Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges

Part 26

Chapter 263,697 wordsPublic domain

--C'est celui des fléaux; sans doute Morvan bat le grain de sa moisson. Viens, je vais te conduire auprès de lui.--L'abbé Witchaire et son guide s'approchèrent du groupe de laboureurs éclairé par les torches; Morvan, occupé à sa besogne et assourdi par le bruit retentissant des fléaux, ne put entendre les pas des nouveaux venus. Karouër ayant frappé sur l'épaule du chef des chefs pour attirer son attention, il se retourna et dit au guide:--Ah! c'est toi; et notre homme?

--Le voici,--répondit Karouër en lui désignant son compagnon de voyage.

--Tu es l'abbé Witchaire?--reprit Morvan d'une voix encore haletante de son rude labeur; puis croisant ses deux robustes bras sur le manche de son fléau et s'y appuyant, il ajouta:--Je t'attendais, veux-tu souper?

--Je préfère m'entretenir d'abord avec toi.

--Noblède,--dit Morvan, en essuyant du revers de sa main la sueur qui baignait son front,--une torche, ma chère femme.--Et se retournant vers l'abbé:--Suis-moi.--Noblède prenant une des torches placées près de la margelle du puits, précéda son mari et l'abbé Witchaire dans la chambre destinée aux hôtes; deux grands lits y étaient préparés, ainsi qu'une table garnie de viande froide, de laitage, de pain et de fruits. Noblède, après avoir placé la torche dans un des bras de fer scellés à la muraille, se préparait à sortir, lorsque Morvan lui dit avec un accent significatif:--Chère femme, tu reviendras me donner le baiser du soir lorsque le battage du grain sera terminé.--Un regard de Noblède répondit à son mari qu'elle l'avait compris; elle quitta la chambre des hôtes, où Morvan resta seul avec l'abbé Witchaire, qui, s'adressant au chef des chefs:--Morvan, je te salue; je t'apporte un message du roi des Franks, Louis-le-Pieux, fils de Karl-le-Grand.

--Quel est ce message?

--Il se compose de peu de mots; les voici.--Et il lut:--«Les Bretons occupent une province de l'empire du roi des Franks et refusent de lui payer tribut en gage de sa royale souveraineté; de plus, le clergé breton, généralement infecté d'un vieux levain d'idolâtrie druidique, méconnaît la suprématie de l'archevêque de Tours. Telles sont les conséquences de cette funeste hérésie, que Lant-bert, comte de Nantes, a écrit ceci au roi Louis-le-Pieux: _La nation bretonne est orgueilleuse, indomptable; tout ce qu'elle a de chrétien, c'est le nom; quant à la foi, au culte, aux oeuvres, l'on en chercherait en vain en Bretagne_[C]. Louis-le-Pieux, voulant mettre terme à une rebellion si outrageante pour l'église catholique et l'autorité royale, ordonne au peuple Breton de payer le tribut qu'il doit au souverain de l'empire des Franks, et de se soumettre aux décisions apostoliques de l'archevêque de Tours; faute de quoi, Louis-le-Pieux, par la force de ses armes invincibles, contraindra le peuple Breton à obéir.»

--Abbé Witchaire,--répondit Morvan, après quelques moments de réflexion,--Amael, aïeul du frère de ma femme, est convenu en 811 avec l'empereur Karl, que si nous ne sortions pas de nos frontières, il n'y aurait jamais guerre entre nous et les Franks. Nous avons tenu notre promesse, Karl la sienne; son fils, que tu appelles _le Pieux_, ne nous avait point inquiétés jusqu'ici, il veut aujourd'hui nous faire payer tribut: nous le refusons.

--Louis-le-Pieux est roi, souverain et maître de la Gaule, la Bretagne fait partie de la Gaule, donc la Bretagne lui appartient, et lui doit payer tribut.

--Nous ne payerons à ton roi aucun tribut. Quant à ce qui touche les prêtres, moi, je te dirai ceci: Avant leur arrivée en Bretagne, jamais elle n'avait été envahie; depuis un siècle tout a changé: cela devait être. Qui voit la robe noire d'un prêtre, voit bientôt luire l'épée d'un Frank.

--Tu dis vrai dans ton blasphème; tout prêtre catholique est le précurseur de la royauté franque.

