Les naufragés

Part 8

Chapter 83,991 wordsPublic domain

Il ne se coucha point. Sur des feuilles, des feuilles, jusqu'au matin, il jeta des notes, nota des cris, vécut son drame, entendant de toutes parts des paroles proférées autour de lui par les enfants de sa pensée, qui allaient et venaient, trépidants autour de sa table, l'interpellaient, touchaient son épaule, trempaient sa plume.--«Et puis ceci! N'oublie pas cela! Tel jour, il fit telle chose! Ah! et ce mot encore!...» Pressé, harcelé, ne sachant auquel entendre, il renonçait à rien placer en ordre, occupé seulement de saisir au vol les richesses qui passaient, de n'en pas laisser perdre, de rattraper celles qui fuyaient, et courant après elles, se retournant pour en recevoir d'autres, il enregistrait tout, voyait tout à la fois, tour à tour, brouillait au hasard la chronologie de son drame, se ruait d'une époque à l'autre, entremêlait les angoisses de la troisième partie et les candeurs de la première, les suaves tendresses et la fumée des bouges, écrivait, écrivait, ahuri de visions, et fou lui-même comme ses fous!

Au jour, il tomba de lassitude, dans un sommeil cauchemardé.

Puis le calme revint sous ce front solide, et lentement, sûrement, avec ses bases fortes, l'oeuvre s'échafauda dans l'harmonie de l'art.

Alors seulement Pierre Dufaure osa se mettre en besogne.

Devant la première page blanche, il demeura sans rien pouvoir écrire, effrayé du labeur auquel il s'attelait: à cette tâche, il allait donner sa vie, sa force, sa jeunesse, tout le meilleur de lui; il abdiquait son moi, pour revêtir deux âmes étrangères; il renonçait à son calme heureux pour y substituer un enfer. Et cela durerait des mois! Puis, en fin de compte peut-être, la chose ne vaudrait rien que les honneurs d'une flambée dans l'âtre. Il eut peur. Une imperceptible sueur mouilla son visage devenu pâle. Haletant, épuisé, il reposa la plume, et sortit dans la rue.

Mais, au grand air, l'obsession le suivit, et, sur le dos d'une lettre, il écrivit des lignes: sans qu'il y prît garde, l'oeuvre était commencée.

Il esquissa d'abord le portrait de Renée. L'héroïne, veuve, tendre, déçue, avait tous les espoirs, tous les charmes. Il la peignit telle qu'il rêvait de la rencontrer pour lui-même, douée des vertus qui lui plaisaient, et que jamais encore il n'avait trouvées en aucune maîtresse. Car ses maîtresses, vraiment, jusqu'à ce jour, on peut l'avouer, s'étaient montrées d'une platitude irréprochable! Parmi la niaise multiplicité des amours faciles, il avait promené son dilettantisme ennuyé, et certes il en était las.

Dans la dame de son premier roman, il mit tous les besoins de son coeur: elle fut l'introuvable.

Il la racontait avec tendresse; il la sortait de lui, toute vivante, tiède d'avoir germé dans la chaleur d'un rêve. Plus d'une fois, les larmes lui vinrent aux yeux, en expliquant comme elle était. Il se complut à dire le précédent mariage, et la jeune fille aussi, et même l'enfant qu'elle avait été autrefois. A mesure qu'il la présentait, il la reconnaissait: elle était lui, la fleur de lui!

Il eut pour elle les soigneuses attentions d'un père jaloux, qui serait en même temps une mère passionnée. Ému des paroles naïves qu'elle disait en lui, et qu'il transcrivait, il crut de ne pas l'inventer, mais la voir et l'entendre. Bientôt, elle vécut d'une vie propre, qu'elle ne lui devait pas.

Il revenait au travail comme on court au rendez-vous d'amour, afin d'être près d'elle. Nulle compagnie ne lui fut aimable en comparaison de ce papier où l'exquise créature se manifestait en souriant.

Au moment de s'asseoir devant la feuille blanche, il murmurait: «Bonjour, Renée.» Il la sentait auprès de lui. On échangeait des phrases, pour soi, en dehors de l'oeuvre. Dans les repos, il narrait des anecdotes survenues en sa propre existence; elle fut promptement initiée à tous les secrets de son poète. Ils devinrent amis, et dans les occurrences du drame, il lui donnait des conseils contre le danger de sa chute prochaine.

