Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges

Part 21

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--Ah! païen de Breton! païen de Breton!--murmura l'empereur; et peu d'instants après, il entrait dans la basilique d'Aix-la-Chapelle, attenant au palais impérial. Vortigern et son aïeul furent éblouis de l'incroyable magnificence de ce temple, dans lequel s'étaient rendus tous les commensaux du palais impérial. Vortigern vit au loin, près du choeur, parmi les concubines, les filles et petites-filles de Karl, brillamment parées, la blonde et charmante Thétralde, assise à côté de sa soeur Hildrude. L'empereur prit sa place accoutumée, derrière le lutrin, au milieu des chantres, somptueusement vêtus. L'un d'eux offrit respectueusement à l'empereur un bâton d'ébène avec lequel il battit la mesure, et donna, lorsqu'il le fallut, le signal des différents chants indiqués par la liturgie. Un peu avant la fin de chaque verset, Karl, en manière de signal, poussait de sa voix grêle une sorte de cri guttural si étrange[U], que Vortigern, dont le regard venait de rencontrer, par hasard, les grands yeux bleus de la blonde Thétralde obstinément fixés sur lui, faillit éclater de rire au cri de l'empereur, malgré la sainteté du lieu, malgré le trouble croissant où le jetaient les doux regards de Thétralde. La messe terminée, Karl dit à Amael:--Eh bien, seigneur breton, avoue qu'au besoin, tout batailleur que je suis, je ferais un bon clerc et un bon chantre?

--Je ne me connais point à ces choses; je te dirai seulement que comme chantre, tu as poussé un cri cent fois plus discord que le cri des corbeaux de mer de nos grèves. Puis, le chef d'un empire a, ce me semble, mieux à faire que de chanter la messe.

--Tu seras toujours un barbare et un idolâtre!--s'écria l'empereur en sortant de la basilique. Au moment où il se trouvait sous le portail de ce monument, l'un des grands de sa cour qui se pressaient sur son passage, lui dit:--Auguste prince, l'on vient d'apprendre à l'instant même la mort de l'évêque de Limbourg.

--Oh! oh! seulement à l'instant? Cela m'étonne fort; l'on est si âpre à la curée des évêchés, que l'on annonce toujours la mort des évêques au moins deux ou trois jours à l'avance. Est-il du moins mort en bonne odeur de sainteté, ce défunt évêque? S'est-il recommandé dans l'autre monde par de grosses aumônes laissées aux pauvres?

--Auguste prince, il n'a laissé, dit-on, aux pauvres, que deux livres d'argent.

--Quel léger viatique pour un si long voyage[V]!--s'écria une voix; c'était celle de Bernard, le pauvre et savant écolier que Karl avait déjà nommé clerc de sa chapelle, et qui, d'après les ordres de l'empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l'école palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion, regrettant déjà la hardiesse de son langage, tremblait de tous ses membres, lui dit en se remettant en marche:--Suis-moi;--mais voyant les grands de sa cour se préparer à l'accompagner, Karl ajouta:--Non, non; ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune clerc m'accompagneront seuls; vous autres, tenez-vous prêts pour la chasse de tantôt.

La foule brillante s'arrêta, l'empereur regagna les galeries du palais sans autre suite que Vortigern, Amael, Eginhard et le pauvre Bernard; plus mort que vif, le clerc marchait le dernier, craignant d'avoir par son indiscrète échappée, en critiquant l'avarice du défunt évêque, courroucé l'empereur. Aussi quelle fut la surprise de l'écolier, lorsqu'au bout de quelques pas, Karl, se retournant à demi, lui dit:--Approche, approche! Tu trouves donc que l'évêque de Limbourg a laissé trop peu d'argent pour les pauvres?

--Seigneur!...

--Réponds? Si je te donnais cet évêché, serais-tu, au moment de paraître devant Dieu, plus libéral que l'évêque de Limbourg?

--Auguste prince,--répondit le pauvre clerc, abasourdi de cette fortune inouïe, en se jetant aux pieds de l'empereur,--c'est à la volonté de Dieu et à votre toute-puissance de décider de mon sort.