--Nous n'avons que trop de ces précurseurs-là. Malgré leurs querelles avec l'archevêque de Tours, les bons prêtres sont rares, les mauvais nombreux. Lors des dernières guerres, plusieurs de vos gens d'église, établis en Bretagne, ont servi de guides aux Franks, d'autres ont amené la trahison de quelques-unes de nos tribus en les persuadant que résister à vos rois, c'était encourir la colère du ciel. Malgré ces trahisons, nous avons défendu notre liberté, nous la défendrons encore.

--Morvan, tu es un homme sensé; s'agit-il de vous asservir? non; de vous déposséder de vos terres? non. Que demande Louis-le-Pieux? Que vous lui payiez tribut en hommage de sa souveraineté, rien de plus.

--C'est trop, car c'est inique.

--Écoute-moi; compare les épouvantables malheurs que subira la Bretagne si elle refuse de reconnaître la souveraineté de Louis-le-Pieux. Peux-tu préférer le ravage de tes champs, de tes moissons, la perte de tes bestiaux, la ruine de ta demeure, l'esclavage de tes proches, au payement volontaire de quelques sous d'or versés pour ta part dans le trésor du roi des Franks?

--Certes, je préférerais payer vingt sous d'or et n'être point ruiné, mais...

--Laisse-moi achever; il ne s'agit point seulement des biens de la terre; mais tu as une femme, une famille, des amis? Voudrais-tu, par vain orgueil de rébellion, exposer tant de personnes chères à ton coeur, aux chances horribles de la guerre? d'une guerre sans pitié, je te le déclare! Et cela, au moment où, selon toi, tu ne retrouves plus dans le peuple Breton son indomptable énergie d'autrefois?

--Non,--répondit Morvan d'un air sombre et pensif, les coudes appuyés sur ses genoux et son front caché dans ses deux mains,--non, le peuple Breton n'est plus ce qu'il était jadis!

--À mes yeux, ce changement est une des divines conquêtes de la foi catholique; à tes yeux c'est un mal, soit, ne discutons pas; mais enfin ce mal existe, tu es forcé de l'avouer; la Bretagne, jadis invincible, a été depuis un siècle plusieurs fois envahie par les Franks! Ce qui est arrivé doit arriver encore! Et pourtant, malgré cette défiance de tes forces, malgré la certitude de succomber, tu veux essayer une lutte impitoyable, au lieu de payer librement un tribut qui n'aliène en rien ta liberté et celle des tiens.

Morvan, ébranlé par les insidieuses paroles de l'abbé, garda le silence, puis il dit lentement et avec effort:--Mais enfin, à quelle somme se monterait le tribut que demande ton roi?

Witchaire tressaillit de joie à ces paroles de Morvan, qu'il crut décidé à une lâche soumission. À ce moment Noblède entra pour donner le baiser du soir à son époux; celui-ci rougit et devint de plus en plus sombre à l'aspect de sa femme; il la laissa s'approcher de lui sans aller affectueusement à sa rencontre, ainsi qu'il en avait coutume. La Gauloise devina presque la vérité à l'air embarrassé de Morvan et à la physionomie triomphante de l'abbé frank; mais dissimulant son chagrin, elle s'avança près de son époux toujours assis, et lui baisa les mains, selon son habitude de chaque soir; à ces caresses, le chef Breton tressaillit, sa volonté chancelante se raffermit, et, à la vue de sa femme, il l'étreignit passionnément contre sa poitrine, au grand courroux de Witchaire, qui voyait ainsi détruire en un instant le résultat de son insidieux entretien. Heureuse et fière de sentir répondre aux battements de son coeur les vaillants battements du coeur de son mari, la Gauloise le tenant toujours embrassé, s'écria, en jetant un regard de haine et mépris sur le prêtre:--D'où vient donc cet étranger? que veut-il? Nous apporte-t-il la paix ou la guerre?

Morvan ne répondit rien; de nouvelles incertitudes, ébranlant sa résolution, succédaient en lui à la salutaire influence de la présence de Noblède. Celle-ci, surprise de ce silence, reprit d'un air digne et triste:--Morvan, je t'ai demandé si cet étranger nous apportait la paix ou la guerre?

