Les naufragés

Part 7

Chapter 73,881 wordsPublic domain

Il mit tant d'amertume dans l'intonation de ces paroles blessantes, que Gonthaud, offensé, releva la tête et regarda en face l'homme qui lui parlait: Goldenstock avait les yeux troubles et les lèvres pincées. Mais aussitôt il redevint calme, et, avec son large rire confiant, il ajouta:

--Ne nous désolons pas, cher ami, et patience! Nous le ferons revenir d'Amérique, ce chef-d'oeuvre! Il reviendra, et je le veux! Je peux ce que je veux. Puisqu'il a passé l'eau, il la repassera. On y mettra le prix, que diable!

Il ne mentait pas. Deux ans après, la place vide était comblée: le Roi-du-Fer avait cédé aux offres du Roi-des-Conserves.

--Voilà. Vous me coûtez un million, mon ami. Vos amours se paient cher, n'est-ce pas? Mais, n'importe; c'est moi qui paie et j'en ai le moyen... Là, là... Ne froncez pas ces augustes sourcils. Ce que je disais là n'était point pour vous chagriner. Mettons que j'ai manqué de délicatesse et de générosité, pour une fois. Chacun son tour. Que voulez-vous? C'est le sang! J'ai parlé dans un moment d'humeur; on ne m'y reprendra plus, et je vous garantis qu'à l'avenir vous n'entendrez de moi qu'une seule allusion, une seule, la dernière... Ne m'interrogez pas; j'ai mon petit secret; je le garde... Je le garde.

Puis, pour effacer l'impression de cette phrase énigmatique, il continua, doucereux:

--Vous n'imaginez pas combien j'éprouve de plaisir à posséder enfin le tableau de Buller-Smith! Toute l'oeuvre! J'ai toute l'oeuvre de Gonthaud, maintenant, toute l'oeuvre!

Il se frottait les mains et sa face rougissait.

--C'est une chose unique dans l'humanité, que j'ai faite là! Ah! si Rubens, Rembrandt et Velasquez avaient eu le bonheur de rencontrer un Goldenstock! Au fond, je suis très fier de mon ouvrage, vous savez, mon ami! J'accroche ma gloire à la tienne, homme illustre! Vous emmènerez mon nom avec le vôtre dans l'immortalité, et des poètes raconteront le roman d'un grand peintre et d'un riche marchand.

Gonthaud, pendant trois années encore, donna toutes ses toiles à Goldenstock, qui payait largement. Mais l'artiste, bientôt, ne travailla plus guère: la force, à la fin, lui manquait. Son âme avait brûlé son corps, et la vie qu'il avait mise dans ses oeuvres, peu à peu, s'était retirée de lui.

Il languit deux autres années, sans rien faire, et triste, dans les villes d'eaux, sur les montagnes, en Égypte, en Provence, il allait dans les pays, maigre, le dos rond, la nuque mince, serré dans un châle, et, de ses yeux caves, il contemplait longuement la beauté du monde.

Goldenstock lui avait princièrement envoyé un carnet de chèques, afin qu'il ne manquât de rien.

Mais Clément Gonthaud voulut, avant de mourir, revoir son oeuvre. Le marchand l'attendait à la gare, et l'emmena chez lui, pour qu'il fût mieux soigné, qu'il pût mourir au milieu de ses toiles, au milieu de lui-même. Il poussa l'ingénieuse bonté jusqu'à faire dresser le lit du moribond dans la salle Gonthaud, juste en face de la _Transfiguration_ qu'on décrocha pour allumer du feu dans la haute cheminée Renaissance: on dressa le chef-d'oeuvre sur un chevalet, et le peintre attendit la mort.

Au bout d'une semaine, le médecin déclara que son malade avait encore une journée à vivre, au plus.

Goldenstock congédia tout le monde. De ses mains, il aida Gonthaud à se lever.

Ils firent ensemble le tour du grand salon: Gonthaud s'appuyait au bras du bienfaiteur. Longtemps ils s'arrêtèrent devant la _Transfiguration_: la face idéalisée de Mme Goldenstock souriait à son peintre, du fond de l'autre monde, et l'appelait. Le millionnaire hochait la tête. Le mourant regagna son lit.

--Je vois, disait-il... C'est bien... Quand on est à moitié dans la tombe, on juge de loin, sans vanité ni parti pris. Je suis sûr maintenant que c'est bien. Je laisse quelque chose. Je peux mourir.