--Relève-toi, je te nomme évêque de Limbourg[X], et suis-moi; il est bon que tu saches avec quelle âpreté l'on se dispute ici les évêchés! On peut juger des richesses qu'ils rapportent par l'ardeur avec laquelle on se les dispute. Et cependant, une fois que l'on tient l'évêché, la cupidité, loin de s'assouvir, s'irrite encore. Te souviens-tu, Eginhard, de cet insolent évêque de Manheim? Lors d'une de mes campagnes contre les Huns, je l'avais laissé près de ma femme Hildegarde; ne voilà-t-il pas que ce compère, se gonflant de la familiarité que lui témoignait ma femme, poussa l'audace jusqu'à lui demander en don la baguette d'or dont je me sers comme symbole de mon autorité, à cette fin, disait l'évêque, de s'en servir comme de canne[Y]! Par le roi des cieux! le sceptre de Karl, empereur, ne servira pas de sitôt de bâton aux évêques de son empire!

--Tu te trompes, Karl! C'est moi qui te le dis,--reprit Amael;--tôt ou tard tes évêques se serviront de ton sceptre comme d'un bâton pour conduire tes peuples à leur guise.

--Par le marteau de mon aïeul! je briserais les mitres des évêques sur leur tête s'ils voulaient usurper mon pouvoir!

--Non, car tu les crains! J'en prends à témoin les grands biens et les flatteries que tu leur prodigues.

--Je crains les évêques, moi?--s'écria l'empereur; et s'adressant à Eginhard:--L'affaire du _rat_ est-elle arrangée avec le juif?

--Oui, seigneur,--répondit en souriant Eginhard;--hier l'évêque a conclu le marché.

--Ceci arrive à point pour te prouver si je crains les évêques, seigneur Breton... Les flatter! moi! lorsqu'au contraire je ne manque jamais l'occasion de leur donner de sévères ou plaisantes leçons lorsqu'ils méritent le blâme. Quant aux méritants, je les enrichis, et encore je regarde toujours à deux fois avant de leur donner des terres et des abbayes dépendant du domaine impérial; car, avec telle abbaye ou telle métairie, je suis certain de m'assurer un vassal plus fidèle que tel comte ou tel évêque[Z].

En devisant ainsi, l'empereur avait regagné son palais et était remonté dans son appartement, accompagné d'Éginhard, d'Amael, de son petit-fils et de Bernard, nouvel évêque de Limbourg. À peine Karl fut-il entré dans son observatoire, qu'un de ses chambellans lui dit:--Auguste empereur, plusieurs grands officiers du palais ont sollicité l'honneur d'être admis en votre présence pour vous entretenir d'une demande très-urgente... La noble dame Mathalgarde (c'était une des nombreuses concubines de Karl) est aussi déjà venue deux fois pour le même objet.

--Faites entrer ces demandeurs,--dit Karl au chambellan, qui sortit aussitôt; se tournant ensuite vers le jeune clerc, en lui montrant le rideau de la fenêtre auprès de laquelle était placé son siége habituel, l'empereur ajouta en riant:--Cache-toi derrière ce rideau, mon jeune homme, tu vas connaître le nombre de rivaux que suscite la vacance d'un évêché[AA].

À peine le jeune clerc eut-il disparu derrière le rideau, que la chambre fut envahie par un grand nombre de familiers du palais, officiers ou seigneurs de la cour; chacun d'eux, faisant valoir ses propres droits à l'évêché ou les droits des postulants qu'il recommandait, assourdissait l'empereur de ses sollicitations. Parmi eux se trouvait un évêque magnifiquement vêtu, à l'air hautain et superbe. À son tour, il s'approcha de Karl.

--Voici l'évêque au _rat_.--dit tout bas Éginhard à l'empereur;--le prix qu'il a payé au juif est de dix mille sous d'argent... le juif m'a scrupuleusement rapporté la somme, d'après vos ordres.

--Évêque de Bergues, n'as-tu pas assez d'un évêché?--dit Karl à ce prélat si magnifique;--viendrais-tu en solliciter un second?

--Prince Auguste... je vous prie de m'accorder, en échange de l'évêché de Bergues, l'évêché de Limbourg.

--Parce que ce dernier évêché est plus riche?

--Oui, seigneur, et, si je l'obtiens, la part des pauvres n'en sera que plus considérable.

--Et maintenant, vous tous, écoutez bien ceci,--s'écria l'empereur d'un air sévère, en montrant l'évêque.--Connaissant le goût passionné du prélat que voilà pour les frivolités curieuses et ruineuses qu'il achète à des prix insensés, j'ai commandé à Salomon, le juif, de prendre un rat dans sa maison... vous entendez, un rat... le plus vulgaire des rats qui ait jamais été pris dans une ratière; puis d'embaumer ce rat avec de précieux aromates, de l'envelopper d'étoffes orientales brodées d'or, de l'offrir à l'évêque de Bergues comme un rarissime rat de Judée rapporté par un vaisseau vénitien, et de le vendre à ce prélat comme le plus prodigieux, le plus miraculeux des rats[BB].

