Les naufragés du Jonathan

Part 16

Chapter 163,643 wordsPublic domain

Le baptême de la capitale et l’organisation de ses plaisirs suffirent à épuiser les facultés organisatrices de Ferdinand Beauval. Au surplus, il avait tendance, en constatant la satisfaction générale, à s’admirer complaisamment dans son œuvre. Des souvenirs classiques s’évoquaient dans sa mémoire. _Panem et circences_, demandaient les Romains. Lui, Beauval, n’avait-il pas satisfait à cette antique revendication? Le pain, le _Ribarto_ l’avait assuré, et les récoltes futures feraient le reste. Les plaisirs, le violon de Fritz Gross les représentait, en admettant que tout ne fût pas plaisir dans ce farniente perpétuel, au milieu duquel s’écoulait l’existence de la fraction de la colonie qui avait le bonheur de vivre sous l’autorité immédiate du Gouverneur.

Le mois de février, puis le mois de mars s’écoulèrent, sans que fût troublé l’optimisme de celui-ci. Quelques discussions, voire quelques rixes troublaient bien parfois la paix de Libéria. Mais c’étaient là des incidents sans importance sur lesquels Beauval estimait très politique de fermer les yeux.

Les derniers jours du mois de mars amenèrent malheureusement la fin de sa quiétude. Le premier incident qui la troubla et fut comme le prélude des dramatiques péripéties qui n’allaient pas tarder à se dérouler, n’avait par lui-même aucune importance. Il ne s’agissait encore que d’une altercation, mais cette altercation, en raison de son caractère et de ses conséquences, ne parut pas à Beauval devoir comporter une solution pacifique, et il jugea nécessaire de sortir de son habile effacement. Mal lui en prit, d’ailleurs, et son intervention eut un résultat sur lequel il ne comptait guère.

Halg fut, à son corps défendant, le héros de cet incident.

Après la bataille inégale qu’il avait été obligé de soutenir contre Sirk et les quatre émigrants qui accompagnaient celui-ci, plusieurs semaines s’étaient écoulées sans qu’il revît son rival. Par crainte probablement d’une intervention plus efficace du Kaw-djer, ses agresseurs avaient, depuis lors, cessé de prétendre au produit de sa pêche. Bientôt, d’ailleurs, l’arrivée du _Ribarto_ mit tout le monde d’accord. Qu’importaient quelques poissons de plus ou de moins, maintenant que les provisions étaient devenues si abondantes qu’on pouvait à bon droit les considérer comme inépuisables?

Malheureusement, la cargaison du _Ribarto_ n’était pas exclusivement formée de denrées alimentaires. Le navire contenait aussi une certaine quantité d’alcool, et, Beauval ayant commis l’imprudence de le distribuer, le pernicieux breuvage avait aussitôt porté le trouble dans le campement.

Chez les Ceroni, les choses prirent tout particulièrement une mauvaise tournure. Les drames incessants qu’y provoqua l’ivresse de Lazare Ceroni eurent pour conséquence d’accentuer l’aversion que Sirk et Halg éprouvaient l’un pour l’autre. Alors que le second s’érigeait en défenseur de Tullia et de sa fille, le premier semblait flatter le vice du misérable époux et du père indigne. Cette attitude de Sirk emplissait de colère le cœur du jeune Indien, qui ne pouvait pardonner à son rival les larmes de Graziella.

L’épuisement de l’alcool distribué ne ramena pas le calme. Grâce à son intimité avec Ferdinand Beauval, Sirk, reprenant pour son compte la méthode de Patterson, parvint à renouveler la provision de Lazare Ceroni, dont il espérait capter ainsi la bienveillance.

Le procédé, qui avait réussi une première fois, réussissait une seconde. L’ivrogne prenait ouvertement parti pour celui qui favorisait sa déplorable passion et se déclarait son allié. Bientôt il n’appela plus Sirk autrement que son gendre, en jurant qu’il saurait briser la résistance de Graziella.

La jeune fille évitait de mettre Halg au courant de la contrainte contre laquelle il lui fallait lutter, mais celui-ci la devinait en partie, et, conscient du jeu de Sirk, sa haine croissait de jour en jour.

