Part 11
Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea:
«Qu’avez-vous? demanda-t-il.
--J’ai faim, répondit Blaker d’une voix faible.
Le Kaw-djer fut abasourdi.
--Faim!... répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme tout le monde?»
Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser.
Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité! Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait impitoyablement vendu la vie à son semblable!
Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire.
Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire presque aussi répugnante que la première.
Le jeune homme revenait de sa visite quotidienne à Graziella. Dès qu’il aperçut le Kaw-djer, il courut à sa rencontre.
«Je sais, lui dit-il d’une haleine, qui fournit l’alcool à Ceroni.
--Enfin!... dit le Kaw-djer avec satisfaction. Qui est-ce?
--Patterson.
--Patterson!...
--Lui-même, affirma Halg. Tout à l’heure, je l’ai vu lui remettre du rhum. Je m’explique maintenant pourquoi ils sont si bons amis, tous les deux.
--Tu es sûr de ne pas te tromper? insista le Kaw-djer.
--Absolument. Le plus curieux, c’est que Patterson ne donne pas sa marchandise. Il la vend, et même assez cher. J’ai entendu leur discussion. Ceroni se plaignait. Il disait que toutes ses économies étaient passées dans la poche de Patterson et qu’il n’avait plus rien. L’autre ne répondait pas, mais il paraissait peu disposé à continuer, du moment que c’était gratuitement.
Halg s’arrêta un instant, puis s’écria avec colère:
--Si Ceroni n’a plus d’argent, il est capable de tout. Que vont devenir sa femme et sa fille?
--On avisera, répondit le Kaw-djer.
Et, après une pause:
--Puisque nous avons entamé ce sujet, dit-il d’un ton d’affectueux reproche, épuisons-le. Si je n’ai jamais voulu t’en parler, je n’ignore pas quels sont tes rêves. Où te mèneront-ils, mon garçon?
Halg, les yeux baissés, garda le silence. Le Kaw-djer reprit:
--Dans peu de temps, dans un mois peut-être, tous ces gens-là vont disparaître de notre vie. Graziella comme les autres.
--Pourquoi ne resterait-elle pas avec nous? objecta le jeune Fuégien en relevant la tête.
--Et sa mère?
--Sa mère aussi, bien entendu.
--Crois-tu qu’elle consentirait à quitter son mari? objecta le Kaw-djer.
Halg eut un geste violent.
--Il faudra quelle y consente! affirma-t-il d’une voix sourde.
Le Kaw-djer hocha la tête d’un air de doute.
--Graziella m’aidera à la persuader. Pour elle, son parti est pris. Elle est décidée à rester ici, si vous le permettez. Non seulement elle est lasse de la vie que lui fait son père, mais il y a aussi des émigrants dont elle a peur.
--Peur?... répéta le Kaw-djer surpris.
--Oui. Patterson d’abord. Voilà un mois qu’il tourne autour d’elle, et, s’il a vendu du rhum à Ceroni, c’est pour mettre celui-ci dans son jeu. Depuis quelques jours, il y en a un autre, un nommé Sirk, un de la bande à Dorick. C’est le plus à craindre de tous.
--Qu’a-t-il fait?
--Graziella ne peut sortir sans le rencontrer. Il l’a abordée et lui a parlé grossièrement. Elle l’a remis à sa place, et Sirk l’a menacée. C’est un homme dangereux. Graziella en a peur. Heureusement, je suis là!
Le Kaw-djer sourit de cette explosion de juvénile vanité. Du geste, il apaisa son pupille.
--Calme-toi, Halg, calme-toi. Attendons le jour du départ et nous verrons alors comment les choses tourneront. D’ici là je te recommande le sang-froid. La colère est, non seulement inutile, mais nuisible. Souviens-toi que la violence n’a jamais produit rien de bon et qu’il n’est pas de cas, sauf quand on est forcé de se défendre, où l’on soit excusable d’y recourir.»
Les soucis du Kaw-djer furent accrus par cette conversation. Outre l’ennui de voir Halg engagé dans cette fâcheuse aventure, il comprenait que l’intervention de rivaux allait encore compliquer les choses, en excitant la jalousie du premier en date et en provoquant peut-être des scènes regrettables.
