Les naufragés du Jonathan

Part 10

Chapter 103,648 wordsPublic domain

Le Kaw-djer aussitôt desserra son étreinte et lâcha la main qu’il retenait prisonnière. Cette main, Fred Moore, ivre de rage, la porta à sa ceinture et la brandit armée d’un large coutelas de paysan. Il voyait rouge, comme on dit. Dans ses yeux luisait la folie du meurtre.

Fort heureusement, les autres joueurs de boule, épouvantés de la tournure que prenaient les choses, s’interposèrent et maîtrisèrent l’énergumène, que le Kaw-djer contemplait avec un étonnement mêlé de tristesse.

Il était donc possible qu’un homme, sous l’influence de la colère, devînt à ce point l’esclave de ses nerfs? C’était bien un homme, cependant, cet être qui se débattait comme un insensé, en écumant et en poussant des cris qui s’étranglaient dans sa gorge! Devant un tel spectacle, le Kaw-djer ne modifierait-il pas ses théories libertaires? En arriverait-il à admettre que l’humanité a besoin d’être aidée par une salutaire contrainte dans sa lutte éternelle contre les passions bestiales qui l’entraînent?

--On se retrouvera, camarade!» parvint enfin à articuler Fred Moore, que maintenaient solidement quatre robustes gaillards.

Le Kaw-djer haussa les épaules et s’éloigna sans retourner la tête. Au bout de quelques pas, il avait chassé de son esprit le souvenir de cette absurde querelle. Faisait-il preuve de sagesse en attribuant si peu d’importance à l’incident? Un avenir encore lointain devait lui prouver que Fred Moore en conservait plus durable mémoire.

V

UN NAVIRE EN VUE.

Au début de juillet, Halg eut une grosse émotion. Il se découvrit un rival. Cet émigrant du nom de Patterson, qui lui avait procuré à prix d’or les vêtements dont il était si fier, était entré en relations avec la famille Ceroni et tournait visiblement autour de Graziella.

Halg fut désespéré de cette complication. Un adolescent de dix-huit ans, à demi sauvage, pouvait-il lutter contre un homme fait, pourvu de richesses qui semblaient fabuleuses au pauvre Indien? Malgré l’affection qu’elle lui témoignait, était-il admissible que Graziella hésitât?

Celle-ci n’hésitait pas, en effet, mais ses préférences n’allaient pas dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient de ne pas s’apercevoir de sa présence.

Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs, d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes. Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce paysan madré, à ce panier percé et à cet avare?

Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis, qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île Hoste, en dehors des provisions sauvées du _Jonathan_.

La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet, par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de lui apporter, le cas échéant.

Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais flocons? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de congélation? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au contraire? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille jeux dont l’agrément se mesurait à la violence.

Au cours d’une de leurs randonnées au bord de la mer, ils découvrirent, un jour qu’ils n’étaient accompagnés par hasard que de trois ou quatre enfants, une grotte naturelle creusée dans les flancs de la falaise, au revers du cap limitant à l’Est la baie Scotchwell. Cette grotte, dont l’ouverture, orientée au Sud, regardait par conséquent le rivage sur lequel s’était perdu le _Jonathan_, n’eût pas retenu longtemps leur attention sans une particularité qui la rendait infiniment plus intéressante. Au fond s’ouvrait une fissure aboutissant, après deux ou trois mètres, à une seconde caverne entièrement souterraine, où naissait une galerie sinueuse, qui s’élevait, au travers du massif, jusqu’à une grotte supérieure, ouverte, celle-ci, sur le versant nord de la falaise. De là, on apercevait le campement, où l’on pouvait descendre en se laissant glisser sur la pente rocailleuse.

Cette découverte remplit d’aise les petits explorateurs. Ils se gardèrent bien de la publier. Ce chapelet de grottes, c’était un domaine qui leur appartenait et dont ils étaient friands de conserver l’exclusive propriété. Ils y allèrent, au contraire, en grand mystère, afin d’y organiser des amusements supérieurs. Ils y furent successivement des sauvages, des Robinsons, des voleurs, avec la même passion.

De quels cris retentirent ces voûtes souterraines! De quelles effrénées galopades résonna la galerie qui réunissait les deux étages du système!