De sa main desséchée, il serra le poignet de Goldenstock, et murmura:

--Merci!

Mais l'autre se récria:

--Ne me remerciez pas, que diable! Je ne veux pas qu'on me remercie! Vous n'avez pas à me remercier! Ce que fait Goldenstock, il le fait pour lui-même. Que voulez-vous? C'est ma joie.

Du centre de la salle, il regarda les murs.

--Toute l'oeuvre de Clément Gonthaud!

Il riait.

Il aida le peintre à se remettre au lit, et, de sa rude poigne, il jeta dans l'âtre une bûche de chêne.

--Vous voyez, je vous soigne, mon brave!

L'artiste, déjà haletant, répondit: «Vous êtes bon...» Le Roi-des-Conserves éclata de rire. Alors, le pauvre grand homme, tout du long étendu, s'étira faiblement; sur l'oreiller, son masque, émergeant des draps blêmes, était jaune, et de ses deux mains remontées aux épaules, il serrait le linge; on ne voyait que les bouts de ses doigts repliés.

Il dit: «Je ne me relèverai plus.»

Goldenstock s'assit près du chevet.

--Non, grand homme, vous ne vous relèverez plus! Vous ne ferez plus de chefs-d'oeuvre, et vous n'enlèverez plus la femme d'autrui, et plus jamais vous ne vous offrirez ce luxe d'humilier ceux qui sont plus forts que vous! Non, grand homme!... Ne répondez pas; vous vous fatigueriez...

De nouveau, il éclata de rire, violemment, et plein la chambre vide. Puis il se leva.

Gonthaud essayait de comprendre, troublé. On vit ses pieds qui remuaient au fond du lit. Goldenstock s'en fut vers la cheminée, et s'accroupit pour attiser le feu.

--J'avais promis de ne plus vous parler qu'une seule fois de cette malheureuse petite affaire: je crois qu'il est temps, n'est-ce pas?

Gonthaud ne bougea point. Goldenstock revint près de lui.

--Vous vous rappelez, mon ami, que j'ai à vous dire un secret. Je l'ai promis, et je tiens mes promesses... Vous semblez bien ému et vous respirez avec peine? Remettez-vous. J'attendrai un instant: vous avez bien encore une heure à vivre, que diable!...

Il examinait le moribond. Après un silence, il reprit:

--Là... Cela va mieux?... Vous fûtes un homme de génie, mais un homme de rêve, voyez-vous, et vous ne vous rendiez pas bien compte de la puissance de l'or. Vous allez comprendre, mais un peu tard... Je possède, n'est-ce pas, toute l'oeuvre, l'oeuvre immortelle de Clément Gonthaud? Oui, je sais, il me manque un tableau sans valeur, une banalité acquise par l'État, et l'avenir vous ferait tort s'il vous jugeait d'après cela. Oui vraiment, mon pauvre ami, s'il ne vous restait que cela, vous feriez une piètre figure devant la postérité!...

Goldenstock rit plus largement que jamais, fit une pause, respira, et dit:

--Eh bien, voilà: je vais brûler le reste, mon ami.

Le mourant, immobile, hagard, déjà rigide, regardait droit devant lui. La bûche de chêne, dans la cheminée Renaissance, flambait à hautes flammes. Goldenstock tira, de son gousset, un canif à manche d'or.

--Vous m'avez pris ma femme: c'était votre plaisir. Je prends votre oeuvre: c'est mon plaisir. Hein, mon gaillard? Toute votre oeuvre! Pft! Une flamme, une fumée, une mauvaise odeur, et voilà ce qu'il reste de vous: les valets ouvriront les fenêtres pour établir un courant d'air, et vous disparaîtrez du monde, dans le courant d'air!

Clément Gonthaud ne bougeait pas.

Craignant qu'il ne fût mort et qu'il n'entendît plus, Goldenstock se rapprocha.

L'agonisant respirait encore. Goldenstock s'inclina pour lui parler sur la face.

--Ne croyez pas que je me vante. Je n'ai qu'une parole, on le sait sur la place. Je ferai comme je t'ai dit, et dès ce soir, mon garçon. J'ai payé! Mes bibelots sont à moi. J'en use comme il me plaît. J'ai payé!... Ce qu'en dira le monde? Il dira que Goldenstock se venge, et la leçon servira: je ne perdrai pas tout. Et quelle réclame, mon cher!