En ce qui concernait la question de l’alcool, la découverte de Halg n’avait fait que déplacer la difficulté sans la résoudre. On avait découvert le fournisseur de Ceroni. Mais où ce fournisseur se procurait-il l’alcool qu’il vendait? Patterson, dont il connaissait l’abominable nature, possédait-il un stock en réserve quelque part? C’était peu croyable. En admettant qu’il eût réussi, malgré la sévérité des règlements et la surveillance du capitaine Leccar, à embarquer une pacotille prohibée au départ, où l’eût-il cachée depuis le naufrage? Non, il puisait nécessairement dans la cargaison du _Jonathan_. Mais par quel moyen, puisqu’elle était gardée nuit et jour? Que le voleur fût Ceroni ou Patterson, la difficulté restait la même.
Les jours suivants n’amenèrent pas la solution du problème. Tout ce qu’il fut possible de constater, c’est que Lazare Ceroni continuait à s’enivrer comme par le passé.
Le temps s’écoula. On arriva au 15 septembre. Les réparations de la _Wel-Kiej_ furent terminées à cette date. La chaloupe était remise en bon état au moment où la mer allait redevenir praticable.
La longueur croissante des jours annonçait l’équinoxe du printemps. Dans une semaine, on en aurait fini avec l’hiver.
Toutefois, avant de céder la place, la mauvaise saison eut un retour offensif. Pendant huit jours, un ouragan plus violent que ceux qui l’avaient précédé hurla sur l’île Hoste, obligeant les émigrants à se terrer une dernière fois. Puis le beau temps revint, et aussitôt la nature endormie commença à se réveiller.
Au début d’octobre, le campement reçut la visite de quelques Fuégiens. Ces indigènes se montrèrent très surpris de trouver l’île Hoste habitée par une si nombreuse population. Le naufrage du _Jonathan_, survenu au début de la période hivernale, était, en effet, resté inconnu des Indiens de l’archipel. Nul doute que la nouvelle ne s’en répandît désormais rapidement.
Les émigrants n’eurent qu’à se louer de leurs rapports avec ces quelques familles de Pêcherais. Par contre, il n’est pas certain que ceux-ci en eussent pu dire autant. Il y eut, en très petit nombre il est vrai, des _civilisés_, tels que les frères Moore, par exemple, qui crurent devoir affirmer la supériorité qu’ils s’attribuaient en se montrant brutaux et grossiers envers ces _sauvages_ inoffensifs. L’un d’eux alla même plus loin et poussa la cupidité au point d’être tenté par les misérables richesses de cette horde vagabonde. Le Kaw-djer, attiré par des cris d’appel, dut un jour venir au secours d’une jeune Fuégienne que malmenait ce même Sirk dont Halg avait prononce le nom. Le lâche individu cherchait à s’emparer des anneaux de cuivre dont la jeune fille ornait ses poignets, et qu’il s’imaginait être en or. Rudement châtié, il se retira l’injure à la bouche. C’était, tous comptes faits, le deuxième émigrant qui se déclarait ouvertement l’ennemi du Kaw-djer.
Celui-ci avait vu arriver avec grand plaisir ses amis Fuégiens. Il retrouvait en eux sa clientèle et, à leur empressement, à leurs témoignages de reconnaissance, on voyait quelle affection, on pourrait dire quelle adoration les mettait à ses pieds. Un jour,--on était alors le 15 octobre--Harry Rhodes ne put lui cacher combien le touchait la conduite de ces pauvres gens.
«Je comprends, lui dit-il, que vous soyez attaché à ce pays où vous faites œuvre si humaine, et que vous ayez hâte de retourner au milieu de ces tribus. Vous êtes un dieu pour elles...
--Un dieu?... interrompit le Kaw-djer. Pourquoi un dieu? Il suffit d’être un homme pour faire le bien!
Harry Rhodes, sans insister, se borna à répondre:
--Soit, puisque ce mot vous révolte. Je dirai donc, pour exprimer autrement ma pensée, qu’il n’eût tenu qu’à vous de devenir roi de la Magellanie, au temps où elle était indépendante.
