Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges

Part 20

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--C'est un _Orgue_ grec envoyé à Karl par l'empereur de Constantinople. Cet instrument est vraiment merveilleux; à l'aide de cuves d'airain et de soufflets de peau de taureau que tu ne peux apercevoir, l'air arrive dans ces tuyaux, et lorsqu'ils sont en jeu, tantôt l'on croit entendre les grondements du tonnerre, tantôt les sons légers de la lyre et de la cymbale[I]. Mais, tiens, là, près de cette grande table d'or massif, où est figurée en relief la ville de Constantinople[J], voici un objet non moins curieux; c'est une horloge persane, envoyée, il y a quatre ans, à l'empereur par Abdhallah, roi des Perses[K].--Et Octave montra au jeune Breton et à son aïeul, non moins intéressé que Vortigern, une grande horloge en bronze doré: les chiffres des douze heures entouraient le cadran placé au centre d'une sorte de palais de bronze, aussi doré; douze portes, encadrées d'arcades, se voyaient au rez-de-chaussée de cette imitation monumentale.--Lorsque l'heure sonne,--dit Octave aux deux Bretons,--des boules d'airain, marquant le nombre des heures, tombent sur une petite cymbale. Au même instant (toujours selon le nombre des heures), ces portes s'ouvrent, et par chacune d'elles sort un cavalier armé de sa lance et de son bouclier. Si une, deux, trois, quatre heures sonnent, une, deux, trois, quatre portes s'ouvrent; les cavaliers sortent, saluent de la lance, puis ils rentrent, et les portes se referment sur eux.

--Cette oeuvre est vraiment merveilleuse!--dit Amael;--et sait-on les noms des hommes qui ont fabriqué les prodiges dont nous sommes entourés? ces peintures magnifiques? cette table d'or, où toute une ville est figurée en relief? cet orgue, cette horloge? toutes ces merveilles enfin?

--Par Bacchus! Amael, voilà une plaisante question!--reprit Octave en souriant.--Qui se soucie du nom des obscurs esclaves qui ont créé ces choses?

--Et le nom de Clovis, de Brunehaut, de Clotaire, de Karl-Marteau traversera les âges!--murmura le centenaire avec amertume, tandis que le jeune Romain disait à Vortigern:

--Hâtons-nous! l'empereur nous attend. Il faudrait des journées, des mois, pour admirer en détail les trésors dont ce palais est rempli, car c'est la résidence favorite de l'empereur. Cependant, il aime presque autant que sa demeure d'Aix-la-Chapelle, son vieux château d'Héristall, berceau de sa puissante famille de maires du palais.

Les deux otages, suivant leur guide, quittèrent ces somptueuses et immenses galeries pour monter, sur les pas d'Octave, un escalier tournant, qui conduisait à l'appartement particulier de l'empereur, appartement autour duquel régnait le balcon qui servait à Karl d'observatoire. Deux chambellans, richement vêtus, se tenaient dans une première pièce.--Attendez-moi en ce lieu,--dit Octave aux Bretons;--je vais prévenir l'empereur de votre venue, et savoir s'il lui plaît de vous recevoir en ce moment.

Vortigern, malgré sa haine de race et de famille contre les rois ou empereurs franks, conquérants et oppresseurs de la Gaule, éprouvait une sorte d'émotion à la pensée de se trouver en face de ce puissant Karl, souverain de presque toute l'Europe; puis, à cette émotion s'en joignait une autre: ce puissant empereur était le père de Thétralde, cette charmante enfant qui, la veille, avait jeté son bouquet au jouvenceau; car jamais sa pensée ne s'arrêtait sur la brune Hildrude. Au bout de quelques instants, Octave reparut, il fit signe à Amael et à son petit-fils d'entrer en leur disant à demi-voix:--Ployez très-bas le genou devant l'empereur, c'est l'usage.

