Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges
Part 25
--Par le roi des cieux! Vortigern ne serait pas sorti vivant de cette hutte!
--Donc il est permis de déshonorer la fille d'un esclave? et le déshonneur de la fille d'un empereur est puni de mort? Toutes deux pourtant sont des créatures de Dieu, égales à ses yeux.
--Vieillard, ces paroles sont insensées!
--Et tu te dis chrétien! et tu nous traites de païens! Mon petit-fils s'est conduit en honnête homme, rien de plus. L'honneur nous est cher, à nous autres Gaulois de cette vieille Armorique qui a pour devise: _Jamais Breton ne fit trahison._ Un dernier mot: Veux-tu m'accorder une grâce? je t'en saurai gré.
--Parle.
--Tantôt, je t'ai vu frappé de la beauté d'une pauvre fille esclave; tu songes à faire d'elle une de tes concubines d'un moment; sois généreux pour cette malheureuse créature, ne la corromps pas; rends-lui la liberté, à elle et à sa famille; donne à ces gens le moyen de vivre laborieusement, mais honnêtement.
--Il en sera ainsi, foi de Karl, je te le promets. Tu n'as rien de plus à me demander?
--Rien.
--Écoute à ton tour. Tantôt tu m'as, au nom de ton peuple, dit ceci: Karl, retire tes troupes de notre pays, et j'engage la foi bretonne que durant ta vie, nous ne sortirons pas de nos frontières.
--Oui, cette offre, je te l'ai faite: je te la fais encore.
--Je l'accepte.
--Tu agis en homme sage. Sois fidèle à ta foi, nous serons fidèles à la nôtre.
--Ta main, Amael... ta main loyale.
--La voici, Karl, et qu'elle soit la main d'un traître si notre peuple parjure sa promesse! Nous vivrons en paix avec toi; si tes descendants respectent nos libertés, nous vivrons en paix avec eux.
--Amael, c'est dit et juré.
--Karl, c'est dit et juré.
--Maintenant, toi et ton petit-fils, au lieu de retourner à Aix-la-Chapelle, vous passerez la nuit dans le pavillon de la forêt; demain, au point du jour, je vous enverrai vos bagages et une escorte chargée de vous accompagner jusqu'aux frontières de l'Armorique, et vous vous mettrez en route sans retard.
--Tu peux y compter.
--Je vais retourner au pavillon, seul avec ma fille, lui promettant, afin de ne pas la désespérer, que demain elle verra Vortigern. Je dirai à mes courtisans que je l'ai trouvée seule dans cette hutte: hélas! les médisances des cours sont cruelles; on n'y croit guère à l'innocence, et si l'on savait que Thétralde a passé une partie de la nuit dans ce réduit avec ton petit-fils, on dirait déjà d'elle ce qu'on dit de ses soeurs!--Et portant sa main à ses yeux humides, l'empereur des Franks ajouta douloureusement:--Ah! mon coeur de père saigne souvent; j'ai trop aimé mes filles, j'ai été trop indulgent! Et puis mes guerres continuelles au dehors de mon royaume, les affaires de l'État m'empêchaient de veiller sur mes enfants. Cependant, en mon absence, je les laissais aux mains des prêtres! elles ne manquaient pas un office et brodaient des chasubles pour les évêques! Enfin, le Seigneur Dieu, qui m'a toujours été secourable en toutes choses, a voulu me frapper dans ma famille, que sa volonté soit faite! Je suis un malheureux père!--Et appelant le jeune Romain, il lui dit d'une voix redoutable:--Octave, personne... tu m'entends, personne... ne doit savoir que ma fille a passé une partie de la nuit dans cette cabane avec ce jeune homme, car la malignité n'épargne pas même ce qu'il y a de plus chaste, de plus respectable au monde. Le secret de cette nuit n'est connu que de moi, de ma fille et de ces deux Bretons; je suis aussi certain de leur discrétion que de la mienne et de celle de Thétralde. Rappelle-toi ceci: tu es perdu si un seul mot de cette aventure circule à la cour; en ce cas, toi seul aurais parlé; si, au contraire, tu me gardes le secret, tu peux compter sur ma faveur croissante.
--Auguste empereur, ce secret, je l'emporterai dans la tombe.