--Ce moine est envoyé par le roi des Franks;--répondit brusquement le chef Breton;--qu'il apporte la paix ou la guerre, c'est l'affaire des hommes et non la vôtre, femme!

Noblède, douloureusement affectée des paroles de son mari, le regardait avec une surprise croissante, lorsque l'abbé croyant le moment opportun pour obtenir de Morvan une décision favorable, lui dit:--Je repars à l'instant; quelle réponse porterai-je à Louis-le-Pieux?

--Vous ne pouvez vous remettre en route sans avoir pris du repos,--se hâta de dire Noblède, en interrogeant du regard son mari qui semblait retombé dans ses pénibles incertitudes;--il sera temps de partir au lever du soleil.

--Non, non,--reprit vivement l'abbé, redoutant l'influence de la Gauloise sur l'esprit de son mari,--je repars à l'instant. Réponds, Morvan! Porterai-je à Louis-le-Pieux des paroles de paix ou de guerre?

Mais le chef Breton se leva et se dirigeant vers la porte, répondit à Witchaire:--Je veux la nuit pour réfléchir;--et malgré les instances de l'abbé, il sortit de la chambre des hôtes avec Noblède.

Quelques instants après, Morvan, sa femme, Vortigern et Caswallan étaient réunis non loin de la maison sous un chêne immense; la lune se levait radieuse à l'horizon. Le chef Breton tendit la main à Noblède, et lui dit:--Ma bien-aimée femme, mes paroles ont été dures; pardonne-les-moi.

--Elles m'avaient affligée, non blessée. Ce n'est pas à toi que je les reproche, mais à ce prêtre étranger.

--Oui, ébranlé par son langage, ma résolution chancelait, mais à ta vue, chère femme, j'ai ressenti le remords de ma faiblesse.

--Et ce messager du roi des Franks,--reprit Vortigern,--que veut-il?

--Si nous consentons à payer tribut à Louis-le-Pieux et à le reconnaître comme souverain, nous éviterons une guerre implacable. J'ai hésité un moment, et je l'avoue, j'hésite encore devant les désastres d'une lutte nouvelle.

--Hésiter!--s'écria Vortigern,--quoi! céder à la menace?

--Frère,--répondit tristement Morvan,--le peuple Breton n'est plus ce qu'il était jadis!

--Tu dis vrai,--reprit Caswallan,--le souffle catholique, toujours mortel à la liberté des peuples, a passé sur ce pays; le patriotisme d'un grand nombre de nos tribus s'est refroidi; veux-tu l'éteindre? Subissons une paix honteuse, et avant un siècle, la Bretagne sera peuplée d'esclaves!

--Frère, frère!--ajouta Vortigern, en s'adressant au chef des chefs,--prends garde! céder à la menace au lieu de retremper l'énergie bretonne dans cette lutte sainte, trois fois sainte, contre l'étranger, c'est nous perdre par l'avilissement! Aujourd'hui nous payerons tribut au roi des Franks pour éviter la guerre; demain, nous lui concéderons la moitié de nos terres pour qu'il nous laisse maîtres du reste; plus tard nous subirons l'esclavage, ses hontes, ses misères, pour conserver seulement notre vie: la chaîne sera rivée; nous la traînerons durant des siècles!

--O malheur et infamie sur la Bretagne!--s'écria Noblède avec une indignation douloureuse;--sommes-nous donc tombés si bas, que l'on en vienne à mesurer la longueur de notre chaîne? Quoi! voici trois hommes vaillants, sages, éprouvés, perdant leur temps et leurs paroles à discuter l'insolente menace d'un roi frank! et pour lui répondre il ne fallait qu'une minute, qu'un mot: LA GUERRE!