Dès lors, il prit plaisir à manger seul. Mais il n'était pas seul: invisible en face de lui, la petite amie était une compagne, et on riait. Les camarades du poète, surpris de ses désertions fréquentes, pensèrent qu'il avait gagné des goûts de luxe et de confort égoïste, car on le voyait s'attabler solitairement dans les cabarets à la mode. Ils se trompaient: Pierre Dufaure était en partie fine avec Renée, et la fêtait.

Cependant, et malgré l'entassement des feuilles, le drame ne parvenait point à se corser, et l'oeuvre restait aux préambules.

Chaque fois que le poète essayait d'introduire en scène le second de ses personnages, un dégoût le prenait devant cette figure sinistre et détestée par avance. Il renvoyait ce drôle comme un importun, et, délivré de lui, s'attardait à nouveau parmi les grâces de Renée.

Un jour, pourtant, de brusque rage, il empoigna cet homme, et, le tirant au jour, le montra, dépouillé du mensonge mondain et des oripeaux élégants, tout nu. Avec haine, il écrivit cette page comme on se venge, et le sang du bélître giclait sous les verges de son juge.

Il en fut soulagé, comme d'avoir fait tout à la fois un acte de justice, de probité, et une heureuse affaire. Il revint à Renée.

--Tu as entendu? Je l'ai traité de belle façon, comme il le mérite!

Il sentit à son cou les bras de Renée qui le remerciait, sauvée: la femme avait compris le péril, et, devant le tentateur démasqué, se reculait avec dégoût. Elle ne pouvait plus faillir.

Quand l'auteur voulut continuer d'écrire, il se prit la tête dans les mains, et chercha. Où donc aller? Toutes les routes était fermées! N'était-ce pas une honte, d'ailleurs, et presque un crime, de vouer une si noble créature à des tourments qu'il pouvait empêcher, et de se faire, en somme, le complice d'un bandit? Plus encore: le complice de son rival!

Car il l'aimait, son héroïne, la trop vivante Renée, et ne pouvait plus tolérer qu'un profane y touchât.

C'est dit! Il la garderait! Et tant pis pour le roman! On n'a pas tant de joies en ce monde, qu'il faille bénévolement sacrifier un bonheur qui passe, tout fleuri de rêves...

Le poète rangea ses papiers dans un carton où Renée demeura veuve, dans sa pureté, et le chef-d'oeuvre de Pierre Dufaure ne fut jamais écrit.

LE FIANCÉ

Mon avis? La matière est bien scabreuse, et nous sommes tenus, nous autres médecins, à plus de prudence que vous, dramaturges et romanciers! Assurément, la législation actuelle doit être et sera modifiée: l'intérêt général qui, dans les sociétés futures, prévaudra de plus en plus sur les intérêts particuliers, l'exige. Dans quelles mesures nous sera-t-il permis alors de dénoncer l'état de nos clients, lorsqu'ils sont un danger public? Je l'ignore. J'attends, et vous n'étiez pas né que j'attendais déjà.

Alors, j'avais votre âge, et je jugeais de tout passionnément, avec cette intransigeante probité qui incite la jeunesse aux plus nobles actions et aux pires sottises.

Je venais de terminer mon internat, et bravement je m'étais installé en plein Paris, n'ayant, pour noyau de ma clientèle future, que des espoirs et du courage. Je soignais les pauvres, car ceux-là ne nous demandent pas d'être célèbres tout d'abord. Le hasard, cependant, m'introduisit dans une maison riche; ma réussite date de ce jour, et vous imaginez avec quelle ardeur je me dévouais à délivrer ces capitalistes de leurs moindres malaises.

C'étaient de braves gens, simples et bons, voire même compatissants, malgré leur immense fortune: car les richards, vous le savez, donnent cinq louis de leur bourse plus volontiers que cinq minutes de leur temps, et se croient charitables quand ils sont magnifiques. Ceux-ci étaient modestes, presque honteux de leur richesse, et respectaient tous les mérites sans savoir qu'ils possédaient les deux plus grands: la santé et la bonté. Ils m'accueillaient avec confiance, et je professais pour eux le culte qu'on doit aux fétiches, de la reconnaissance et même de la tendresse.

