Les mystères du peuple, Tome V Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges
Part 17
--Emmené esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas à fuir; il me traitait avec assez de douceur. Puis, c'était pour moi un plaisir de fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux de bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hélas! bien nouveau, car les terres ravagées, les maisons en ruines, l'effroyable misère des populations asservies que nous traversions, contrastaient cruellement avec l'indépendante et heureuse vie des habitants de notre paisible vallée. Alors, vous me croirez, ma mère, puisque je dis le bien comme le mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant à vous, à mon père, mes larmes coulaient, mon coeur se brisait; quelquefois j'étais tenté de fuir, de revenir à vous; mais la crainte de recevoir l'accueil que méritait ma faute me retenait.
--C'est si naturel!--dit Septimine qui écoutait ce récit avec un tendre intérêt.--J'aurais éprouvé la même crainte, si j'avais commis la même faute.
--Enfin,--reprit Amael,--après être resté plus d'une année chez ce chef frank, j'étais devenu bon écuyer, je domptais les chevaux les plus fougueux: passé maître dans l'art de fourbir les armes, à force de les fourbir j'avais appris à les manier. Le Frank mourut. Pris par lui, je devais être vendu. Un juif, nommé Mardochée, qui, comme tant d'autres, courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine, se trouvait alors à Amiens; il vint visiter les esclaves. Il m'acheta, me disant qu'il me revendrait à un riche seigneur frank, nommé Bodégesil, duk au pays de Poitiers. Il possédait, ajouta le juif, les plus beaux chevaux, les plus belles armures que l'on pût voir...--«En prenant la fuite, tu peux me faire perdre une grosse somme d'argent,--me dit Mardochée,--car je t'ai acheté d'autant plus cher que je savais te revendre un bon prix au seigneur Bodégesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-être une occasion de fortune pour toi; Bodégesil est un généreux seigneur, sers-le fidèlement, il t'affranchira, t'emmènera en guerre avec lui, lorsqu'il sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces temps de guerre où nous vivons, des affranchis devenir comtes.»--L'ambition m'entra au coeur, l'orgueil m'enivra, je crus aux promesses du juif, je ne cherchai pas à m'échapper; lui-même, pour m'affermir dans cette résolution, me traita de son mieux, me promit même de vous faire parvenir, par un autre juif qui devait aller en Bourgogne, une lettre que je vous écrivis, ma mère...
--Cet homme n'a pas tenu sa promesse,--dit Rosen-Aër.--Aucune nouvelle de vous ne m'est parvenue.
--Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif était cupide et sans foi. Il me conduisit chez le duk Bodégesil. Ce Frank élevait, en effet, de superbes chevaux dans les immenses prairies de ses domaines; l'une des salles de son burg, ancien château romain, était remplie de splendides armures; mais le juif m'avait menti sur le caractère de ce duk, homme violent et cruel; cependant, dès mon arrivée, frappé de la manière dont je domptai un poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses esclaves et de ses écuyers, il me traita moins durement que mes compagnons gaulois ou franks; car, par la vicissitude des temps, vous le savez, ma mère, un grand nombre de descendants des premiers conquérants de la Gaule sont tombés dans la misère, et de la misère dans l'esclavage. Bodégesil se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de race germanique comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours à cheval, toujours occupé du fourbissement ou du maniement des armes, je poursuivais une idée qui devait enfin se réaliser. Le renom de Karl, maire du palais, était venu jusqu'à moi; j'avais entendu dire à d'autres Franks, amis de Bodégesil, que Karl, obligé de défendre la Gaule, au nord, contre les Frisons, au midi, contre les Arabes, et se trouvant mal secondé dans ces guerres par les anciens seigneurs bénéficiers et par l'Église qui ne lui donnaient que peu d'argent et peu d'hommes, accueillait favorablement les aventuriers, dont quelques-uns, en combattant bravement sous ses ordres, parvenaient à des fortunes inespérées. J'avais vingt ans, lorsque j'appris que Karl se rapprochait du Poitou afin de repousser les Arabes qui menaçaient d'envahir cette contrée. Ce moment longtemps rêvé par mon ambition arrivait enfin. Un jour, sous prétexte de la fourbir, j'emportai et cachai pièce à pièce la plus belle armure de