son intéressante relation, les Chualpais pourraient, s'ils le voulaient, prendre une quantité de saumons beaucoup plus grande; mais, comme le chef me le fit remarquer, s'ils prenaient tous ceux qui s'offrent à eux, il ne resterait rien pour les Indiens de la partie inférieure du fleuve, de sorte _qu'ils se contentent de pourvoir strictement à leurs besoins_.»
[Note 19: Orthographe et prononciation vicieuses du mot Quiurlapi.]
Cette assertion a pu être faite à l'aventureux artiste canadien, mais elle est fausse; car les Quiurlapi vendent ou échangent aux agents de la Compagnie de la baie d'Hudson un nombre considérable de saumons; et d'ailleurs, comment ceux qu'ils laisseraient volontiers échapper par un sentiment de prévoyance et de commisération complètement étranger à la race rouge, pourraient-ils être de quelque utilité «aux Indiens de la partie inférieure du fleuve,» puisqu'il est notoire (et Kane l'assure lui-même) que tous les saumons remontent la Colombie au delà de la chute de la Chaudière pour ne plus redescendre!
Au reste, avant d'atteindre ce point, une terrible guerre ne leur a-t-elle pas été faite par les Indiens de la partie inférieure eux-mêmes, qui, tout aussi bien que et avant les Quiurlapi, profitent de l'époque du frai pour s'approvisionner de saumon, soit à la pointe Astoria, soit près du fort Vancouver, soit à la dalle des Morts, soit au saut du Prêtre.
Les chutes de la Chaudière sont, il est vrai, l'endroit par excellence pour la pêche du saumon, et cette pêche est accompagnée de cérémonies fort réjouissantes. Durant, les premiers jours, les Quiurlapi y procèdent après s'être couvert le visage de masques grotesques [20] en écorce de cèdre, puis roulés, tout oints de graisse, sur des couches de plâtre en poudre, ce qui leur donne l'apparence de véritables fantômes.
[Note 20: Chose étrange,--et qui ne m'a pas moins surpris que la découverte de figures ayant une analogie frappante avec le Sphinx égyptien, représentées sur certaines pipes appartenant à des sauvages cantonnés à l'est des montagnes Rocheuses,--les masques dont se servent les Indiens de la Colombie ressemblent étonnamment par leurs formes à ceux dont les anciens acteurs grecs faisaient usage.]
Xavier Cherrier ne revenait pas de l'émerveillement que lui causaient ces bandes de spectres blancs qui erraient silencieusement sur les bords de la Colombie, quand ils arrivèrent, accompagnés du chef facteur, au bas des chutes de la Chaudière, vers cinq heures du soir.
Le soleil resplendissait dans toute sa majesté; et, glissant obliquement sur l'énorme nappe d'eau qui se tordait en grondant sourdement entre ses encaissements de quart, et dispersait dans l'air des nuages d'une poussière plus étincelante que le rubis, il donnait à la cataracte l'apparence et l'éclat éblouissant d'une immense coquille de nacre.
Sous cette masse d'eau qui tombait incessamment avec des roulements de tonnerre et des tourbillons d'écume, dressaient, presque à fleur d'eau, deux rochers, distants d'une soixantaine de pieds l'un de l'autre. A leurs arêtes on avait, au moyen de perches et nerfs de buffle, attaché la grande nasse du chef de la pêche.
L'épais bataillon des saumons, dont les écailles scintillaient aux rayons du soleil, s'avançait devant le filet et tentait par un vigoureux coup de queue de sauter à travers la colonne liquide; mais un à un, les poissons heurtaient leur hure à la charpente assujettie au-dessus de l'engin et ils retombaient étourdis dans la nasse, qu'une vingtaine d'Indiens, postés de chaque côté, devaient retirer trois fois par jour.
Suivant la coutume, la division des prises entre les familles avait eu lieu à midi.
Aussi, sur les grands rochers plats, au bas de la chute, une troupe de femmes était-elle occupée à faire cuire les poissons _taboués_ [21].
[Note 21: _Taboués_ est un terme usité par les pêcheurs indiens dans la Colombie et sur le Pacifique. Il signifie _interdit_. Les premiers poissons pris dans une pêche sont tous taboués. On ne les peut vendre. Mais il faut les trancher et les cuire le jour ou ils ont été captures.