La mère seule était de constitution délicate; la fille, le père, auraient découragé toute une Académie de Médecine, par l'insolence de leur superbe santé. Ah! la belle créature, que cette fille, le splendide chef-d'oeuvre! La nature et la société se mettent rarement d'accord pour doter un être complet, et les faveurs de l'une ne ratifient pas souvent les bienfaits concédés par l'autre. Ma petite cliente avait tout, le charme et la beauté, un organisme admirable dans une enveloppe exquise, un cerveau sûr et calme sous des torrents de cheveux, un estomac d'autruche derrière une poitrine de déesse, des dents de loup, blanches, et la joie de vivre, la bonne humeur imperturbable, la droiture de l'esprit, la franchise du coeur, un million de dot, et dix-huit ans!

Ne croyez pas que j'en fusse amoureux: je l'admirais scientifiquement, comme un beau produit de la nature; elle m'inspirait cette sorte de vénération que méritent les forces, et que le paganisme grec accordait à ses demi-dieux. D'ailleurs, je ne la voyais que pour l'exercice de ma profession, ayant eu la prudence et le bon goût de me tenir, avec cette famille, sur une extrême réserve, et de ne point abuser du gracieux accueil qu'on me faisait dans la maison.

Or, un jour, je reçus trois lignes du célèbre professeur R..., dont j'avais été l'interne pendant une année, à Lourcine: il m'invitait à lui rendre une prompte visite. J'accourus.

--Mon cher enfant, me dit-il, les débuts d'un jeune médecin sont une affaire délicate. Je vous avise, et ne vous donne point de conseil. Répondez-moi franchement: n'avez-vous pas, dans votre clientèle, une jeune fille riche et qui va se marier?

--Il est vrai, mon cher maître, que je donne mes soins dans une famille fort cossue, et qui possède, en outre, une fille d'âge nubile.

--On ne vous a parlé d'aucun projet matrimonial?

--D'aucun.

--Faites qu'on vous en parle et tâchez qu'on ajourne. Le fiancé est mon client: c'est tout dire, et vous devinez son mal. Le jeune homme est dans un épouvantable état. Il m'a demandé s'il pouvait se marier, et je lui ai répondu qu'il ferait plus honnêtement d'assassiner quelqu'un sur la grand'route. Mais le gaillard ne m'a pas l'air bien convaincu; la dot le tente: il a dit: «J'attendrai.» Il n'attendra pas, je le sens. Il a, pour commettre le crime, une excuse d'un million. Je l'ai fait causer du mieux que j'ai pu, et il en a trop dit. Je n'ai pas cherché à connaître le nom de sa future, mais il a prononcé le vôtre. Je vous avertis.

--Vous m'effrayez, mon cher maître. La jeune fille à laquelle je pense est un prodige de santé...

--Sauvez-la donc.

--Que puis-je faire?

--Ce que vous pouvez? Rien. Ce que vous devez? Tout. Je mets une vie entre vos mains, plusieurs vies, car, s'il naît des enfants, pauvres petits, je les plains!

--Je vais...

--Prenez garde aux imprudences! Si la loi morale, en de tels cas, nous oblige à parler, la loi sociale nous interdit de le faire. Soyez habile: obtenez des renseignements qui ne soient pas des confidences; le jeune homme ne vous a pas livré le secret de sa maladie, et vous êtes libre devant lui. Allez. Bonne chance. Au revoir.

Je revins à pied, pour réfléchir mieux: la marche aide la pensée. J'allais d'abord très lentement, et cela vous indique que je ne savais à quoi me résoudre; au bout d'une heure, je marchais délibérément, et cela prouve que j'avais enfin une idée nette, un but certain. Quand vous voulez savoir si une action vous plaît sans réserve, observez vos pas: ils vous renseigneront. Observez surtout si vous tournez les obstacles par dextre ou par senestre: lorsque vous évitez les passants en appuyant sur votre gauche, l'action est veule, l'âme indécise; mais quand vous poussez à droite, tout va bien, et vous êtes fort.

J'arrivai chez le père: je n'eus pas grand mal à obtenir l'aveu du mariage projeté, car le brave homme en était tout heureux. Je me permis cependant quelques discrètes objections, relatives à l'âge de la fiancée, aux périls d'une maternité hâtive.

--Plaisantez-vous? Ma fille est un colosse.