Les trois Bretons bondirent à ce mot de: _guerre_ prononcé par Noblède avec un héroïque enthousiasme; elle poursuivit dans son exaltation croissante:--O Gaulois dégénérés! il y a huit siècles, en ce pays où nous sommes, César, le plus grand capitaine du monde, commandant la plus formidable armée du monde, envoya aussi des messagers sommer la Bretagne de lui payer tribut; on répondit à ces Romains en les chassant honteusement de la cité de Vannes; le soir même, Hêna, notre aïeule, offrait son sang à Hésus pour la délivrance de la Gaule, et le cri de guerre retentissait d'un bout à l'autre du pays, je t'en prends à témoin, astre sacré, toi qui éclairas cette nuit sublime!--s'écria Noblède en levant ses mains vers l'Armorique,--Albinik le marin et sa femme Méroë, accomplissaient un voyage de vingt lieues à travers les plus fertiles contrées de la Bretagne, incendiées par les populations elles-mêmes! César n'avait plus devant lui qu'un désert de ruines fumantes, et le jour de la bataille de Vannes, toute notre famille, femmes, jeunes filles, enfants, vieillards, combattaient ou mouraient vaillamment! Ah! ceux-là s'inquiétaient peu des terribles chances de la bataille! Vivre libres ou périr, telle était leur foi; ils la scellaient de leur sang; et allaient revivre dans les mondes inconnus!--Noblède parlait ainsi, lorsque l'abbé Witchaire, qui s'était adressé aux gens de la ferme pour retrouver Morvan, s'approcha du chêne, autour duquel il vit le chef breton, Caswallan, Noblède et Vortigern. Quoique la lune brillât de tout son éclat au firmament étoilé, les premiers feux de l'aube, hâtive à la fin du mois d'août, rougissaient déjà l'Orient.--Morvan,--dit l'abbé Witchaire,--le jour va bientôt paraître, je ne puis attendre plus longtemps; quelle est ta réponse au message de Louis-le-Pieux?

--Prêtre! ma réponse ne te chargera pas la mémoire: «_Va dire à ton roi que nous lui payerons tribut... avec du fer_[D].»

--Tu veux la guerre! tu l'auras donc sans merci ni pitié!--s'écria l'abbé furieux, et s'élançant sur son cheval, que les moines venaient d'amener, il ajouta en se retournant vers le chef des chefs:--La Bretagne sera ravagée, incendiée! il ne restera pas une maison debout. Tremble! le dernier jour de ce peuple est arrivé!--En prononçant ces derniers mots, le prêtre sembla du geste maudire et anathématiser le chef breton; éperonnant alors son cheval avec rage, et suivi de ses deux moines, il s'éloigna rapidement. Au bout d'un quart d'heure à peine, Witchaire entendit derrière lui le galop d'un cheval; il se retourna et vit venir un cavalier à toute bride: c'était Vortigern. L'abbé s'arrêta, cédant à un dernier espoir; il dit au frère de Noblède:--Puisse ta venue être d'un heureux présage. Morvan regrette sans doute sa résolution insensée?

--Morvan regrette que dans ta précipitation, toi et tes deux moines, vous soyez partis sans guides; vous pourriez vous égarer dans nos montagnes. Je t'accompagnerai jusqu'à la cité de Guenhek; là, je te donnerai un guide sûr, qui te conduira jusqu'aux frontières.

--Jeune homme, écoute-moi. Tu es, m'a-t-on dit, le frère de l'épouse de Morvan; tâche, pour le salut de la Bretagne, de faire revenir cet homme sur sa résolution insensée.

--Moine, les feux allumés sur nos montagnes pendant la dernière nuit de ton voyage étaient un signal d'alarme donné à nos tribus de se préparer à la guerre, et de hâter leurs récoltes; ton roi veut la guerre, il aura la guerre! Pas un mot de plus à ce sujet. Maintenant, réponds, je te prie, à une question: Tu viens de la cour d'Aix-la-Chapelle? Que sont devenues les filles de l'empereur Karl?

L'abbé regarda Vortigern avec surprise et reprit:--Que t'importe le sort des filles de l'empereur?

--Il y a huit ans j'ai accompagné mon aïeul à Aix-la-Chapelle; là, j'ai vu les filles de Karl. Telle est la cause de ma curiosité sur leur sort.

--Les filles de Karl ont été, par l'ordre de leur frère Louis-le-Pieux, reléguées dans des monastères,--répondit brusquement Witchaire.--Puissent-elles par leur repentir mériter le pardon de leur abominable libertinage.

--Thétralde a-t-elle partagé le sort de ses soeurs?

--Thétralde est morte depuis longtemps.

--Elle!--s'écria Vortigern sans pouvoir cacher son émotion.--Pauvre enfant!... morte si jeune!