Un immense éclat de rire éclata parmi les témoins de cette scène, tandis que l'évêque, irrité, mais se contraignant, baissait les yeux devant Karl, qui poursuivit:--Or, savez-vous quel prix l'évêque de Bergues l'a payé, ce rat prodigieux? _Dix mille sous d'argent!_ oui, dix mille sous d'argent[CC], tout autant! J'ai la somme ici, le juif me l'a rapportée... elle sera distribuée aux pauvres!--Puis il ajouta d'un air sévère:--«Évêques, évêques, songez-y bien!... vous devez être les pères, les pourvoyeurs des pauvres, ne point vous montrer avides de vaines frivolités... et voici que, faisant tout le contraire, vous vous adonnez plus que les autres mortels à l'avarice et à de vaines cupidités![DD]» Par le roi des cieux! prenez-y garde!... la main de l'empereur vous a élevés, elle pourrait vous abaisser. Non, évêque de Bergues, tu n'auras pas l'évêché de Limbourg; conserve le tien, et sache-moi gré de ma clémence. Quant à vous autres, sachez que j'ai promis l'évêché à un jeune homme. Or, je ne veux pas, moi, manquer de parole à mon jeune homme.

À ce moment, les courtisans s'écartèrent pour donner passage à Mathalgarde, une des concubines de l'empereur. Cette femme, d'une grande beauté, s'approcha de Karl d'un air confiant et assuré dans le succès de sa demande, et lui dit gracieusement:--Mon aimable seigneur, l'évêché de Limbourg est vacant; je l'ai promis à un clerc que je protége, ne doutant pas de votre approbation.

--Chère Mathalgarde, je n'ai rien à vous refuser; mais j'ai donné l'évêché à un jeune homme... et je ne saurais le lui reprendre.

Mathalgarde, prenant alors sa voix la plus insinuante, la plus douce, saisit une des mains de l'empereur et ajouta tendrement:--Auguste prince, mon gracieux maître, pourquoi si mal placer cet évêché, en le donnant à un jeune homme, à un enfant, sans doute?... Je vous en conjure, accordez l'évêché à mon clerc; vous n'avez pas de serviteur plus dévoué.

Soudain une voix lamentable, sortant de derrière le rideau, s'écria au grand étonnement des assistants:--«Seigneur empereur, tenez ferme!... ne souffrez pas que personne arrache de vos mains la puissance que Dieu vous a donnée... Tenez ferme! auguste prince! tenez ferme[EE]!» C'était la voix du pauvre Bernard, qui, craignant de voir Karl se laisser séduire par les paroles caressantes de Mathalgarde, le rappelait ainsi à ses promesses. Alors l'empereur, écartant le rideau derrière lequel se tenait le clerc, le prit par la main, et dit en le présentant à l'assistance:--Voici le nouvel évêque de Limbourg...--Et s'adressant à Bernard:--N'oublie jamais de distribuer d'abondantes aumônes... ce sera un jour ton viatique pour ce long voyage dont on ne revient pas[FF].

La belle Mathalgarde, ainsi trompée dans son espérance, rougit de dépit et sortit brusquement de l'appartement, bientôt suivie par les courtisans, non moins déçus, et par l'évêque de Bergues, qui, sans le vouloir, avait si chèrement payé au bénéfice des pauvres un humble rat de ratière.

--Seigneur Breton,--dit l'empereur en faisant signe à Amael de s'approcher de la fenêtre qu'il ouvrit, afin de sortir sur le balcon pour y jouir de la douce chaleur du soleil d'automne,--trouves-tu que Karl soit d'humeur à laisser les évêques se servir de son sceptre, en guise de bâton, pour conduire ses peuple?

--Karl, si tu veux, à la fin de cette journée, m'accorder quelques moments d'entretien, je te dirai sincèrement ma pensée sur ce que je vois ici; je louerai le bien... je blâmerai le mal.

--Tu vois du mal ici?

--Ici... et ailleurs.

--Comment, ailleurs?

--Crois-tu que ton palais et ta ville d'Aix-la-Chapelle, ta ville de prédilection... soient la Gaule tout entière?

--Que me parles-tu de la Gaule! Je viens de parcourir le nord de ses contrées... j'ai été jusqu'à Boulogne, où j'ai fait établir un phare pour les vaisseaux, et de plus...--Mais l'empereur, s'interrompant, dit au vieillard en lui désignant un endroit de la cour que le balcon dominait:--Regarde!... et écoute!