Le centenaire regarda Vortigern et lui fit de la tête un signe négatif; l'adolescent le comprit, et tous deux pénétrèrent dans la chambre à coucher de Karl, alors en compagnie de son favori Eginhard, l'archichapelain, qu'Imma avait autrefois bravement porté sur son dos. Un serviteur de la chambre impériale attendait les ordres de son maître. Lorsque les deux otages entrèrent chez lui, ce monarque, d'une taille colossale (elle avait _sept fois_ la longueur de son pied), était assis sur le bord de sa couche, seulement vêtu d'une chemise et d'un caleçon de toile, qui dessinait la proéminence de son énorme ventre; il venait de chausser une de ses chaussettes et tenait encore l'autre à la main[L]. Il avait les cheveux presque blancs, la tête ronde, les yeux grands et vifs, le nez long, le cou large et court, comme celui d'un taureau[M]; sa physionomie, ouverte et empreinte d'une certaine bonhomie, rappelait les traits de son aïeul Karl-Marteau. À l'aspect des deux Bretons, l'empereur se leva du bord de son lit, et, tenant toujours sa chaussette à la main, il fit, en boitant du pied gauche, deux pas à l'encontre d'Amael, semblant en proie à une certaine émotion mêlée d'une vive curiosité; puis il s'écria de sa voix grêle, qui contrastait si singulièrement avec sa gigantesque stature:--Vieillard! Octave m'a dit que tu as fait la guerre sous Karl-Martel, mon aïeul, et que tu lui as sauvé la vie à la bataille de Poitiers? est-ce vrai?

--C'est vrai.--Et, portant son doigt à son front, où se voyaient encore les traces d'une profonde cicatrice, le vieux Breton ajouta:--J'ai reçu cette blessure à la bataille de Poitiers.

L'empereur se rasseyant sur le bord de son lit, chaussa sa chaussette et dit en se tournant vers son archichapelain:--Eginhard, toi qui as recueilli dans ta chronique les faits et gestes de mon aïeul, toi dont la mémoire est toujours si présente, te rappelles-tu avoir entendu raconter ce que rapporte ce vieillard?

Eginhard resta un moment pensif, et reprit:--Je me souviens d'avoir lu dans quelques parchemins, écrits de la main du glorieux Karl, et renfermés dans ton cartulaire auguste, qu'en effet, à la bataille de Poitiers...--Mais, s'interrompant et s'adressant au centenaire:--Ton nom?

--Amael.

L'archichapelain réfléchit, et dit en secouant la tête:--Quoiqu'il ne soit pas présent à mon souvenir, ce n'est pas là le nom du guerrier qui sauva la vie de Karl-Martel à la bataille de Poitiers... c'était, certainement, un nom frank, et point celui que tu dis.

--Ce nom,--reprit le vieillard,--n'était-il pas celui de _Berthoald_?

--Oui,--répondit vivement Eginhard;--c'est ce nom-là, Berthoald... et dans quelques lignes écrites de sa main, le glorieux Karl recommandait à ses fils ce Berthoald, auquel il devait la vie.

Pendant ces mots échangés entre le vieux Breton et l'archichapelain, l'empereur avait continué et terminé de s'habiller à l'aide du serviteur de sa chambre. Ce costume, l'antique costume des Franks auquel Karl restait fidèle (sauf les jours de réception et d'apparat), se composait d'abord d'un haut de chausses d'épaisse toile de lin, que des bandelettes de laine rouge, croisées les unes sur les autres, assujettissaient autour des cuisses et des jambes, puis d'une tunique de drap de Frise, bleu saphir, maintenue par une ceinture de soie; l'empereur endossait ensuite, pour la saison d'automne et d'hiver, une large casaque de peau de loutre ou de brebis[N]. Karl, ainsi vêtu, s'assit sur un siége non loin d'un rideau destiné à voiler au besoin une des fenêtres donnant sur le balcon qui lui servait d'observatoire. Le serviteur sortit à un signe de Karl: resté seul avec Eginhard, Vortigern et Amael, il dit à ce dernier:--Vieillard, si j'ai bien écouté mon chapelain... un Frank, nommé Berthoald, a sauvé la vie de mon aïeul... Comment se fait-il que ce Berthoald et toi vous soyez le même personnage?

--En deux mots, voici l'histoire,--dit Amael.--À quinze ans, poussé par l'esprit d'aventure, j'ai quitté ma famille de race gauloise, alors établie en Bourgogne. Après plusieurs traverses, j'ai réuni une bande d'hommes déterminés; j'avais alors vingt ans. J'ai, par un honteux mensonge, pris un nom frank, me disant de cette race afin de gagner la protection de Karl-Martel. Pour l'intéresser davantage à mon sort, je lui ai offert mon épée, celle de mes hommes, peu de jours avant la bataille de Poitiers. À cette bataille, je lui ai sauvé la vie; depuis lors, comblé par lui de faveurs, j'ai combattu sous ses ordres pendant cinq ans.