Les choses en étaient là, quand, dans la matinée du 29 mars, Halg, au moment où il venait de traverser le ponceau pour se rendre sur la rive droite, aperçut, à cent mètres de lui, Graziella, qui, échevelée, courant à perdre haleine, semblait fuir quelque danger redoutable.

Elle fuyait, en effet, et un redoutable danger, car, à cinquante pas derrière elle, Sirk la poursuivait de toute la vitesse de ses jambes.

«Halg!... Halg!... A moi!...» appela Graziella, dès qu’elle vit le jeune Indien.

Celui-ci, s’élançant à son secours, barra la route au poursuivant.

Mais Sirk dédaignait un si frêle adversaire. Après un court arrêt, il reprit son élan et, poussant un sourd ricanement, se précipita tête baissée.

L’événement lui prouva bientôt sa présomption. Si Halg était jeune, il devait à sa vie sauvage une adresse de singe et des muscles d’acier. Quand l’ennemi fut à portée, ses deux bras se détendirent ensemble comme des ressorts, et ses deux poings l’atteignirent à la fois au visage et à la poitrine. Sirk, assommé, s’écroula.

Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite et de rechercher un refuge sur la rive gauche, poursuivis par les vociférations du vaincu, qui, ayant péniblement retrouvé le souffle, les couvrait des plus effroyables menaces.

Sans lui répondre, Halg et Graziella allèrent en droite ligne trouver le Kaw-djer que la jeune fille aborda en suppliante.

L’existence était devenue intolérable pour elle sur l’autre rive. Autant qu’elle l’avait pu, elle avait caché ses misères, mais celles-ci en arrivaient à un point où mieux valait tout dire. Ce matin même, Sirk s’était enhardi jusqu’à la violence. Il l’avait malmenée, frappée, malgré l’intervention de l’impuissante Tullia, tandis que Lazare Ceroni--chose affreuse à dire!--semblait au contraire l’encourager. Graziella avait enfin réussi à prendre la fuite, mais nul ne sait quelle aurait été la fin de l’aventure, si Halg n’en avait pas brusqué le dénouement.

Le Kaw-djer avait écouté ce récit avec son calme habituel.

«Et maintenant, demanda-t-il, que comptez-vous faire, mon enfant?

--Rester près de vous!... s’écria Graziella. Accordez-moi votre protection, je vous en supplie!

--Elle vous est assurée, affirma le Kaw-djer. Quant à rester ici, cela vous regarde; chacun est libre de soi-même. Tout au plus me permettrai-je de vous donner un conseil pour le choix de votre demeure. Si vous m’en croyez, vous demanderez l’hospitalité à la famille Rhodes, qui vous l’accordera certainement à ma prière.»

Cette sage solution ne se heurta, en effet, à aucune difficulté. La fugitive fut reçue à bras ouverts par la famille Rhodes, et spécialement par Clary, heureuse d’avoir une compagne de son âge.

Un souci torturait, cependant, le cœur de Graziella. Qu’allait devenir sa mère dans l’enfer où elle l’avait abandonnée? Le Kaw-djer la rassura. Sur l’heure, il irait inviter Tullia à rejoindre sa fille.

Disons tout de suite qu’il devait échouer dans sa charitable mission. Tout en approuvant le départ de Graziella et en s’applaudissant de la savoir en sûreté sur l’autre rive sous la protection d’une famille honorable, Tullia se refusa obstinément à quitter son mari. La tâche qu’elle avait accepté d’accomplir, elle l’accomplirait jusqu’au bout. Cette tâche, c’était d’accompagner sur la route de la vie, quoiqu’elle en dût souffrir, et dût-elle en mourir, cet homme qui, en ce moment même, cuvait, masse inerte, sa première ivresse de la journée.

En rapportant cette réponse, à laquelle il s’attendait, d’ailleurs, le Kaw-djer trouva, près de Graziella, Ferdinand Beauval, soutenant contre Harry Rhodes une discussion qui commençait à tourner à l’aigre.

«Qu’y a-t-il? demanda le Kaw-djer.

--Il y a, répondit Harry Rhodes irrité, que Monsieur se permet de venir réclamer jusque chez moi Graziella, qu’il prétend ramener à son délicieux père.