Je me rabattis sur un autre thème: je parlai du jeune homme, du célibat, de la vie moderne, des restaurants de nuit, des accidents possibles, de la circonspection qui s'impose au père de famille...

--Écoutez, docteur: je ne partage pas vos craintes, mais je vous en sais gré, comme d'un témoignage de sympathie. Je vous enverrai mon gendre, et je ne doute pas qu'il consente à vous rendre visite: confessez-le.

Deux jours après, je vis entrer dans mon cabinet un beau gars, brun, solide, élégant d'allure, clinquant de breloques, mais de regard louche, de parole hésitante, et qui ne me plut guère. Il m'apprit, avec un sourire fat, qu'il allait prochainement épouser ma jeune cliente et qu'il s'en louait fort. Je lui demandai froidement ce qu'il désirait de moi; il répondit, net et vite, comme on récite une leçon:

--Mon Dieu, rien, docteur, rien, pour moi! Mon beau-père a paru souhaiter cette démarche de ma part, et les scrupules d'une famille, en pareil cas, sont trop légitimes pour qu'un galant homme se refuse à l'ennui de subir un dernier examen: j'en ai déjà passé plusieurs, car le siècle est aux examens, et je ne m'attendais point à celui-ci. Néanmoins, disposez de moi.

Je le retins une heure. Il se prêta aux plus minutieuses enquêtes. Son état sanitaire me parut être irréprochable. Cependant, je ne pouvais concevoir que la vieille et sûre expérience de mon maître se fût trompée dans son diagnostic. Force me fut donc de conclure que je m'étais alarmé à tort, et que le malade du professeur R... n'avait rien de commun avec le fiancé de ma belle cliente.

--Allons, me dis-je, le coureur de dot fut plus avisé que nous ne pensions: il nous a prudemment lancés sur une fausse piste, et n'a donné mon nom que pour mieux cacher tous les autres. C'est un misérable, mais c'est un malin.

Je communiquai au père le résultat de ma consultation: il fut charmé. Le mariage se fit. Je n'y assistai point. Si les médecins se rendaient aux mariages et aux baptêmes, ils s'obligeraient du même coup à fréquenter les enterrements, où leur présence est mal venue.

Les nouveaux époux partirent en voyage, et huit mois se passèrent. J'oubliais cette histoire.

Brusquement, on m'appela auprès de la jeune femme, que je trouvai chez son père.

Je la vis, méconnaissable. Elle était enceinte: maigre, avec un teint de cire, des orbites caves, un oeil vitreux, la lèvre rongée. L'effondrement de cette beauté m'atterra. Quant à la nature du mal, dispensez-moi de vous la dire: elle ne permettait aucun doute. Une angoisse me prit, avec la notion de ma responsabilité. Eh quoi? J'avais donc mal examiné l'assassin dénoncé par mon professeur, et je n'avais rien vu? On m'avait averti et je n'avais rien su voir! Mon aveuglement, ma présomption, ma sottise m'avaient fait complice du crime! Ah! je vous prie de croire que j'ai passé là le plus cruel instant de ma carrière médicale!

J'aurais tué le mari, pour me venger de moi!

Par bonheur, le bandit ne se montra point.

J'examinai la malheureuse: son enfant était mort. Il fallait, en toute hâte, procéder à la délivrance. Je demandai le secours d'un professionnel. Bien m'en prit: la pauvre femme mourut trois jours après l'opération. Je reçus son dernier soupir.

Le père et la mère sanglotaient, aux deux extrémités de la chambre, sur des fauteuils, espérant encore, quand leur fille était déjà morte. Au bord du lit, un petit homme terreux et blond, à genoux, pleurait. Quant au mari, il persistait sagement à demeurer invisible. J'hésitais à porter aux parents la désespérante nouvelle.

--Monsieur, dis-je au père, je désirerais parler à votre gendre.

--Est-ce que... elle est... elle est... perdue?

--Votre gendre, monsieur, s'il vous plaît?

Le père étendit la main dans la direction du petit homme agenouillé près du lit, et je ne comprenais pas.

Tout à coup, j'eus peur de comprendre. Je fis trois pas vers l'homme blond et lui touchai l'épaule: il se redressa.

--Vous êtes, monsieur, l'époux de...