--J'y compte: amène mon cheval et celui de ma fille; tu vas nous accompagner au pavillon de chasse, puis à Aix-la-Chapelle; tu commanderas l'escorte que je donne à ces deux otages pour retourner en leur pays; je te remettrai un ordre pour le commandant de mon armée en Bretagne. Demain, au point du jour, tu te rendras au pavillon de la forêt avec l'escorte, et vous partirez aussitôt pour l'Armorique.
Octave s'inclina. L'empereur dit alors à Amael:--La lune s'est levée, elle éclaire suffisamment la route. Monte à cheval avec ton petit-fils, suis cette allée jusqu'à ce que tu te trouves dans un carrefour; tu t'y arrêteras; c'est là que, par mes ordres, l'on viendra bientôt te chercher pour te conduire au pavillon d'où tu partiras demain au point du jour. Que ton peuple soit fidèle à ta parole, je serai fidèle à la mienne. Si tu trouves que l'empereur Karl mérite que l'on dise quelque bien de lui, dis-le en ton pays. Et maintenant, adieu.
Amael alla rejoindre son petit-fils, qu'il trouva profondément pensif, assis au bord de la route, sur un tronc d'arbre, sa figure cachée dans ses mains; il pleurait silencieusement et n'entendit pas le vieillard s'approcher de lui.--Allons, mon enfant,--lui dit Amael, d'une voix douce et grave,--remontons à cheval et partons.
--Partir!--dit Vortigern, en tressaillant et se levant brusquement, et essuyant du revers de sa main son visage baigné de larmes.--Partir?... déjà?
--Oui, mon enfant, demain nous nous mettons en route pour la Bretagne, où tu reverras ta mère et ta soeur. La noblesse de ta conduite a porté ses fruits; nous sommes libres; Karl rappelle ses troupes de l'Armorique.
* * * * *
Mon aïeul Amael, peu de temps après notre retour d'Aix-la-Chapelle, a écrit ce récit que j'ai joint à la légende de notre famille. Moi, Vortigern, j'ai vu mourir mon grand-père à l'âge de cent cinq ans, peu de temps après mon mariage avec la douce Josseline. Karl le Grand est mort à Aix-la-Chapelle, l'année 814.
Les Pièces de monnaie karolingiennes
Épilogue
Le défilé de Glen-Clan.--Le marais de Peulven.--La forêt de Cardik.--Les landes de Kennor.--La vallée de Lokfern.
818-912.
L'an 818, sept années après qu'Amael et son petit-fils Vortigern eurent quitté la cour de Karl, empereur des Franks, pour revenir en Bretagne, trois cavaliers et un piéton gravissaient péniblement une des chaînes ardues des _Montagnes noires_, qui s'étendent vers le sud-ouest de l'Armorique. Lorsque du haut de l'entassement de rochers à travers lesquels serpentait la route, les voyageurs abaissaient leurs regards au-dessous d'eux, ils voyaient à leurs pieds une longue suite de collines et de plaines. Tantôt couvertes de seigles et de blés déjà mûrs, tantôt se déroulant comme d'immenses tapis de bruyères; çà et là, s'étendaient aussi à perte de vue de vastes marais; quelques villages auxquels on arrivait par une chaussée, s'élevaient au milieu de ces marécages impraticables qui leur servaient de défense; ailleurs des troupeaux de moutons noirs paissaient les bruyères roses ou les vertes vallées, qu'arrosaient de nombreux ruisseaux d'eau vive. L'on voyait aussi dans ces herbages des boeufs, des vaches, et surtout grand nombre de chevaux de l'infatigable race bretonne, rude au travail, ardente à la guerre. Les trois cavaliers, précédés du piéton, continuaient de gravir la pente escarpée de la montagne; l'un de ces cavaliers, vêtu du costume ecclésiastique, était Witchaire, l'un des plus riches abbés de la Gaule. Les biens immenses de son abbaye presque royale avoisinaient les frontières de la Bretagne; deux de ses moines, à cheval comme lui, et comme lui vêtus en religieux de l'ordre de _Saint-Benoît_, le suivaient. Entre eux marchait une mule de bât, chargée des bagages de cet abbé, homme de petite taille, à l'oeil fin, au sourire tantôt béat, tantôt rusé; le guide, montagnard dans la force de l'âge, robuste et trapu, portait l'antique costume des Gaulois bretons: larges braies de toile serrées à sa taille par une ceinture de cuir, justaucorps d'étoffe de laine, et sur son épaule pendait du même côté que son bissac sa casaque de peau de chèvre, quoiqu'on fût en été. Ses cheveux, à demi cachés par un bonnet de laine, tombaient jusque sur ses épaules; il s'appuyait de temps à autre sur son _penbas_, long bâton de houx, terminé par une crosse. Le soleil d'août, en son plein, dardait ses ardents rayons sur le guide, les deux moines et l'abbé Witchaire. Celui-ci, arrêtant son cheval, dit au piéton:--La chaleur est étouffante; ces rochers de granit nous la renvoient brûlante, comme si elle sortait de la bouche d'un four; nos montures sont harassées. Je vois là-bas, à nos pieds, un bois épais; ne pourrais-tu nous y conduire? nous nous y reposerions à l'ombre.