--Les hommes, ne fussent-ils que des sauvages, répliqua le Kaw-djer, n’ont aucun besoin d’un maître... D’ailleurs, un maître, les Fuégiens en ont un maintenant...
Le Kaw-djer avait prononcé ces derniers mots presque à voix basse. Il semblait plus préoccupé que d’habitude. Les quelques paroles échangées lui rappelaient quelle serait l’incertitude de sa destinée, le jour prochain où il devrait se séparer de cette honnête famille qui avait réveillé en lui les instincts de sociabilité si naturels à l’homme. Ce serait pour lui un chagrin profond de quitter cette femme si dévouée dont il avait pu apprécier la charitable bonté, son mari, d’un caractère si sincère et si droit, devenu pour lui un ami, ces deux enfants, Edward et Clary, auxquels il s’était attaché. Ce chagrin, la famille Rhodes l’éprouverait au même degré. Leur désir à tous eût été que le Kaw-djer consentit à les suivre dans la colonie africaine, où il serait apprécié, aimé, honoré comme à l’île Hoste. Mais Harry Rhodes n’espérait pas l’y décider. Il comprenait que ce n’était pas sans motifs graves qu’un tel homme avait rompu avec l’humanité, et le mot de cette étrange et mystérieuse existence lui échappait encore.
--Voici l’hiver achevé, dit Mme Rhodes abordant un autre sujet, et vraiment il n’aura pas été trop rigoureux...
--Et nous constatons, ajouta Harry Rhodes en s’adressant au Kaw-djer, que le climat de cette région est bien tel que nous l’avait affirmé notre ami. Aussi plusieurs d’entre nous auront-ils quelque regret de quitter l’île Hoste.
--Alors ne la quittons pas, s’écria le jeune Edward, et fondons une colonie en terre magellanique!
--Bon! répondit en souriant Harry Rhodes, et notre concession du fleuve Orange?... Et nos engagements avec la Société de colonisation?... Et le contrat avec le Gouvernement portugais?...
--En effet! approuva le Kaw-djer d’un ton quelque peu ironique, il y a le Gouvernement portugais... Ici, d’ailleurs, ce serait le Gouvernement chilien. L’un vaut l’autre.
--Neuf mois plus tôt... commença Harry Rhodes.
--Neuf mois plus tôt, interrompit le Kaw-djer, vous auriez abordé une terre libre, à laquelle un traité maudit a volé son indépendance.
Le Kaw-djer, les bras croisés, la tête redressée, portait ses regards dans la direction de l’Est, comme s’il se fût attendue à voir apparaître, venant de l’océan Pacifique en contournant la Pointe de la presqu’île Hardy, le navire promis par le gouverneur de Punta-Arenas.
Le moment fixé était arrivé. On allait entrer dans la seconde quinzaine d’octobre. La mer, cependant, restait déserte.
Les naufragés commençaient à concevoir de ce retard des inquiétudes assez justifiées. Certes ils ne manquaient de rien. Les réserves de la cargaison étaient loin d’être épuisées et ne le seraient pas avant de longs mois encore. Mais enfin ils n’étaient pas à destination, ils n’entendaient pas se résigner à un second hivernage, et déjà quelques-uns parlaient de renvoyer la chaloupe à Punta-Arenas.
Tandis que le Kaw-djer s’oubliait dans ses tristes pensées, Lewis Dorick et une dizaine de ses compagnons ordinaires vinrent à passer, bruyants et provocateurs, au retour d’une excursion dans l’intérieur de l’île. Cette famille Rhodes justement respectée dans ce petit monde, ce Kaw-djer dont on ne pouvait nier l’influence, ils n’avaient jamais caché les mauvais sentiments qu’ils leur inspiraient. Harry Rhodes le savait, d’ailleurs, et le Kaw-djer ne l’ignorait pas.