Bodégesil; je dérobai aussi une épée, une hache, une lance et un bouclier. La nuit venue, j'allai chercher dans les écuries le plus beau et le plus vigoureux des chevaux du duk. Je revêtis l'armure et m'éloignai rapidement du château. Je voulais me rendre auprès de Karl, décidé à cacher mon origine et à me dire fils d'un seigneur de race germanique, afin d'intéresser à mon sort le chef des Franks. Environ à cinq ou six lieues du château, je fus attaqué au point du jour par plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me défendis vigoureusement; je tuai deux de ces larrons et dis aux autres:--«Karl a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler à l'armée que d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a péril égal, mais plus grand profit.»--Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnèrent; notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans aveu, mais déterminés. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivâmes au camp de Karl; je me donnai à lui comme fils d'un noble frank, mort pauvre, et ne m'ayant laissé pour héritage que son cheval et ses armes. Karl m'accueillit avec sa rudesse habituelle:--«On se bat demain,--me dit-il,--si je suis content de toi et de tes hommes, vous serez contents de moi.»--Le hasard voulut que, dans cette bataille contre les Arabes, je sauvai la vie du chef des Franks en l'aidant à se défendre contre plusieurs cavaliers berbères qui l'attaquaient avec furie, je reçus plusieurs blessures, entre autres, celle-ci... au front. À dater de ce jour, je conquis l'affection de Karl; de la faveur dont il m'a donné tant de preuves depuis cinq ans, je ne vous parlerai pas, ma mère; cette haute fortune était empoisonnée par cette pensée, presque toujours présente à mon esprit:--«J'ai menti! j'ai lâchement renié ma race, par une ambition coupable, je me suis allié aux oppresseurs de la Gaule asservie; je leur ai prêté l'appui de mon épée pour repousser ces Saxons et ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conquérants maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur conquête, sur notre malheureuse patrie, qu'ils désolent autant par leurs guerres civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions.» Ce n'est pas tout, ma mère; plusieurs fois, dans ces combats incessants des seigneurs d'Austrasie contre les seigneurs de Neustrie ou d'Aquitaine, guerres impies où les comtes, les duks, les évêques entraînaient leurs colons gaulois comme soldats, j'ai combattu les hommes de ma race... j'ai rougi mon épée de leur sang.
--Honte et douleur sur moi!--murmura Rosen-Aër en cachant sa figure entre ses mains,--je suis la mère d'un tel fils!
--Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma mère, car je cédais à l'entraînement d'une première faute: je combattais les hommes de ma race, de crainte de paraître lâche aux yeux de Karl, de crainte de démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait, lorsque je me voyais honoré par les plus fiers de nos conquérants... moi, fils de ce peuple conquis, asservi! Mais ces moments de vertige passés, j'enviais parfois les plus misérables esclaves; ceux-là, du moins, avaient droit au respect qu'inspire le malheur immérité. En vain j'ai cherché la mort dans les batailles: j'étais condamné à vivre... je trouvais seulement dans l'ivresse du combat, dans les entreprises périlleuses, une sorte d'étourdissement passager. Ah! que de fois j'ai songé avec amertume à la vallée de Charolles, où vivait ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris le ravage de cette contrée par les Arabes, la résistance désespérée de ses habitants... eux, mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon épée, offerte au chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu vous défendre ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et qui deviez, comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort ou l'esclavage!... Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie!
--Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté, pour celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et percé de coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre père défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté, sa famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses faveurs! ou combattant contre vos frères!--Amael cacha son visage entre ses mains et répondit par un sanglot étouffé.
--Oh! par pitié, ne l'accablez pas!--dit Septimine à Rosen-Aër.--Voyez comme il est malheureux... comme il se repent.