Il s'éloigna du lit, et se dirigea vers le chevalet.

--Que voulez-vous? C'est mon droit!

La tête de Gonthaud se tourna, très lentement, et elle vit l'homme debout près du chef-d'oeuvre, agitant le canif dont la fine lame luisait clair; elle vit l'acier qui entrait dans l'angle de la toile, et qui filait le long du cadre, avec un bruit.

--Regarde!

Le richard secoua devant lui cette chose molle et plate qui claquait comme un tablier mouillé.

--Un million, ça! cria-t-il, une flambée d'un million! Mais quelle réclame!

Il jeta la chose dans le feu. Le masque du peintre, sous sa blancheur de statue, était pétrifié, avec des yeux troubles.

Goldenstock se rapprocha du lit, et se pencha un peu, pour écouter: il lui parut qu'une imperceptible haleine râlait encore sur les lèvres du grand artiste. Peut-être les prunelles n'avaient pas cessé de voir?

Bien vite il découpa une autre toile, toutes les toiles, et les jeta au feu. Le travail dura longtemps.

Mais, avant la fin, Clément Gonthaud était mort.

SUPRÊME IDYLLE

L'été finissait ce soir-là: c'était le printemps de l'automne. Quelques feuilles, déjà, se détachaient des branches, et, balancées un instant dans l'air rose, tombaient sur les sentiers glissants; cependant, de jeunes pousses crevaient encore les bourgeons, et les grives, leurrées par ce renouveau d'un jour, croyaient que la saison des nids allait recommencer dans la saison des vignes.

Les ceps chargés de grappes et les pommiers alourdis enluminaient de pourpre les collines qui dévalent largement vers le fleuve: d'en haut, on voyait, dans le bas-fond, l'eau plate et lumineuse s'étaler par endroits, pour se perdre tout à coup dans le fouillis des arbres roux et des îlots, et réapparaître ailleurs, et se perdre à nouveau, faisant, sous le ciel sans nuages, une suite de lacs endormis dans la vesprée, sous le resplendissement de leurs immobiles reflets.

Aucun souffle de vent: une tiédeur pénétrante enveloppait les choses et les caressait avec langueur; le ciel, timide et doux, avait la transparence d'une aurore en avril; plus grave, pourtant, il s'éployait sur les paysages recueillis, et versait de la piété, car le printemps est un reposoir, tandis que l'automne est un temple; et si, dans les mois de fleurs, de germes et de chansons, nos sens ont palpité avec la vie universelle, c'est avec notre âme que communie l'âme du monde automnal. Dans l'agonie des champs et des cieux, l'homme mûr reconnaît son image: il les aime d'être semblables à lui, comme il a aimé tous les dieux qui se sont faits hommes, parce qu'en les aimant ainsi, c'est encore lui qu'il révère et qu'il aime...

A cette heure nostalgique, un passant longeait le coteau, dans le sentier qui serpente parmi les herbes drues.

Ses cheveux grisonnaient à ses tempes, et des rides prématurées traversaient son front; ses yeux, dans l'ombre de l'orbite, pensaient. C'était un homme des villes, jeune encore, mais chargé d'une vie nombreuse, et d'émotions passées. Il marchait tête nue, baissant et relevant le front, regardant tour à tour la terre humide et l'ample horizon; peut-être, ne savait-il pas lui-même si plus il jouissait ou souffrait de sa solitude: car il l'avait voulue, et pourtant elle écrasait son coeur.

Dans une clairière, il s'arrêta.

L'espace, alentour, était rose. L'homme se sentait regardé par la compassion du soir; toute son âme se tendait pour embrasser la nature fraternelle qui se faisait si tendre dans l'adieu; devant cette mort sereine du jour et de l'été, ses lèvres remuaient comme pour des paroles qui doivent n'être plus prononcées...

Et voilà que devant lui, droite entre les arbres, profilant sa silhouette déjà brune sur une dentelle de feuilles, il vit une Femme.

Il s'approcha.

La femme, sans prendre garde à lui, demeurait immobile. Elle était belle et triste, et ressemblait au soir. Vêtue de couleurs mourantes, elle incarnait cette heure, et sa riche maturité, dans ce monde peuplé d'adieux, solennellement, apparaissait comme un symbole.

Il vint plus près de l'inconnue, qui ne se détourna point.

Enfin, elle le regarda.