--Voilà des gens, dit le premier, que je laisserais ici sans regret. Il n’y a rien de bon à attendre de leur part. Ils seront une cause de trouble dans notre nouvelle colonie. Ils ne veulent admettre aucune autorité et ne rêvent que le désordre... Comme si ordre et autorité ne s’imposaient pas à toute réunion d’hommes.»
Le Kaw-djer ne répondit pas, soit qu’il n’eût pas entendu, tant il était absorbé dans ses pensées, soit qu’il voulût ne pas répondre.
Ainsi, la conversation tournait, quoi qu’on fît, dans le même cercle, et l’on en revenait toujours à des considérations sociales sur lesquelles un accord était impossible.
Harry Rhodes, en constatant le silence du Kaw-djer, regrettait d’avoir maladroitement abordé un pareil sujet, quand Hartlepool pénétra dans la tente et fit diversion.
«Je voudrais vous parler, Monsieur, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.
--Nous vous laissons..., commença Harry Rhodes.
--Inutile, interrompit le Kaw-djer qui, se tournant vers le maître d’équipage, ajouta: Qu’avez-vous à me dire, Hartlepool?
--J’ai à vous dire, répondit celui-ci, que je suis fixé au sujet de l’alcool.
--C’est donc bien celui du _Jonathan_ qui est vendu à Ceroni?
--Oui.
--Il y a par conséquent des coupables?
--Deux: Kennedy et Sirdey.
--Vous en avez la preuve?
--Irréfutable.
--Quelle preuve?
--Voilà. Du jour où vous m’avez parlé de Patterson, j’ai eu de la méfiance. Ceroni est incapable d’avoir une idée tout seul, mais Patterson est un finaud. J’ai donc fait surveiller le particulier...
--Par qui? interrompit, en fronçant le sourcil, le Kaw-djer qui répugnait à l’espionnage.
--Par les mousses, répondit Hartlepool. Ils ne sont pas bêtes non plus, et ils ont déniché le pot aux roses. Ils ont pincé en flagrant délit Kennedy hier et Sirdey ce matin, au moment où, profitant de l’inattention de leur compagnon de garde, ils vidaient une moque de rhum dans la gourde de Patterson.
Le souvenir du martyre de Tullia et de Graziella, et aussi la pensée de Halg, firent oublier pour un instant au Kaw-djer ses doctrines libertaires.
--Ce sont des traîtres, dit-il. Il faut sévir contre eux.
--C’est aussi mon avis, approuva Hartlepool, et c’est pourquoi je suis venu vous chercher.
--Moi?... Pourquoi ne pas faire le nécessaire vous-même?
Hartlepool secoua la tête, en homme qui voit clairement les choses.
--Depuis la perte du _Jonathan_, je n’ai plus d’autre autorité que celle qu’on veut bien me reconnaître, expliqua-t-il. Ceux-là ne m’écouteraient pas.
--Pourquoi m’écouteraient-ils davantage?
--Parce qu’ils vous craignent.
Le Kaw-djer fut très frappé de la réponse. Quelqu’un le craignait donc? Ce ne pouvait être qu’à cause de sa force supérieure. Toujours le même argument: la force, à la base des premiers rapports sociaux.
--J’y vais,» dit-il d’un air sombre.
Il se dirigea en droite ligne vers la tente qui abritait la cargaison du _Jonathan_. Kennedy précisément venait de reprendre la garde.
«Vous avez trahi la confiance qu’on avait en vous... prononça sévèrement le Kaw-djer.
--Mais, Monsieur... balbutia Kennedy.
--Vous l’avez trahie, affirma le Kaw-djer d’un ton froid. A partir de cet instant, Sirdey et vous ne faites plus partie de l’équipage du _Jonathan_.
--Mais... voulut encore protester Kennedy.
--J’espère que vous ne vous le ferez pas répéter.
--C’est bon, Monsieur... c’est bon... bégaya Kennedy, retirant humblement son béret.
A ce moment, derrière le Kaw-djer, une voix demanda:
--De quel droit donnez-vous des ordres à cet homme?
Le Kaw-djer se retourna et aperçut Lewis Dorick qui, en compagnie de Fred Moore, avait assisté à l’exécution de Kennedy.
--Et de quel droit m’interrogez-vous? répondit-il d’une voix hautaine.
