Part 17
Les réconfortant, les soutenant de la parole et du geste, trouvant pour chacun le mot qu’il fallait, le Kaw-djer les accompagna et s’engagea avec eux entre les demeures éparses. Quel changement depuis qu’on les avait édifiées! Tout trahissait le désordre et l’incurie. Une année avait suffi pour transformer en maisons vétustes ces constructions fragiles qui s’effritaient déjà. Quelques-unes semblaient inhabitées. La plupart, en tous cas, étaient closes, et rien, sauf les amas d’immondices qui les entouraient, ne révélait qu’elles fussent habitées. Cependant, sur le pas des portes, apparaissaient de rares colons, que l’expression sombre des visages disait accablés par l’ennui et par le découragement.
Le Kaw-djer passa devant le «palais» du Gouvernement, où, pour le suivre des yeux, Beauval entr’ouvrit une fenêtre. D’ailleurs, celui-ci ne donna pas autrement signe de vie. Quelle que fût sa rancune, il comprenait sans doute que ce n’était pas le moment de la satisfaire. Personne n’eût toléré un acte d’hostilité contre celui dont on attendait le salut.
Au surplus, Beauval, dans son for intérieur, n’était pas loin de s’applaudir de cette intervention du Kaw-djer. Lui aussi, il en attendait quelque secours. Gouverner est agréable et facile quand les jours heureux succèdent aux jours heureux. Mais il en allait maintenant d’autre sorte, et le chef d’un peuple de moribonds ne pouvait trouver mauvais qu’un autre l’aidât bénévolement à soutenir le poids d’une autorité devenue bien lourde, mais qu’il se réservait _in petto_ de reconquérir dans son intégralité, lorsque les destins seraient favorables.
Nul ne s’opposa donc à ce que le Kaw-djer accomplît sa mission charitable, et son œuvre de dévouement ne rencontra aucun obstacle. Quelle vie fut la sienne à partir de ce jour! Dès les premières heures du matin, par tous les temps, il passait la rivière et se rendait du Bourg-Neuf à Libéria. Là, jusqu’au soir, il allait de maison en maison, se penchait sur les grabats sordides, respirait les haleines enfiévrées, distribuait sans se lasser soins médicaux et paroles d’espoir ou de consolation.
La mort avait beau s’acharner à frapper, sa clientèle de miséreux n’en était pas diminuée. De nouveaux émigrants, revenant de l’intérieur, bouchaient perpétuellement les vides. Sans cesse, il en arrivait, dans un état d’épuisement d’autant plus accentué que ceux-ci avaient résisté plus longtemps.
Quels que fussent sa science et son dévouement, le Kaw-djer ne pouvait dominer la fatalité des choses. En vain, il luttait pied à pied contre la tombe avide, les décès se multipliaient dans Libéria décimée.
Il vivait au milieu des tristesses. Femmes et maris à jamais séparés, mères pleurant leurs enfants morts, autour de lui ce n’était que gémissements et que larmes. Rien ne lassait son courage. Quand le médecin devait se déclarer vaincu, le rôle du consolateur commençait.
Parfois aussi, et c’était alors plus triste encore peut-être, nul n’avait besoin de ses consolations, et le défunt, solitaire jusque dans la mort, ne laissait derrière lui personne qui le pleurât. Cela n’était point rare, dans cette réunion d’émigrants, épaves dispersées par les houles de la vie.
Un matin, notamment, comme il arrivait au campement, on l’appela près d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet, que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants de la terre.
Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans cet organisme ravagé par l’alcool.
L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol, saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés aux choses d’ici-bas.
Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait. Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante qui l’y avait placé.
Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les deux mousses.
«Sand!... appela-t-il, en ouvrant la porte.
L’enfant accourut.
--Je t’avais promis un violon, mon garçon, dit le Kaw-djer. Le voici.
Sand, tout pâle de surprise et de joie, prit l’instrument d’une main tremblante.
--Et c’est un violon qui sait la musique! ajouta le Kaw-djer, car c’est celui de Fritz Gross.
--Alors..., balbutia Sand, M. Gross... veut bien...
--Il est mort, expliqua le Kaw-djer.
--Ça fait un ivrogne de moins,» déclara froidement Hartlepool.
Telle fut l’oraison funèbre de Fritz Gross.