--Et ensuite?

--Ensuite... honteux de mon mensonge et encore plus honteux de servir avec les Franks, j'ai quitté Karl-Martel pour retourner en Bretagne, mon pays natal... Là, je me suis fait laboureur.

--Et par la chappe de saint Martin, tu t'es fait aussi rebelle!--s'écria l'empereur de sa voix glapissante, qui prit alors un ton de fausset perçant.--Oui, je sais que l'on t'a justement choisi pour otage, toi l'instigateur et l'âme des révoltes, des guerres qui ont éclaté en Bretagne, sous le règne de Pépin, mon père, et sous mon règne, à moi! puisque dans cette dernière guerre tes endiablés compatriotes ont décimé mes vieilles bandes aguerries!

--J'ai combattu de mon mieux dans toutes nos guerres.

--De ton mieux, traître! Quoi! comblé des faveurs de mon aïeul, tu n'as pas craint de te révolter en armes contre son fils et contre moi!

--Je n'ai eu qu'un remords, celui d'avoir mérité la faveur de ton aïeul. Je me reprocherai toujours de m'être battu pour lui... au lieu de m'être battu contre lui.

--Vieillard!--s'écria l'empereur en devenant pourpre de colère,--tu as encore plus d'audace que d'années!

--Karl... brisons là! Tu te regardes comme souverain de la Gaule... nous autres Bretons, nous ne reconnaissons pas tes droits. Ces droits, comme tout conquérant, tu les tiens de...

--Je les tiens de Dieu!--s'écria l'empereur, en frappant du pied et en interrompant Amael.--Oui, mes droits sur la Gaule, je les tiens de Dieu... et de mon épée!

--De ton épée, oui; de la violence, oui; mais de Dieu, non! Le Dieu juste ne consacre pas le vol... qu'il s'agisse d'une bourse ou d'un empire. Clovis s'était emparé de la Gaule; ton père et ton aïeul ont dépouillé de sa couronne le dernier rejeton de Clovis, peu nous importe, à nous autres, qui ne voulons obéir ni à la race de Clovis, ni à celle de Karl-Martel. Tu disposes d'une armée innombrable, tu as déjà ravagé, vaincu la Bretagne, tu pourras la vaincre, la ravager encore, mais la soumettre... non! Maintenant, Karl, j'ai dit. Tu n'entendras plus un mot de moi à ce sujet: je suis ton prisonnier, ton otage. Dispose de moi!

L'empereur, qui plusieurs fois avait failli laisser éclater son indignation, se tourna vers Eginhard, et lui dit d'un ton calme après un moment de silence:--Toi qui écris les faits et gestes de Karl, Auguste Empereur des Gaules, César de Germanie, Patrice des Romains, Protecteur des Suèves, Bulgares et Hongrois, tu écriras ceci: qu'un vieillard a tenu à Karl un langage d'une audace inouïe, et que Karl n'a pu s'empêcher d'estimer la franchise, le courage de l'homme qui lui parlait ainsi.--Et, changeant soudain d'accent, l'empereur, dont les traits un moment courroucés prirent une expression de bonhomie nuancée de finesse, dit au vieillard:--Ainsi donc, seigneurs bretons de l'Armorique, quoi que je fasse, vous ne voulez à aucun prix de moi pour empereur? et pourtant, toi? me connais-tu seulement?

--Karl, nous te connaissons en Bretagne par les maux des guerres que ton père et toi vous nous avez faites. Nous savons aussi tes nombreuses conquêtes en Europe; mais les peuples conquis admirent peu les conquérants.

--Ainsi, pour vous autres hommes de l'Armorique, moi, Karl, je ne suis qu'un homme de conquête? de violence? de bataille?

--Oui.

--Vraiment? eh bien, suis-moi, je te ferai peut-être changer d'avis,--dit l'empereur, après un moment de réflexion. Et se levant, il prit sa canne et son bonnet. Avisant alors Vortigern, qui jusque-là s'était tenu à l'écart:--Qu'est-ce que ce jeune et beau garçon-là?

--C'est mon petit-fils.

--Octave,--dit l'empereur en se retournant vers le Romain,--voici un otage bien jeune?