Il se leva, faisant de la tête un signe affirmatif, et je le vis en face.

--Ce n'est pourtant pas vous, monsieur, que j'ai reçu dans mon cabinet.

Il remua la tête, de droite à gauche, pour dire: «Non».

--Alors, monsieur, vous m'avez envoyé quelqu'un à votre place?

Il remua la tête, de haut en bas, pour dire: «Oui».

LE BALLON

Il y a quarante années de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier. J'avais neuf ans.

Je n'ai jamais connu ma mère, ou du moins il ne m'en reste aucune mémoire. Quant à mon père, il était assurément très bon, très tendre, et je l'adorais, mais je n'osais ni le lui dire, ni le lui montrer: entre lui et moi, même lorsqu'il m'embrassait, toujours j'avais la sensation d'une distance inexplicable, mais que je m'explique à présent: cette distance, c'était sa pensée.

Mon père, constamment, pensait; il vivait au fond de lui-même, avec son idée, et toutes les choses du monde passaient autour de lui, sans pouvoir pénétrer en lui. On raconte que, au décès de ma mère, on l'avait laissé seul près du cercueil, avant la levée du corps: lorsqu'on vint les séparer, on trouva, sur le drap mortuaire, des papiers épars et couverts de chiffres, avec mon père qui travaillait.

Pourtant, il nous chérissait. Mais quand l'Idée s'installait en lui, elle supprimait tout: il vous regardait sans vous voir, il vous écoutait sans vous entendre. Je souffrais beaucoup de cette solitude: j'en souffrais à la manière des enfants, qui éprouvent les douleurs sans les analyser, et qui, jugeant les choses du monde sans même savoir qu'ils les ont vues, ressentent toute entière la tristesse de les comprendre.

Lorsque, le soir, mon père venait border mon lit et me baisait au front, j'apercevais ses yeux fixés sur la muraille, et les fleurs peintes du papier semblaient l'occuper plus que moi: j'en avais le coeur gros, et je pleurais dans l'ombre, après son départ. Alors, étant seul, j'osais lui parler et me plaindre; je me confessais à lui, je lui jetais au cou mes deux petits bras maigres, je le suppliais de me border moins bien et de me voir un peu plus. Je me promettais de tout dire le lendemain; et, le lendemain, je n'avais pas plus de courage que la veille.

Un jour cependant, mon secret éclata, avec mes sanglots, tout d'un coup: c'était pendant le déjeuner. Mon père, me voyant pleurer fort, m'examina avec étonnement.

--Qu'est-ce que tu as, mon petit? Tu as mal?

--Non, père...

--Mais si, tu as mal, puisque tu pleures...

--J'ai de la peine...

Alors, les mains sur les yeux, je parlai, je parlai, avalant mes larmes, vidant mon coeur, et je parlais comme quand j'étais seul, le soir, dans l'ombre, car, à l'abri de mes mains, je me trouvais dans le noir, et je ne voyais pas mon père, qui ne répondait rien et me laissait parler.

A la fin, je relevai la tête en tendant vers lui mes mains trempées de pleurs; alors je vis qu'il crayonnait sur la nappe des figures géométriques. Je me tus instantanément. Le chagrin de n'être pas compris est très profond chez les enfants. Le mien fut tel que je cessai de pleurer en même temps que de parler. Mon père n'avait rien entendu. Tout était à refaire, à redire, et je sentis nettement que désormais je ne pourrais plus renouveler la tentative.

Ne croyez pas que j'en gardais de la rancune: le travail de mon père m'inspirait une vénération religieuse. Je retins mon souffle, pour contempler les raies de crayon sur la nappe, et la main savante qui les traçait, et le front incliné du chercheur.

Je vois encore ce front blanc, avec un reflet de lumière au sommet; je le verrai toujours. Je venais d'apprendre, par divination, que le siège de la pensée est là, et c'était là-dedans que je voulais entrer, là-dedans que je n'entrerais jamais. Le reflet blanc, sur ce front, me semblait sortir de lui au lieu de s'y poser, et je le regardais briller, comme un rayonnement de la pensée intérieure.

Je me disais:

--Jamais je n'entrerai là; je n'en suis pas digne; quand mon père mourra comme ma mère, il partira sans savoir combien je l'ai aimé.