La traversée de cette galerie n’était pas sans danger, cependant. En un point de son parcours, elle paraissait prête à s’effondrer. Là, son toit, élevé d’un mètre tout au plus, n’était soutenu que par un bloc unique, dont la base mordait à peine sur un autre roc incliné, et que le plus petit effort eût fait glisser. De là, nécessité de s’avancer sur les genoux et de s’insinuer avec la plus extrême prudence dans l’espace étroit restant libre entre le bloc instable et la paroi de la galerie. Mais ce danger, pour terrifiant qu’il fût en réalité, n’effrayait pas les enfants, et son seul effet était de donner plus de piquant à leurs jeux.

Ainsi Dick et Sand occupaient joyeusement leur temps. Ils ne se souciaient de rien, pas même de leur ennemi, Fred Moore, qu’ils rencontraient parfois de loin et devant lequel ils prenaient alors la fuite sans vergogne. L’émigrant n’essayait pas, d’ailleurs, de les poursuivre. Sa colère était tombée, et ce n’est pas contre les deux enfants que subsistait sa rancune.

Au surplus, que Fred Moore fût irrité ou non, ceux-ci ne songeaient pas à se le demander. Rien n’existait pour eux que leurs jeux, grâce auxquels les jours passaient avec une rapidité qu’ils estimaient déplorable.

Si, par un référendum, on eût consulté les émigrants, Dick et Sand eussent probablement été les seuls de cet avis. Autant le temps leur semblait court, autant il semblait long aux autres, confinés le plus souvent dans leurs inconfortables demeures.

Bien entendu, il convient de faire exception pour Lewis Dorick et son cortège de chapardeurs. Pour ceux-ci, l’hivernage s’écoulait agréablement. Ces malins avaient résolu la question sociale. Ils vivaient comme en pays conquis, ne se privant de rien, thésaurisant même, en vue de mauvais jours possibles.

C’était merveille que leurs victimes fissent preuve d’une telle longanimité. Il en était ainsi cependant. Les exploités représentaient assurément le nombre, mais ils l’ignoraient, et il ne leur venait même pas à la pensée de grouper leurs forces éparses. La bande de Dorick formait au contraire un faisceau compact et s’imposait par la peur à chaque émigrant individuellement. En fait, personne n’osait résister aux exactions de ces tyrans.

Par des moyens moins répréhensibles, une cinquantaine d’autres naufragés avaient également réussi à lutter contre la dépression qui résultait de cette vie stagnante. Sous la direction de Karroly, ils occupaient leurs loisirs à pourchasser les loups marins.

C’est un difficile métier que celui de louvetier. Après avoir attendu patiemment que les amphibies, dont la méfiance est très grande, s’aventurent sur le rivage, il faut faire en sorte de les cerner sans leur laisser le temps de prendre la fuite. L’opération ne va pas sans risques, ces animaux choisissant toujours les points les plus escarpés pour s’y livrer à leurs ébats.

Bien guidés par Karroly, les chasseurs obtinrent un brillant succès. Ils firent un butin considérable de loups marins, dont la graisse pouvait être utilisée pour l’éclairage et le chauffage, et dont les peaux assureraient un bénéfice important, au jour du rapatriement.

Abstraction faite de ces énergiques, les émigrants, très déprimés, préféraient se terrer frileusement dans leurs demeures. La température n’était pas excessive pourtant. Pendant la période la plus froide, qui s’étendit du 15 juillet au 15 août, le minimum thermométrique fut de douze degrés, et la moyenne de cinq degrés au-dessous de zéro. Les affirmations du Kaw-djer étaient donc justifiées, et la vie dans cette région n’aurait rien eu de particulièrement cruel, n’eût été la fréquence du mauvais temps et la pénétrante humidité qui en était la conséquence.

Cette humidité perpétuelle avait de déplorables résultats au point de vue hygiénique. Les maladies se multipliaient. Le Kaw-djer arrivait généralement à les enrayer, mais il n’en était pas ainsi quand elles se développaient dans des organismes affaiblis, et par suite incapables de réagir. Au cours de l’hiver, il se produisit pour cette raison huit décès, dont Lewis Dorick dut être désolé, car ils frappèrent en majorité dans la partie de la population qui se laissait le plus bénévolement mettre à contribution.