Quelques jours après, un autre décès, celui de Lazare Ceroni, toucha plus directement le Kaw-djer. La disparition du père de Graziella ne pouvait, en effet, que favoriser l’accomplissement des rêves de Halg. Tullia n’appela à son aide que lorsqu’il était trop tard pour intervenir avec quelque chance de succès. Dans son ignorance, elle avait laissé la maladie se développer librement, sans concevoir d’inquiétudes plus vives que de coutume. Savoir que celui à qui elle avait tout sacrifié était irrémédiablement perdu fut pour elle un véritable coup de foudre.
D’ailleurs, l’intervention du Kaw-djer, eût-elle été moins tardive, fût pareillement restée inefficace. Le mal de Lazare Ceroni était de ceux qui ne pardonnent pas. Juste conséquence de sa longue intempérance, la phtisie galopante allait l’emporter en huit jours.
Quand tout fut terminé, quand le mort fut rendu à la terre, le Kaw-djer n’abandonna pas la malheureuse Tullia. Prostrée, accablée, elle semblait à son tour sur le bord de la tombe. Des années et des années au milieu des pires douleurs, elle n’avait vécu que pour aimer, aimer malgré tout celui qui l’abandonnait à mi-côte du calvaire de la vie. Le ressort qui l’avait soutenue étant maintenant brisé, elle s’affaissait, lasse de son inutile effort.
Le Kaw-djer emmena la pauvre femme au Bourg-Neuf, près de Graziella. S’il existait un remède capable de guérir ce cœur déchiré, l’amour maternel accomplirait le miracle.
Inerte, à demi-inconsciente, Tullia se laissa conduire et, chargée de ses humbles richesses, quitta docilement sa maison.
Dans cet état de profond anéantissement, comment eût-elle aperçu Sirk, qu’elle croisa au moment d’atteindre le ponceau réunissant les deux rives?
Le Kaw-djer ne l’aperçut pas davantage. Ignorants de la rencontre, tout deux passèrent en silence.
Mais Sirk les avait vus, lui, et s’était arrêté sur place, le visage pâli par une soudaine fureur. Lazare Ceroni mort, Graziella réfugiée au Bourg-Neuf, Tullia allant s’y fixer à son tour, c’était, il le comprenait, la ruine définitive de ses projets si âprement poursuivis. Longtemps, il suivit des yeux cet homme et cette femme qui s’éloignaient côte à côte. Si le Kaw-djer s’était retourné, il aurait surpris ce regard et peut-être, malgré son courage, eût-il alors connu la peur.
X
DU SANG.
Le défilé de ceux qui venaient se réfugier à Libéria dura interminablement. Pendant tout l’hiver, il en arriva chaque jour. L’île Hoste semblait être un réservoir inépuisable, et on eût dit vraiment qu’elle rendait plus de misérables qu’elle n’en avait reçu. Ce fut au début de juillet que le flot atteignit son maximum, puis il se ralentit de jour en jour, pour cesser définitivement le 29 septembre.
Ce jour-là, on vit encore un émigrant descendre des hauteurs et se traîner péniblement jusqu’au campement. A demi-nu, d’une maigreur de squelette, il était dans un état lamentable. Il s’affaissa en arrivant aux premières maisons.
Pareille aventure était trop ordinaire pour qu’on s’émût outre mesure. On releva le malheureux, on le réconforta, et l’on ne s’occupa plus de lui.
La source, à partir de ce moment, fut tarie. Qu’en fallait-il inférer? Que ceux dont on était sans nouvelles avaient eu meilleure fortune, ou bien qu’ils étaient morts?
Plus de sept cent cinquante colons étaient alors revenus à la côte, au dernier degré, pour la plupart, de la dégradation physique et de l’affaissement moral. Ces organismes affaiblis offraient aux maladies le meilleur des terrains, et le Kaw-djer se surmenait à lutter contre elles. A mesure que l’hiver avançait, les décès se multipliaient. C’était une véritable hécatombe. Hommes, femmes et enfants, jeunes et vieux, la mort les frappait tous indistinctement.
Mais elle avait beau supprimer tant de bouches voraces, il en restait trop encore pour que les provisions du _Ribarto_ fussent suffisantes. Quand Beauval s’était résolu, bien tardivement déjà, à rationner ses administrés, il ne pouvait prévoir que leur nombre augmenterait dans de telles proportions et, lorsqu’il connut son erreur et voulut la réparer, il n’était plus temps. Le mal était fait. Le 25 septembre, le magasin des provisions distribua ses derniers biscuits, et la foule épouvantée vit se lever le hideux spectre de la faim.