Karouër, le guide, secoua la tête et répondit en indiquant du bout de son pen-bas le massif boisé:--Pour nous rendre là, il faudrait faire un saut de deux cents pieds, ou un circuit de près de trois lieues dans la montagne; choisis.
--Poursuivons donc notre route; mais quand arriverons-nous donc à la vallée de Lokfern?
--Vois-tu là-bas, tout là-bas, à l'horizon, la dernière de ces cimes bleuâtres?
--Je la vois.
--C'est le _Menèz-c'Hom_, la plus haute des montagnes Noires; cette autre, vers le couchant, un peu moins éloignée, est le _Loch-Renan_; c'est entre ces deux montagnes que se trouve la vallée de Lokfern où demeure Morvan, le laboureur, chef des chefs de la Bretagne.
--Es-tu certain qu'il soit à sa métairie?
--Un laboureur revient toujours à sa métairie après le soleil couché.
--Le connais-tu ce Morvan?
--Je suis de sa tribu; j'ai guerroyé avec lui lors de nos dernières guerres contre les Franks, du vivant de Karl, leur empereur.
--Ce Morvan est marié, dit-on?
--Sa femme Noblède le vaut par sa vaillance. Elle est de la race de Joël, c'est tout dire.
--Qu'est-ce que Joël?
--Un des plus braves hommes dont l'Armorique ait gardé le souvenir. Sa fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert sa vie en sacrifice pour le salut de la Gaule, lorsque les Romains ont envahi ce pays, comme les Franks l'ont envahi, et veulent, dit-on, l'envahir encore.
--Vous vous attendez donc à ce que _Louis-le-Pieux_, fils du grand Karl, vous déclare la guerre?
--Depuis que tu as passé nos frontières, as-tu vu des préparatifs de bataille?
--J'ai vu les laboureurs aux champs, les bergers conduisant leurs troupeaux, les cités ouvertes et paisibles; mais l'on sait qu'en votre pays, au premier signal, bergers, bûcherons, laboureurs et citadins deviennent soldats.
--Oui, quand on les attaque.
--Ainsi, vous vous attendez à être attaqués?
Karouër regarda fixement l'abbé, sourit d'un air sardonique, ne répondit rien, siffla entre ses dents, et faisant machinalement tournoyer son pen-bas, il devança d'un pied léger les trois moines.
La nuit s'approchait; Karouër et ceux qu'il guidait ayant marché durant tout le jour, arrivèrent à l'un des points culminants de la route montueuse qu'ils suivaient, lorsque soudain l'abbé Witchaire, frappé d'un spectacle étrange, arrêta sa monture. Il remarquait à l'extrême horizon encore distinct malgré le crépuscule, un feu que l'éloignement rendait à peine visible. Presque aussitôt des feux pareils s'allumèrent de proche en proche sur les cimes espacées de la longue chaîne des montagnes Noires. Ces feux apparaissaient de plus en plus éclatants et considérables, à mesure qu'ils étaient plus proches de l'endroit où se trouvait l'abbé Witchaire. Soudain à vingt pas de lui, il vit poindre une lueur rougeâtre à travers une fumée épaisse; bientôt cette lueur se changea en une flamme brillante qui s'élançant vers le ciel étoilé, jeta une clarté si vive, que l'abbé, les moines, le guide, les roches, une partie de la rampe de la montagne furent éclairés comme en plein jour. Quelques moments après, des feux pareils, continuant de s'allumer de colline en colline, semblèrent tracer la route que les voyageurs venaient de parcourir, et se perdirent au loin dans la brume du soir. L'abbé Witchaire restait muet d'étonnement. Karouër poussa par trois fois un cri guttural et retentissant comme celui d'un oiseau de nuit. Un cri semblable s'élevant de derrière le plateau de roches où brillait la flamme, répondit à l'appel de Karouër.