--En quoi les affaires de la famille Ceroni regardent-elles M. Beauval? interrogea le Kaw-djer d’un ton où grondait un commencement d’orage.

--Tout ce qui se passe dans la colonie regarde le Gouverneur, expliqua Beauval, en s’efforçant de se hausser, par l’attitude et l’accent, à la dignité qui convenait à cette fonction.

--Or, le Gouverneur?...

--C’est moi.

--Ah! Ah!... fit le Kaw-djer.

--J’ai été saisi d’une plainte... commença Beauval sans relever la menaçante ironie de l’interruption.

--Par Sirk! dit Halg, qui n’ignorait pas les accointances des deux personnages.

--Nullement, rectifia Beauval, par le père, par Lazare Ceroni, lui-même.

--Bah!... objecta le Kaw-djer. C’est donc que Lazare Ceroni parle en dormant?... Car il dort. Il ronfle même en ce moment.

--Vos railleries n’empêcheront pas qu’un crime ait été commis sur le territoire de la colonie, répliqua Beauval d’un ton rogue.

--Un crime?... Voyez-vous ça!...

--Oui, un crime. Une jeune fille encore mineure a été arrachée à sa famille. Un tel acte est qualifié crime dans la loi de tous les pays.

--Il y a donc des lois à l’île Hoste? demanda le Kaw-djer, dont les yeux, à ce mot de loi, eurent des éclairs inquiétants. De qui émanent-elles donc, ces lois?

--De moi, répondit Beauval d’un air superbe, de moi qui représente les colons et qui, à ce titre, ai droit à l’obéissance de tous.

--Comment avez-vous dit?... s’écria le Kaw-djer. Obéissance, je crois?... Parbleu, voici ma réponse: Sur l’île Hoste, terre libre, nul ne doit obéissance à personne. Libre, Graziella est venue ici, et libre elle y restera, si telle est sa volonté...

--Mais... tenta de placer Beauval.

--Il n’y a pas de mais. Qui se risquera à parler d’obéissance me trouvera contre lui.

--C’est ce que nous verrons, riposta Beauval. Respect est dû à la loi, et dussé-je recourir à la force...

--La force!... s’écria le Kaw-djer. Essayez-en donc! En attendant je vous conseille de ne pas lasser ma patience et de regagner votre capitale, si vous désirez n’y pas être reconduit trop vite.

L’aspect du Kaw-djer était si peu rassurant, que Beauval jugea prudent de ne pas insister; il battit en retraite, suivi à vingt pas par le Kaw-djer, Harry Rhodes, Hartlepool et Karroly.

Quand il fut en sûreté de l’autre côté de la rivière, il se retourna menaçant:

--Nous nous reverrons!» cria-t-il.

Si peu redoutable que fût la colère de Beauval, il y avait lieu pourtant d’en tenir compte dans une certaine mesure. L’orgueil meurtri peut donner du cœur au plus lâche, et il n’était pas impossible qu’il se risquât, avec la complicité de ses clients ordinaires, à quelque coup de main, en profitant de l’obscurité de la nuit.

Heureusement, il était facile de parer à ce danger. Beauval, en se retournant de nouveau cent pas plus loin, put voir Hartlepool et Karroly en train d’enlever le tablier du ponceau qui reliait les deux rives. La flottille étant tout entière à l’ancre dans l’anse du Bourg-Neuf, les communications étaient ainsi coupées avec Libéria, et une surprise devenait irréalisable.

En comprenant à quel travail se livraient ses adversaires, Beauval, furieux, montra le poing.

Le Kaw-djer se contenta de hausser les épaules, et, l’une après l’autre, les planches du tablier continuèrent à tomber. Bientôt, il ne subsista que les madriers formant les piles, contre lesquels bruissait l’eau de la rivière séparant désormais les deux campements adverses.

Ainsi se manifestait une fois de plus la nature combative des humains. En acceptant dans leur cœur la possibilité d’un recours à la guerre, en y préludant, de la manière que l’usage a consacrée, par la rupture des relations diplomatiques, ces habitants de deux hameaux perdus aux confins du monde habitable prouvaient que les citoyens des grands empires ne sont pas les seuls à mériter le nom d’hommes.