Les Quiurlapi croient que si les chiens mangeaient le coeur d'un saumon pris par eux, la pêche manquerait l'année suivante; aussi ont-ils grand soin d'arracher le coeur de tous les saumons dont ils disposent pour la vente et de le brûler. Ce sacrifice est, pensent-ils, agréable à un de leurs dieux, Etalapas [a] créateur de toutes choses, qui rend le saumon abondant l'été, afin qu'on puisse en faire provision pour l'hiver.]
[a] Voir la _Tête-Plate_, chap. II.
Outre ces pécheurs, d'autres, munis de filets assez semblables à de gigantesques balances à écrevisses, et d'autres, armés de fouènes à dards mobiles, suivaient, soit à pied le long de la berge, soit dans des canots, les saumons qui avaient échappé à la nasse du chef des eaux ou qui, s'étant butés contre les rochers en essayant le saut de la chute, redescendaient emportés par le courant.
--Voyons, mon cousin, dit Merellum à Cherrier, munissez-vous d'un harpon, et nous aussi nous participerons à la pêche.
--Pas si vite! mon enfant, pas si vite! dit le chef facteur. Mieux que personne vous savez combien les Peaux-Rouges tiennent à leurs prérogatives; il faut que je demande l'autorisation au sagamo.
Et du doigt il désigna un Quiurlapi qui causait sur le bord du neuve avec deux Indiens masqués, dont les regards étaient à cet instant dirigés sur la Petite-Hirondelle.
L'un de ces derniers avait une taille colossale; l'autre était petit, trapu et solidement charpenté.
A leur aspect, Merellum éprouva un frisson, sans qu'elle pût se rendre compte de celle émotion.
--Allons! dit le chef facteur qui s'était approché du groupe et avait soufflé quelques mots au sachem quiurlapi, allons, à l'oeuvre! Nous avons la permission de sa rouge majesté.
Il saisit un harpon, Merellum et Xavier en firent autant, et ils montèrent dans un canot d'écorce où vinrent s'établir comme rameurs les deux Indiens qu'on avait vus, cinq minutes auparavant, s'entretenir avec le chef des eaux.
Aussitôt commencée, la pêche se prolongeait aux flambeaux après le coucher du soleil, et Merellum avait par son adresse amassé plus de saumons que ses deux compagnons ensemble, car chaque coup de son harpon amenait un nouveau poisson dans le canot, quand soudain, et comme accidentellement, celui-ci donna contre un écueil.
La petite troupe se trouvait alors à un quart de mille du reste des Quiurlapi.
Xavier et le chef facteur, qui tournaient le dos aux pagayeurs, se sentirent brusquement frappés à la tête.
Ils poussèrent des cris, couverts par le mugissement de la cataracte.
Le canot s'était déchiré en deux; il enfonça, et ceux qu'il contenait tombèrent à l'eau.
Merellum se dirigea immédiatement à la nage vers Xavier, qui disparaissait sous l'onde. Mais deux bras robustes enlacèrent la jeune fille à la taille et l'entraînèrent au loin, malgré ses cris et ses efforts pour se dégager de cette étreinte.
CHAPITRE XVII
LES JEUX
Profondes étaient les ténèbres, car le naufrage de l'embarcation avait causé l'extinction des torches de pin fichées à son avant pour attirer le poisson.
Cependant, aux reflets des traînées d'écume que roulait la Colombie, Merellum put voir qu'elle était entre les mains du plus petit de leurs pagayeurs.
La nuit était douce, quoique le ciel fut couvert; mais l'air était plein de monotones sonorités produites par le formidable concert auquel se livrait, à quelque distance, la cataracte des Chaudières.
Lasse de crier sans obtenir de réponse, de se débattre inutilement, Merellum, à bout de forces, s'abandonna à son ravisseur. Il la mena, en la soutenant et en nageant jusqu'au rivage, où il fut rejoint par son compagnon, l'Indien aux proportions gigantesques, dont l'apparition avait déjà causé une inexplicable émotion à la Petite-Hirondelle.
En abordant, les deux Peaux-Rouges se démasquèrent, et une voix trop connue, hélas! dit à la jeune fille:
--Ma soeur est rapide comme l'oiseau dont elle porte le nom; mais le Renard-Noir est plus rusé qu'elle. L'habileté triomphe souvent de l'agilité.
--Molodun, intervint sèchement l'autre Indien, cette face blanche n'est pas à toi! C'est moi qui l'ai prise, elle m'appartient.
--Mon frère n'a-t-il pas promis de me la céder?
--Maxmaxpeopeo n'a rien promis. Il s'est emparé de la squaw, il la gardera.