Se voyant soutenu, Kennedy avait remis son béret. Il ricanait avec insolence.
--Si je ne l’ai pas, je le prends, riposta Lewis Dorick. Ce ne serait pas la peine d’habiter une île Hoste pour y obéir à un maître.
Un maître!... Il se trouvait quelqu’un pour accuser le Kaw-djer d’agir en maître!
--Eh!... c’est assez la coutume de Monsieur, intervint Fred Moore, en prononçant ce dernier mot avec emphase. Monsieur n’est pas comme les autres, sans doute. Il commande, il tranche... Monsieur est l’empereur, peut-être?
Le cercle se resserra autour du Kaw-djer.
--Cet homme, dit Dorick de sa voix cinglante, n’est tenu d’obéir à personne. Il reprendra, si cela lui plaît, sa place dans l’équipage.
Le Kaw-djer garda le silence, mais, ses adversaires faisant un nouveau pas en avant, il serra les poings.
Allait-il donc être obligé de se défendre par la force? Certes, il ne craignait pas de tels ennemis. Ils étaient trois. Ils auraient pu être dix. Mais quelle honte qu’un être pensant fût obligé d’employer les mêmes arguments que la brute!
Le Kaw-djer n’en fut pas réduit à cette extrémité. Harry Rhodes et Hartlepool l’avaient suivi, prêts à lui prêter main forte. Ils apparaissaient au loin. Dorick, Moore et Kennedy battirent aussitôt en retraite.
Le Kaw-djer les suivait d’un regard attristé, quand des vociférations éclatèrent du côté de la rivière. Il se porta dans cette direction avec ses deux compagnons. Ils ne tardèrent pas à distinguer un groupe nombreux d’où s’élevaient les cris qui avaient attiré leur attention. Presque tous les émigrants semblaient être réunis au même point en une foule serrée que de grands remous faisaient ondoyer. Au-dessus de la foule, des poings étaient brandis en gestes de menace. Quelle pouvait être la cause de ces troubles qui ressemblaient fort à une émeute?
Il n’en existait point. Ou du moins la cause initiale était d’une telle insignifiance et remontait si loin, que nul des belligérants n’eût été capable de la dire.
Cela avait commencé six semaines plus tôt, à propos d’un objet de ménage qu’une femme prétendait avoir prêté à une autre qui, de son côté, soutenait l’avoir rendu. Qui avait raison? Personne ne le savait. De fil en aiguille, les deux femmes avaient fini par s’injurier abondamment pour ne s’arrêter qu’à bout de souffle. Trois jours plus tard, la dispute avait repris, en s’aggravant, car les maris, cette fois, s’en étaient mêlés. D’ailleurs, il n’était plus question de la cause première du litige. Déjà on avait perdu de vue l’origine de l’animosité, mais l’animosité subsistait. Pour lui obéir, par simple besoin de nuire, les quatre adversaires s’étaient reproché toutes les abominations de la terre, s’accusant réciproquement d’un grand nombre de mauvaises actions, parfois imaginaires, qu’ils faisaient sortir des ombres du passé. Plus une trouvaille était cruelle, plus elle rendait fier son auteur, et chacun s’enorgueillissait du mal qu’il faisait aux autres. «Eh bien! et moi?... Vous avez vu, quand je lui ait dit...», cette forme de discours devait souvent revenir dans leurs conversations ultérieures.
L’escarmouche, toutefois, n’avait pas été plus loin, mais ensuite les langues ne s’étaient plus arrêtées. Auprès de leurs amis respectifs, les deux partis s’étaient livrés à un débinage en règle allant, suivant une marche progressive, des appréciations méprisantes et des insinuations, aux médisances et aux calomnies. Ces propos, répétés complaisamment aux oreilles des intéressés avaient déchaîné la tempête. Les hommes en étaient venus aux mains, et l’un d’eux avait eu le dessous. Le lendemain, le fils du vaincu avait prétendu venger son père, et il en était résulté une seconde bataille plus sérieuse que la précédente, les habitants des deux maisons où logeaient les combattants n’ayant pu résister au désir d’intervenir dans la querelle.