--Quels sont ces feux qui s'allument ainsi de montagne en montagne?--dit vivement l'abbé frank, après un premier moment de surprise;--c'est sans doute un signal?
--À cette heure,--répondit le guide,--des feux pareils brillent sur toutes les cimes de l'Armorique, depuis les montagnes d'_Arrès_, jusqu'aux montagnes Noires et à l'Océan.
--Réponds,--s'écria l'abbé frank,--de ce signal, quel est le but?
Karouër, selon sa coutume, ne répondit rien, et hâta le pas en faisant tournoyer son pen-bas.
* * * * *
La demeure de Morvan le laboureur, élu chef des chefs de la Bretagne, était située à mi-côte de la vallée de Lokfern, au milieu des derniers chaînons des montagnes Noires; de fortes palissades en troncs de chêne bruts reliés entre eux par de fortes traverses, et placées sur le revers de profonds fossés, défendaient les abords de cette métairie. En dehors de cette clôture fortifiée s'étendaient, au nord et à l'est, des bois séculaires; au midi, de vertes prairies descendaient en pente douce jusqu'aux sinuosités d'une rivière rapide bordée de saules et d'aulnaies. Le logis de Morvan, ses granges, ses écuries, ses étables, avaient l'extérieur agreste des constructions gauloises du vieux temps; une sorte de porche rustique s'étendait devant l'entrée principale de la maison; sous ce porche, et jouissant de la fin de ce beau jour d'été, se tenaient _Noblède_, femme de Morvan, et _Josseline_, jeune épouse de Vortigern. Cette toute jeune femme, d'une riante beauté, allaitait son dernier né, ayant à ses côtés ses deux autres enfants, _Ewrag_ et _Rosneven_, âgés de quatre et cinq ans. _Caswallan_, druide chrétien, vieillard d'une figure vénérable, et dont la barbe était aussi blanche que sa longue robe, souriait doucement au petit _Ewrag_, qu'il tenait entre ses genoux. Noblède, femme de Morvan et soeur de Vortigern, âgée d'environ trente ans, était d'une grande beauté, quoique sa physionomie fût empreinte d'une vague tristesse, car, depuis dix années de mariage, Noblède ne connaissait pas encore le bonheur d'être mère. Son grave maintien, sa haute stature, rappelaient ces matrones qui, aux jours de l'indépendance de la Gaule, siégeaient vaillamment, à côté de leurs époux, aux conseils suprêmes de la nation. Noblède et Josseline filaient leur quenouille, tandis que les autres femmes et filles de la famille de Morvan s'occupaient des préparatifs du repas du soir ou de divers travaux domestiques, remplissant de fourrages les râteliers que les troupeaux devaient trouver garnis à leur retour des champs. Le druide chrétien Caswallan tenait sur ses genoux le petit Ewrag, et achevait de lui faire réciter sa leçon religieuse sous cette forme symbolique, lui disant:--«Enfant blanc du druide, réponds-moi; que te dirai-je?
--Dis-moi la division du nombre trois,--reprit l'enfant,--afin que je l'apprenne aujourd'hui.
--Il y a trois parties dans le monde... trois commencements et trois fins pour l'homme comme pour le chêne... trois célestes royaumes, fruits d'or, fleurs brillantes, petits enfants qui rient[A].» Ces trois célestes royaumes où se trouvent les fruits d'or, les fleurs brillantes et les enfants qui rient, mon petit Ewrag, sont les mondes où vont tour à tour renaître et continuer de vivre de plus en plus heureux ceux-là qui, dans ce monde-ci, ont accompli des actions pures et célestes. Pour les accomplir, ces actions, mon enfant, que faut-il être?
--Être sage, être bon, être juste... ne pas craindre la mort, car nous renaissons de monde en monde avec un corps toujours nouveau; aimer la Bretagne comme une tendre mère... et la défendre comme on défend sa mère.
--Oui, mon doux enfant,--dit Noblède en attirant à elle le fils de son frère,--souviens-toi toujours de ces mots sacrés:--Défendre la Bretagne comme on défend sa mère;--et l'épouse de Morvan embrassa tendrement Ewrag.