Amael vit auprès d'une des galeries un jeune homme de haute et robuste taille, à barbe noire et touffue, portant les riches habits des évêques; deux de ses esclaves venaient de lui amener un cheval des plus pacifiques, ainsi qu'il convient à un prélat, et de l'approcher d'un banc de pierre, afin qu'il fût plus facile à leur maître d'enfourcher sa monture; mais le jeune évêque, remarquant deux femmes qui, d'une croisée, le regardaient, et voulant, sans doute, faire preuve d'agilité, ordonna impatiemment aux serviteurs d'éloigner le cheval du banc; puis, dédaignant même le secours de l'étrier, il saisit d'une main la crinière de l'animal, et s'élança d'un bond si vigoureux, que, dépassant le but, il faillit tomber de l'autre côté du cheval, et eut assez de peine à se raffermir en selle. Cette espèce de saut périlleux avait attiré l'attention de l'empereur sur le trop agile prélat; aussi lui cria-t-il de sa voix grêle et glapissante en se penchant au balcon:--Eh!... eh!... mon alerte évêque... un mot, s'il te plaît?--Le jeune homme releva la tête, et, reconnaissant Karl, s'inclina respectueusement.

--«Tu es vif, agile et prompt,--lui cria l'empereur;--tu as bon pied, bon bras, bon oeil; la tranquillité de notre royaume est, chaque jour, troublée par la guerre; nous avons très-grand besoin de _clercs_ de ton espèce; reste donc pour partager nos fatigues, puisque tu peux monter si lestement à cheval[GG]... Je donnerai ton évêché à un homme moins ingambe.»

Le jeune évêque baissa la tête avec confusion. Il regardait l'empereur d'un air suppliant, lorsque l'on entendit les aboiements lointains d'une meute nombreuse et le retentissement des trompes.--C'est ma vénerie,--dit l'empereur;--nous allons partir pour la chasse, seigneur Breton, et ce soir, si tu le veux, nous causerons... Retourne chez toi avec ton petit-fils; l'on vous servira votre réfection du matin, après quoi vous viendrez me rejoindre; je suis curieux de voir si ton jouvenceau est aussi habile écuyer qu'on le dit, et puis, vois-tu, quoique l'exercice de la chasse soit un plaisir frivole, plaisir que j'aime, je l'avoue, avec passion, car, en temps de paix, il me maintient en vigueur et en santé, tu trouveras peut-être que Karl le Batailleur tire parfois bon parti des frivolités. Allez donc prendre votre repas, je vais prendre le mien; et ensuite, à cheval!

* * * * *

Octave était venu chercher Amael et son petit-fils après leur refection du matin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers l'une des cours du palais, le jeune Romain, profitant d'un moment où le vieillard ne pouvait l'entendre, dit tout bas en riant à Vortigern:--Heureux garçon! je suis certain que deux paires de beaux yeux, les uns noir d'ébène, les autres bleu d'azur, ont déjà cherché au loin dans la foule des courtisans...--Mais, s'interrompant à la vue de la vive rougeur dont le visage du jeune Breton se colorait, Octave ajouta:--Attends donc la fin de mes paroles avant de devenir pourpre... Je disais que deux beaux yeux bleus et deux beaux yeux noirs ont, plus d'une fois déjà, cherché dans la foule des courtisans... la vénérable figure de ton grand-père, car rien n'attire davantage les beaux yeux qu'une longue barbe blanche. Cela est si vrai, que, ce matin, à la messe, la blonde Thétralde et la brune Hildrude oubliaient l'office divin pour regarder incessamment... ton aïeul qui se trouvait à côté de toi... Allons, te voici encore à rougir. Crains-tu pas que les charmantes filles de l'empereur deviennent amoureuses d'un centenaire?

--Laisse-moi!... tes plaisanteries me sont insupportables,--dit Vortigern avec impatience.--Je ne sais pas ce que tu veux dire.

--Oh! que l'air de la cour est contagieux!--s'écria Octave.--Ce jeune Breton est à peine échappé de ses bruyères, et le voici déjà non moins dissimulé qu'un vieux clerc!

Vortigern, de plus en plus embarrassé par les railleries d'Octave, balbutia quelques mots, et bientôt le vieillard, son petit-fils et le jeune Romain, montés sur d'excellents chevaux qu'ils trouvèrent gardés par des esclaves dans l'une des cours du palais, rejoignirent l'empereur.