Parce qu'il pensait les mêmes choses, elle n'eut pas honte d'être surprise dans sa pensée intime, et la pudeur de son âme ne fut pas épouvantée.

Il salua. Elle répondit à peine. Mais, dans leurs yeux qui se rencontraient pour la première fois, ils se reconnurent sans s'être jamais vus: c'est pourquoi il resta debout à côté d'elle, ayant senti qu'elle permettait sa présence. Même, chacun d'eux avait peur que l'autre s'éloignât, parce que, sans le savoir, ils s'étaient espérés l'un l'autre, et, dans leurs yeux timides, ils avaient lu, tout d'abord, leur crainte mutuelle d'être trop tôt abandonnés. Cependant, comme ils sentaient ensemble, ils se turent, pour garder la grandeur de leur recueillement, et déjà le ciel, la terre, le couple, tout n'avait plus qu'une seule âme.

Longtemps, ils demeurèrent ainsi, fixes et côte à côte, dans leur muette adoration; par instants, ils échangeaient un sourire presque chagrin et presque ami, puis, se tournaient vers le soleil.

L'astre descendait plus vite; une vapeur se balançait au-dessus de l'eau, sous les branches des premiers saules, et le soleil descendait encore...

Tous deux le contemplaient avec une commune angoisse.

Lorsque le bord du disque se déchira sur la colline, brusquement, un même sanglot leur échappa.

Ils se rapprochèrent, dans la peur d'être seuls, et leurs mains se prirent.

Le soleil diminuait: leurs doigts se crispèrent.

Il se tourna vers elle, et, posant sa main droite sur l'épaule de l'Amie, il l'attira avec lenteur, et avança la tête; le visage de la femme arrivait au-dessous du sien; dans ces prunelles qu'il appelait à lui, il plongea son regard: et tous les deux pleuraient en silence, quand l'homme prit la femme dans ses bras, sans dire un mot.

Alors, tandis qu'elle inclinait le front, il posa, tout près des cheveux, ses lèvres qui ne s'ouvrirent pas dans le baiser. En même temps, ils avaient fermé les yeux.

Enfin, elle releva la tête, un peu, et la renversa en arrière, comme pour le regarder à travers ses paupières toujours closes; il se pencha sur elle et leurs bouches s'unirent.

Le soleil était à demi consumé; des brumes violettes se traînaient avec tristesse sur les herbes grasses, qui étaient maintenant d'un vert épais et sombre.

Sous la profondeur des arbres, silencieusement, le couple s'étreignait.

L'homme perçut contre son coeur les battements plus forts d'un coeur qui s'élançait, et le poids du buste, sur son bras, devint plus lourd, comme si les jambes eussent défailli. Il vit trembler les cils, frémir les tempes. Il salua dans son âme la dernière bien-aimée, et, la posant sur le tapis des mousses, il sentit le collier des bras qui s'arrondissait vers sa nuque, et qui se refermait.

Le bleu de l'Est envahissait le ciel. Dans la piété du crépuscule, des sanglots montèrent comme un encens, et Vénus alluma son étoile qui tremblait au-dessus des coteaux...

Quand leurs lèvres se désunirent, tous deux, sans prononcer une parole, se tournèrent ensemble vers le couchant. Mais le soleil avait disparu.

Graves, leurs yeux se cherchèrent.

Près des amants, un arbre se dressait, contre lequel ils s'appuyèrent; chacun reconnaissait si bien l'âme de l'autre, que leurs deux gratitudes se souriaient avec mélancolie.

Sachant qu'il ne fallait rien dire, et que leur double vie s'était achevée dans ce dernier soir, ils méditaient ensemble sur la navrante douceur de s'être donné là, natures épuisées et vieilles avant l'heure, le baiser du suprême amour.

Elle posa sa tête sur le bras qui tenait son épaule.

Devant eux, sous les fins brouillards de l'Ouest, le ciel était rose encore; mais à leur côté le fleuve reflétait, entre les sureaux et les saules, des pans de lumière azurée, glaciale.

Lorsqu'il la crut assoupie, il se détacha d'elle avec des soins très lents; ensuite, il ramena le manteau qu'elle avait laissé, tout à l'heure, glisser à ses pieds, et l'étendit sur les genoux de l'inconnue.

Alors en souvenir pour elle, il voulut cueillir, dans la tombée de la nuit, les suprêmes fleurs de septembre.