--Auguste prince, pour plusieurs raisons l'on a dû choisir ce jouvenceau. Sa soeur a épousé _Morvan_, simple laboureur, mais l'un des chefs bretons les plus intrépides; dans cette dernière guerre, il commandait la cavalerie.

--Mais alors, pourquoi ne l'a-t-on pas amené ici, ce Morvan? c'eût été un excellent otage?

--Prince auguste, pour l'amener ici, il eût fallu d'abord le prendre... et quoique gravement blessé, Morvan, grâce à sa femme, une héroïne, est parvenu à s'échapper avec elle; il a été impossible de les atteindre dans les montagnes inaccessibles où ils se sont tous deux réfugiés. L'on a donc choisi pour otages deux autres chefs de tribu, très-influents, que nous avons laissés en chemin par suite de leurs blessures, puis ce vieillard qui a été l'âme des dernières guerres, et enfin ce jeune homme qui, par sa famille, tient à l'un des chefs les plus dangereux de l'Armorique. L'on a aussi, je l'avoue, cédé aux prières de la mère de ce jeune garçon; car elle désirait vivement le voir accompagner son aïeul durant ce long voyage, fort rude pour un centenaire.

--Et toi?--reprit l'empereur en s'adressant à Vortigern, qu'il avait, pendant le récit d'Octave, regardé avec attention et intérêt,--tu le hais sans doute aussi beaucoup, Karl le conquérant? Karl le batailleur?

--L'empereur Karl a des cheveux blancs; moi, j'ai dix-huit ans,--répondit le jeune Breton en rougissant et baissant les yeux,--je ne saurais répondre.

--Vieillard,--reprit Karl en se tournant vers Amael,--la mère de ton petit-fils doit être une heureuse mère. Mais j'y songe, mon garçon, est-ce qu'hier, peu de temps avant mon arrivée, tu n'as pas failli te casser le cou en tombant de cheval?

--Moi?--s'écria Vortigern en rougissant d'orgueil,--moi, tomber de cheval? Qui a osé dire cela?

--Oh! oh! mon garçon, te voilà rouge jusqu'aux oreilles,--reprit l'empereur en riant.--Allons, rassure-toi, je ne veux point blesser ton amour-propre d'écuyer, loin de là; car avant de te voir, j'avais entendu d'interminables récits sur ta bonne grâce et ta hardiesse à cheval. Mes chères filles, et surtout la petite Thétralde et la grande Hildrude, m'ont dix fois répété pendant le souper, qu'elles avaient vu un sauvage petit Breton, quoique blessé d'un bras, manier son cheval comme le meilleur de mes écuyers.

--Si je mérite quelques éloges, il faut les adresser à mon grand-père,--répondit modestement Vortigern;--c'est lui qui m'a appris à monter à cheval.

--J'aime cette réponse, mon garçon; elle me prouve ta modestie et ton respect pour les vieilles gens. Maintenant, dis-moi, es-tu savant? Sais-tu lire et écrire?

--Oui, grâce aux enseignements de ma mère.

--Sais-tu chanter la messe au lutrin?

--Moi!--reprit Vortigern fort étonné,--moi, chanter la messe! Non, non, l'on ne chante guère la messe chez nous.

--Les voyez-vous, ces païens bretons!--s'écria Karl.--Ah! mes évêques ont raison, c'est un peuple endiablé que ce peuple armoricain! Quel dommage qu'un si beau et si modeste garçon ne sache point chanter au lutrin!--Et, mettant son bonnet de fourrure sur sa grosse tête et s'appuyant sur sa canne, l'empereur dit au vieillard:--Allons, suis-moi, seigneur breton. Ah! tu ne connais que Karl le Batailleur? Je vais t'en faire voir un autre Karl, moi, que tu ne connais pas. Viens, viens!--Et l'empereur, boitant et s'appuyant sur sa canne, se dirigea vers la porte en faisant signe aux assistants de le suivre; mais, s'arrêtant au seuil, il dit à Octave:--Va prévenir Hugh, mon grand veneur, que je chasserai tantôt le cerf dans la forêt d'Oppenheim, qu'il y envoie la meute.

--Auguste prince, vos ordres seront exécutés.

--Tu diras aussi au grand Nomenclateur de ma table[O], que peut-être je dînerai dans le pavillon de la forêt, si la chasse se prolonge. Ma suite dînera aussi; que le festin soit somptueux. Quant à moi, tu diras au Nomenclateur que mon goût n'a pas varié: un bon gros cuisseau de venaison rôti, que l'on m'apporte tout fumant sur la broche, c'est toujours mon régal[P].