La guerre ainsi déclarée, les deux groupes avaient fait une active propagande, chacun recrutant des partisans. Maintenant, la majorité des émigrants se trouvait divisée en deux camps. Mais, à mesure que les armées étaient devenues plus nombreuses, le débat avait augmenté d’ampleur. Nul ne se souvenait plus de l’origine du litige. On discutait présentement sur la destination qu’il conviendrait d’adopter, lorsqu’on serait embarqué sur le navire de rapatriement. Continuerait-on à voguer vers l’Afrique? Ne vaudrait-il pas mieux au contraire retourner en Amérique? Tel était désormais le sujet de la dispute. Par quel chemin sinueux en était-on arrivé, parti d’un vulgaire objet de ménage, à débattre cette grave question? C’était un impénétrable mystère. Au surplus, on était convaincu de n’avoir jamais discuté autre chose, et les deux thèses en présence étaient défendues avec une égale passion. On s’abordait, on se quittait, après s’être jeté à la tête, en manière de projectiles, des arguments pour et contre, tandis que les cinq Japonais, unis en un groupe paisible à quelques mètres de la foule bourdonnante, regardaient avec étonnement leurs compagnons enfiévrés.
Ferdinand Beauval, tout guilleret de se sentir dans son élément, essayait en vain de se faire entendre. Il allait de l’un à l’autre, il se multipliait en pure perte. On ne l’écoutait pas. Personne d’ailleurs n’écoutait personne. Tout se passait en altercations particulières, chaque murmure partiel se fondant en une harmonie générale dont la tonalité montait de minute en minute. L’orage n’était pas loin. La foudre allait tomber. Le premier qui frapperait déclencherait _ipso facto_ tous les poings, et la scène menaçait de finir par un pugilat général...
Comme une petite pluie abat parfois un grand vent, ainsi que l’assure le proverbe, il suffit d’un seul homme pour calmer cette exaspération un peu superficielle. Cet homme, l’un de ces émigrants qui avaient entrepris la chasse des loups marins, accourait de toute la vitesse de ses jambes vers la foule en ébullition. Et, tout en courant, avec de grands gestes d’appel:
«Un navire!... criait-il à pleins poumons. Un navire en vue!...»
VI
LIBRES.
Un navire en vue!... Aucune autre nouvelle n’eût été capable d’émouvoir au même point ces exilés. L’émeute en fut apaisée du coup, et la foule se rua, comme un torrent, vers le rivage. On ne songeait plus à se disputer. On se pressait, on se bousculait silencieusement. En un instant, tous les émigrants furent réunis à l’extrémité de la pointe de l’Est, d’où l’on découvrait une large étendue de mer.
Harry Rhodes et Hartlepool avaient suivi le mouvement général et, non sans émotion, ils ouvraient avidement leurs yeux dans la direction du Sud où une traînée de fumée barrait, en effet, le ciel et annonçait un navire à vapeur.
On n’apercevait pas encore sa coque, mais elle surgit de minute en minute hors de la ligne de l’horizon. Bientôt il fut possible de reconnaître un bâtiment d’environ quatre cents tonneaux, à la corne duquel flottait un pavillon dont l’éloignement empêchait de discerner les couleurs.
Les émigrants échangèrent des regards désappointés. Jamais un bateau d’un aussi faible tonnage ne pourrait embarquer tout le monde. Ce steamer était-il donc un simple cargo-boat de nationalité quelconque, et non le navire de secours promis par le gouverneur de Punta-Arenas?
La question ne tarda pas à être élucidée. Le navire arrivait rapidement. Avant que la nuit ne fût complète, il restait à moins de trois milles dans le Sud.
«Le pavillon chilien,» dit le Kaw-djer, au moment où une risée, tendant l’étamine, permettait d’en distinguer les couleurs.
Trois quarts d’heure plus tard, au milieu de l’obscurité devenue profonde, un bruit de chaînes grinçant contre le fer des écubiers indiqua que le navire venait de mouiller. La foule alors se dispersa, chacun regagnant sa demeure en commentant l’événement.