Il cueillit les blanches aquilées et les rapontics roses; les calaminthes mettaient des taches de carmin dans l'or mourant des tanaisies, des trèfles et des caille-lait; comme des étoiles mauves sous un nuage, les chicorées et les asters d'automne s'éteignaient parmi le blond duvet des clématites viornes, et par-dessus, dans un effort de joie, les potentilles secouaient leurs grêles clochettes.

Puis, il descendit vers le fleuve, il cueillit encore le daucus, et la grappe noire des hyèbles; il rencontra une touffe d'agonisantes anémones, qu'un vent de hasard avait semées là, et reconnut son bonheur d'un instant dans ces fleurs qui naissent lorsque tombent les fruits...

Il remonta la berge, et s'en revint vers Elle.

Mais lorsqu'il fut au pied de l'arbre qui tantôt les avait abrités, il ne la vit plus.

Il ne vit, au pied de l'arbre, que l'herbe foulée, et c'était triste... C'était comme le péristyle d'une maison mortuaire, lorsque le cercueil est parti; des voiles d'ombre en deuil pendaient entre les troncs d'arbres, et des niches pleines de nuit s'approfondissaient sous les branches.

Il appuya sa main sur leur couche récente, pour en retrouver la tiédeur; mais l'herbe était déjà froide de rosée.

Il voulut appeler: il n'osa point, à cause du silence.

Au pied de l'arbre, comme sur une tombe, il déposa son bouquet d'automne.

En se redressant, il regarda au loin: il vit les collines bleues et frileuses, au bord desquelles le couchant exhalait son dernier râle de lumière.

L'HÉROINE

Le poète Pierre Dufaure résolut d'écrire un roman.

L'époque semblait propice à cette tentative: il n'avait point de maîtresse et son cerveau était libre. Ses premiers vers avaient reçu bon accueil dans le monde des lettres et dans la presse; sa jeune gloire s'annonçait; son esprit délicat, fin, subtil et souple, paraissait devoir s'adapter à des genres divers; son imagination vive et nette évoquait des visions précises, et son oeil, qui savait découvrir le rapport des effets et des causes, lisait clair dans l'âme des hommes. Bien qu'il s'enthousiasmât volontiers, on le trompait malaisément. Il était mondain et regardait la vie: il prenait plaisir à la comprendre, et surveillait les manèges de l'amour ou de l'ambition avec un plaisir d'entomologiste qui attrape des notes au vol, et les pique.

Néanmoins, il restait, par-dessus tout et malgré lui, poète: à cause de cela sans doute, il désira prouver qu'il était autre chose, pour affirmer l'empire de son esprit sur son instinct; et cette visée, un peu inconséquente au fond, ne laissait point cependant d'être noble, puisqu'elle tendait à la glorification de la volonté, fruit de l'effort, plus honorable dans l'homme que le génie lui-même, fruit de nature.

Pendant l'automne où, précisément, Pierre Dufaure se livrait à ces remarques, il fut témoin d'un drame intime qui se déroulait près de lui; il assista aux sournoises menées d'une séduction, vit la femme se complaire d'abord, et s'inquiéter ensuite, hésiter, reculer, s'affoler et tomber dans les griffes d'un noceur qui ne l'aimait pas. Il connaissait cette femme et cet homme assez pour estimer l'une autant qu'il méprisait l'autre. Alors, il imagina l'avenir de ce couple: il entrevit la désillusion progressive de la créature trop confiante qui s'était livrée à un pleutre; par la pensée, il conduisit la malheureuse jusqu'à la compréhension parfaite de son erreur, et la fit trembler dans les angoisses d'une révélation tardive.

Déjà il perdait de vue la jeune femme dont l'aventure avait inspiré sa verve, et déjà il lui substituait une créature grandie, poétisée, digne du plus bel amour.

Il eut froid au coeur, rien qu'à concevoir le frisson glacial dont la pauvre femme allait être prise, lorsqu'il lui serait impossible de douter davantage: il la vit prisonnière dans l'ombre d'une cave, comme un damné du Dante, et blême au fond des ténèbres, avec des yeux rougis, grelottante et palpant des doigts les murs gluants de son cachot, folle de terreur, avec les cheveux épars, et toujours cherchant une issue: mais il n'y avait point d'issue, car elle aimait!