Un éclair de courroux traversa les yeux du Renard-Noir.
Il allait se livrer à tous les emportements de sa nature fougueuse, mais une réflexion l'arrêta, et il dit d'un ton assez calme:
--Mon frère le Serpent-Jaune l'a prise, c'est vrai; mais si je ne l'avais pas conduit au tum-tum, il ne l'aurait pas prise. Par conséquent, elle est à moi aussi bien qu'à mon frère. Il est trop juste pour ne pas reconnaître que j'ai sur elle autant de droits que lui.
--Cela se peut, répliqua froidement Maxmaxpeopeo.
--Alors, reprit le Renard-Noir, mon frère consentira bien à accepter en échange deux de mes captives.
--Deux de tes captives! Non; pas même trois.
--Que veut le Serpent-Jaune?
--En échange de sa part de cette face blanche, il veut ce que tu refuseras de lui donner.
--Que mon frère parle! mes oreilles sont ouvertes.
--Il veut, Molodun, ton arc en dent de narval.
Le sagamo sourit ironiquement.
--Mon frère est exigeant, répliqua-t-il ensuite.
--J'ai dit, fit Maxmaxpeopeo.
--Si mon frère y consent, nous reviendrons sur ce sujet plus tard, dit Molodun.
--Non! il me faut ta promesse maintenant.
--Je la donnerai plus loin à mon frère; mais, à ce moment, les Visages-Pâles vont se lancer sur notre piste. Que mon frère démarre les canots, et, en débarquant à l'ienhus, nous terminerons notre marché, le Renard-Noir l'en assure.
Si, en parlant de la sorte, Molodun avait une arrière-pensée, Maxmaxpeopeo, en exécutant son ordre, se flatta de l'espoir qu'à leur arrivée au village nez-percé les anciens le confirmeraient dans la possession de Merellum; car, suivant les moeurs indiennes, tout captif appartient à son capteur, quels que soient, du reste, la fortune et le rang de ce dernier.
Molodun lia les pieds et les mains de la jeune fille; elle fut déposée dans un canot, et les deux ravisseurs descendirent à toute vitesse le cours du rio Columbia.
Après vingt jours d'une navigation pénible, et pendant laquelle Merellum eut à endurer de grandes souffrances, ils touchèrent au cantonnement des Nez-Percés.
Durant le voyage, la Petite-Hirondelle avait, par la conversation de ses ennemis, appris que Molodun l'avait poursuivie, avec une petite troupe, jusqu'à la sortie de la Grande-Coulée, et que, là, il avait congédié tous ses gens, à l'exception du Serpent-Jaune, dont il se croyait sûr.
L'un et l'autre avaient rôdé autour du fort Colville en épiant les démarches de Merellum et en cherchant une occasion de la surprendre. Cette occasion ne s'était pas présentée avant le soir de la pêche au saumon. Molodun, qui avait déjà su se mettre dans les bonnes grâces du chef des eaux, le gagna alors à sa cause par divers présents et une promesse de l'aider à se venger du chef facteur contre lequel celui-ci était irrité.
Avec le Serpent-Jaune il se masqua, se couvrit de plâtre, comme la plupart des Quiurlapi, et attendit la venue de celle qui faisait l'objet de ses ardentes convoitises,--un Indien employé au fort Colville l'ayant secrètement averti que le chef facteur et ses hôtes assisteraient à la pêche.
Le plan de Molodun fut bientôt dressé. Il ne fallait que monter dans le canot de Merellum, sous prétexte de le diriger; les circonstances feraient le reste.
On sait comment il réussit.
Sans suspecter complètement la bonne foi de Maxmaxpeopeo, le Renard-Noir, qui, mieux que personne, connaissait les usages de sa tribu, n'aurait pas été assez simple pour souffrir que, le premier, il mît la main sur la jeune fille et en fit ainsi sa prisonnière personnelle. Mais, au moment de la submersion du canot, il fut un peu entraîné par le courant du fleuve, ce qui donna au Serpent-Jaune le temps d'effectuer un coup qu'il méditait, au surplus, depuis qu'il était parti avec Molodun pour donner la chasse à Merellum.
Non qu'il eût grande envie de la face blanche. Il n'aimait guère les femmes, et la Petite-Hirondelle lui plaisait assurément moins qu'une Peau-Rouge. Mais le Serpent-Jaune était ambitieux. Comme tout Indien, il jalousait son chef suprême. Lui ravir son autorité était la plus caressée de ses aspirations; et comme tout Indien aussi, il avait un penchant prononcé à la superstition.