IX

LE DEUXIÈME HIVER.

Lorsque le mois d’avril ramena l’hiver avec lui, aucun fait nouveau de quelque importance n’avait jalonné la vie poignante et monotone des habitants de Libéria. Tant que la température fut clémente, ils se laissèrent vivre sans souci de l’avenir, et les troubles atmosphériques dont s’accompagne l’équinoxe les surprirent en plein rêve. Par exemple, aux premiers souffles des bourrasques hivernales, Libéria parut se dépeupler. De même que l’année précédente, on se calfeutra au fond des maisons closes.

Au Bourg-Neuf, l’existence n’était pas beaucoup plus active, les travaux de plein air, et notamment la pêche, étant devenus impraticables. Dès le début du mauvais temps, le poisson avait fui dans le Nord vers les eaux moins froides du détroit de Magellan. Les pêcheurs laissaient donc à l’ancre leurs barques inutiles. Qu’en eussent-ils fait d’ailleurs au milieu des eaux soulevées par le vent?

Après la tempête, ce fut la neige. Puis un rayon de soleil, amenant le dégel, transforma le sol en marécage. Puis ce fut la neige encore.

Dans tous les cas, quand bien même le tablier du ponceau fût resté en place, les communications eussent été malaisées entre la capitale et son faubourg, et Beauval eût été bien empêché de mettre ses menaces à exécution. Mais ne les avait-il pas oubliées? Depuis qu’on l’avait si vertement expulsé de la rive gauche, elles étaient restées lettre morte, et désormais de plus graves et plus pressants soucis l’accablaient, au regard desquels le souvenir de l’injure reçue devait singulièrement décroître d’importance.

Réduite à presque rien après la proclamation de l’indépendance, la population de Libéria avait maintenant tendance à s’accroître. Ceux des émigrants partis dans l’intérieur de l’île qui, pour un motif ou pour un autre, n’avaient pas réussi dans leurs essais de colonisation, refluaient vers la côte à l’approche de la mauvaise saison, et ils y apportaient avec eux des germes de misère et de troubles que Beauval n’avait pas prévus.

Ce n’est pas qu’il fût menacé personnellement. Ainsi qu’il l’avait supposé avec raison, on acceptait sans difficulté le fait accompli. Personne ne manifestait la moindre surprise de le trouver promu à la dignité de Gouverneur. Ces pauvres gens avaient, de naissance, l’habitude d’être les inférieurs de tout le monde, et rien ne leur semblait plus normal qu’un de leurs semblables s’attribuât le droit de les régenter. Il y a d’inéluctables nécessités contre lesquelles il serait fou de s’insurger. Qu’ils fussent petits et qu’il existât des grands, qu’on les commandât et qu’ils obéissent, cela était dans l’ordre naturel des choses.

Par exemple, la puissance du maître n’allait pas sans des obligations symétriques. A celui qui s’élevait au-dessus de tous incombait le devoir d’assurer la vie de tous. Pour eux l’humble docilité, mais à la condition que leur pitance fût assurée. A lui l’éclat du pouvoir, mais à la condition qu’il prit toutes les initiatives, qu’il assumât toutes les responsabilités, que la foule, malléable tant qu’elle est satisfaite, saurait bien rendre effectives, du jour où les ventres crieraient famine.

Or, l’accroissement inattendu des bouches à nourrir tendait à rendre cette échéance plus prochaine.

Ce fut le 15 avril qu’on vit revenir le premier de ces émigrants qui se reconnaissaient vaincus dans leur lutte contre la nature. Il apparut vers la fin du jour, traînant avec lui sa femme et ses quatre enfants. Triste caravane! La femme, hâve, amaigrie, vêtue d’une jupe en lambeaux, les enfants, deux filles et deux garçons, dont le dernier avait cinq ans à peine, s’accrochant, presque nus, à la robe de leur mère. En avant, le père, marchant seul, l’air las et découragé.

On s’empressa autour d’eux. On les accabla de questions.