Le jeune Romain s'inclina de nouveau; Karl sortit le premier de la chambre, puis Eginhard et Amael. Octave s'approchant alors de Vortigern, lui dit tout bas:--Je vais faire savoir à l'appartement des filles de l'empereur qu'il chasse tantôt. Par Vénus! la mère des amours te protége, mon jeune Breton.

Le jouvenceau rougit de nouveau, et il hésitait à répondre au Romain, lorsque Amael se retournant, l'appela et lui dit:--Viens, mon enfant, l'empereur veut s'appuyer sur ton bras pour descendre l'escalier.

Vortigern, de plus en plus troublé, s'approcha de Karl, qui disait à ses chambellans:--Non, personne ne m'accompagnera, sinon Eginhard et ces deux Bretons.--S'adressant alors au jouvenceau:--Ton bras me sera d'un meilleur appui que ma canne, cet escalier est rapide; viens et marche prudemment.

L'empereur, appuyé sur le bras de Vortigern, descendit lentement les degrés d'un escalier qui aboutissait à l'un des portiques d'une cour intérieure; là, Karl abandonna le bras du jeune Breton et lui dit en reprenant sa canne:--Tu as marché fort sagement, tu es un bon guide. Quel dommage que tu ne saches pas chanter au lutrin!--Ce disant, Karl suivit une galerie qui longeait la cour; les personnes dont il était accompagné marchaient à quelques pas derrière lui. Bientôt il aperçut, en dehors de la galerie, un esclave qui traversait la cour et portait sur ses épaules un grand panier:--Eh! là bas!--lui cria l'empereur de sa voix perçante,--l'homme au panier! approche! Qu'as-tu dans ce panier?

--Des oeufs, seigneur.

--Où les portes-tu?

--Aux cuisines de l'auguste empereur.

--D'où viennent-ils, ces oeufs-là?

--De la métairie de Mulsheim, seigneur.

--De la métairie de Mulsheim?--répéta l'empereur en réfléchissant, et il ajouta presque aussitôt:--il doit y avoir trois cent vingt-cinq oeufs dans ce panier?

--Oui, seigneur; c'est la redevance que chaque mois l'on apporte de la ferme.

--Va... et prends garde de casser tes oeufs.--L'empereur, s'arrêtant alors un instant, appuyé sur sa canne, se tourna vers Amael, et l'appelant:--Eh! seigneur breton, venez ici, à côté de moi.--Amael obéit; l'empereur, continuant de marcher, ajouta:--Karl le Batailleur, le conquérant, est du moins un bon ménager... qu'en penses-tu? Il sait, à un oeuf près, combien pondent les poules de ses métairies[Q]. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu raconteras ceci aux ménagères de ton pays.

--Si je revois jamais mon pays, je dirai la vérité sur ce que je vois ici.

En ce moment Karl frappa à une porte donnant sur la galerie. Aussitôt un clerc, vêtu de noir, vint ouvrir, et s'écria, frappé de surprise, en fléchissant le genou:--L'empereur!--Et comme le clerc faisait un mouvement pour courir à la porte d'une salle voisine, dont on voyait l'entrée, Karl lui dit:--Ne bouge pas!... Maître Clément professe à cette heure, n'est-ce pas?

--Oui, prince Auguste.

--Reste là...--Et s'adressant à Amael:--Seigneur Breton, tu vas visiter une école que j'ai fondée; elle est sous l'enseignement de maître Clément, fameux rhéteur, que j'ai fait venir d'Écosse. Les enfants des plus grands seigneurs de ma cour viennent, d'après ma volonté, étudier dans cette école, avec les enfants des plus pauvres de mes serviteurs.

--Karl, ceci est bien... je t'en félicite!

--C'est pourtant Karl le Batailleur qui a fait cette bonne chose... Enfin, viens, entrons.--Et se tournant vers Vortigern:--Eh! mon jeune homme, vous qui ne savez pas chanter la messe, entrez, entrez, et ouvrez de toutes vos forces les yeux et les oreilles; vous allez voir des écoliers de votre âge.