Un de ces décès désespéra Dick et Sand. Ce fut celui de Marcel Norely. Le petit infirme ne put résister à ce rude climat. Sans souffrance, sans agonie, il s’éteignit un soir en souriant.

Les survivants ne semblaient pas fort émus de ces disparitions. Outre qu’elles étaient en quelque sorte noyées dans la foule, on se flatte volontiers d’échapper personnellement aux malheurs du voisin. L’annonce d’une mort nouvelle n’interrompait qu’un instant leur léthargie. A vrai dire, ils paraissaient ne plus avoir de vitalité, hormis pour s’égosiller dans des disputes aussi violentes d’expression que futiles dans leur principe.

La fréquente répétition de ces querelles inspirait au Kaw-djer d’amères réflexions. Il était trop intelligent pour ne pas voir les choses sous leur vrai jour, trop sincère pour échapper aux conséquences logiques de ses observations.

Dans cette réunion fortuite d’hommes venus de tous les points du monde, la maîtresse passion était décidément la haine. Non pas la haine blâmable encore, du moins logique, qui gonfle le cœur de celui qui souffrit un grave et injuste dommage, mais une haine réciproque et latente, essentielle pour ainsi dire, qui, dans une catastrophe si exceptionnelle, et tout réduits qu’ils fussent aux dernières limites du malheur, et toutes pareilles que fussent leurs destinées sans joie, les jetait pour des riens les uns contre les autres, comme si la nature mêlait aux germes de vie un obscur, un impérieux instinct de détruire ce qu’elle crée.

La veulerie de ses compagnons frappait aussi le Kaw-djer. A peine si quelques-uns, tels que les quatre familles dissidentes et les chasseurs de loups marins, avaient eu le courage de réagir. Les autres se laissaient aller au jour le jour. Ils avaient pitance et logis. Ils n’en demandaient pas davantage. Aucun besoin de lutter contre la matière pour la soumettre à leur volonté, aucun désir d’améliorer leur sort au prix d’un effort, aucune prévision d’avenir. Esclaves dociles, disposés à exécuter ce qu’on leur commanderait, ils ne faisaient rien de leur initiative propre, et s’en remettaient à autrui du soin de décider pour eux.

Le Kaw-djer ne pouvait méconnaître enfin cette lâcheté générale, qui permettait à un petit nombre de dominer une majorité immense, qui créait quelques rares exploiteurs aux dépens d’un troupeau d’exploités.

L’homme est-il donc ainsi? Ces lois imparfaites qui le contraignent à penser et à tirer parti de son intelligence contre la force brute des choses, qui tendent à limiter le despotisme des uns et l’esclavage des autres, qui tiennent en bride les instincts haineux, ces lois sont-elles donc nécessaires, et est-elle nécessaire l’autorité qui les applique?

Le Kaw-djer n’en était pas encore à répondre par l’affirmative à une pareille question, mais qu’il pût seulement se la poser, cela suffisait à indiquer quelle transformation s’opérait dans sa pensée. Il était obligé de s’avouer que l’homme se montrait fort différent, dans la réalité, de la créature idéale qu’il s’était complu à imaginer de toutes pièces. Il n’y avait rien d’absurde _a priori_, par conséquent, à admettre qu’il fût bon de le protéger contre lui-même, contre sa faiblesse, son avidité et ses vices, ni à professer, chacun réclamant cette protection dans son intérêt propre, que les lois ne fussent en somme que l’expression transactionnelle des aspirations individuelles, comme serait en mécanique la résultante de forces divergentes.

Pris dans l’inextricable réseau de prescriptions qui ligottent les citoyens du Vieux Monde, lorsque, avant de s’exiler en Magellanie, il avait vécu parmi eux, le Kaw-djer n’avait ressenti que la gêne imposée par l’amas formidable des lois, des ordonnances, des décrets, et leur incohérence, leur caractère trop souvent vexatoire l’avaient aveuglé sur la nécessité supérieure de leur principe. Mais, à présent, mêlé à ce peuple placé par le sort dans des conditions voisines de l’état primitif, il assistait, comme un chimiste penché sur son fourneau, à quelques-unes des incessantes réactions qui s’opèrent dans le creuset de la vie. A la lumière d’une telle expérience, cette nécessité commençait à lui apparaître, et les bases de sa vie morale en étaient ébranlées. Toutefois, le vieil homme se débattait en lui. S’il ne pouvait empêcher sa raison d’évoluer, son tempérament libertaire protestait. A tout instant, le problème se posait à son esprit, et c’était alors la bataille des arguments, ceux-là étayant sa doctrine, ceux-ci la sapant sans relâche. Lutte incessante, lutte cruelle, dont il était déchiré et meurtri.