--Mère! mère!--s'écria le petit Rosneven en frappant joyeusement dans ses mains et s'élançant hors du portique, bientôt suivi de son frère Ewrag,--voici notre père!
Caswallan, Noblède et Josseline se levèrent aux cris joyeux des enfants, et s'avancèrent à la rencontre de deux grands chariots lourdement chargés de gerbes dorées, traînés par des boeufs. Morvan et Vortigern se tenaient assis à l'avant-train de l'une de ces voitures, entourées d'un assez grand nombre d'hommes et de jeunes gens de la famille ou de la tribu du chef des chefs, portant la faucille, la fourche et le râteau des moissonneurs. À quelque distance derrière eux, venaient les bergers et leurs troupeaux, dont on entendait au loin tinter les clochettes. Morvan, alors dans la force de l'âge, robuste et trapu comme la plupart des habitants des montagnes Noires, portait leur costume rustique: de larges braies de grosse toile blanche et une chemise de lin qui laissait entrevoir sa large poitrine et son cou hâlés, car, par cette rude et chaude journée de moisson, il avait quitté sa casaque; ses longs cheveux, châtains comme sa barbe touffue, encadraient son mâle visage, au large front, aux regards intrépides et perçants. Chez Vortigern, la mâle gravité de l'homme, de l'époux et du père, avait succédé à la fleur de l'adolescence. Ses traits exprimèrent une douce joie à la vue de ses deux enfants, qui accoururent à lui. Il les embrassa tendrement, cherchant des yeux sa femme et sa soeur, qui, accompagnées de Caswallan, ne tardèrent pas à s'approcher.
--Chère femme, la moisson sera bonne et abondante,--dit Morvan à Noblède.--Et il ajouta en se tournant vers les chariots chargés de gerbes:--As-tu jamais vu plus beaux épis, paille plus dorée?
--Morvan,--reprit Josseline,--vous moissonnez de bonne heure cette année... nous autres, du côté de Karnak, nous laisserons encore nos blés mûrir sur pied pendant quinze ou vingt jours, n'est-ce pas, Vortigern?
--Non, ma douce Josseline,--répondit-il,--j'imiterai Morvan; dès demain, nous retournerons chez nous, afin de commencer au plus vite notre moisson.
--Je vais, de plus, beaucoup vous surprendre, Josseline,--reprit Morvan;--car, au lieu de laisser, selon notre vieille et bonne coutume, les gerbes engrangées pour mûrir le grain... ce blé, moissonné aujourd'hui, sera battu cette nuit; Vortigern et moi, nous ne serons pas les derniers à jouer du fléau sur l'aire de la grange... Ainsi donc, Noblède, donne-nous vite à souper.
--Quoi, Morvan!--reprit Josseline,--vous et Vortigern, après cette rude journée de moisson, vous allez encore passer la nuit au travail?
--Joyeuse nuit, ma Josseline,--reprit Vortigern,--car, pendant que nous battrons le blé, toi et Noblède, vous nous chanterez quelque chanson... Caswallan nous dira quelque vieux bardit, et, de temps à autre, l'on défoncera une tonne d'hydromel pour réconforter les travailleurs.
--Vortigern,--dit en souriant le druide chrétien,--crois-tu donc mes bras tellement affaiblis par l'âge, que je ne puisse plus manier un fléau?
--Et nous donc?--reprit gaiement Josseline,--nous, filles et femmes de laboureurs, avons-nous donc perdu l'habitude d'apporter les gerbes sur l'aire ou d'ensacher le grain?
--Et nous donc?--dirent à leur tour le petit Ewrag et son frère Rosneven,--est-ce qu'à nous deux nous ne pourrons pas traîner une gerbe, dis, père?
--Oh! vous êtes des vaillants, chers petits,--reprit Vortigern en embrassant ses enfants, tandis que Morvan disait à sa femme:
--Noblède, n'oublie pas de faire porter quelques vivres dans la chambre des hôtes.
--Attendez-vous donc des hôtes, Morvan?--demanda gaiement Josseline.--Bien-venus ils seraient; ils nous aideraient à battre le grain.
--Ma douce Josseline,--répondit en souriant le chef des chefs,--les hôtes que j'attends mangent le plus pur froment, mais jamais ils ne se donnent la peine de le semer et de le récolter.