Parmi les Nez-Percés, personne peut-être, sauf son propriétaire, ne doutait que le fameux arc en dent de narval appartenant à Molodun ne jouît d'une influence magique. Il désirait donc cet arc, restitué, on se le rappelle, au Renard-Noir par son beau-père l'Aigle-Gris, dans la matinée qui précéda le combat des Nez-Percés contre les Chinouks, et sauvé du désastre par Lioura, alors même qu'elle arracha son mari à la mort dont il était menacé.
Mais il n'était pas facile d'obtenir cette arme. Molodun y tenait fort. En le tuant, Maxmaxpeopeo n'aurait pu reparaître au milieu des Nez-Percés sans s'exposer à leur vengeance. Il fallait user de subtilité, et, à cet égard, le Serpent-Jaune passait, avec raison, pour n'avoir pas son égal dans la tribu. Il devina l'amour qui poussait Molodun vers Merellum et se promit d'en tirer bon parti. Aussi fut-il indirectement cause que la jeune fille n'eut pas à essuyer d'outrages durant le trajet des chutes de la Chaudière à l'ienhus des Nez-Percés.
Elle était sous la sauvegarde du Serpent-Jaune, et jamais amant ne se montra plus vigilant pour protéger sa maîtresse contre les entreprises d'un rival. Ce n'était pas qu'il voulût du bien à Merellum. Nullement; il avait plutôt de l'antipathie que de la sympathie pour elle; mais il savait que si Molodun venait à assouvir sur elle sa passion, la face blanche n'aurait plus pour lui le même prix que si elle ne succombait pas à ses violences. De toute façon, l'arc de dent de narval lui échapperait; conséquemment, il était de son intérêt de la protéger jour et nuit jusqu'à ce que Molodun eût tenu sa parole, et il n'y manqua point, malgré les prières, les menaces et les explosions de colère auxquelles s'abandonna plus d'une fois ce dernier, pendant la longue route qu'ils eurent a faire.
A peine le bruit de leur retour au village se fut-il répandu, que les habitants se portèrent en foule au-devant d'eux.
Lioura, la Nuée-Blanche, la femme du Renard-Noir, marchait en tête de la multitude. Doublement irritée contre Merellum, à qui elle attribuait et les tourments qu'elle avait endurés chez les Clallomes, et le dégoût de son mari pour elle, et surtout les cicatrices qui la défiguraient alors, Lioura avait dans son esprit fait un impitoyable procès à la pauvre Merellum. Après avoir été son juge unique, elle voulait, à elle seule, être son bourreau. Et elle avait inventé mille persécutions, mille souffrances physiques et morales pour lui faire expier les crimes dont elle l'accusait. Je passe sous silence le détail des tortures qu'elle s'était promis d'infliger à la malheureuse face blanche:
Dès qu'elle l'aperçut, elle se précipita sur elle, les doigts crispés et recourbés comme des griffes, la bouche grande ouverte pour mordre et en poussant des caverneux.
Mais avant que la furie eût pu atteindre sa proie, Maxmaxpeopeo se plaça entre elles.
--Cette squaw m'appartient, dit-il; elle est mon esclave, je ne veux pas qu'on lui fasse de mal, car j'ai envie de l'épouser.
A ce mot, Molodun jeta sur le Serpent-Jaune un regard surpris et courroucé.
Il allait sans doute dire quelque chose, mais Lioura lui coupa la parole en s'écriant:
--Que cette face blanche soit à toi ou à un autre, je la déchirerai, je lui arracherai les ongles avec mes dents, je fourrerai mes doigts dans ses yeux et je lui mangerai la langue dans sa bouche. Retire-toi, Maxmaxpeopeo, ou...
--La femme de mon frère est trop vive, dit le Serpent-Jaune d'un ton froid.
--Trop vive! trop vive! reprit-elle; oui, Lioura est vive, et, pour te prouver que tu as raison, elle va te lacérer le visage si tu ne la laisses pas approcher de cette fille de chatte!
Les Indiennes présentes à cette scène applaudirent par des hurlements à l'audace de la Nuée-Blanche. Elles se pressaient de plus en plus autour des nouveaux venus et leurs mains crochues s'allongeaient déjà pour saisir Merellum qu'elles n'auraient pas tardé à mettre en pièces; mais alors Molodun s'interposa.