--Rosen-Aër,--ajouta le vieillard,--songez aussi qu'hier, encore favori du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une fortune inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui l'avaient enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant d'autre désir que de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais libre, dans cette vieille Armorique, berceau de notre commune famille.
--Par Hésus!--s'écria Rosen-Aër,--ces biens, ces terres, ces faveurs, dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement abandonnés? Ne l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans vous, il périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils la devait à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié, enrichi par les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par une femme de leur race!
--Hélas!--s'écria Septimine en fondant en larmes,--croyez-vous qu'Amael, même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé pour vous suivre, vous, sa mère?
--L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa mère!... J'ai maintenant l'horrible droit de douter du coeur de mon fils!
--Maître Bonaïk,--s'écria soudain l'un des apprentis avec un accent de frayeur,--voyez donc là-bas, au tournant de la route, ces guerriers... Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils seront près de nous.--À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se levèrent; Amael lui-même, oubliant un moment la douleur où le jetait la juste sévérité de sa mère, essuya son visage baigné de larmes et fit quelques pas en avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers.
--Grand Dieu!--s'écria Septimine,--si l'on était à la poursuite d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis...
--Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car maintenant ces cavaliers nous ont vus... notre fuite éveillerait leurs soupçons. D'ailleurs, au lieu de venir du côté de Nantes, ils viennent par une route opposée; ils ne peuvent donc être à notre recherche.
--Maître Bonaïk,--dit un des apprentis,--voici trois de ces guerriers qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la main signe de venir à eux.
--Un nouveau danger nous menace peut-être!--dit Septimine en se rapprochant de Rosen-Aër, qui, seule, ne s'étant pas levée, semblait indifférente à ce qui se passait autour d'elle.--Hélas! qu'allons-nous devenir?
--Ah! pauvre enfant!--dit Rosen-Aër,--peu m'importe la vie, à cette heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour mon fils l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie!
--Mais il est retrouvé, ce fils si tendrement regretté?
--Non,--répondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,--non, ce n'est plus là mon fils!
Amael, assez inquiet, s'était avancé à la rencontre des trois cavaliers franks qui précédaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux, arrêtant son cheval, dit au fils de Rosen-Aër:--Es-tu de ce pays?
--Oui.
--Cette route conduit-elle à Nantes?
--Oui.
--Conduit-elle aussi à l'abbaye de Meriadek?
--Oui,--répondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre que de ces questions.
--Arnulf,--dit le guerrier à l'un de ses compagnons, après avoir interrogé Amael,--va dire au comte Bertchramm que nous sommes en bonne route; je vais désaltérer mon cheval à ce ruisseau.
Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient leurs chevaux boire quelques gorgées d'eau au courant du ruisseau, Amael, qui n'avait pu cacher son étonnement croissant en entendant nommer le comte Bertchramm, dit aux cavaliers:--Vous êtes des hommes de Bertchramm?
--Oui.
--Que vient-il faire en ce pays?
--Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi, avons-nous encore une longue route à faire avant d'arriver à l'abbaye de Meriadek?
--Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit.
--On la dit riche, cette abbaye?
--Elle est riche... mais pourquoi cette question?
--Pourquoi?--dit joyeusement le guerrier,--parce que Bertchramm et nous, ses hommes, nous allons prendre possession de cette abbaye, que le bon Karl nous a octroyée.
--Karl vous l'a concédée?
--Cela t'étonne?
--J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donné ce monastère et ses biens à un certain Berthoald.
--Tu connais le comte?
--Oui.
--Alors tu connais l'un des guerriers les plus renommés, les plus vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est tout dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes épées.
Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux qui leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin, plusieurs chariots ou mulets chargés de bagages, et quelques chevaux conduits en main par des esclaves. À la tête du principal groupe marchait Bertchramm, guerrier à barbe grise, et d'une physionomie rude et stupide. Amael fit quelques pas vers le comte; celui-ci arrêta brusquement son cheval, laissa tomber ses rênes, se frotta les yeux comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, et s'écria en contemplant d'un air ébahi le fils de Rosen-Aër:--Berthoald! le comte Berthoald!