L’homme, tout ragaillardi de se retrouver parmi d’autres hommes, raconta brièvement son histoire. Parti l’un des derniers, il avait dû longtemps cheminer avant de rencontrer de la terre sans maître. C’est seulement dans la deuxième quinzaine de décembre qu’il y était parvenu et qu’il s’était mis à l’œuvre. En premier lieu, il avait bâti sa demeure. Très mal outillé, livré à ses seules forces, il avait eu grand mal à mener son entreprise à bonne fin, d’autant plus que son ignorance de la construction lui fit commettre plusieurs erreurs qui se traduisirent par une augmentation de la durée du travail.

Après six semaines d’efforts ininterrompus, ayant enfin terminé une grossière cabane, il avait entrepris le défrichement. Malheureusement, sa mauvaise étoile l’avait conduit sur un sol lourd et sillonné d’un inextricable réseau de racines dans lequel la pioche et la bêche avaient peine à se frayer passage. Malgré son labeur acharné, la surface préparée pour l’ensemencement était insignifiante, lorsque l’hiver fit son apparition.

Toute culture étant ainsi arrêtée net, dans un moment où il ne pouvait encore espérer la moindre récolte, et les vivres, d’autre part, commençant à lui manquer, il avait dû se résigner à abandonner sur place ses quelques outils et ses inutiles semences, et à refaire en sens inverse le long chemin parcouru quatre mois plus tôt d’un cœur joyeux. Dix jours durant, sa famille et lui s’étaient traînés à travers l’île, se terrant sous la neige pendant les tourmentes, marchant avec de la boue jusqu’aux genoux quand la température devenait plus douce, pour arriver finalement à la côte, harassés, épuisés, affamés.

Beauval s’occupa de soulager ces pauvres gens. Par ses soins, une des maisons démontables leur fut attribuée, et on leur donna des vivres sur lesquels ils se jetèrent goulûment. Cela fait, il considéra l’incident comme résolu de satisfaisante façon.

Les jours suivants le détrompèrent. Il ne s’en passait plus que l’un ou l’autre des émigrants partis au printemps ne regagnât la côte, ceux-ci seuls, ceux-là ramenant avec eux femmes et enfants, mais tous pareillement déguenillés et pareillement affamés.

Certaines familles revenaient moins nombreuses qu’elles n’étaient parties. Où étaient les manquants? Morts sans doute. Et sans doute, aussi, la théorie lamentable des survivants continuait à s’égrener à travers l’île, tous convergeant vers le même point: Libéria, où leur flux ininterrompu ne tarderait pas à poser le plus effrayant des problèmes.

Vers le 15 juin, plus de trois cents colons étaient venus grossir la population de la capitale. Jusque-là, Beauval avait pu suffire à la tâche. Chacun, grâce à lui, avait trouvé refuge dans les maisons démontables où l’on s’entassait comme autrefois. Mais quelques-unes de ces maisons ayant été transportées sur la rive gauche où elles formaient désormais le Bourg-Neuf, d’autres ayant été détruites avec imprévoyance, certaines ayant été réunies en une seule plus vaste que Beauval appelait pompeusement son «Palais», la place alors commença à manquer, et il fallut de nouveau recourir aux tentes.

Mais la question des vivres dominait toutes les autres. Cette multitude de bouches avides diminuaient rapidement les provisions apportées par le _Ribarto_. Alors qu’on pensait avoir la vie assurée pour une année et plus, on ne pourrait même pas, du train dont allaient les choses, atteindre le printemps. Beauval eut la sagesse de le comprendre et, faisant enfin acte de chef, rendit un décret par lequel il rationnait sévèrement la population croissante.

Il fut débordé. On ne tenait aucun compte d’un décret qu’on savait être dénué de sanction. Afin de le faire respecter, force lui fut de recruter parmi ses plus chauds partisans une vingtaine de volontaires qui montèrent la garde autour des provisions, comme l’avaient jadis montée l’équipage du _Jonathan_. Cette mesure excita des murmures, mais Beauval fut obéi.

Celui-ci croyait en avoir fini avec les difficultés de la situation ou du moins avoir reculé les mauvais jours autant que cela était humainement possible, quand d’autres catastrophes fondirent sur Libéria.

Tous ces vaincus, qui refluaient vers la mer, y revenaient moralement déprimés, affaiblis physiquement tant par le climat que par les privations et les fatigues de la route. Ce qui devait arriver arriva. Une violente épidémie se déclara. La maladie et la mort firent rage dans cette population débilitée.