Repoussant brusquement sa femme, il dit d'une voix impérieuse:
--La face blanche appartient à mon frère. Il est libre d'en faire ce qu'il voudra, et je casserai la tête à quiconque lui cherchera dispute.
--Chien! exclama Lioura en dévorant du regard le Renard-Noir.
Elle n'avait pas achevé cette injure, qu'une violente gourmade l'envoya rouler à dix pas de là.
C'était Molodun qui avait ainsi corrigé l'insolence de son épouse.
Elle se releva en pleurant, mais plus calme et en apparence radoucie.
La défense du sachem suffit à apaiser les esprits. Chacun rentra paisiblement dans son wigwam, et le Serpent-Jaune put conduire en sécurité sa captive dans la loge qu'il occupait sur la place du village.
Depuis son enlèvement, Merellum avait repris son stoïcisme indien. Cependant elle ne désespérait pas de recouvrer encore sa liberté et en cherchait l'opportunité.
Le lendemain, Molodun vint trouver Maxmaxpeopeo et lui renouvela ses propositions.
--Je veux l'arc de mon frère pour la face blanche, fut la réponse unique qu'il reçut.
--Eh bien! dit enfin le Renard-Noir, je la joue à mon frère.
--A quel jeu mon frère me la joue-t-il?
--Au jeu de l'arc.
--Oui, mais à une condition. Mon frère ne se servira pas de son arc en dent de narval.
Après quelques nouveaux débats, Molodun adhéra à cette clause.
Les deux adversaires, accompagnés de leurs amis, se rendirent dans une plaine, près du village. Merellum y fut amenée et attachée à un arbre. A ses pieds on déposa l'arc magique, et Molodun et Maxmaxpeopeo, munis chacun d'un arc ordinaire et d'une vingtaine de flèches, distinguées par une marque particulière à chacun des antagonistes, se mirent en position.
Ils devaient tirer simultanément et aussi vite qu'ils le pourraient, jusqu'à ce qu'une flèche tombât à terre. Alors, défense A eux de continuer le tir. On compterait les flèches qui étaient en l'air, et celui qui en aurait le plus serait proclamé le vainqueur.
Le signal fut donné et une grêle de flèches partirent à l'instant, en succession, avec une rapidité si grande, qu'on eût presque dit qu'elles avaient été décochées par autant de mains différentes. L'une d'elles s'étant abattue sur le sol, les joueurs reçurent l'ordre de cesser la partie.
Quoique impassible à l'extérieur, Merellum n'avait pas suivi sans une vive émotion cet acte d'où dépendait son sort.
La première, et avec joie, elle remarqua que le Serpent-Jaune avait lancé quinze flèches avant la chute de celle qui constituait le point principal du jeu, tandis que le Renard-Noir n'en avait lancé que quatorze.
La victoire de Maxmaxpeopeo fut saluée par de bruyantes acclamations; car, ainsi que lui, ses parents supposaient que l'arc magique le rendrait invincible et lui acquerrait promptement la toute-puissance sur les Nez-Percés.
Molodun, rongeant son dépit, entra dans sa loge plus épris que jamais de Merellum et décidé à tout tenter pour s'emparer d'elle.
Comme il fumait, soucieux et taciturne, accroupi sur une peau d'ours, Lioura lui dit de ce ton insinuant que les femmes savent si bien prendre quand elles désirent obtenir quelque chose:
--Si mon seigneur veut donner la face pâle pour esclave à sa femme, elle lui enseignera le moyen de la ravoir.
--Molodun, répondit-il durement, ne promet rien à Lioura. Elle est sa femme, elle doit lui obéir, et puisqu'elle sait un moyen de s'emparer de la face blanche, qu'elle l'enseigne à Molodun.
Lioura ne s'attendait pas à cette rebuffade. Mais déjà, dans son coeur, un sentiment de haine pour son mari s'associait à la jalousie que lui inspirait Merellum. Dissimulant donc son aigreur, elle répliqua d'un accent soumis:
--Lioura a toujours été prête à obéir à son seigneur.
--Qu'elle parle!
--Molodun, dit-elle, peut ravoir cette face blanche en ordonnant un grande _liemola_. Il n'ignore pas que c'est l'usage d'apporter comme enjeu, outre des pelleteries et des armes, des vêtements et des coquillages, les captifs faits pendant la lune précédente.
--La Nuée-Blanche a sagement dit! s'écria le sachem, sans pouvoir cacher la joie que lui causait cet avis.