Karloman et Louis (_Hlut-wig_, comme disent les Franks), arrivés le matin même du château d'Héristall, accompagnaient Karl, ainsi que cinq de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes du palais impérial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de la chasse. Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait vaillamment porté sur son dos Éginhard, l'archichapelain. Belle encore, elle atteignait la maturité de l'âge; puis venait Berthe, cherchant du regard Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquier; ensuite Adelrude, qui, de loin, souriait à Audoin, l'un des plus hardis capitaines de l'empereur; puis, enfin, la brune Hildrude et la blonde Thétralde, qui, toutes deux, cherchaient des yeux... le Breton centenaire, sans doute, ainsi que l'avait dit Octave à Vortigern. La plupart des seigneurs de la suite de Karl portaient de très-singuliers habits, venus à grands frais de Pavie, où le commerce apportait les richesses de l'Orient. Parmi ces courtisans, les uns étaient vêtus de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornées de larges pèlerines, de parements et de bordures en peaux d'oiseaux de Phénicie; les plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons d'Asie, faisaient resplendir ces riches vêtements de tous les reflets de l'azur, de l'or et de l'émeraude[HH]. D'autres courtisans portaient de précieux justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes de Judée, pelleteries aussi fines, aussi délicates que la peau des oiseaux; des bonnets à plumes flottantes, des hauts-de-chausses d'étoffe de soie, des bottines de cuir oriental rouges ou vertes, brodées d'or ou d'argent, complétaient les splendides ajustements de ces gens de cour. La grossière rusticité du costume de l'empereur contrastait seule avec la magnificence des courtisans: ses grosses et grandes bottes de cuir, à éperons de fer, lui montaient jusqu'aux cuisses; il portait par-dessus sa tunique une ample casaque de peau de brebis, la toison en dessus, coiffé d'un bonnet de peau de blaireau, il tenait à la main un fouet à manche court pour châtier ses chiens de chasse. Grâce à sa taille élevée, qui dépassait de beaucoup celle de ses officiers, Karl, apercevant de loin Vortigern et son aïeul, s'écria:--Eh! seigneur Breton! venez, s'il vous plaît, ici, à côté de moi; je veux savoir si votre petit-fils est aussi bon écuyer que le disent mes fillettes.--Les rangs des cavaliers s'ouvrirent, afin de donner passage à Amael et à son petit-fils, qui suivait modestement son aïeul, n'osant lever les yeux sur le groupe de femmes dont était entouré l'empereur. Celui-ci, examinant attentivement Vortigern, qui maniait son cheval avec sa bonne grâce accoutumée, lui dit:--Le vieux Karl juge d'un coup d'oeil l'habileté d'un écuyer. Je suis content; mais, avoue-le, mon garçon, tu aimes mieux la chasse que la messe, et la selle de ton cheval qu'un banc d'église?... Voyons, réponds...

--Je préfère la chasse à la messe,--dit franchement Vortigern;--mais j'aime mieux la guerre que la chasse.

--Si ta réponse n'est pas celle d'un bon catholique, elle est celle d'un garçon sincère. Qu'en pensez-vous, fillettes?--ajouta l'empereur en se tournant vers le groupe de chasseresses--N'êtes-vous pas de mon avis?

--Tu avais demandé à ce jeune homme sa pensée,--répondit la brune Hildrude en regardant fixement Vortigern;--il a parlé sincèrement. De ceci, je le loue; il dit ce qu'il fait, il ferait ce qu'il dit. Vaillance et loyauté se lisent sur son visage.

La blonde Thétralde, n'osant parler après sa soeur, devint vermeille comme une cerise, et jeta un regard d'envie, presque de colère, sur la brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie.

--Il me faut donc louer aussi ce jeune païen de sa franchise pour n'être point en désaccord avec ces fillettes,--dit l'empereur.--Allons, en marche!--Et, se penchant à l'oreille d'Amael, il lui dit tout bas, en lui montrant d'un regard malin la foule de ses courtisans si brillants, si miroitants sous leurs tuniques emplumées:--Voilà des compères fort richement vêtus, n'est-ce pas? Regarde-les attentivement; tâche de ne pas oublier la magnificence de leurs costumes, je te rappellerai ce souvenir en temps opportun.--Et l'empereur partit au galop suivi de toute sa cour, après avoir dit aux courtisans, ainsi qu'aux deux Bretons:--Une fois en forêt, chacun pour soi, et à la grâce de son cheval. À la chasse, il n'y a plus d'empereur et de cour, il n'y a que des chasseurs!

* * * * *