--Oui, c'est moi... salut à toi, Bertchramm!
--C'est bien toi?
--C'est bien moi.
Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme pour le regarder de plus près, et s'écria:--C'est lui... c'est assurément lui! Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes?
--Parle plus bas,--reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.--Je vais accomplir une mission de Karl.
--Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en guenilles?
--Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller les soupçons.
--Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl avait quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car si nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous, et que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «--Vieux Bertchramm, tu serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»--Mais tu ignores sans doute que je suis chargé d'un message pour toi?
--Quel message?
--Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek. Karl nous en fait don.
--Il est le maître de donner et de reprendre.
--Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald. Loin de là! une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire: Karl t'élève au rang de duk, et te réserve le commandement de son avant-garde dans la guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre qu'il ne comptait entreprendre qu'au printemps:--«Foi de Marteau,--nous a-t-il dit,--j'étais fou en confinant dans une abbaye l'un de mes plus jeunes et plus hardis capitaines, en ces temps où il faut si souvent guerroyer à l'improviste; et puis, c'est surtout depuis que je n'ai plus Berthoald à mes côtés, que je sens combien il me manque: le poste que je lui ai donné sans savoir que j'aurais à combattre sitôt les Frisons est d'ailleurs un poste de vétéran; il te convient mieux à toi qu'à lui, vieux Bertchramm; va donc remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui remettras cette lettre de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui mèneras deux de mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il soit plus tôt de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma part, une magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les beaux chevaux, il sera content.»--Et, de fait, Berthoald,--ajouta Bertchramm,--tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits en main par des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable: l'un est noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme un cygne. Quant à l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même, c'est tout dire... Elle est soigneusement emballée dans mes bagages, je ne peux te la montrer; mais c'est un chef-d'oeuvre du plus fameux armurier de Bordeaux; elle est enrichie d'ornements d'or et d'argent; le casque seul est une merveille; quant aux chevaux, tu vas en juger,--ajouta Bertchramm en s'adressant à l'un de ses hommes.--Que l'on amène les deux chevaux!
--Je suis touché de cette nouvelle preuve de l'affection de Karl,--répondit Amael.--Je me rendrai à ses ordres lorsque j'aurai accompli ma mission.
--Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi que tu vas le lire dans sa lettre que j'ai placée précieusement sous ma cuirasse,--ajouta le guerrier en cherchant le parchemin.
--Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus tard, si je retourne auprès de lui ma mission heureusement accomplie; je retrouverai les chevaux et les présents à l'abbaye où j'irai demain te rejoindre, et de là, je partirai avec mes hommes. Mais, dis-moi, tu as dû faire un long circuit, d'après le chemin que tu as pris?
--Karl m'avait donné le commandement d'une grosse troupe qu'il envoie se cantonner sur les frontières de cette maudite Bretagne.
--Veut-il donc l'attaquer?
--Je ne sais; j'ai laissé ces troupes retranchées dans l'enceinte de deux anciens camps romains, l'un à droite et l'autre à gauche de cette longue route qui y conduit.
--Cette troupe est-elle nombreuse?
--Environ deux mille hommes, répartis dans les deux camps.
--Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de soldats.
--Il veut seulement, je crois, observer les frontières de ce pays, et, sa guerre avec les Frisons terminée, venir en personne attaquer et réduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas une honte pour nous autres Franks que cette province ait résisté à nos armes depuis plus de trois siècles que le glorieux Clovis a conquis la Gaule?
--Oui, l'indépendance de l'Armorique est une honte pour les armes des Franks.
--Tiens, voici la lettre de Karl,--dit Bertchramm en tirant enfin de dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant à Amael; puis voyant amener les chevaux caparaçonnés de riches housses dont les esclaves achevaient de les débarrasser, Bertchramm reprit:--Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus fiers animaux?