Mon père avait, paraît-il, une maladie de coeur qui pouvait l'emporter brusquement: j'y pensai alors, en contemplant la petite lumière sur le crâne, et je songeais, avec angoisse qu'elle s'éteindrait un jour. Enfin, elle se déplaça: mon père avait redressé son visage et me souriait. Il découvrait ma présence. Puis il se souvint.

--Ça va mieux, mon petit?

Je répondis bravement:

--Oui, père.

--Eh bien! jeudi, tu viendras avec moi.

--Dans le ballon?

--Oui, mon petit.

Il se leva, et jamais je n'ai vu sur sa face une telle expression de bonheur.

--Écoute, dit-il.

Il dressa la pointe de son index. Soudainement, je devins très heureux moi-même et très fier: une confidence de mon père allait descendre jusqu'à moi.

Il dit:

--Aujourd'hui est un grand jour: j'ai trouvé! Jeudi sera un plus grand jour: j'essaierai!

--Avec moi?

--Oui, mon petit, avec toi.

Cette fois-là, je me jetai à son cou et je m'y accrochai; mon père aussi me serrait fort. Il m'étreignait sur sa poitrine, non pas comme un fils, mais comme une victoire, comme le triomphe de sa vie et le total de son effort, puisqu'il venait de verser en moi le secret de sa réussite. Non, ce n'était pas son enfant qu'il embrassait si bien, mais qu'importe? J'étais le premier près de lui: il m'associait à son front! Ah! le souvenir de cette minute-là m'exalte encore de joie et d'orgueil! De pareils instants effacent tous les chagrins passés.

Naturellement, mon père ne me donna aucun détail sur sa récente invention. Il avait trouvé: cet avis suffisait à ma curiosité; il m'emmenait; cette promesse suffisait à mon orgueil, à ma gratitude, et j'en délirais. Songez donc! Accompagner, dans le premier ballon dirigeable, l'inventeur! A neuf ans, collaborer à la réalisation d'un rêve humain! Doter le monde d'une victoire sur les éléments! Je concevais déjà la portée de cette chose avec une précision que mon père lui-même ne soupçonnait pas. Les grandes personnes ne se souviennent jamais du travail qui se fit autrefois dans leur petit cerveau; elles ne daignent pas se rappeler que certains enfants pensent aussi bien que des hommes, et sentent mieux.

Mon père tint sa promesse. Le jeudi, nous partîmes.

Il m'avait fait monter d'abord dans la nacelle. Il souriait. Il ne parlait pas. Il aménageait des choses, vérifiait des outils, des ressorts, des soupapes, tirait sur des cordages; il se baissait, il se relevait. Je voyais autour de nous la foule silencieuse, du respect, de la crainte. On devisait à voix basse. On me montrait. J'étais fier.

Mon père cria:

--Lâchez tout!

Je me sentis lancé en l'air, comme par une fronde, et la respiration me manqua: j'avais fermé les yeux, cramponné mes deux mains au rebord du panier, fléchi sur les genoux pour me cacher. A vrai dire, j'avais peur.

Je voulus murmurer:

--Père...

Le mot ne fut qu'un souffle entre mes lèvres. Après un instant, j'osai respirer; ensuite, j'osai entr'ouvrir les paupières, timidement: entre les brins d'osier, j'aperçus des toits qui fuyaient; je refermai les yeux. J'entendais, derrière moi, les pas de mon père, qui allait d'un objet à l'autre, et travaillait; j'eus honte de ma lâcheté: j'ouvris les yeux, tout grands, et je me dressai de toute ma taille, pour voir. Le sommet de ma tête dépassait à peine la rampe. Je me haussai sur la pointe des pieds...

Là-bas, à gauche, des toits bleus avec des reflets ressemblaient aux vagues d'un petit lac, et les rues étaient minces, entre les maisons écrasées. Un beau fleuve s'en allait très loin, avec des courbes. Plusieurs bois faisaient des taches bleues. Un bruit imperceptible nous parvenait encore de la ville. C'était si beau, si grand, ce spectacle, que l'admiration dispersa ma peur, comme le vent balayait les brumes. Je voyais les brumes ramper, au-dessous de nous, comme des bêtes, et ces reptiles blancs me semblaient être les seuls habitants de la terre azurée. Nous entrions dans le ciel. Je regardai mon père: il me parut un dieu.