Plus encore peut-être que l’imperfection des hommes, leur impuissance à rompre avec leur routine habituelle était, pour le Kaw-djer, un sujet d’étonnement. Sur cette côte déserte, à ces confins du monde, les naufragés n’avaient rien abandonné de leurs idées antérieures. Les principes, voire les conventions et les préjugés qui régissaient leur vie d’autrefois, gardaient sur eux le même empire. La notion de propriété, notamment, restait un article de foi. Pas un qui ne dit comme la chose la plus naturelle du monde: «Ceci est à moi», et nul n’avait conscience du comique intense--comique tellement éblouissant pour les yeux d’un philosophe libertaire!--de cette prétention d’un être si fragile et si périssable à monopoliser pour lui, pour lui tout seul, une fraction quelconque de l’univers. Quelque absurde que l’estimât le Kaw-djer, cette prétention était cependant ancrée dans leurs cerveaux, et ils n’en démordaient pas. Personne ne consentait à se séparer au profit d’autrui du plus misérable des objets en sa possession, qu’en échange d’une contre-valeur, objet d’une autre nature ou service rendu. Dans tous les cas, il s’agissait d’une vente. Donner, le mot semblait rayé de leur vocabulaire et la chose de leur esprit.

Le Kaw-djer songeait que ses amis les Fuégiens, dont les hordes errantes sillonnent les terres magellaniques, eussent été bien surpris de pareilles théories, eux qui n’ont jamais rien possédé que leur personne.

Lors de ces échanges, ou, pour employer le mot juste, de ces ventes qui se renouvelaient constamment, il arrivait que le cédant n’eût besoin d’aucun service, ni d’aucun des objets possédés par l’autre partie. Dans ce cas, l’or servait à conclure la transaction. Le Kaw-djer admirait grandement cette pérennité de la valeur de l’or. Ce métal est, cependant, un bien imaginaire, il ne se mange pas, il ne peut servir à protéger contre le froid ni contre la pluie, et pourtant il est convoité à l’égal des biens réels qui possèdent ces avantages. Quel étrange et merveilleux phénomène que l’humanité entière s’incline, d’un consentement unanime, devant une matière essentiellement inutile et dont la convention générale fait tout le prix! Les hommes, en cela, ne sont-ils pas semblables à des enfants, qui, par manière de jeu, vendent sérieusement de petits cailloux que leur imagination transforme en objets précieux? Pour que le jeu finît, il suffirait que l’un d’eux découvrît et proclamât que ces objets précieux ne sont en vérité que des cailloux.

Certes, le Kaw-djer ne niait pas, le principe de la propriété étant admis, la commodité qui résultait de l’emploi d’une valeur arbitraire représentative de toutes les autres. Mais cette commodité n’allait pas, à ses yeux, sans un inconvénient beaucoup plus grave que l’avantage n’était précieux. C’est l’or qui, dans le régime de la propriété individuelle, permet la création et l’accroissement perpétuel des fortunes. Sans lui, les hommes, tous dans un état médiocre il est vrai, seraient du moins à peu près pareils. C’est grâce à lui qu’une seule et même main peut contenir en puissance tant de pouvoir et tant de plaisirs, tandis que d’innombrables êtres, pour en recevoir quelques parcelles, consentent à subir ce pouvoir et à procurer ces plaisirs auxquels ils n’auront point de part.

Le Kaw-djer se trompait assurément. L’or n’est qu’un moyen de satisfaire le besoin d’acquérir inhérent à la nature de l’homme. A défaut de ce moyen, il en eût imaginé un autre, qui eût présenté une même proportion d’inconvénients et d’avantages, et, dans tous les cas, il eût été ce qu’il est, un être illogique et divers, où se rencontrent à doses égales le meilleur et le pire.