--La chambre des hôtes est préparée,--reprit Noblède,--le sol jonché de feuilles fraîches... Hélas! personne n'y a logé depuis les derniers jours qu'elle a été occupée par notre aïeul Amael.
--Digne grand-père!--reprit Vortigern en soupirant.--Il n'est venu chez vous que pour y languir quelques semaines et s'éteindre.
--Que sa mémoire soit bénie comme sa vie!--dit Josseline.--Je l'ai connu pendant bien peu de temps, mais je l'aimais et je le vénérais comme un père.
Bientôt la famille de Morvan et tous ceux de sa tribu qui cultivaient ses terres avec lui, hommes, femmes et enfants, au nombre de trente personnes environ, s'assirent à une longue table dressée dans une grande salle, servant à la fois de cuisine, de réfectoire et de lieu de réunion pour les veillées d'hiver. Aux murailles étaient suspendus des armes de chasse et de guerre, des filets de pêche, des brides et des selles de chevaux. Quoiqu'on fût en plein été, telle était la fraîcheur de ce pays de bois et de montagnes, que la chaleur du foyer, devant lequel avaient grillé les viandes du souper, agréait fort aux moissonneurs. Sa flamboyante clarté se joignait à celle des torches de bois résineux plantées dans des bras de fer scellés à la muraille. Lorsque les laboureurs eurent pris leur repas, Morvan se leva le premier de table en disant:--Maintenant, mes enfants, au travail!... La nuit est sereine, nous battrons le blé sur l'aire extérieure de la grange. Deux ou trois torches plantées entre les pierres de la margelle du puits nous éclaireront en attendant le lever de la lune. Nous aurons achevé notre besogne vers une heure de la nuit, nous dormirons jusqu'au point du jour, et nous retournerons aux champs pour achever la moisson.
Les torches, placées au bord du puits, jetèrent leurs vives lueurs sur une partie de la cour et des bâtiments renfermés dans l'enceinte fortifiée. Hommes, femmes, enfants, commencèrent de décharger les chariots remplis de gerbes, tandis que ceux qui devaient battre le grain, et parmi eux Morvan, Vortigern et le vieux Caswallan, attendaient les gerbées le fléau à la main, n'ayant, pour se trouver plus à l'aise, conservé que leurs braies et leurs chemises. Les premières gerbes furent apportées au milieu de l'aire, et aussitôt retentit le bruit sourd et précipité des fléaux, vigoureusement maniés par les robustes bras des laboureurs. Dans l'appréhension d'une guerre prochaine, les Bretons se hâtaient de moissonner et d'engranger, afin de soustraire leur récolte sur pied aux ravages de l'ennemi et aussi de l'affamer, car les grains devaient être enfouis dans des cavités recouvertes de terre. Morvan, dont le front se mouillait déjà de sueur, dit en faisant voltiger rapidement son fléau:--Caswallan, tu nous a promis un bardit; repose-toi un peu et chante, cela nous donnera doublement coeur à l'ouvrage.
Le druide chrétien chanta _Lez-Breiz_, ce vieux bardit national[B], si doux à l'oreille des Bretons, et qui commence ainsi:
«--Entre un guerrier frank et _Lez-Breiz_, a été arrêté un combat en règle;--Que Dieu donne la victoire au Breton et de bonnes nouvelles à ceux de son pays!--Lez-Breiz disait à son petit serviteur, ce jour-là:--Éveille-toi, va me fourbir mon casque, ma lance et mon épée, je veux les rougir du sang des Franks; je les ferai encore sauter aujourd'hui!»
* * * * *
--Vieux Caswallan,--dirent les batteurs, lorsqu'il eut achevé son bardit, qui fit bouillonner leur sang d'une ardeur guerrière,--que les Franks maudits viennent nous attaquer encore, et nous dirons comme Lez-Breiz: À l'aide de nos deux bras, faisons-les encore sauter aujourd'hui.--À ce moment, les chiens des bergers, qui depuis quelques instants grondaient sourdement, aboyèrent soudain en se précipitant vers la porte de l'enceinte. Quelques instants après, Karouër parut précédant l'abbé Witchaire et ses deux moines, tous trois à cheval.--C'est ici la demeure de Morvan,--dit le guide à l'abbé,--tu peux mettre pied à terre.
--Quelles sont ces torches que je vois là-bas?--demanda le prêtre, en descendant de sa monture qu'il remit à l'un des deux moines,--quel est ce bruit sourd que j'entends?