L'école _palatine_, dirigée par l'Écossais Clément, et dans laquelle les deux Bretons suivirent l'empereur, était remplie d'environ deux cents écoliers; tous se levèrent de leurs bancs à la vue de Karl; mais lui leur faisant signe de se rasseoir:--Restez assis, mes enfants; j'aime mieux vous voir le nez baissé sur vos cahiers d'étude, que le nez en l'air, sous prétexte de respect à mon égard.--Maître Clément, directeur de l'école palatine, se disposait à descendre de sa chaire; mais Karl s'écria:--Reste sur ton trône de sapience, mon digne maître; je ne suis ici que l'un de tes sujets; je désire seulement jeter un coup d'oeil sur les travaux de ces enfants, savoir de toi s'ils te satisfont et s'ils ont progressé en mon absence. Voyons les travaux de ce jour.

L'empereur se piquait fort de belles-lettres; il s'assit sur un siége près de la chaire de Clément, et examina longuement plusieurs cahiers qui lui furent soumis par différents écoliers; mais les élèves appartenant à des parents nobles ou riches ne présentèrent à l'empereur que des travaux médiocres ou détestables, tandis qu'au contraire, les élèves les plus pauvres, ou des conditions les moins élevées, présentèrent des ouvrages tellement distingués, que Karl s'écria en se tournant vers Amael:--Si tu étais plus lettré, seigneur Breton, tu apprécierais comme moi ces lettres et ces vers que je viens de parcourir; les plus douces saveurs de la science se font sentir dans la plupart de ces écrits.--Et Karl, s'adressant aux écoliers:--«Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions; efforcez-vous d'atteindre à la perfection, et je vous donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes.»--Puis, fronçant le sourcil, en jetant un regard irrité sur les nobles paresseux et sur les riches fainéants, il ajouta:--«Quant à vous, fils des principaux de la nation, quant à vous, enfants délicats et fort gentils, d'ailleurs, qui, vous reposant sur votre naissance et sur votre fortune, avez négligé mes ordres et vos études, préférant le jeu et la paresse... quant à vous!--s'écria-t-il de plus en plus courroucé en frappant le plancher de sa canne,--que d'autres vous admirent; je ne fais, moi, aucun cas de votre naissance et de votre fortune!... Écoutez et retenez ces paroles: Si vous ne vous hâtez de réparer votre négligence par une constante application, vous n'obtiendrez jamais rien de moi[R]!»--Les riches fainéants baissèrent les yeux, tout tremblants. L'empereur alors se leva et dit à un jeune clerc, nommé Bernard, à peine âgé de vingt ans, l'un des écoliers dont les travaux distingués venaient d'attirer son attention:--Toi, mon garçon, suis-moi, je te fais dès aujourd'hui clerc de ma chapelle[S], et ma protection ne s'arrêtera pas là.--Puis s'adressant à Amael:--Eh bien, seigneur breton? tu le vois, Karl le Batailleur agit dans son humble humanité, comme agit le Seigneur Dieu dans sa divinité; il sépare l'ivraie du bon grain, met les bons à sa droite et les mauvais à sa gauche. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu diras aux rhéteurs de ton pays que Karl ne surveille pas trop mal l'école qu'il a fondée.

--Je dirai, Karl, que je t'ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice et bonté.

--Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon règne. Si tu étais moins barbare, je te ferais assister à une séance de notre Académie; nous avons pris des noms de l'antiquité: Eginhard s'appelle _Homère_, Clément _Horace_; moi, je suis le _roi David_[T]. Ces noms immortels nous séient comme des armures de géants à des nains; mais, du moins, nous honorons ces génies de notre mieux. Et maintenant,--ajouta l'empereur en poursuivant sa marche,--allons, en bons catholiques, entendre la messe.

L'empereur, précédant les personnes dont il était accompagné, suivit une longue galerie. À l'angle d'un tournant, endroit assez sombre, Karl, rencontrant une jeune et jolie esclave, l'accosta familièrement, ainsi qu'il en usait avec l'innombrable quantité de femmes de toute condition dont il remplissait son palais, lui prit en riant le menton, puis la taille; il allait même pousser plus loin ses agressions libertines, lorsque se souvenant que malgré l'obscurité de la galerie, il pouvait être aperçu des personnes de sa suite, il fit signe à l'esclave de s'éloigner, et dit en riant à Amael:--Karl aime à se montrer accessible à ses sujets.

--Et surtout à ses sujettes,--reprit le vieillard;--mais, bon! la messe t'absoudra!