Tels étaient, entre cent autres, les arguments pour et contre qui se heurtaient dans le cerveau du Kaw-djer, comme des soldats sur un champ de bataille. Le temps était passé où le droit à une liberté intégrale avait à ses yeux la force d’un dogme. Maintenant, ses maximes libertaires avaient perdu leur apparence de certitude irréfragable. Il en arrivait à discuter avec lui-même la nécessité de l’autorité et d’une hiérarchie sociale.

Les faits devaient se charger de lui fournir de nouvelles raisons en faveur de l’affirmative, en lui prouvant qu’il existe, parmi les hommes, comme parmi les animaux, de véritables bêtes fauves, dont il est nécessaire de juguler les dangereux instincts. Capables de tout pour satisfaire la passion qui les domine, de tels êtres sèmeraient, en effet, la désolation et la mort autour d’eux, sans la loi qui leur crie: halte-là!

Un drame de ce genre, drame poignant à coup sûr, puisque la faim, ce besoin primordial de tout organisme vivant, en était le ressort, se jouait précisément alors dans la maison occupée par Patterson en compagnie de Long et de Blaker, ce pauvre diable que la nature ironique avait doué de l’insatiable appétit catalogué en pathologie sous le nom de boulimie.

Ainsi que tout le monde, Blaker, au moment de la distribution, avait reçu sa part de vivres, mais, en raison de sa voracité maladive, cette part, prévue pour quatre mois, avait été épuisée en moins de deux. Depuis, comme par le passé, plus encore même que par le passé, il connaissait les tortures de la faim.

Sans doute, s’il eût été d’un naturel moins timide, il aurait aisément trouvé un remède à ses souffrances. Il aurait suffi d’un mot à Hartlepool ou au Kaw-djer pour qu’un supplément de nourriture lui fût distribué. Mais Blaker, peu avantagé au point de vue intellectuel, était bien loin de songer à une démarche si audacieuse. Placé, dès sa naissance, tout au bas de l’échelle sociale, son malheur avait depuis longtemps cessé de l’étonner, et il ne connaissait plus que cette passivité résignée qui est l’ultime ressource des misérables. Peu à peu, il avait pris l’habitude d’obéir comme un fétu impalpable à des forces irrésistibles dont il n’essayait même pas d’imaginer la nature, et c’est pourquoi il n’aurait jamais conçu le fol espoir de modifier d’une manière quelconque la distribution des vivres qu’il supposait avoir été ordonnée par une de ces forces supérieures.

Plutôt que de se plaindre, il fût mort d’inanition, si Patterson n’était venu à son secours.

L’Irlandais n’avait pas été sans remarquer avec quelle rapidité son compagnon consommait les aliments mis à sa disposition, et cette observation lui avait aussitôt fait entrevoir la possibilité d’une opération avantageuse. Tandis que Blaker dévorait, Patterson se rationna, au contraire. Poussant aux dernières limites ses instincts de sordide avarice, il se nourrit à peine, se priva du nécessaire, allant jusqu’à ramasser sans vergogne les restes dédaignés par les autres.

Le jour vint où Blaker n’eut plus rien à manger. C’était le moment qu’attendait Patterson. Sous couleur de lui rendre service, il proposa à son compagnon de lui rétrocéder à prix débattu une partie de ses provisions. Marché accepté d’enthousiasme, et aussitôt exécuté que conclu; marché qui se répéta à l’infini, tant que l’acheteur eut de l’argent, le vendeur prétextant de la rareté croissante des vivres pour augmenter graduellement ses prix. Par exemple, les poches de Blaker vidées, Patterson changea de ton. Il ferma incontinent boutique, sans accorder la plus légère attention aux regards éperdus du malheureux qu’il condamnait ainsi à mourir de faim.

Considérant son malheur comme un nouvel effet de la force des choses, celui-ci ne se plaignit pas plus qu’auparavant. Écroulé dans un coin, comprimant à deux mains son estomac torturé, il laissa passer les heures, immobile, ne trahissant ses sensations cruelles que par les tressaillements de son visage. Patterson le considérait d’un œil sec. Qu’importait que souffrît, qu’importait que mourût un homme qui ne possédait plus rien?

La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le campement, disparut...