--De celle-là, du moins, l'auguste Karl n'a jamais eu à rougir.

--Quelle a été la cause de la mort de cette enfant?

--On l'ignore. Elle avait joui jusqu'à quinze ans d'une santé florissante, soudain elle est devenue languissante, maladive, et à seize ans à peine elle s'est éteinte entre les bras de son père, qui l'a toujours pleurée. Mais assez parlé des filles de Karl-le-Grand; une dernière fois veux-tu, oui ou non, tenter de faire revenir Morvan de sa résolution, qui sera la perte de ce pays? Tu gardes le silence; est-ce un refus? Réponds, réponds donc!--Vortigern, absorbé dans ses pensées, resta muet et triste, songeant à cette enfant morte si jeune, et dont le souvenir touchant avait longtemps rempli son coeur. L'abbé, impatienté du silence prolongé du Breton, lui mit la main sur l'épaule et lui dit:--Je te demande si tu veux, oui ou non, tenter de faire renoncer Morvan à sa résolution insensée?

--Une dernière fois je te dis ceci, moine: Ton roi veut la guerre, il aura la guerre.--Et Vortigern, retombé dans ses réflexions, chemina silencieux à côté de Witchaire jusqu'à ce que les cavaliers eussent atteint la cité de Guenhek. Là, Vortigern confia la conduite de l'abbé à un guide sûr, et tandis que le messager de Louis-le-Pieux se dirigeait vers les frontières de la Bretagne, le frère de Noblède regagna la demeure de Morvan.

LE DÉFILÉ DE GLEN-CLAN.

Le défilé de _Glen-Clan_ est le seul passage praticable à travers le dernier chaînon des _montagnes Noires_, ceinture de granit qui défend le coeur de la Bretagne. Il est si étroit, le défilé de Glen-Clan, qu'un chariot peut à peine y trouver passage; elle est si rapide, la pente du défilé de Glen-Clan, que six paires de boeufs suffisent à peine à traîner un chariot sur sa rampe escarpée, du haut de laquelle une pierre roulerait d'elle-même avec vitesse jusqu'en bas de ce chemin creusé comme le lit d'un torrent, au fond d'immenses rochers à pic de cent pieds de hauteur. Un bruit lointain, d'abord confus, et de plus en plus rapproché, vient troubler le profond silence de cette solitude; on distingue peu à peu le sourd piétinement de la cavalerie, le cliquetis des armes de fer sur des armures de fer, le pas cadencé de nombreuses troupes de piétons, le cri de la roue des chariots cahotant sur un sol pierreux, le hennissement des chevaux, le mugissement des attelages de boeufs; tous ces bruits divers se rapprochent, grandissent, se confondent, ils annoncent l'approche d'un corps d'armée considérable. Soudain le cri lugubre et prolongé d'un oiseau de nuit se fait entendre à la cime des roches qui surplombent les défilés; d'autres cris, de plus en plus éloignés, répondent au premier signal comme un écho de plus en plus affaibli; puis l'on n'entend plus rien... rien que le bruit tumultueux du corps d'armée qui s'avance. Une petite troupe paraît à l'entrée de ce tortueux passage, un moine à cheval la guide; toujours les gens d'église, toujours! lorsqu'il s'agit d'une conquête spoliatrice et sanglante! À côté de ce moine marche un guerrier de grande taille, revêtu d'une riche armure; son bouclier blanc, sur lequel sont peintes trois serres d'aigle, pend à l'arçon de sa selle, une masse de fer pend de l'autre côté; derrière ce chef frank s'avancent quelques cavaliers accompagnés d'une vingtaine d'archers saxons, reconnaissables à leurs larges carquois.

--Hugh,--dit le chef des guerriers à l'un de ses hommes,--prends avec toi deux cavaliers, cinq ou six archers te précéderont pour s'assurer que nous n'avons pas à craindre d'embuscade; à la moindre attaque, repliez-vous sur nous en poussant le cri d'alarme. Je ne veux pas imprudemment engager le gros de ma troupe dans ce défilé.--Hugh obéit à son chef. Cette petite avant-garde, hâtant le pas malgré la pente rapide de la route tortueuse, disparut à l'un de ses tournants.