Telle qu'il la conçut, elle aimait avec du mépris, du dégoût, des révoltes, et--pourquoi pas?--de la haine! Elle aimait en esclave, elle aimait en brute, prise par la chair, essayant de fuir et revenant toujours, baisant l'ordure qui l'avait conquise, et son âme douloureuse planait au-dessus de ces hontes. L'âme pure contemplait l'avilissement inéluctable, et se désolait dans l'impuissance.

Belle étude à faire, que celle de l'être double, qui voudrait et qui ne veut pas, qui aspire vers l'idéal et s'enlève plus haut pour replonger plus avant dans la boue, ange aux ailes engluées de vice!

Alors, il inventa que le ruffian, despotique et sentant sa force, pourrait trouver un infini de voluptés perverses à démontrer la veulerie de toute rébellion, et l'omnipotence de sa maîtrise. Afin de prouver qu'on ne se débarrasse pas de lui, plus fort que la vertu, plus fort que la pudeur, plus fort que le rêve, il s'amuserait de traîner sa victime jusqu'à la promiscuité des bouges: il lui imposerait, l'une après l'autre et peu à peu, graduant les doses du poison, toutes les orgies et tous les stupres; puis, sadique, il dirait, avec un rire cassant:

--Qu'en pensez-vous, ma chère?

Tout cela finirait, comment? Par le suicide de la jeune femme? Moyen banal et de piètre élégance! Le suicide a beaucoup servi, et n'est plus guère autorisé qu'à la rubrique des faits divers. La mort de l'héroïne apparaissait pourtant comme l'unique solution possible, dans un désespoir exaspéré jusqu'à ce point de lyrisme infernal. Il faudrait chercher. Qui sait, d'ailleurs, si le développement de cette maladie psychologique n'amènerait pas de lui-même, et par la liaison des idées, un dénouement mathématique, inévitable, mais encore invisible dans les brumes du scénario?

De plus en plus, le drame envahissait l'esprit du poète et se précisait: par mille petites fibres attachantes, pareilles aux racines d'un lierre, l'Idée s'insinuait dans les replis du cerveau, accrochait ses ramilles parasites et pompait de la vie.

Pierre Dufaure était possédé.

Cette emprise s'opéra dans la nuit, au retour d'un bal où le psychologue avait rencontré ses modèles, surveillé leurs gestes, examiné leurs consciences. Mais d'un revers de main, il chassa leur souvenir, et résolut de ne plus voir ces gens, afin de ne pas gêner en lui le libre développement de l'Idée.

Il marchait à grands pas sonores, et la solitude bleue des boulevards retentissait des coups que ses deux talons et sa canne frappaient sur le trottoir. Machinalement, il suivait la route connue, regagnant sa demeure, hagard, avec la gorge sèche, les lèvres tremblantes et crispées de mots, les yeux fixés droit devant lui et pleins de visions.

Le plan se dressait: de grandes lignes, comme des avenues qui traversent une ville, se traçaient d'elles-mêmes, et les états d'âme s'y logeaient par familles...

Il vit l'oeuvre achevée.

Trois parties! Primo, la rencontre et la séduction, toute cette lutte d'une Tantale qui n'a jamais aimé, et qu'on sollicite d'amour; puis, en fin de bataille, la chute.

Secundo, l'épanouissement d'un être, la chair extasiée, l'âme ravie, la révélation de l'ivresse, la double gratitude du corps et de l'esprit! Mais, par degrés, l'étonnement se glissait dans ce coeur de femme, à cause des paroles vilaines qu'elle avait à entendre et des sentiments troubles qui la froissaient d'abord et bientôt l'inquiétaient; alors pour elle commencerait une marche effrayée dans les arcanes du maître qu'elle avait pris; et c'était, enfin, la découverte, à tâtons, d'un égout. «Je me suis trompée!» Mais le cri venait trop tard. Il fermait la seconde partie.

Tertio, le gouffre, l'impossibilité de fuir! Ici, le génie du poète allait se donner carrière. Le roman tournait à l'épopée, descendait l'échelle des aberrations auxquelles peut atteindre la fureur des luxures, et dans l'inassouvissable besoin de toujours aller au delà, du lupanar à la messe noire, le couple infernal dégringolait fantastiquement à travers les étapes de l'horreur. Mais l'âme de la victime, emportée dans ce tourbillon, restait pure par ses remords et dans les voluptés se faisait douloureuse!

L'esprit du poète s'enfiévrait de ce concept.