L’excès de leur détresse ramena vers le Kaw-djer la pensée de ces malheureux. Jusqu’au milieu du mois de juin, ils ne s’étaient pas inquiétés de son absence. On oublie facilement des bienfaits passés, qu’on ne s’estime pas dans le cas de recevoir dans l’avenir. Mais la misère où ils étaient réduits les fit songer à celui qui tant de fois déjà les avait secourus. Pourquoi les abandonnait-il, à cette heure où tant de maux les accablaient? Quels que fussent les motifs de la scission survenue entre le campement principal et son annexe, combien ces motifs leur paraissaient légers en regard de leurs souffrances! Et peu à peu, plus nombreux de jour en jour, les regards se tendirent vers le Bourg-Neuf, dont les toits perçaient la neige sur l’autre rive.

Un jour,--on était alors au 10 juillet,--le Kaw-djer occupait son temps, une brume épaisse le retenant chez lui, à réparer une de ses blouses en peau de guanaque, quand il crut entendre une voix qui le hélait au loin. Il prêta l’oreille. Un instant plus tard, un nouvel appel parvenait jusqu’à lui.

Le Kaw-djer sortit sur le seuil de sa maison.

Il faisait ce jour-là un temps de dégel. Sous l’influence d’une humide brise de l’Ouest, la neige avait fondu. Devant lui, c’était un lac de boue, au-dessus duquel traînaient des vapeurs, brumailles en bas, en haut nuages, qui, les uns après les autres, se déversaient en cataractes sur le sol détrempé. Impuissant à percer le brouillard, le regard à cent pas ne distinguait plus rien. Au delà, tout disparaissait dans un mystère. On n’apercevait même pas la mer, qui, abritée par la côte, battait le rivage de vagues paresseuses et comme alanguies par la tristesse générale des choses.

«Kaw-djer!...» appela la voix dans la brume.

Presque étouffée par l’éloignement, cette voix, venue du côté de la rivière, arrivait au Kaw-djer comme une plainte.

Celui-ci se hâta et bientôt il atteignit la rive. Spectacle pitoyable! Sur l’autre berge, séparés de lui par l’eau rapide que la destruction du pont rendait infranchissable, une centaine d’hommes se traînaient. Des hommes? Des spectres plutôt, ces êtres décharnés, en haillons. Dès qu’ils aperçurent celui qui incarnait leur espoir, ils se redressèrent à la fois et, d’un même mouvement, tendirent vers lui leurs bras suppliants.

«Kaw-djer!... appelaient-ils à l’unisson. Kaw-djer!...»

Celui dont ils réclamaient ainsi le secours frémit dans tout son être. Quelle catastrophe s’était donc abattue sur Libéria pour que ses habitants fussent réduits à un si affreux dénuement?

Le Kaw-djer, ayant du geste encouragé ces malheureux, appela à son aide. En moins d’une heure, Halg, Hartlepool et Karroly eurent rétabli le tablier du ponceau et il passa sur la rive droite. Aussitôt un cercle de visages anxieux l’entoura. Leur aspect eût troublé le cœur le plus dur. Quelles fièvres brûlaient dans ces yeux caves! Mais une sorte de joie les illuminait maintenant. Le bienfaiteur, le sauveur était là. Et les pauvres hères entouraient le Kaw-djer, ils se pressaient contre lui, ils touchaient ses vêtements, tandis que dans les gorges contractées gloussaient comme des rires de confiance et de joie.

Le Kaw-djer ému regardait, écoutait en silence. Ils lui disaient leur misère. Ceux-ci, venus là pour eux-mêmes, lui expliquaient le mal qui les tenaillait, ceux-là imploraient pour le salut d’êtres chers, femmes ou enfants, qui agonisaient au même instant à Libéria.

Le Kaw-djer prêta patiemment l’oreille aux plaintes, car il savait qu’une bonté compatissante est le plus puissant des remèdes, puis il leur répondit collectivement. Chacun devait rentrer chez soi. Il irait voir tout le monde. Personne ne serait oublié.

On lui obéit avec empressement. Dociles comme de petits enfants, tous reprirent la route du campement.