--Neroweg, la mesure est sage,--dit le moine;--l'on ne saurait s'avancer avec trop de précaution dans ce maudit pays de Bretagne; je l'habite depuis longtemps, je le connais.

--Ainsi, au sortir de ces défilés, nous entrerons dans un pays de plaine?

--Oui, mais auparavant nous aurons à traverser le marais de _Peulven_ et la forêt de _Cardik_; puis nous arriverons aux vastes landes de _Kennor_, rendez-vous des deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux qui se dirigent vers ce point en traversant la rivière de la _Vilaine_ et le défilé des monts _Oroch_, comme nous allons traverser celui-ci. Morvan, attaqué de trois côtés, est perdu.

--Je crains toujours de tomber dans quelque embuscade. Comment un passage aussi important que celui-ci n'est-il pas défendu?

--Tu vas le comprendre. Je t'ai dit le plan de campagne de Morvan, tel qu'il m'a été livré par Kervor, excellent catholique, et chef des tribus du sud que nous venons de traverser sans rencontrer la moindre résistance.

--Il est vrai; ces populations nous apportaient des vivres, et à ta voix s'agenouillaient à notre passage.

--Du temps des autres guerres, tu aurais laissé la moitié de tes troupes dans ce pays entrecoupé de marécages, de haies et de bois; aujourd'hui, tu l'as traversé en maître! D'où vient ce changement? de ce que la foi catholique pénètre peu à peu chez ces peuples jusqu'alors indomptables; nous leur avons prêché la soumission à Louis-le-Pieux, les menaçant du feu éternel s'ils résistaient à vos armes. Ils ont craint l'enfer et nous ont obéi.

--En effet, plusieurs Centeniers de ces vieilles bandes, qui ont guerroyé ici du temps de Karl-le-Grand, me disent chaque jour qu'ils ne reconnaissent plus ce peuple breton, jadis presque invincible. Cependant, moine, malgré tes explications, je ne puis comprendre que le passage de ces défilés soit abandonné.

--Rien de plus simple, cependant; Morvan, d'après son plan de campagne, comptait sur la résistance des tribus que nous venons de traverser, et que cette résistance durerait deux ou trois jours; Kervor, chef de ces tribus, est au contraire venu m'instruire des desseins de Morvan, et m'assurer que ses hommes ne se battraient pas; ces excellents catholiques ont tenu parole; aussi, en un jour, sans tirer l'épée, tu as traversé un pays qui, sans la défection de Kervor, devait te coûter plus de trois jours de bataille et le quart de tes troupes. Morvan, ne se doutant pas de ta prompte arrivée aux défilés de Glen-Clan, ne les enverra occuper que ce soir ou demain; il n'a pas assez de combattants pour les laisser un ou deux jours oisifs, surtout lorsqu'il est attaqué de trois côtés différents par trois corps d'armée.

--Je n'ai rien à répondre à cela, père en Christ; tu connais le pays mieux que moi. Ah! que cette guerre réussisse, j'aurai ma part des terres de la conquête. Selon la promesse de Louis-le-Pieux, je deviendrai aussi puissant seigneur en Bretagne que Gonthram, mon frère aîné, l'est en Auvergne, depuis la conquête de Clovis.

--Et tu n'oublieras pas de doter les églises. Songes-y, sans l'appui des prêtres catholiques, aucune conquête n'est possible!

--Je ne serai pas ingrat, bon père; j'emploierai une partie du butin que nous ferons ici à bâtir une chapelle à saint Martin, pour lequel notre famille a toujours conservé une dévotion particulière; mais, toi, qui sais les usages de ces damnés Bretons, en quels lieux cachent-ils leur argent? L'on dit que lorsqu'ils fuient leurs maisons, ils ne laissent que les quatre murs, et se retirent, avec leurs trésors, au fond de retraites inaccessibles?

--Quand nous arriverons au coeur du pays, où s'est concentrée la résistance, je t'indiquerai le moyen de découvrir ces riches cachettes; elles sont presque toujours enfouies au pied de certaines pierres druidiques, pour lesquelles grand nombre de ces païens conservent un culte idolâtre; ils croient ainsi mettre leurs trésors sous la protection de leurs dieux exécrables!

--Mais, ces pierres, où les chercher? À quels signes les reconnaître?