--Non,--répondit Amael ne pouvant s'empêcher d'admirer les deux superbes étalons qui, difficilement contenus par les esclaves, tantôt se cabraient violemment, tantôt de leur léger sabot, heurtaient et fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'ébène, brillait de reflets bleuâtres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argentés; leurs naseaux frémissaient, leurs yeux étincelaient sous leur longue crinière, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un panache.
--Heim!--reprit Bertchramm,--qu'en dis-tu, Berthoald?
--Ce sont de nobles coursiers!--répondit Amael en étouffant un soupir dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir les étalons de leurs housses de pourpre brodée, il murmura:--Adieu, beaux chevaux de bataille! adieu, riches armures!--Puis s'adressant au guerrier frank:--Heureux voyage je te souhaite, Bertchramm... au revoir!
--Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous recevoir dans l'abbaye en ton absence?
--Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre de Karl, tu pourras ainsi donner à mes hommes connaissance de ses volontés, tu briseras toi-même le sceau devant eux.
--Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer à l'abbaye; le logis doit être avantageux? Ces tonsurés font bien leur nid. Et puis, si Karl t'avait octroyé ce monastère, à toi, son favori, c'est que le morceau était bon. Ainsi, à bientôt, Berthoald!
--Un mot encore... ces troupes cantonnées près des frontières de Bretagne, quels chefs les commandent?
--Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont prié de te porter leurs saluts.
--Et maintenant au revoir, Bertchramm!
--Au revoir, Berthoald!
Le chef des guerriers franks s'étant remis en marche, suivi de sa troupe et de ses bagages, s'éloigna, et bientôt disparut aux yeux des fugitifs. Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel étaient réunis ses compagnons de route. À peine eut-il fait quelques pas au devant de sa mère, qu'elle lui tendit les bras, en disant:--Viens, mon fils! J'ai tout entendu: je sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait. À cette heure du moins, c'est volontairement que tu renonces à un sort brillant qui aurait pu de nouveau t'éblouir.
--M'éblouir? Non, ma mère; vous étiez près de moi... et là-bas, je voyais les frontières de la Bretagne!
--Ah!--s'écria la matrone gauloise en serrant Amael avec un attendrissement ineffable,--ce jour me fait oublier tout ce que j'ai souffert.
--Ma mère, voilà, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur et sans mélange!
--Vous le voyez, il ne fallait pas douter du coeur de votre fils,--dit Septimine à Rosen-Aër avec une grâce touchante.--Moi, je n'en ai jamais douté.
--Septimine!--reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un regard attendri,--ce coeur, dont vous n'avez jamais douté, en douteriez-vous pour l'avenir?
--Non, Amael,--répondit-elle naïvement en regardant le jeune homme d'un air timide et surpris;--mais pourquoi cette question?
--Ma mère, cette douce et courageuse enfant vous a sauvé la vie, la voilà fugitive, à jamais séparée sans doute des siens. Si elle consentait à m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille?
--Oh! avec joie! avec reconnaissance!--dit Rosen-Aër.--Mais à cette union consentirais-tu, Septimine?
La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion, se jeta au cou de la mère d'Amael et cacha son visage dans son sein en murmurant:
--Je l'ai aimé du jour où il s'est montré si généreux pour moi au couvent de Saint-Saturnin.
--O Rosen-Aër!--reprit le vieillard jusqu'alors plongé dans un silencieux recueillement:--les dieux ont béni ma vieillesse, puisqu'ils lui réservaient un tel jour.--Puis, après quelques instants d'une muette émotion que partagèrent les jeunes apprentis, le vieillard reprit:--Mes amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons en route. Il nous faudra rudement marcher pour arriver demain soir aux frontières de Bretagne.
--Ma mère,--dit Amael,--appuyez-vous sur moi; cette fois vous ne refuserez pas l'appui de mon bras?
--Non! oh! non, mon enfant!--répondit tendrement la Gauloise en prenant avec bonheur le bras de son fils.
--Et vous, bon père,--dit Septimine à l'orfévre,--appuyez-vous sur moi.
--Les fugitifs se remirent en marche.