Par la faim, la faim qui déchire les entrailles, la faim qui ronge, et tord, et vrille, telle était la mort dont allaient cruellement, lentement,--si lentement!--périr les naufragés du _Jonathan_!
Sa première victime fut Blaker. Il mourut le troisième jour dans des souffrances atroces, malgré les soins du Kaw-djer que l’on prévint trop tard. Celui-ci n’était plus, cette fois, en droit d’incriminer Patterson, victime lui-même de la famine, et qui subissait le sort de tous.
Les jours qui suivirent, de quoi vécurent les colons? Qui pourrait le dire? Ceux qui avaient eu la prudence de constituer des réserves de vivres les entamèrent. Mais les autres?...
Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période. Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les autres le menacerait fatalement à son tour.
Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé, les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du Bourg-Neuf auraient faim.
Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement de jour en jour.
Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son sacrifice. Qu’espérait-il? Il était évidemment impossible que la faible quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés? Et quel intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas inévitable et prochaine?
Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui était impérieusement nécessaire. Après?... Après, on verrait. Quand on n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un si grand nombre d’autres hommes.
Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison, le gibier était très rare, et des fusils, entre les mains de paysans inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient susceptibles de créer de graves dangers. A certains signes précurseurs, gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la responsabilité de l’état de choses actuel.
Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables.
Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule, tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef, comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des actes.
C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises. Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude d’affamés!
Il en fut ainsi cependant.
En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive et pittoresque, d’_assiette au beurre_? Dans la plus déshéritée des sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis.
Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival. Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix. Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre.
Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent. Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux de Palais du Gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule, de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du pavois, il élaborait des plans de défense.
Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée. S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et un autre n’en eût pas fait davantage.
Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été ainsi, s’il n’avait pas été le chef? En serait-il encore ainsi, s’il ne l’était plus?
C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance. Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le plus ardent.
Par exemple, les deux adversaires différèrent, d’avis sur le remède qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie.
Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils? Nuls autres, d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus, c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de tous.
Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se rua à la conquête du pain.
Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y faisait-elle? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un après l’autre, ils couraient au Gouverneur et lui demandaient justice. Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux égoïsme. Eh quoi! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs frères mouraient de faim? Ahuris, les malheureux battaient en retraite, et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance.
Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres. Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées de leur dernier habitant.
Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes.
De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie.
Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie.
Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur pillage.
Il fallut déchanter.
Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en tumulte.
Cette escarmouche calma sur-le-champ l’ardeur des pillards. Ceux-ci reprirent aussitôt la route de Libéria, qu’ils atteignirent à la nuit tombante. Le bruit de leurs imprécations furieuses les y précéda et annonça leur arrivée. On s’avança à leur rencontre, en prêtant l’oreille à cette clameur venue de la campagne assombrie.
Tout d’abord, l’éloignement ne permettant pas de comprendre ce qu’ils criaient ainsi, on crut à des chants de joie et de victoire, Mais les mots, bientôt, se précisèrent, et l’on se regarda effarés.
«Trahison!... Trahison!...» criaient-ils.
Trahison!... Ceux qui n’avaient pas quitté Libéria furent saisis de crainte, et, plus que tous les autres, Beauval trembla. Il pressentit un malheur dont, quel qu’il fût, on le rendrait responsable, et, sans savoir au juste quel danger le menaçait, il courut s’enfermer dans le «Palais».
Il achevait à peine de s’y verrouiller que le bruyant cortège faisait halte à sa porte.
Que lui voulait-on? Que signifiaient ces blessés et ces morts qu’on déposait sur le sol du terre-plein ménagé devant sa demeure? De quel drame étaient-ils les victimes? Pourquoi cette multitude en rumeur?
Pendant que Beauval s’efforçait vainement de percer ce mystère, un autre drame se jouait, qui allait désoler les habitants du Bourg-Neuf et frapper le Kaw-djer en plein cœur.
Celui-ci n’était pas sans connaître les troubles qui agitaient la population de Libéria. En circulant dans le campement, il apprenait nécessairement tout ce qui s’y passait. Il ignorait néanmoins l’existence de la bande de pillards, partie avant son arrivée et revenue après son départ pour la rive gauche. Si la diminution du nombre des émigrants, durant ces quelques jours, avait, en effet, attiré son attention, il n’avait pu qu’en être étonné, sans en discerner la cause.